‹ Nouvelles pages choisies. --Chapitre 14 sur 25 · LES CONFÉRENCIERS DE QUÉBEC · texte numérisé non relu

LES CONFÉRENCIERS DE QUÉBEC

{ Extraits d’une série d’articles parus en 1888) l’abbé P.-N. BRUCHESI

Quelle belle matinée il faisait le 27 juin 1880 ! Les grandes fêtes de la St-Jean-Baptiste, les admirables séances du congrès catholique avaient dilaté tous les coeurs, et la nature elle-même, en étalant la splendeur de sa parure d’été, en répandant ses parfums dans l’air, aux doux rayons d’un soleil matinal, ajoutait à l’émotion de tous. Réunis dans la petite chapelle de la Congrégation de la hauteville, les membres du Cercle Catholique et leurs invités venaient, dans une dernière démonstration, clore le congrès ouvert deux jours auparavant.

Après la célébration des Saints Mystères, un jeune prêtre monta à l’autel, et, se tournant vers l’auditoire, il laissa tomber de ses lèvres ces paroles du roi David : Si oblitus fuero tut Jérusalem, oblivioni detur dextera mea. . . Puis, avec une incomparable onction :

«Mes frères, dit-il, nos grandes fêtes s’achèvent, et en venant les clore avec vous aux pieds des saints autels, je ne puis m’empêcher d’adresser à l’Eglise notre Mère ces paroles

du Roi-Prophète, qui sont à la fois l’expression de l’action de grâces et un serment de fidélité. C’est l’Eglise en effet, qui a fait l’objet de vos travaux et de vos discours, c'est pour elle que vous avez organisé votre congrès ; l’Episcopat de notre pays, et de nobles frères en qui la science salue ses maîtres et que la France regarde comme ses apôtres, ont uni leurs voix aux ‘vôtres pour célébrer ses gloires, et pour montrer que dans la fidélité à ses lois est le secret du bonheur et de la prospérité des peuples. Elle a reçu les premiers hommages de nos cœurs, c’est à elle que sera consacré ce dernier discours.»

Aux accents de cette voix émue, des larmes d’attendrissement montaient aux yeux des assistants ; et cette douce émotion ne cessa qu’avec les dernières paroles du jeune prédicateur, — -paroles que je transcris ici et qui furent comme un dernier écho de ces mémorables séances du congrès catholique :

«Pardonne, ô ma patrie !... mais s’il devait aussi venir pour toi un jour où tu renierais ta foi, où tu abandonnerais ta mère, où tu méconnaîtrais ses droits pour la persécuter et l’outrager . . puisses-tu disparaître de la scène du monde ! Plutôt que de te voir plongée dans un tel abîme et chargée des anathèmes du ciel, encore une fois, pardonne, ô ma patrie! . . . j’aimerais mieux te voir mourir.

«Mais non, ô Canada ! enfant de l’Eglise, tu iras toujours en dépit de tous les obstacles vers le chemin de la vérité et de l’honneur, et rien jamais ne pourra arracher de ton cœur la foi ardente qui fait aujourd’hui ta vie. Oh ! durant ces fêtes, que tu es apparu grand et beau aux regards des cieux et de la terre ! Il y a deux jours nous te voyions

ému et recueilli prosterné devant un autel. . . . Dans ces plaines d’Abraham, si remplies de souvenirs, le Pontife célébrait les saints mystères, et tes enfants priaient dans l’adoration et dans l’amour. Et quand l’hostie sainte parut dans les airs, pendant que les fronts s’inclinaient avec respect, tu proclamais par la voix de tes artistes le nom seul grand et seul puissant de Jésus-Christ : « Tu solus aliissimus J esn Christe. » Ton Dieu t’a béni, et tu t’inclinas une seconde fois pour recevoir la bénédiction de l’Eglise. Continue donc, ô mon pays, à suivre ce noble chemin de la foi, et puissent tes hisse réunir souvent pour dire à l’Eglise leur dévouement et leur tendresse. Pour nous, ô sainte Eglise catholique, nous te consacrons notre être et notre vie, nos études et nos travaux. Nous t’aimerons, nous proclamerons tes droits, nous célébrerons ta gloire, nous te ferons aimer. Divine Jérusalem, si jamais nous t’oublions, que notre droite soit vouée à l’oubli, si oblitus fuero tuî Jérusalem, oblivioni detur dextera mea. Amen »

La réputation de M. Bruchési comme orateur date de cette matinée du 27 juin 1880.

M. l’abbé Bruchési a depuis donné plusieurs conférences à l’Université, au Cercle Catholique, à l’Union Commerciale, etc. La meilleure de ses conférences, à mon avis, c’est celle qu’il donna, l’an dernier, à la salle Victoria, au bénéfice de l’orphelinat des Sœurs de la Charité, et dans laquelle il fit si bien voir l’élévation de sa pensée, sa grande correction de style, et, par-dessus tout, ses moyens oratoires.

A proprement parler, c’est peut-être la seule conférence qu’il ait jamais donnée. Ses autres productions oratoires étaient de beaux et bons discours, mais il leur manquait la variété qui caractérise la véritable conférence.

La conférence, comme je l’entends ici, la conférence prononcée devant un auditoire profane doit participer et du discours et de la causerie.

M. Michel est un causeur ; M. Bruchési est un orateur ; M. Routhier est l’un et l’autre : il est conférencier.

M. Michel donne, chaque semaine, d’admirables causeries scientifiques et philosophiques. Rarement il s’élève au diapason du discours. Parfois il lève le voile qui cache certains horizons de la philosophie, de l’art et de la science, et il nous fait entrevoir des perspectives éblouissantes; mais cela ne dure qu’un instant. Toujours clair, châtié, didactique, empruntant des termes de comparaison à toutes les sciences et sachant donner une pointe de gaîté à ses entretiens, rarement il se laisse entraîner par son sujet, et lorsque cela lui arrive, on dirait que sa modestie le fait rougir de ces élans passagers. C’est un professeur et un causeur savant et aimable ; ce n’est pas, à proprement parler, un conférencier.

M. Bruchési, tout au contraire, est à l’aise dans le discours, et n’a pas le don de la causerie. Il ne

sait pas plaisanter en public, et je serais tenté de le féliciter de n’avoir pas ce dangereux talent, qui est toujours si diversement apprécié, qui doit toujours être accompagné de tant de tact et d’exquise délicatesse, et qui expose ceux qui s’en croient doués à de véritables naufrages, comme cela a eu lieu dernièrement à l’Institut Canadien. Il sait parfaitement passer du grave au doux ; mais s’il lui arrive d’atteindre le sublime, il le fait sans passer par le plaisant.

Les longues périodes, les mouvements oratoires, la narration familière, la causerie intime, le mot vif, l’accent attendri, il faut de tout cela dans la conférence. En disant, l’autre jour, que M. Routhier était le roi des conférenciers, je l’ai reconnu comme le souverain d’un royaume où il n’y a guère de sujets. Dans tous les cas M. Bruchési n’est pas de ceux-là ; et s’il entre dans ce royaume, il n’y figure que comme un touriste, comme un voyageur distingué. Son domaine est ailleurs. Il est orateur sacré ; il est prédicateur.

Le caractère de M. Bruchési le porte à contempler les grands et beaux spectacles, le cœur calme et le front serein. Il ne connaît ni l’indignation, ni l’amertume, et les mouvements oratoires que ces sentiments font naître chez l’orateur lui sont, en quelque sorte, interdits.

On lui a attribué un opuscule signé Louis des Lys et intitulé : Petites Etrennes Canadiennes, — opuscule qui a eu, paraît-il, un grand succès. En comparant cet écrit avec la conférence sur la Charité publiée par l’abbé Bruchési dans les Nouvelles Soirées Canadiennes, on peut constater une grande différence en faveur de cette dernière œuvre. C’est que celle-ci est une œuvre oratoire, tandis que l’autre n’est et ne devait être qu’une œuvre écrite.

M. Bruchési est avant tout un orateur.

Possédant les ressources que lui ont acquises.de sérieuses études théologiques, historiques et littéraires ; ayant eu l’avantage de voyager, et, partant, de comparer ; s’élevant avec une merveilleuse facilité dans les régions supérieures de la pensée, et ayant toujours sous la main, pour ainsi dire, le mot propre, la tournure élégante et claire, ses discours sont pleins de bons enseignements, et il sait, — chose rare, — donner toujours à son style le degré de familiarité ou d’élévation convenable. Il a du goût.

«Le goût, a dit Chateaubriand, est le bon sens du génie ; sans le goût, le génie n’est qu’un fou sublime.” Victor Hugo, dans sa dernière manière, le Victor Hugo des Quatre Vents de l’Esprit, n’a pas de goût : c’est un fou, un véritable fou ; mais il est parfois sublime. C’est un aigle auquel on aurait crevé les yeux : il a encore des élans superbes

mais il se heurte au premier obstacle venu, et tombe dans la boue.

Le goût est “le sentiment exquis des convenances.” M. Bruchési a ce sentiment. Chez lui la grâce ne devient jamais puérile, l’élan ne donne pas la sensation du cahotage. On retrouve dans le détail de ses œuvres, la clarté et la noblesse qui en caractérisent l’ensemble, et son style n’offre pas de ces disparités qui offusquent les esprits délicats.

Mais M. l’abbé Bruchési n’est pas encore assez connu pour que je puisse m’en tenir à de simples affirmations.

Lisez cette page délicieuse de sa conférence sur la charité.

«Un jour, dans une ville où Rome avait envoyé avec ses aigles victorieuses un de ses proconsuls ; sur une route autrefois foulée par les pieds des prophètes, et dont les peuples devaient plus tard baiser avec respect la poussière, cheminait péniblement un homme entouré d’une populace en délire. Chargé d’un ignoble fardeau, il gravissait une montagne où une vieille tradition plaçait le tombeau du Père des humains. Epuisé par les innombrables coups de fouet qu’il avait reçus, il succombait souvent, le front contre terre, et ses bourreau^ le frappaient alors avec la plus féroce cruauté.

«Quelques femmes, qui le suivaient de loin dans sa marche douloureuse, pleuraient de pitié ; pour lui, il souffrait tout sans proférer une plainte. Il était tout couvert de sang ; il y avait du sang sur sa blonde chevelure, du sang

sur son visage, du sang sur tous ses membres ; et cependant, ses traits conservaient toujours leur majestueuse beauté. Encore à la fleur de l’âge, condamné au supplice le plus infâme, il s’en allait mourir.

«Vous demandez son crime ? On ne pouvait lui en reprocher aucun. Il passait pour le fils d’un ouvrier modeste. Né pauvre, il avait longtemps vécu caché, gagnant humblement sa vie dans une de ces boutiques que le premier des orateurs romains vouait au mépris.

«Plus tard, les foules s’étaient précipitées à sa suite, car il guérissait les malades, nourrissait ceux qui avaient faim, donnait sans jamais recevoir, défendait et chérissait les petits enfants.

«Une doctrine incomparable tombée de ses lèvres avait étonné les grands et fait tressaillir les humbles d'espérance. Il avait proclamé heureux ceux qui souf- * frent et qui pleurent, prescrit l’aumône, commandé la bienfaisance envers tous les hommes ; et un jour, à une pauvre femme qui s’était dépouillée de sa dernière obole en faveur de l’indigence, il avait promis une gloire impérissable.

«Voilà l’homme qui devait régénérer le monde et le transformer; et c’était pour accomplir cette grande mission, qu’assimilé au plus coupable scélérat et au dernier des esclaves, il montait au calvaire, en portant sur ses épaules meurtries une lourde croix.

«L’ingrate populace osait l’appeler un séducteur. Plusfeurs cependant l’avait salué du titre de prophète; quelques-uns lui donnaient le nom de maître et d’ami . . . mais bientôt l’univers allait tomber à genoux et, dans la personne de ce condamné, adorer Jésus-Christ, son Sauveur et son Dfeu.

«Au sommet de la montagne, on le crucifia.

«Sa mère, qui était une vierge, ne l’avait pas quitté ; mais au milieu de ses larmes et de ses angoisses elle n'embrassa que le pied de la croix de son fils. Plus privilégiée que la Vierge, la pauvreté monta sur le gibet, pour partager, à la fois, l’ignominie et le triomphe du crucifié ...»

Certes, voilà de la grande, de la véritable éloquence. Mais les pages par excellence de cette conférence sur la charité sont celles que l’auteur consacre à notre ancienne mère-patrie. Le “tout Québec” de la salle Victoria se rappelle encore ce magnifique mouvement oratoire :

«Je ne désespère pas de cette France que la révolution travaille. Mais s’il devait venir un jour néfaste où elle serait rayée de la carte du monde, où le drapeau qui accompagna S. Louis aux croisades, et les couleurs qui flottèrent triomphantes auprès des pyramides d’Egypte ne seraient plus que des souvenirs d’une gra ndeur évanouie, alors même, messieurs, tout ne serait pas mort. Le nom de la patrie de S. Vincent-de-Paul resterait gravé dans tous les cœurs, et quiconque apercevrait, en Europe, dans les deux Amériques, dans les contrées les plus lointaines, la blanche cornette de la Sœur de Charité, la robe à la vierge et l’humble bonnet de la Petite Sœur des Pauvres ou bien l’habit de bure des fils du vénérable delaSalle, s’écrierait avec admiration et avec amour :

«Voici la France . . . oui, la France, c’est toujours la France !»

Quand on a à parler d’un orateur canadien, il faut toujours dire un mot de sa prononciation. On m’affirme que M. l’abbé Bruchési, qui est un Canadien, en dépit de son nom et de sa connaissance de la langue italienne, prononce le français d’une manière presque irréprochable. Dans la déclamation, la fin de ses phrases manque de sonorité, et le timbre même de sa voix n’a pas assez de rondeur. Il emploie aussi quelques inflexions qui sont de convention dans la chaire, chez certains prédicateurs, mais qui ne dénotent aucune prétention et auxquelles on est si accoutumé dès l’enfance qu’il faut toute ma mauvaise bonne volonté pour . avoir le courage de les signaler.

M. Bruchési n’a pas encore donné toute la mesure de son talent, mais il est dans d’admirables conditions pour le faire valoir. Il bénéficie chaque jour de la conversation d’hommes instruits, et ses goûts comme son caractère sacré l’éloignent de la société mondaine, de ces réunions frivoles où le cœur n’a rien à gagner et où l’on perd infailliblement la rectitude du jugement.

Qu’il continue à vivre de cette vie religieuse, laborieuse et intellectuelle, à avoir en horreur ce fléau de la littérature et des arts qui s’appelle la vanité, et il conservera toujours la sympathie que tout le monde lui accorde aujourd’hui.

M. l’abbéBruchési est néàMontréal. Aprèsavoir fait son cours classique chez les Sulpiciens, il passa en Europe pour y étudier la théologie. Il fut ordonné prêtre à Rome. Revenu au Canada vers 1879, il fut attaché pendant quelque temps au secrétariat de l’évêché de Montréal. L’Université Laval lui ayant offert une chaire de théologie, il vint, en 1880, se fixer à Québec, où il demeure encore. (1) M. Bruchési est donc à la fois Québecquois, Montréalais et un peu Romain. Ce serait le temps de dire : Omne solumforti patria est. . . , mais il ne faut pas, même en latin, se livrer à l’exagération.

M. l’abbé Bruchési retourna à Montréal, après quelques années de séjour à Québec, pour y faire du ministère paroissial. Il devint archevêque au mois d’août 1897.

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