‹ Nouvelles pages choisies. --Chapitre 18 sur 25 · A PROPOS D’UN ROMAN CANADIEN · texte numérisé non relu

A PROPOS D’UN ROMAN CANADIEN

“Charles Guérin”

{Extrait)

. Tout le monde, au Canada, connaissait

le titre du roman de M. Chauveau, Charles Guérin, mais bien peu de personnes l’avaient lu parmi la jeune génération.

Il y a déjà longtemps que cet ouvrage était devenu introuvable dans le monde de la librairie. L’auteur en fit paraître la première partie en 1846- 47, dans l’Album de la Revue Canadienne, publié par M. Letourneux, à Montréal. En 1852, M. Cherrier en donna une édition régulière et complète par livraisons mensuelles. Les fascicules eurent une circulation considérable à Québec et à Montréal ; mais ils volèrent de main en main, s’éparpillèrent deçà et delà, et rares furent les collectionneurs qui les firent relier en volume.

Ce roman de moeurs canadiennes de M. Chauveau obtint un succès remarquable.

Plus d’une lectrice a versé des larmes en lisant les feuillets navrants et exquis du journal de Manchette, la charmante «fille d’habitant» trop longtemps oubliée par Charles Guérin, l’étudiant en droit de Québec.

Le problème résultant de la situation de la race conquise (disons cédée pour ne déplaire à personne) , en face de la race conquérante, est posé de main de maître dans ce roman dont certaines pages semblent ne dater que d’hier.

L’auteur reçut, dans le temps, de nombreuses félicitations. M. de Puibusque, qui avait connu M. Chauveau à Québec, s’intéressa particulièrement à cette œuvre, et il la fit connaître autour de lui.

Parmi les témoignages flatteurs que reçut le jeune écrivain, se trouve la lettre suivante, du Comte de Montalembert, que l’on a bien voulu me communiquer. Elle est datée de la Roche-en-Breny, — nom qui rappelle d’ardentes polémiques, — -et remonte au temps où la poste ne transportait d’ordinaire, — et à grands frais, — que des colis de poids minime. Ceux qui ont lu les ouvrages de Madame Craven reconnaîtront, dans certains passages de cette lettre, l’homme au cœur souffrant que fut toujours l’illustre défenseur de la liberté de l’enseignement en France.

« Château de la Roche-en-Breny , ( Côte d’Or ),

Ce 19 octobre 18 5 4*

« Monsieur,

aLa lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, le 80 mars de l’année dernière, ne m’a été remise qu’au mois de mars de l’année présente par M. de Puibusque. Je n’ai pas voulu vous répondre avant d’avoir lu le livre que vous aviez la bonté de m’envoyer par la meme occasion. Je viens d’achever celte lecture et c’est avec une entière sincérité que je puis joindre mes félicitations aux remerciements dont je vous prie de recevoir ici V expression. J’ai passé l’âge où les romans intéressent beaucoup ; mais Charles Guérin m’a séduit et s’est fait lire d’un bout à l’autre, grâce au tableau animé qu’il présente de la société canadienne, grâce aussi et surtout à la constante élévation de la pensée de l’auteur. Le style excellent du livre démontre en outre que vous n’avez pas d’effort à faire pour demeurer fidèle aux meilleures traditions de la littérature française.

< (Laissez-moi ajouter à ce suffrage purement littéraire le témoignage de la très vive reconnaissance que m’a inspirée cette marque de votre sympathie. Quand on a péniblement tracé son sillon au milieu des obstacles et des mécomptes de toute nature, et surtout quand après vingt ans de vie publique on se

trouve condamné d l’inaction et à l’obscurité , parce qu’on n’a pas voulu s’associer aux palinodies de ses contemporains et à l’abaissement de son pays, il est doux de rencontrer au-delà des mers l’approbation d’une âme telle que la vôtre, monsieur. Conservez-moi, je vous en prie, le bienveillant souvenir dont vous m’honorez. J’irai peut-être un jour vous en remercier de vive voix, car j’éprouve depuis longtemps le vif désir de visiter les Etats-Unis et le Canada. Je sais que je retrouverai dans votre pays une image fidèle de la vieille France dans ce qu’elle avait de plus recommandable. La Providence en vous détachant, il y a un siècle, de la mère-patrie, vous a préservés des honteuses alternatives d’anarchie et de despotisme où elle se débat depuis si longtemps et dont elle ne paraît guère disposée à sortir.

« Si je savais le moyen de vous faire parvenir par une voie sûre et économique quelques volumes, je m’ empresserais de vous envoyer le petit nombre d’ouvrages que j’ai publiés ; mais, retiré comm e je le suis à la campagne et ne séjournant que par intervalles à Paris, je ne puis m’adresser qu’à la poste et je me borne, par conséquent, à cette lettre qui vous portera des actions de grâces et V assurance de la très haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, Monsieur,

« Votre très humble et très obligé serviteur,

« C. Cte de Mont ale mbert. »

La dernière appréciation canadienne de Charles Guérin que je connaisse, a été écrite par M. Tardivel de la Vérité. Elle est élogieuse et bien faite.

Je ne doute pas que l’œuvre charmante de M. Chauveau obtienne auprès des lecteurs d'aujourd’hui autant de succès qu’auprès de ceux de 1850.

N. B. — Cette page, extraite d’un article ou d’une chronique dont la date n’est pas mentionnée, fut reproduite, en 1900, en guise d’ Introduction au roman de mœurs canadiennes de P. -J. -O. Chauveau, par la Cie de Publication detla Revue Canadienne de Montréal.

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