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CHARETTE ET MONTCALM

Pendant leur séjour à Québec, le général marquis de Charette, Madame de Charette et M. le marquis de LaRochefoucault ont fait deux visites d’un caractère presque privé, qui, au dire de nos illustres hôtes, ont été pour eux d’un charme extrême : je veux parler de leurs visites chez les dames religieuses Ursulines, où est conservé le crâne de Montcalm, et au bureau de MM. L.-G. Baillairgé et C.-A.-P. Pelletier, où avait été déposé le drapeau de Carillon.

Le lecteur me saura gré, sans doute, de donner quelques détails sur ces visites, et .surtout de rappeler, autant que ma mémoire pourra le permettre à trois semaines d’intervalle, les paroles du noble général en présence du drapeau fleurdelisé, le seul drapeau d’avant 1789 qui existe peut-être au monde.

Le général de Charette est doué d’un talent oratoire tout à fait exceptionnel ; ses discours durent ordinairement cinq minutes : cinq minutes d’éclairs, de jets, de traits sublimes. Il parle avec la philosophie d’un penseur, la foi d’un chrétien, le

lyrisme d’un prophète, le laconisme d’un soldat. Or nous ignorions tout cela, et nous n’avions pas songé à retenir les services d’un sténographe. Ce n’est donc qu’un écho très affaibli des paroles du général que nous allons essayer de faire entendre.

Ce fut le mercredi, 28 juin (1882), à neuf heures du matin, que le général de Charette se rendit au monastère des Ursulines, accompagné de Madame la marquise de Charette, du marquis de LaRochefoucault-Bayers, de M. le sénateur Trudel, du chevalier Vincelette, de M. Napoléon Renaud, du docteur Dionne, de M. Charles Trudelle et de M. Ernest Gagnon.

Voici ce qu’écrivait une religieuse de la communauté quelques jours après cette visite :

Bien des fois nous avions rencontré dans l’histoire, et redit avec admiration, le nom de Charette. La gloire de l’aïeul devint un héritage, et ce nom déjà si beau se rattache aujourd’hui d’une manière particulièrement touchante et sympathique au grand nom de Pie IX et au dévouement des zouaves pontificaux canadiens. Mais jamais nous n’eussions espéré voir de nos yeux ce grand champion du pouvoir temporel de l’Eglise.

Grande fut donc la joie au monastère quand de bienveillants amis nous annoncèrent que notre nom figurait sur le programme de réception.

Notre vénérable aumônier accueillit les nobles visir teurs sous le portique, et il les conduisit au parloir des religieuses.

L’attention se concentrait naturellement sur le marquis de Charette. Son port, sa physionomie parlaient tout d’abord de cette grande famille royale à laquelle il appartient, et dont il garde si fidèlement le culte et les traditions.

Madame la marquise, elle aussi, a l’air grand et noble. Elle nous mit tout de suite à l’aise en disant que l’accueil qu’elle recevait au monastère de Québec lui rappelait celui des dames Ursulines de Nantes, où se trouvent, comme pensionnaires, deux nièces du général de Charette. Ce dernier s’informa si nous étions de la même famille que les Ursulines de France, et dit savoir la part que nous avions prise à l’expédition des zouaves canadiens.

Le moment le plus solennel fut celui où l'on apporta la châsse contenant le crâne du marquis de Montcalm. Spontanément, toutes les personnes présentes se trouvèrent debout, à l’instar du marquis de Charette. Après un instant de muette contemplation :

— «Vous êtes heureuses, dit le général, de posséder une si précieuse relique. Cette tête, je la vénère : c’est celle d’un héros ! Le Canada lui doit en grande partie d’être resté ce qu’il est aujourd’hui .... Au moment suprême, il voulut être laissé seul avec son Dieu ; puis il se rappela que la garde de ce pays lui avait été confiée, et il réclama la bienveillance du vainqueur en faveur de sa patrie d’adoption et de ses sauvages.»

L’album du chapelain ayant été ouvert à la page où se trouve le portrait du duc de Bordeaux (1)— « Je vois, dit-il agréablement, qu’ici on est réactionnaire !....»

Au moment du départ, M. le marquis réclama instamment les prières de la communauté. — «J’ai reçu ce

(1) Devenu plus tard Mgr le Comte de Chambord

matin, dit-il, de très graves nouvelles de Rome. Vous êtes les avant-gardes de la prière ; à vous surtout de prier, et à nous de combattre. Nous sommes sûrs de la victoire de l’Eglise, mais il faut être au poste au moment du danger.»

— « L épreuve est bien longue et bien douloureuse,» fit observer une religieuse.

— « Oui, reprit le marquis, mais il faut être à la hauteur des difficultés. L’épreuve ne doit pas nous abattre. La révolution poursuit sa marche, mais le triomphe est certain. L’Église est infaillible : elle aura son heure. Le6 dernières nouvelles donnent à penser que la grande crise se prépare.»

Les sentiments de foi profonde, d’intime et inébranlable confiance, nous pénétraient jusqu’au fond de l’âme. Tous les cœurs étaient émus. Aussitôt après le départ du général, avant même que nous eussions quitté le parloir, des pratiques spéciales de dévotion avaient été arrêtées par notre révérende Mère, et il fut décidé que l’on profiterait des loisirs des vacances pour prendre une double part à la grande lutte de la prière à laquelle on nous avait conviées. Avec plus de ferveur que jamais, nous redirons : « Cœur de Jésus, sauvez l’Eglise et la France.»

Les visiteurs se rendirent ensuite rue Saint- Louis, au bureau de M. L.-G. Baillairgé, pour y voir le « drapeau de Carillon. »

M. Baillairgé (le découvreur du vieux drapeau), étant, retenu chez lui par une indisposition, le général et sa suite furent reçus par son associé, l’honorable sénateur Pelletier.

Le drapeau de Carillon, qui tombait en lambeaux lorsqu’on le déploya, en 1848, le jour de la fête de la Saint-Jean-Baptiste, est resté, depuis lors, enroulé sur sa hampe. Il est partiellement entouré de rubans qui le préservent d’une complète destruction, et a perdu (du moinsla partie exposée à l’air) la couleur bleue ou vert pâle qu’il avait il y a trente ans.

Toutes les personnes présentes restèrent un moment silencieuses ; puis l’illustre général s’exprima à peu près dans ces termes :

— « Que je suis heureux de pouvoir vénérer cette relique !... Je me félicite d’être venu à Québec, ' où m’attendait ce grand bonheur ... La vue seule de ce glorieux symbole de la France d’autrefois valait un voyage au Canada. . . Vous m’avez donné, messieurs, bien des raisons de me réjouir de mon voyage dans votre beau pays, mais j’y serais venu rien que pour contempler ce noble drapeau de Carillon, ce touchant souvenir de Montcalm et de l’ancienne France. »

Le général presse alors sur ses lèvres le drapeau fleurdelisé; puis il reprend, les larmes dans les yeux :

— « Dès ma plus tendre jeunesse, j’ai connu les exploits extraordinaires du marquis de Montcalm. De tout ce que j’ai lu à cette époque, les faits d’armes du héros de la Nouvelle-France sont ce qui a

le plus frappé ma jeune imagination. Je me suis enthousiasmé à ces récits !... De tels exemples ont une influence décisive sur la carrière d’un jeune homme. . . Et dire que j’ai le bonheur de vénérer aujourd’hui ce drapeau, témoin de tant de vaillance et qui a abrité tant de gloire !... Ce jour où il m’est donné de m’incliner devant la précieuse relique de Montcalm si pieusement conservée par les dames Ursulines, puis de contempler cet étendard fleurdelisé qui dit tant àmon cœur, qui parle si haut de la valeur de nos ancêtres, qui rappelle les grandes œuvres de la France sur ce continent, — -ce jour est certainement un des plus beaux jours de ma vie !... »

L’honorable M. Pelletier prend alors la parole et dit :

— -«Je crois qu’il m’est permis de faire, en ce moment, ce qui ne s’est jamais fait. M. Baillairgé lui-même m’en saura gré, j’en suis sûr.»

Le général, madame la marquise de Charette et M. le marquis de LaRochefoucault reçoivent alors chacun un petit fragment du drapeau de Carillon:

— -« Merci ! merci ! dit le général : vous ne sauriez m’offrir un cadeau plus précieux. ... Je vais en faire deux parts, l’une que je porterai toujours sur mon cœur, l’autre que je remettrai. ... à qui de droit !

< Ah ! cet étendard sera encore celui de la F rance, j’en ai le ferme espoir. Il devra être aussi celui de l’Eglise. . . .

« Au moment de quitter Rome, à la prière de Pie IX, nous nous sommes réunis, mes compagnons et moi, autour de notre drapeau. Nous l’avons partagé entre nous ... et nous avons promis de revenir, nous ou nos représentants, au premier appel du Souverain Pontife, et de rapporter à Rome chacun des fragments que nous emportions sur nos cœurs, pour les réunir et marcher encore sous notre même bannière d’autrefois. . . . Ce fragment du drapeau pontifical que je porte toujours sur moi et ce fragment du drapeau de Carillon, je vais les unir ensemble. Ce sont des reliques dignes l’une de l’autre : je ne les séparerai pas !... »

M. le sénateur Trudel remercia le général de Charette de ses bonnes et éloquentes paroles :

« Dans une pièce intitulée Le Drapeau de Carillon, ajouta- t-il, un de nos meilleurs poètes a dit des choses admirables, mais il n’a rien dit de plus beau que ce que nous venons d’entendre. »

Avant de m’éloigner, je jetai un dernier regard sur le vieux tissu, sillonné de déchirures et de trous de balles, que nous venions de vénérer ; je me rappelai le lac George et le lac Champlain, Montcalm

et Levis, Carillon et St-Frédéric, et cette poignée de héros qui, séparés de la France par l’océan et par l’esprit de Voltaire, tombaient noblement, peu de temps après Carillon, épuisés par leurs victoires ; et je me dis : si l’honneur, la persévérance et le courage méritent l’admiration des hommes, inclinons-nous devant ce vieux drapeau : il en est le plus noble, le plus glorieux symbole.

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