ŒUVRE DE CHARLES HCOT
C’est vraiment une heureuse pensée qu’ont eue des paroissiens de Saint-Sauveur de Québec, de confier à M. Charles Huot la tâche de décorer leur église. Sur les douze grands tableaux dont ils lui, ont donné la commande, cinq sont déjà faits. Ce sont d’immenses toiles qui couvrent la voûte de la grande nef, et où le talent de l’artiste a pu se déployer à l’aise.
Une de ces toiles représente la Transfiguration de Raphaël, moins le hors-d’ceuvre du pied de la montagne ; les autres sont des compositions de M. Huot lui-même : la Fin du monde ; le Jugement dernier ; l 'Enfer ; le Ciel : — sujets dantesques, entreprise audacieuse, j’allais dire téméraire.
Un seul de ces derniers tableaux, pour être complet, aurait nécessité plusieurs années de travail. M. Huot n’avait que la promesse d’une faible rémunération, et il n’a pu consacrer que deux ans à ces quatre compositions, auxquelles, cependant ,
il a su donner un cachet de grandeur et d’originalité qui révèle un souffle réel d’inspiration et un talent supérieur.
Le Ciel nous montre un groupe d’élus tournés vers Jéhovah, et, à distance, sur un trône élevé, Jéhovah lui-même entouré d’anges aux harpes diaphanes. Cette composition, où l’auteur se révèle à la fois excellent dessinateur et coloriste expérimenté, est d’une noblesse parfaite. Nous ne voyons guère la figure des personnages du premier plan, et c’est là peut-être une habileté ; car qui pourra, sans le vague, l’indécis, le mystérieux et tous les procédés qu’offre la perspective, rendre avec quelque succès la figure des élus jouissant de la vision divine, contemplant ce que l’œil de l’homme n’a jamais vu, entendant ce que son oreille n’a jamais entendu, et demeurant éternellement sous l’empire d’un ravissement inénarrable ! Même avec toutes ses ressources, le Tintoret, dans la Gloire du Paradis, du palais des doges de Venise,- — un chef-d’œuvre pourtant, — a failli à la tâche.
La poésie et l’éloquence ont à peine réussi mieux que la peinture et la sculpture lorsqu’elles ont traité ce sujet. Et si la musique, ce «langage de l’âme sensible, » a pu faire entendre comme un écho des harmonies divines, et trouver quelques-uns de ces accents que le pape Marcel appelait la musica delV
altro mondo, qu’est-elle cependant comparée aux délices des concerts éternels ?
Nous croyons que M. Huot a fait preuve de tact en représentant la plupart des personnages du premier plan de son tableau la face tournée de manière à ce qu’elle ne soit pas vue du spectateur. Si M. Huot a l’occasion de reproduire cette noble composition et si on lui donne le temps et la rétribution nécessaires, il pourra laisser voir, au second plan, plus de figures d’élus aux formes légèrement effacées, grouper les choeurs des anges dans des perspectives plus profondes et plus lointaines, peupler davantage son beau Ciel. Toutefois, ce qui est fait est admirablement fait, et même si M. Huot n’avait pas l’occasion de donner plus de développements à cette œuvre, nous n’aurions encore que des félicitations à lui offrir.
L’Enfer offre moins de difficultés à surmonter que le Ciel, à cause de la peine du sens. M. Huot a traité ce sujet largement et avec le plus grand succès. Les personnages du bas du tableau ne souffrent pas par le feu : nous y avons remarqué particulièrement deux hommes qui s’arrachent mutuellement les yeux et une femme qui recule d’horreur sous l’haleine d’un monstre effroyable. Le fond du tableau représente l’éternel incendie de la cité dolente. A gauche, Lucifer est assis sur un trône, dans l’attitude de l’orgueil et de la révolte.
Une spirale horrible traverse l’espace : ce sont des démons qui arrivent de la terre avec un groupe de réprouvés. Cette toile est d’un effet saisissant.
Le dessin du Jugement dernier est noble et correct ; le coloris en est harmonieux. Le Souverain Juge, ayant à ses côtés la Vierge Marie et Saint Jean-Baptiste, domine la scène, où figurent des anges soufflant dans des trompettes, et d’autres qui lisent dans le Livre de Vie. L’arrêt est prononcé : un groupe d’élus commence à s’élever dans les airs, tandis que, du côté opposé, régnent la terreur et la désolation. Une femme se tord les bras de désespoir ; son front renversé appelle la destruction et toute son attitude semble crier : “Montagnes, tombez sur nous !” Quelques sépulcres béants remplissent l’avant-scène.
Le tableau du Jugement dernier, comme celui du Ciel, est susceptible de recevoir plus de développements. Il porte à un haut degré le cachet original de l’auteur, et indique, lui aussi, de fortes études au service de beaucoup d’intelligence et de talent.
Je n’ai pu voir La fin du monde, que des échafaudages cachaient encore lorsque j’ai visité l’église de Saint-Sauveur.
Les autres compositions que doit faire M. Huot, pour compléter la commande qui lui a été confiée, sont Le Purgatoire, — La mort de saint Joseph, —
La Nativité, — La Mission des Apôtres, — La Résurrection, — Jésus-Christ récompensant les bonnes œuvres, — Le Christ consolateur . (1)
Je me propose de retourner souvent voir ces productions de l’un de nos compatriotes les plus distingués et qui méritent un examen attentif et répété. Farlardeau, dont on a vanté avec raison le beau talent, n’était qu’un excellent copiste. M. Charles Huot est plus que cela : il possède le génie créateur, et est lui-même l’auteur de ses tableaux. A ce titre, il prend rang parmi les rares compositeurs que la patrie canadienne a fournis à l’art de la peinture.
Les oeuvres dont j’ai parlé dans cet article ne sont pas des tableaux de chevalet et n’en ont pas le fini. Ce sont de vastes esquisses dans le ton des fresques modernes, largement conçues, bien exécutées, hardies, originales. Leur création, je n’en doute pas, fera date dans l’histoire aux pages peu nombreuses encore de notre art national.
(1) Ces projets de tableaux n’eurent pas de suite.