‹ Nouvelles pages choisies. --Chapitre 22 sur 25 · ODE-SYMPHONIE DE FELICIEN DAVID · texte numérisé non relu

ODE-SYMPHONIE DE FELICIEN DAVID

La partition de Christophe Colomb, de Félicien David, que l’on va bientôt faire exécuter à l’Université Laval, pour célébrer le 400e anniversaire de la découverte du nouveau-monde, n’a pour ainsi dire rien de dramatique. C’est une ode-symphonie où il y a beaucoup de poésie et de musique descriptive : ce n’est pas un opéra. On chante cette œuvre, on ne la joue pas ; ou, pour employer le plus affreux peut-être de tous nos anglicismes, on ne l’acte pas.

Cette musique de David est d’une exquise suavité. Elle renferme des effets d’orchestre qui font surgir des paysages enchanteurs et dégagent de vrais parfums.

Le « chœur des génies », ou « chœur des étoiles », avec les voix des sirènes qui font écho et semblent surgir du sein de la mer, est un des morceaux les plus réussis de la partition. La barcarolle chantée par les soprani (les génies de l’océan), accompagnée par le chœur des matelots de la Santa Maria, est pleine de fraîcheur et de charme.

Le « chœur des sauvages » est une page ferme,

originale, finement et brillamment orchestrée.

Vous souvient-il de ces deux respectables cultivateurs de la côte de Beaupré — Ignace Côté et sa femme — -qui, obligés de passer sur le pont construit au-dessus de la cataracte de Montmorency, furent emportés, avec le pont lui-même, dans les ondes mugissantes ? L’homme, la femme, le cheval, la voiture, tout disparut en quelques secondes, et nulle épave n’émergea de l’abîme.

Il y a quelques années, M. Delisle faisait exécuter la partition de Christophe Colomb, et une délicieuse voix d’enfant chantait les couplets du petit mousse :

La mer est ma patrie,

Ce bord est mon séjour ;

J’y dois passer ma vie,

J’y dois mourir un jour.

Va, petit mousse,

Dans un climat lointain :

La mer est douce Pour le pauvre orphelin !

La vie est bien amère A l’enfant délaissé Que l’amour d’une mère N’a jamais caressé :

Va, petit mousse,

Dans un climat lointain :

La mer est douce Pour le pauvre orphelin !

Je m’approchai du jeune chanteur pour le complimenter. Il leva sur moi son grand œil noir empreint de tristesse.

— « Vous chantez d’une manière bien sympathique », lui dis-je ; « comment vous nommez-vous ? »

— « Côté, » me répondit-il.

M. Delisle me prit à part et me dit : — « Il est vraiment orphelin, mon petit mousse. Son père et sa mère périrent dans la chute Montmorency, il ' y a quelques années. (1) Vous vous rappelez de cela. . . — -N’est-ce pas que son chant va à l’âme ? »

On a souvent remarqué que lorsqu’une pensée nous a fortement frappé l’imagination pendant l’audition d’une mélodie, elle se présente de nouveau à l’esprit, à chaque nouvelle audition de cette même mélodie. Pour moi, lorsque j’entends le chant du mousse de Félicien David, je ne songe ni à Palos ni à San Salvador, ni à Colomb, ni aux nuits étoilées des tropiques, mais je vois toujours l’œil noir et la figure mélancolique du « petit Côté. »

(1) M. Gagnon découvrit plus tard que ce renseignement était inexact.

On sait que Félicien David, ancien saint-simonien, est mort dans une suprême misère intellectuelle, il y a une vingtaine d’années.

L’ode-symphonie du Désert et la création de ce genre de récit, déclamé et chanté, lui firent une réputation colossale, et, il faut bien le dire, on mit quelque exagération dans l’appréciation de cette œuvre originale. Les liens qui unissent la France à l’Algérie, voisine du Sahara, étaient bien pour quelque chose dans cet engouement.

La partition de Christophe Colomb est plus variée que celle du Désert ; mais les strophes déclamées et certains procédés de facture offrent bien des points de ressemblance entre les deux ouvrages. Ceci me rappelle un mot d’Auber qui courut les journaux lors des premières exécutions de Christophe Colomb :

— 'Certainement, avait répondu l’auteur de la Muette à un enthousiaste, cette musique de Christophe Colomb est bien intéressante ; mais il serait temps que M. Félicien David descendît de sur son chameau.

L’ « ouragan » de la partition de Christophe Colomb ne vaut pas la « tempête » du Désert. La révolte des matelots est molle ; le cri : Terre ! n’est pas réussi. Félicien David, symphoniste délicat et

charmant, n’avait pas le génie dramatique. Sa partition de la Perle du Brésil l’a prouvé surabondamment.

Ce sont ordinairement les strophes déclamées sur une tenue de l’orchestre qui empoignent le gros public dans ces odes-symphonies de David. Pour cela, il faut que le « coryphée » chargé de les dire ait une voix vibrante, de l’intelligence, du cœur, une longue chevelure, et qu’il ne craigne pas l’emphase. On ne débite pas tous les jours des prosopopées sur une base orchestrale, et il ne faut pas laisser aux violoncelles le monopole des trémolos. >

Donc, vibrez, ô voix mystérieuses qui sortez du sein de l’onde ou des profondeurs du désert, et encore une fois, n’ayez crainte de l’emphase : elle est de mise ici.

Si je parle sur ce ton railleur des strophes déclamées, c’est un peu pour dissimuler ma propre faiblesse à cet endroit. Je suis de ce gros public dont je parlais tout à l’heure, et je confesse que les stances du Désert et de Christophe Colomb déclamées sur une tenue harmonieuse de l’orchestre m’ont fait quelquefois frissonner.).

Ces strophes sont-elles vraiment belles ?

Peut-être. — Je les trouve admirables, mais la musique nous joue tant de tours !

La répétition d’hier, à laquelle j’ai eu le privilège d’assister, a été fort intéressante. M. Clodomir Delisle conduit avec habileté le chœur de l’Union Musicale ainsi que l’orchestre où figurent nos meilleurs virtuoses. Mademoiselle Robitaille et M. Dorval chantent avec beaucoup de naturel et de grâce le « duo des adieux ». Le chant du mousse — succession difficile — a été dit avec candeur et précision par le jeune M. Jules Chouinard, qui a été applaudi.

La « mère indienne » (Madame Chouinard) a aussi fort bien rendu ses couplets.

Monsieur Cameron exécute avec maestria les soli de clarinette du chœur des sauvages. Les violons sont nombreux et jouent avec ensemble.

Le morceau final : A toi, chef immortel, a été enlevé, ainsi que le chœur des matelots et le délicieux chœur des génies de l’océan.

Enfin — et j’aurais dû commencer par là — Monsieur F. Gauvreau est un Chirstophe Colomb de premier ordre, qui sait tenir avec une véritable distinction son double rôle de baryton et de grand homre.

PAGES D’HISTOllŒ (Extrait)

Québec en 1643. — Arrivée de Louis d’Aiilebou. t, de sa femme et de sa belle-sœur sur les rives canadiennes. — En route pour Villemarie. — L’âme de la Franc chrétienne. — Actions de grâces. — Les lucioles.

Québec n’était guère, en 1643, qu’un petit poste de commerce où les blancs et les indigènes se cou-( doyaient chaque jour, mais où s’exerçait déjà d’une façon remarquable le génie civilisateur de la France. Pour instruire la jeune population (1) il y avait le collège des Jésuites, alors dirigé par le Père Barthélemi Vimont, et les classes des Ursulines, établies en 1639 par Madame de la Peltrie et la Mère Marie de l’Incarnation. L’Hôtel-Dieu du Précieux-Sang, fondé par la duchesse d’Aiguillon et les Hospitalières de Dieppe, donnait ses soins aux malades. (2)

1. La population totale de Québec et de toute la colonie ne dépassait guère deux cents âmes à cette date.

2. L'Hotel-Dieu était alors établi à Sillery ; la communauté ne vint se fixer à proximité du fort Saint-Louis que l’année suivante.

L’église de Notre-Dame de la Recouvrant» ayant été détruite par un incendie en 1640, la partie supérieure de la maison des Cent-Associés servait d’église paroissiale à la cité naissante. Cette maison était vraisemblablement située sur la partie nord-ouest du terrain de l’église anglicane actuelle, non loin d’un ruisseau qui prenait sa source au sommet du cap Diamant et descendait vers la vallée par une succession de cascades, en passant en face du petit collège — atteint aussi par l’incendie et subséquemment plusieurs fois reconstruit et agrandi — dont l’emplacement est occupé de nos jours par l’hôtel-de-ville. Un autre ruisseau descendait également de la cime du cap ; il roulait ses flots abondants à quelque distance à l’ouest des habitations, et allait tomber en belle cascade au pied du coteau Sainte-Geneviève. (1) Le fort Saint-Louis, construit par Champlain en « terres, fascines et bois » avait été reconstruit en maçonnerie solide par le chevalier de Montmagny. La citadelle du Cap Diamant n’existait pas encore. (2) Le plus grand nombre des résidants demeurait à la basse-ville.

1. Ce ruisseau n’a été canalisé que vers 1855 ; il coulait immédiatement en dehors des portes Saint-Louis et Saint- Jean, au pied des murs d’enceinte de la ville, et tombait en nappe blanche sur le côté sud de la rue Saint-Vailier.

Page 1