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normale, entre autres un tout petit garçon, très intelligent, devenu aujourd’hui un éminent chirurgien. Le docteur Michael Ahern sait peut-être de qui je veux parler.
On peut lire dans le Journal de V Instruction ■publique de 1857, les brillants discours prononcés par M. Chauveau, l’abbé Horan et M. de Fenouillet en cette circonstance. De sa voix au timbre sympathique, Mgr Raillargeon fit entendre ces touchantes paroles :
«Je souhaite que cette école normale soit bénie dans son fondateur, qu’elle soit bénie dans son directeur, qu’elle soit bénie dans ses professeurs,; qu’elle soit bénie dans ses élèves.»
Le doux prélat dit aussi que le clergé ne pouvàit voir d’un mauvais œil la fondation de cette école,, parce que ce même clergé «veut l’avancement et le progrès. Il ne redoute que l’éducation sans morale, sans religion. Il repousse les écoles mixtes parce que l’enseignement religieux y est proscrit, et que les résultats en sont tellement mauvais qu’ils épouvantent les pays qui ont voulu en faire l’essai.»
On le voit, cet évêque du siècle dernier parlait exactement comme nos évêques du vingtième siècle. Et il ne pouvait parler autrement.
Le docteur Morrin, qui prit la parole après Mgr Baillargeon, se déclara enchanté de la création de eette école, où l’on recevrait, dit-il, a good éducation, and cheap !
Le premier principal de l’école, M. l’abbé Edouard Horan, qui devint plus tard évêque de Kingston, parlait le français avec correction.
Un seul mot vint trahir son origine étrangère : « L’éducation, dit-il, est la moule d’après laquelle la société prend sa forme.»
Je n’ai pas conservé le programme de la partie musicale de la fête ; je me souviens seulement que Mademoiselle Marguerite Evanturel chanta admirablement V Inflammatus de Rossini, soutenue par un choeur d’élite formé dans la meilleure société de la ville ; puis que les ténors chantèrent avec un enthousiasme quelque peu exagéré : Honneur à la plus belle ! dans le chant de la Reine Hortense : «Partant pour la Syrie », qui était alors le chant national des Français.
M. de Fenouillet. — La capitale ambulante. — -L’abbé Langevin succède à l’abbé Horan. — A la rue Dauphine.— Le grand-vicaire Cazeau et M. Chauveau. — L’esprit d’autrefois. — Souvenir d’une soirée à l’École normale, rue Dauphine. — Judith et Holopherne. — Retour de l’École normale au Vieux-Château (1866). — Mgr Langevin. — L’abbé Chandonnet. — Le Désert , de Félicien David (1869).
La mort, l’implacable et inévitable mort, vint, dès l’année 1859, jeter le deuil dans la nouvelle institution. Le professeur Emile de Fenouillet, un homme instruit, honorable et bon, succomba sous le poids de la maladie et des chagrins. Personne ne connaissait son passé, mais tout, chez lui, révélait un noble cœur. On sut plus tard que la chute de Louis-Philippe et les événement de 1848, en France, avaient causé sa ruine. La mort de cet homme excellent inspira de beaux vers à Octave Crémazie, qui devait, vingt ans plus tard, mourir, lui aussi, loin de son pays natal, et dans un isolement plus complet et plus navrant encore.
Avant de devenir professeur à l’École normale, M. de Fenouillet avait rédigé le Journal de Québec, en remplacement de M. Cauchon, devenu ministre des Travaux publics. D’une impeccable correction, les écrits du nouveau rédacteur étaient tou-
jours plus littéraires que politiques. Les autres journaux français de l’époque, à Québec, étaient le Canadien et le National. Le Courrier du Canada ne devait naître qu’un peu plus tard, — l’année même de la fondation des écoles normales.
Les jeunes rédacteurs du National étaient aussi agressifs que M. de Fenouillet l’était peu. L’âme sensible de notre vieil ami dut souffrir cruellement des rudesses dont il fut l’objet de la part de l’un d’eux. Comme l’a dit un écrivain français, «les délicats ne sont pas vêtus pour le voyage de la vie ; ils n’ont pas la botte grossière qui résiste aux cailloux et ne craint pas la fange. Ils n’ont pas ce manteau de vulgarité nécessaire qui défie les épines et rend insensible à l’orage. Dès les premiers pas ils sont transpercés, meurtris, sanglants ....
«Chagrins imaginaires que ceux de ces excentriques, dit le public en passant, piqûres insignifiantes. Qu’en sait-il ?... qui dira ce qu’un excès de finesse peut grouper de douleurs autour d’une égratignure ?
.« Faut-il juger de la blessure à la grosseur de l’arme qui l’a faite ou bien à la gravité des désordres qui en ont été la suite ? Coup d’aiguille, coup d’épée. . qu’importe, si on en meurt ! »
A l’Ecole normale, M. de Fenouillet se trouva dans un milieu sympathique où il se vit entouré de déférence et de respect.
A la mort de notre vieil ami, l’organisation des classes fut remaniée ; M. Napoléon Laçasse, l’homme de mérite que nous connaissons tous, prit place parmi les professeurs réguliers de l’école, et M. J. -B. Cloutier fut l’objet d’une promotion.
M. Norbert Thibault fut, plus tard, chargé de classes importantes à l’École normale. C’était un élève, — plus que cela, un disciple de M. de Fenouillet, dont il avait pris un peu les manières. Lui aussi était un délicat et, partant, un souffrant.
Après l’acte constitutionnel de 1840, et jusqu'à l’établissement de la Confédération, le siège du gouvernement fut fixé tour à tour dans le haut et dans le bas Canada. Le Parlement siégea à Kingston, de 1841 à 1843 ; à Montréal, de 1844 à 1849; à Toronto, de 1850 à 1851 ; à Québec, de 1852 à 1855; à Toronto, de 1856 à 1859; à Québec, de 1860 à 1865 ; à Ottawa, en 1866.
La capitale ambulante revint donc à Québec en 1860, et l’École normale dut quitter le Vieux-Château pour faire place à quelques départements publics. Elle fut installée dans l’édifice occupé aujourd’hui par les RR. PP. Jésuites, rue Dauphine.
L’abbé Horan, nommé évêque de Kingston, avait été remplacé, dès l’année 1858, par l’abbé
Jean Langevin, comme principal de l’école, — poste 'périlleux qu’il devait abandonner plus tard pour devenir le premier évêque de Rimouski.
Bien des souvenirs intimes se rapportent à cette époque de l’installation de l’École normale rue Dauphine. Je n’en veux raconter qu’un seul.
Disons d’abord que le grand-vicaire Charles- Félix Cazeau et le surintendant de l’Instruction publique, l’honorable Pierre- Joseph-Olivier Chauveau, étaient d’intimes amis et qu’ils se jouaient parfois, mutuellement, de vrais tours d’écoliers.
Monsieur Chauveau publia un jour, dans son Journal de l’Instruction publique, un article en bonne place sur la calligraphie et l’importance de soigner son écriture. A la fin de l’article, l’auteur donnait une liste d’hommes célèbres qui avaient une bonne écriture, et cela pour combattre le préjugé d’après lequel un homme distingué ne doit pas attacher d’importance à la calligraphie. A quelque temps de là, le Journal de Québec publia une correspondance où il était dit que c’était sans doute par modestie que M. Chauveau n’avait pas ajouté son nom à la liste des hommes célèbres ayant une belle main . . . En lisant cela, M. Chauveau, dont l’écriture était détestable, pensa aussitôt — C’est le grand-vicaire Cazeau qui a écrit cela ; il me le paiera !
Quelques semaines plus tard, M. Chauveau, qui habitait Montréal, descendait à Québec et y présidait une soirée littéraire et musicale à l’Ecole normale de la rue Dauphine. Le grand-vicaire Cazeau était à sa droite, le principal Lange vin à sa gauche.
J’allai saluer le surintendant, qui me dit : Croiriez-vous que votre cousin M. Cazeau ose prétendre ne pas recevoir mes lettres parce que j’écris si mal le mot “Québec”, qu’elles vont se promener à Quito, capitale de l’Equateur !
— Cela me surprend, répondis-je. . . Avez-vous lu une correspondance publiée dernièrement dans le Journal de Québec ?...
—Oui, je l’ai lue, et j’en connais bien l’auteur, dit M. Chauveau en regardant son voisin de droite avec un malin sourire.
La soirée fut charmante. M. Norbert Thibault, M. Rouleau (le juge Rouleau de l’avenir), M. James Donnelly (un poète de grand talent), M. Deniers, tous morts aujourd’hui, avaient donné leur concours au Principal pour la partie littéraire de la fête. Une jeune débutante de seize ans, mademoiselle Mathilde Parent, fille du grand patriote et penseur Etienne Parent, et M. Georges Desbarats, le futur éditeur des Œuvres de Champlain,
avaient bien voulu nous prêter le charme de leurs belles voix.
M. Desbarats chanta le Lac de Niedermeyer, paroles de Lamartine. Dans l’auditoire, un jeune poète — M. Alfred Garneau — devançant le chanteur, disait à demi-voix à son voisin, l’abbé Raymond Casgrain, les strophes mélodieuses du poète:
« Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages .
«O lac, rochers muets, grottes, forêt obscure,
Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
Cardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir. »
Mademoiselle Mathilde Parent — -aujourd’hui Madame de Ronald — -chanta une sorte de romance scénique intitulée Judith, très en vogue dans les couvents, imitée de l’air de Joseph, de Méhul. Le morceau commençait par ces paroles, dites en récitatif :
« Sous les remparts de Béthulie Holopherne a conduit ses infâmes soldats. »
La jeune chanteuse articulait avec une rare distinction, et avait un timbre de voix absolument séduisant. Elle fut vivement applaudie.
Après la séance, M. Chauveau fit un superbe discours. Il parla de choses sérieuses relatives à l’instruction et à l’éducation ; il félicita les autorités de l’École normale sur leurs succès croissants ; puis il remercia les personnes étrangères à l’école qui avaient contribué, par leur talent, au succès de cette séance si intéressante à tant de titres : M. Alfred Paré, M. Georges Desbarats, et d’autres encore.
“Quant à Mademoiselle Parent, ajouta-t-il en se tournant vers l’auditoire, je ne saurais mieux faire l’éloge de son talent qu’en vous répétant le mot délicieux de M. le grand-vicaire Cazeau, qui, après avoir entendu ce soir la romance de Judith, si admirablement rendue par la jeune artiste, disait avec conviction : “Si la vraie Judith de la Bible chantait aussi bien que cela, il n’est pas du tout étonnant quTIolopherne se soit laissé coupelle cou !”
Ce fut une explosion dans la salle. Les bravos, les rires, les éclats de voix accueillirent cette boutade, immédiatement suivie du God save the Queen ! et de la dispersion de la foule.
Le calme rétabli, M. le grand-vicaire Cazeau riait encore, riait toujours. Je le félicitai de ce succès inattendu :
— Mais, me dit-il, je n’ai jamais tenu le propos que M. Chauveau a mis dans ma bouche ! Le mot
qui a tant amusé l’auditoire est du surintendant lui-même ; je ne sais pourquoi il me l’a attribué.
— Pour vous engager à continuer de parler calligraphie dans le Journal de Québec, interrompit joyeusement M. Chauveau.
Les deux amis quittèrent la salle ensemble, et je philosophai sur la loi des compensations qui accorde aux hommes chargés de lourdes responsabilités les heures de détente dont ils ont tant besoin pour ne pas succomber à la tâche.
Mais les choses n’en restèrent pas là. L’anecdote que je viens de rappeler eut une suite, et des plus aimables. Voici en quels termes Madame de Bonald, d’Ottawa, — la jeune chanteuse québecquoise de jadis,— me l’a racontée il y a quelques semaines :
“ Le lendemain de la soirée en question, M. Chauveau, qui était ami de ma famille, me fit parvenir un très joli album avec son portrait et les lignes suivantes :
« Si comme vous Judith savait chanter et plaire,
« Je ne suis pas surpris de ce qu’elle ait pu faire.
« Qu’Holopherne eût perdu la tête en l’écoutant
« Me paraît naturel : j’en aurais fait autant.»
« En retour j’envoyai mes remerciements à M. Chauveau et m’exprimai ainsi :
« Cher Monsieur,
« Merci pour votre joli souvenir de la soirée « d’hier et pour le compliment bien trop flatteur « qui l’accompagne, à propos de mon chant de « Judith. Je ne puis vraiment que vous dire :
k Si ce pauvre Holopherne avait été poète,
« Judith, j’en ai bien peur,
« Sentant faiblir son cœur,
« La première, elle-même, aurait perdu la tête. »
« Vous voyez que c’était de la poésie de jeune pensionnaire ; mais enfin à tout âge on fait ce que Ton peut. »
Le siège du gouvernement fut transporté à Ottawa en 1866. L’école normale retourna alors au Vieux-Château. M. l’abbé Jean Langevin en était encore le principal. C’était un homme à la figure austère, porté à exiger la perfection de ses subordonnés, porté aussi à les défendre si on les attaquait. En matière d’enseignement, c’était un maître. Son T raité de Pédagogie est encore, assure-ton, un des meilleurs ouvrages de ce genre que l’on puisse placer entre les mains des instituteurs.
L’abbé Langevin ayant été nommé évêque de Saint-Germain de Rimouski en 1S67, eut pour remplaçant intérimaire à l’École normale M. l’abbé Narcisse Fortier, et comme successeur régulier, M. l’abbé Thomas-Aimé Chandonnet, un orateur et un écrivain très brillant.
Il y aurait une foule de choses à dire sur l’abbé Chandonnet, sur ses succès à Rome, ses retentissantes polémiques à Québec, notamment la polémique qu’il soutint contrôle docteur J.-C. Taché à propos d’astronomie, ses cours de philosophie hors programme à l’École normale. Dans ses
classes régulières, les plus avancés de ses élèves le suivaient avec peine ; les esprits plus lents restaient en route. C’est dire que cet homme, si bien doué du reste, n’était pas pédagogue.
Je me permettrai d’exprimer ici mon opinion personnelle sur la règle à suivre avec des élèves de force inégale, comme cela se rencontre dans toutes les classes. A mon avis, il faut toujours, lorsqu’on enseigne, procéder par petites étapes, du connu à l’inconnu, et ne pas aller tellement vite en besogne que les moins avancés des élèves ne puissent suivre le professeur. Avec ce système, me dira-t-on, les mieux doués de la classe perdront leur temps. Nullement : les mieux doués, en entendant vos explications répétées, ou données sous une forme différente, comprendront mieux ce qu’ils avaient saisi
peut-être imparfaitement tout d’abord; mais surtout — et ce n’est pas là un mince avantage — ils recevront une excellente leçon de pédagogie en vous voyant employer les moyens les plus propres à faire pénétrer la vérité dans tous les esprits ; ils apprendront comment il faut disposer les lumières pour éclairer comme il convient les cellules restées obscures des cerveaux à perception trop lente.
Bien entendu qu’un élève trop inférieur au niveau de sa classe doit être renvoyé dans une classe plus élémentaire.
L’abbé Chandonnet quitta l’École normale au mois de décembre 1870 pour aller faire la classe au collège Saint-François-Xavier, à New- York ; puis, après un court séjour au séminaire de Sainte- Thérèse, il alla demeurer à Montréal avec sa sœur Madame Lavigne, et un fils de celle-ci, qui était typographe et avait une petite imprimerie à la maison. C’est là que nous le retrouvons, corrigeant des épreuves et écrivant des articles pour la Revue de Montréal, probablement à la demande de M. l’abbé Verreau, principal de l’École normale Jacques-Cartier. La composition de la Revue se faisait sous ses yeux, à sa résidence même. C’est dans cette maison, et en causant avec sa sœur, qu’il fut foudroyé par l’apoplexie, au mois de juin
Un de ses neveux, M. Alphonse La vigne, des Trois-Pistoles, appelé en toute hâte à Montréal, trouva sur le corps de son malheureux oncle une ceinture en broche de fer, de 162 anneaux, armés chacun de deux pointes, formant en tout 324 pointes appliquées à peau nue. On comprend l’émotion de M. Lavigne en découvrant ce cilice. J’ai vu moi-même cet éloquent témoin d’un état d’âme insoupçonné, et je m’inclinai avec respect devant ce précieux et consolant souvenir.
L’École normale Laval ne formait pas autrefois des pianistes aussi forts que ceux qu’elle façonne aujourd’hui ; mais elle avait certaines prétentions du côté de la musique vocale, surtout de la musique d’ensemble. En 1869, elle songea à aller cueillir des lauriers sur un théâtre voisin, à la Salle de Musique de la rue Saint-Louis. Elle y donna la partition du Désert, de Félicien David, alors inédite à Québec, aidée d’un orchestre emprunté à la ville et à la citadelle, et avec le concours de M. Elzéar Déry, aujourd’hui recorder de la cité de Québec, qui avait, — et a encore, — une voix de ténor fort distinguée. (1)
(1) L’honorable juge Déry mourut en 1921.
M. Paul Dumas s’était chargé des strophes déclamées sur des tenues d’orchestre. Il y mettait toute son ame, et faisait entendre des trémolos à donner le frisson.
Les intermèdes furent remplis par Monsieur A.- B. Routhier, avocat, (aujourd’hui le juge Routhier,) venu tout exprès de Kamouraska pour dire une belle pièce de vers fraîchement composée, et par le docteur Hubert LaRue, professeur de toxicologie à l’Université Laval, qui lut une conférence d’une verve admirable intitulée : Luxe et Vanité.
Le docteur Hubert LaRue. — Une conférence originale. — L’abbé Lagacé. — M. Norbert Thibault. — ■ L’honcrable M. de Boucherville et l’organisation du département de l’Instruction publique. — Monseigneur L.-N. Bégin, successeur de M. Lagacé. — Le Principal et les professeurs actuels de l’École normale Laval.
Le regretté docteur Hubert LaRue fut pendant plusieurs années le médecin ordinaire de l’École normale Laval, et plus d’un ancien élève se rappelle encore ce qu’il y avait de peu compliqué dan.son traitement. Invariablement, il prescrivait l’huile de ricin, Yhuile de castor. Le malade se trou-
vait mieux presque aussitôt, souvent même avant d’avoir pris la potion redoutable. Que de petites maladies furent passées à la salle d’étude par crainte du terrible médicament !
La conférence Luxe et Vanité mit en vive lumière le talent littéraire si remarquable du docteur La- Rue. L’épisode de l’élection d’un marguillier eut un succès dont on parla longtemps. En voici un court extrait. Nous sommes à la campagne :
« Il y a d’abord le haut de la paroisse, qui se pose contre le bas : le bas, contre le haut. Le haut se scinde en deux camps : le haut du haut et le bas du haut. Le bas de la paroisse en fait autant : et il y a le bas du bas et le haut du bas.
« Le hauft prétend que, le bas ayant déjà dans le banc d’œuvre deux marguilliers de son arrondissement, c’est à lui qu’appartient le droit de faire la nouvelle élection. Le bas, au contraire, soutient que le tour du candidat du haut n’est pas encore venu, et qu’il existe dans son quartier des gens fort respectables, déjà même sur l’âge, à qui il ne faut pas faire de passe-droit. D’un autre côté, le haut du haut affirme qu’il y a trois ans le bas d\i haut a fait l’élection, et qu’en justice son tour doit être venu ; sur quoi le bas du haut ne veut pas entendre raison. Enfin, le bas du bas prétend que le candidat du haut du bas est déjà maire de la pa-
roisse, et qu’il n’est pas juste que le même ait tous les honneurs.
« Dans cet état des esprits, l’élection ne peut manquer d’être chaude ; aussi le candidat du bas du haut ne l’emporte-t-il à la fin que par deux voix de majorité. »
Le docteur LaRue professait une grande admiration pour la médecine, mais non pour « les médecines ». Il termina un jour un after dinner speech par cette boutade :
« Prenez toutes les médecines, jetez-les à la mer ; le monde ne sera pas plus mal, les poissons seront bien pires ! »
Le successeur de M. l’abbé Chandonnet â la charge de principal de l’École normale Laval fut M. l’abbé Pierre Lagacé, de vénérée mémoire. Il n’avait ni l’imagination, ni les qualités oratoires de son prédécesseur, mais c’était un professeur excellent, un homme d’ordre, persévérant, correct, faisant bien tout ce qu’il savait faire. L’abbé Lagacé a été l’un des pionniers de l’œuvre qu’accomplit aujourd’hui la Société du Parler Français au Canada. Il tenait à la correction du langage ; mais c’est surtout la bonne prononciation de la langue française qu’il s’attacha à bien apprendre d’abord, puis à bien enseigner ensuite.
Je fis un voyage d’Europe avec l’abbé Lagacé en 1873, et j’appris alors ce que c’est que l’homme d’une idée, d’une ambition unique, constante, persévérante. La pensée de la bonne prononciation française, dans ses multiples détails, le suivait partout. Nous nous rendîmes à l’exposition universelle de Vienne, en Autriche ; mais il ne donna qu’une attention distraite aux merveilles qui y étaient entasjsées. C’est à peine s’il regarda l’empereur François-Joseph et le roi d’Italie, Victor- Emmanuel, qui passèrent tout près de nous au Weltausstellungs Palast. Mais il y avait dans l’un des bâtiments affectés à l’instruction publique, section française, une personne intelligente, à la figure honnête et au palais défoncé, qui commentait, recommandait et vendait un traité de prononciation ! M. Lagacé acheta le volume, et ce fut l’unique souvenir qu’il emporta du Prater, de la ville impériale et du Danube aux ondes bleues.
A Paris, l’abbé Lagacé prit des leçons d’un professeur éminent, Monsieur Morin ; puis il revint à Québec avec une science et une vocation nouvelles. Grâce à M. l’abbé Rouleau, alors régent ou assistant-principal, à M. le professeur Cloutier, le fondateur de l’Enseignement Primaire , et à d’autres encore, les utiles leçons de l’abbé Lagacé ne furent pas oubliées, et il est probablement vrai de dire qu’elles n’ont pas cessé de porter leurs fruits.
Monsieur l’abbé Lagacé mourut au Vieux-Château le 6 décembrel884. Il avait été supérieur du collège de Sainte-Anne, où l’abbé Bouchy avait laissé de fortes traditions artistiques. Il était l’auteur d’un ouvrage remarquable sur les chants liturgiques, et d’un autre, publié en 1875, intitulé : Cours de lecture à haute voix.
Dans la correspondance d’Octave Crémazie avec l’abbé Raymond Casgrain, il est plusieurs fois question de Norbert Thibault, de sa critique de « La Promenade de Trois Morts » et de toute l’œuvre du poète des « Morts ». Crémazie n’admit pas toutes les opinions du professeur de l’École normale ; ce qui ne l’empêcha pas de dire : « Le
jeune écrivain a certainement du talent, et je le félicite d’avoir su blâmer franchement ce qui lui a semblé mauvais dans mon petit bagage poétique. Dans une de mes lettres, je vous disais que ce qui manquait à notre littérature, c’était une critique sérieuse. Grâce à M. Thibault, qui a su faire autrement et mieux que ses prédécesseurs, la critique canadienne sortira bientôt de la voie ridicule dans laquelle elle a marché jusqu’à ce jour. »
Je prends occasion de cette citation pour dire que le métier de critique est un métier utile, s’il est exercé par un homme compétent, mais, en définitive, un métier détestable. Personne n’est malheureux comme le critique : il ne jouit de rien complètement, ne goûte rien sans réserve, cherche toujours et partout « la petite bête», et s’il rend parfois des services aux gens, c’est presque toujours à ses dépens. J’ai fait autrefois un peu de ce métier, mais je n’en ai plus le courage. Pour peu qu’il y ait du bon dans ce que je vois, dans ce que je lis ou dans ce que j’entends, je m’applique sans arrière-pensée à en jouir le plus possible. Comme le disait un jour un conférencier de l’Université Laval : « J’aime mieux passer pour naïf que m’em¬
pêcher d’avoir du plaisir.»
M. Thibault avait une grande délicatesse de procédés et de manières ; aussi exerçait-il sur ses élèves un ascendant considérable. Sa taille manquait d’ampleur et il paraissait faible de santé. Dans le courant du mois de septembre 1871, il vint me trouver et me dit : « J’ai une grave confidence à vous faire. Je vis dans le monde et ne connais aucune des joies de la famille ; vous savez que je n’ai pour ainsi dire aucun contact avec ce qu’on appelle la société. De bien des manières je suis hors de ma voie ; je partirai dans quelques jours pour Montréal, où je suis attendu chez les
Frères des Écoles Chrétiennes. Je tâcherai de me rendre digne de la vocation religieuse, et je pourrai continuer à me livrer à l’enseignement. Je quitte Québec presque sans regret, tant je me sens impérieusement appelé ailleurs. En dehors de l’École normale, seule ma très petite gloire littéraire me tenait, me tient peut-être encore un peu au cœur” (l).
Je revis M. Thibault — devenu le Frère Olivier — • une seule fois, à Montréal. Il remplissait les fonctions de secrétaire-général de sa communauté. Il était très pâle et paraissait écrasé sous son lourd costume. Il m’écrivit plusieurs lettres, et je conserve précieusement l’une d’elles remplie de sentiments affectueux pour son ancien professeur et collègue.
Dans le courant de l’été de 1877, je reçus du Frère Olivier une carte postale qui m’affligea beaucoup. Elle était signée Fr a Diavolo (Frère Diable) ! Hélas ! mon pauvre ami était atteint de folie !...
Il y avait urgence de l’éloigner de Montréal et de le confier à des mains sûres, car il ne tenait plus en place. Vers la fin du mois d’août 1877, il fut
(l) M. Thibault avait été un actif collaborateur du Courrier du Canada. Chez les Frères, il écrivit un Essai sur l’Education qui fut très remarqué (1876). En même temps, il donnait un cours d’histoire du Canada au « grand noviciat » de son institut.
envoyé dans sa famille, à Saint-Urbain, comté de Charlevoix, où il redevint tout à fait calme, puis s’éteignit doucement, ne donnant plus que de rares signes d’intelligence.
Ici s’arrêtent mes souvenirs intimes se rattachant à l’École normale Laval. En 1875, l’honorable Charles Boucher de Boucherville, alors premier ministre, dont j 'avait fait la connaissance à Paris dix-sept ans auparavant, voulut m’attacher à l’un des deux départements dont il était le chef . Il était ministre de l’Instruction publique, et, comme tel, il méditait un suicide !... Je crois même qu’il m’invita un peu à tirer le cordeau.
Chacun sait que M. de Boucherville est le père de l’organisation actuelle du département de l’Instruction publique, avec son conseil, ses deux comités autonomes et son surintendant.
Je quittai, non sans regret, la situation où M. Chauveau m’avait appelé dès 1857, et les hommes instruits et estimables que j’étais heureux d’appeler mes collègues. De tous les professeurs de la première heure il ne restait plus, à l’école, que le respecté Monsieur Toussaint.
Je ne vis pas à l’œuvre le successeur immédiat de M. l’abbé Lagacé. A Rome, au séminaire français,
où il avait passé plusieurs années, j’en avais entendu faire de très grands éloges, et cela en présence de Mgr Blancher, évêque de la Guadeloupe, de l’abbé Peyret, chanoine de la cathédrale d’Auch, et de plusieurs autres ecclésiastiques. Si je répétais ici tout le bien qu’on en a dit en cette circonstance, je m’exposerais à des reproches de la part du vénérable personnage mis en cause. Je m’en abstiendrai donc, car rien ne me ferait plus de peine que d’être censuré par mon archevêque. . .
Il a été convenu que je ne mettrais pas le pied sur le vingtième siècle. Je laisse à d’autres de dire ce qu’est l’homme de devoir qui préside aujourd’hui aux destinées de l’École normale Laval. Chez lui, chez Monsieur son assistant et chez tous les professeurs de l’institution se réunissent les fécondes traditions du passé et les heureuses initiatives de l’heure présente. C’est grâce à ces hommes éclairés et vraiment excellents que l’on voit se réaliser de nos jours les vœux de l’archevêque Baillargeon, les espérances de Monsieur Chauveau, toutes les promesses si brillantes de l’origine semi-séculaire de « notre » chère école.