A CHEVAL
Promenade du Duc d’Orléans (Québec, 29 octobre 1890 )
Quelqu’un, ou plutôt tout le monde a dit que pour régner sur Paris il fallait y entrer à cheval. Si la condition d’être bon cavalier suffisait pour assurer le trône de France à un prince du sang royal, le duc d’Orléans, — -qui a d’autres mérites, — pourrait, à son heure, donner carrière à son ambition : il monte à cheval parfaitement.
Dès six heures, au matin du 29 octobre, le jeune prince était debout, et, à sept heures, il partait de l’hôtel St-Louis pour faire une promenade à cheval en compagnie de l’honorable premierministre, (1) du docteur Récamieret du jeune capitaine Lessard, officier de l’école de cavalerie de Québec, un écuyer de premier ordre.
Le cheval sellé pour le jeune duc était un peu lourd, mais excellent du reste. Le capitaine Lessard observait du coin de l’œil l’élève de Woolwich, qui se mit en selle avec une aisance parfaite, et s’empara des rênes des deux mors en donnant
(l) L’honorable M. Mercier.
une égale tension sur chacune, comme on doit le faire lorsqu’on ne connaît pas sa monture. Le brillant cavalier n’était pas rendu en face de l’Esplanade que déjà le gros mors seul était tenu en échec, les rênes du filet flottant mollement, comme celles qu’Hippolyte, de classique mémoire, laissait flotter sur ses coursiers aux portes de Trézène.
Arrivés à la Grande- Allée, les promeneurs convinrent de se rendre à la colonne de Sainte-Foy par des chemins différents : le premier ministre et le docteur Récamier par la route du Belvédère, le duc d’Orléans et le capitaine Lessard par la route plus longue du bois de Gomin et de Bellevue.
Les deux jeunes cavaliers partirent au galop ; puis, prenant le trot militaire, ils eurent en moins d’une demi-heure atteint le chemin Sainte- Foy, où ils s’arrêtèrent un instant pour contempler la riche campagne qui se déroulait a leurs pieds, dans la vallée de la rivière Saint-Charles, et les groupes de maisons échelonnées plus loin, sur les hauteurs de Lorette et de Charlesbourg.
Le cap Tourmente, à droite, avait toujours son nuage au front.
Laissant à gauche le chemin de la Suète, -ainsi nommé sans doute par quelque colon venu de la petite commune appelée Suète, près d’Angers, en France, — les cavaliers s’élancèrent dans la direc-
tion de la ville et arrivèrent bientôt au pied de la colonne, où ils rejoignirent leurs compagnons de promenade.
Le prince se montra bien renseigné sur les péripéties de la bataille de Sainte-Foy. Il parla d’art militaire et dit aussi quelques mots de son séjour aux Indes Orientales.
Le docteur Récamier paraissait familier avec tout ce qui l’entourait. Il en était à son deuxième voyage en Amérique, et il goûtait depuis quelques jours ce charme intime et exquis que l’on éprouve à revoir des lieux aimés et, — -l’homme est ainsi fait, — -à se retrouver soi-même dans les souvenirs qu’ils évoquent.
Le retour à l’hôtel se fit au pas, le premier ministre devisant gaiement et indiquant à l’avance les étapes d’un deuxième voyage du duc d’Orléans au Canada. Il fut réglé, nemine contradicente, comme on dit à la Chambre, que ce voyage se ferait dans deux ans !
“Puis ils rêvèrent en silence.
On n’entendait plus que le pas
Des chevaux marchant en cadence :
Les cavaliers ne parlaient pas.”
Le capitaine Lessard regardait toujours le jeune prince ; celui-ci regardait l’avenir . . .
(. Extrait du volume intitulé : «Le Comte de Paris à Québec ».)
ATHÉNIENS ET BEURRIERS
Ce bon consul Lefaivre nous a tant dit que nous étions des Athéniens que nous avons fini par le croire un peu plus qu’il ne le croyait lui-même.
Nous sommes peut-être plus sensibles aux beautés artistiques et littéraires que nos voisins des autres provinces de la Confédération ou de l’Union américaine, mais avouons que la plupart d’entre nous n’ont rien du galbe antique et eussent fait piètre figure dans les jeux du Péloponèse. Néanmoins le souffle artistique passe, parfois, sur le front de quelques-uns, et l’on entend alors parler un langage qui rappelle le Petit Trianon de jadis, la Provence au temps des troubadours et du gai sçavoir, ou encore l’antique pays des Hellènes, si l’on tient absolument à un rapprochement entre Québecquois et Athéniens.
Lorsque, par exemple, Son Excellence le lieutenant-gouverneur, dans un récent «discours du Trône», nous parlait de l’industrie laitière en employant une inversion à l’allure «poésie pastorale», il parlait en Athénien. Citons :
Plus modeste, mais non moins importante dans ses bienfaisants résultats, la fabrication du fromage et du beurre a pris un développement assez considérable, dans notre province, pour changer notablement le chiffre de nos exportations agricoles.
«Plus modeste . » Voilà les esthètes
de la tribune des journalistes qui se mettent à rêver bergeries, pipeaux rustiques, fromage, chaurnines et beurre frais. Le secrétaire d’un personnage officiel (1) s’écrie : «Mais c’est une idylle !.. » et comme il sait son Boileau par cœur, il se met à déclamer à demi-voix :
Telle qu’une bergère, au plus beau jour de fête,
De superbes rubis ne charge point sa tête,
Et, sans mêler à l’or l’éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements Telle, aimable en son air, mais humble dans son
[style,
Doit éclater sans pompe une élégante idylle.
M. Chapleau, qui est responsable de la phrase prononcée par Son Honneur, sourit sous sa fine moustache, et le chef de l’opposition, M. Joly (2),
(1) M. Thomas Chapais. Il était alors secrétaire du lieutenant-gouverneur, M. Robitaille.
(2) Sir Henry Joly de Lotbinière, devenu plus tard lieutenant-gouverneur de la Colombie Britannique.
un lettré, désarmé par une simple inversion^ s’incline et dit :
— Monsieur le président, lorsque j’ai entendu le représentant de Sa Majesté commencer cette
phrase : «Plus modeste, mais non moins . »
j’ai cru qu’il allait parler de l’humble violette qui se cache sous l’herbe des champs et ne trahit sa présence que par son suave parfum !
Athéniens, Athéniens, où nous menez-vous ?
Où ? . . . . mais tout simplement à la fortune et cela au bruit cadencé de phrases mélodieuses et avec une rapidité dont le séparateur centrifuge,, avec ses 1900 tours à la minute, nous offre une vive et frappante image.
La beurrerie de Sainte-Marie de la Beauceestune véritable fabrique danoise. Les appareils y sont mis en mouvement au moyen d’un engin à vapeur de la forufc de six chevaux, un bijou ! Il faut aller voir fonctionner le séparateur, le malaxeur, les aspirateurs, etc. Surtout tâchez de vous faire expliquer toutes choses par l’intelligent directeur de la fabrique-école, M. Stanislas Barré.
Allez et voyez. Je ne vous dis que cela, car il faut toujours se garder de promettre plus de beurre que de pain.
Sainte-Marie de la Beauce, avec sa belle rivière Chaudière (appelée autrefois rivière Bruyante) et son admirable église paroissiale, est un endroit charmant. Les jeunes gens qui rêvent de beautés champêtres y rencontreront et des roses éclatantes et d’humbles violettes ; les amateurs spécialistes y goûteront un beurre exquis; les hommes d’Etat y trouveront le thème d’un discours à effet, peutêtre même un paragraphe pour le prochain «discours du Trône ».