‹ Nouvelles pages choisies. --Chapitre 8 sur 25 · MADAME ALBANI · texte numérisé non relu

MADAME ALBANI

Québec, 2 février 1889.

Vingt années de réclame avaient attiré à l’Académie de Musique, hier soir, une foule compacte, désireuse d’applaudir l’illustre 'prima donna dont le nom est, depuis quelque temps, dans toutes les bouches, et qui se faisait entendre dans notre ville pour la première fois.

La question de nationalité mise de côté, Madàme Albani ne pouvait se présenter devant le public de Québec dans des circonstances plus défavorables. Pour répondre à l’attente de tous, pour ne pas rester inférieure à cette réclame à outrance, il lui fallait accomplir des prodiges.

La vaillante artiste, hâtons-nous de le dire, est sortie triomphante de cette situation périlleuse : son merveilleux talent nous a charmés, ravis, subjugués !

C’est bien une des grandes cantatrices du nouveau et de l’ancien monde que nous avons entendue hier soir. L’étude, qui fait perdre à l’artiste médiocre sa spontanéité et son enthousiasme, n’a pas le même effet sur les natures d’élite. La net-

teté, la justesse, la souplesse, l’homogénéité des notes de la voix, toutes ces choses sont, dans une grande mesure, le fruit de l’étude ; mais que deviendraient-elles sans la chaleur de l’interprétation, sans l’émotion débordante, l’ivresse communicative qui passionne et électrise ? Madame Albani se distingue par toutes ces qualités à la fois, et elle sait presque toujours les faire briller avec le goût le plus irréprochable, le sentiment le plus exquis.

Chez Albani, les procédés techniques sont au service de l’art, mais ne le remplacent pas : les obstacles de la respiration disparaissent, pour ainsi dire, et la voix est comme un instrument idéal d’où s’exhalent d’incomparables accents.

La fête d’hier, nous ne craignons pas de l’affirmer, laissera dans notre population de profonds et ineffaçables souvenirs.

Entrons dans quelques détails.

Le concert est commencé. M. Barrington Foote, Mademoiselle Damian, MM. Massini et Barrett sont venus, tour à tour, se faire entendre ; l’auditoire est dans une attente presque fiévreuse ; les regards sont fixés sur la scène où l’illustre artiste va paraître.

La voilà enfin ! Toute la salle éclate en applaudissements, pendant que, gracieuse et souriante, elle s’incline profondément, à plusieurs reprises.

Le silence se rétablit, et la prima donna assoluta commence le grand air, si connu, de la Traviata, qu’elle interprète avec une science et un art infinis.

Rappelée avec transports, l’aimable artiste vint dire les touchants couplets de Hérold :

« Souvenirs du jeune âge

Sont gravés dans mon cœur.. . »

Le long, le trop long point d’orgue qu’elle fit entendre à la fin du dernier couplet jeta l’auditoire dans l’ivresse. A Paris, Madame Albani — qui me paraît être une opportuniste — - eût chanté cela autrement.

La romance « Aimons », de Rotoli, était pour nous une nouveauté. Dans ce morceau, de même que dans l’Ave Maria de Gounod, la grande artiste a montré toute l’ampleur de son talent et de sa voix.

Rappelée de nouveau, Madame Albani nous a donné un morceau de l’ancien répertoire, O luce di quest anima, de Donizetti, qu’elle a dit d’une manière ravissante, parcourant les chromatiques comme sur un clavier, multipliant les trilles et usant avec un art suprême de ce grand moyen d’expression qu’on appelle la respiration bruyante. Madame Albani est, avant tout, une chanteuse du répertoire italien.

^ Le morceau de Haendel « Sweet Bird » a intéressé 1 auditoire, et le trio final de Faust, malgré son peu de développements, a produit beaucoup d’effet.

ISous avons applaudi, hier, dans la personne de Madame Gye-Albani, non pas une actrice, mais une cantatrice. Nous avons pu goûter la belle musique de F aust sans suivre les péripéties de la malsaine création de Goëthe ; nous nous sommes senti tressaillir à l’audition d’une page brûlante de la Traviata, de Verdi, sans même songer au drame de la Dame aux Camélias. Madame Albani a montré beaucoup de tact en se présentant devant ses compatriotes dans des concerts, à la manière de Mademoiselle Christine Nillson, et non en compagnie d une troupe d’acteurs. Nous l’en félicitons vivement.

Eugène de Mirecourt a dit, quelque part, que, d’ordinaire, un imprésario est un grand seigneur qui éprouve un besoin irrésistible de se ruiner. Depuis que nous avons lu cette parole, nous avons toujours éprouvé la plus grande sympathie pour les impresarii, et c’est dans le but d’être utile à celui de Madame Albani que nous lui conseillons de soigner davantage les programmes qu’il fait distribuer par avance lorsqu’il aura à présenter des artistes devant le public de Québec.

Un grand nombre de personnes de notre monde musical ont été désappointées à la lecture de ceux qu’il a fait publier dans les journaux, la semaine dernière, (et qui ont été heureusement changés,) pour annoncer les concerts de la prima donna canadienne. Elles ne croyaient pas, « dans leur candeur naïve, » que des artistes fraîchement débarqués d’Europe jugeraient convenable de venir nous répéter les pages les plus démodées de Mignon et du Barbier de Séville, nous chanter le « duettino » du Trovalore, cher aux collégiens.

On nous dit que le programme de lundi prochain va être « amélioré » plus encore que celui d’hier, et que, décidément, Québec ne sera pas traité en sous-préfecture. Tant mieux !

C’est au milieu d’une nébuleuse qu’Albani nous est apparue à l’Académie de Musique. Mais, pour n’être pas de première grandeur, les étoiles d’une nébuleuse n’en sont pas moins des étoiles, et, en somme, nous avons contemplé, hier soir, un assez joli coin du firmament.

A Ivl. Ernest Gagnon, qui avait dédié à Madame Albani une transcription de la chanson populaire : A la claire fontaine.

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