‹ Nouvelles pages de critique et de doctrine (volume 2)Chapitre 23 sur 38 · LE VOYAGE DU CENTURIONW · texte numérisé non relu

LE VOYAGE DU CENTURIONW

Voici un très beau livre, d'une originalité saisissante et qui redoublera, chez tous les lettrés, la douleur que leur a causée la mort prématurée de son auteur, le lieutenant Ernest Psichari, héroïquement tombé en Belgique, lors de la retraite de Charleroi. Son premier roman, V Appel des armes, avait produit, on se rappelle, une sensation très vive. Deux raisons y contribuèrent. Ernest Psichari était le petit- fils d'Ernest Renan, et le contraste de sa pensée avec la pensée de son grand aïeul ne pouvait manquer d'étonner. Mais, surtout, c'était la révélation d'un talent déjà supérieur et d'une nouveauté singulière, où le don d'expression aiguë, l'hallucination continue de l'artiste visionnaire s'associait à une subtilité d'analyse psychologique incomparable. U Appel des armes nous racontait la simple histoire d'un officier, Nangès, guérissant un jeune

(i) Le Voyage du Centurion, roman posthume d'Ernest Psichari. T. I. — 97 7

soldat des pires intoxications anarchistes et pacifistes par la seule suggestion de sa personnalité. Peu d'événements, un récit uni, j'allais dire terre à terre, et c'était un portrait dressé en pied, d'un si haut relief que ce Nangès reste, pour moi, à l'heure présente, aussi vivant que si je l'avais connu en chair et en os. Il y avait là, entre autres pages, une conversation entre camarades de garnison sur le métier de soldat, égale par l'accent et supérieure par la portée au morceau justement célèbre de Vigny dans le second chapitre de Servitude et Grandeur qui commence : « L'armée est une nation dans la nation... » Vigny ajoute : « C'est un vice des temps. » Pour Nangès, au contraire, porteparole avoué du romancier, le plus précieux travail du soldat est de constituer, dans la nation, un type à part. Il représente, et seul, un principe d'obéissance, de sacrifice et de danger, aussi nécessaire à la tonicité générale de la Société que les sécrétions de telle ou telle glande peuvent l'être à l'énergie générale de l'organisme. Le soldat serait alors une de ces espèces sociales que le plus perspicace des observateurs, Balzac, démêlait déjà, a La Société, » disait-il dans la préface de la Comédie humaine, a ressemble à la nature. Elle fait de l'homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en zoologie. Les différences entre un soldat, un ouvrier, un oisif, un savant, un commerçant, un homme d'État, un marin, sont, quoique plus dif&ciles à saisir, aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l'âne, le cheval... Il a donc existé, il existera toujours des espèces sociales comme il existe des espèces zoologiques... »

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