LE VOYAGE DU CENTURION I
embarrassé des affaires et des soucis de la terre. » Il semble donc que le Centurion de ce Voyage doive apparaître comme un paradoxe impossible, comme la fantaisie d'un artiste littéraire hanté par le désir de juxtaposer des contradictoires. Entre parenthèse, ces mosaïques sont quelquefois des chefs-d'œuvre, ainsi les Misérables de Hugo. On sent tout de même de pareils livres factices par un point. Ici rien d'artificiel. Tout est exact et juste. Vous lisez quelques pages de ce livre, et vous êtes pris aussitôt par cet accent de la réalité sentie qui ne s'imite pas. Nous qui avons connu Ernest Psichari, nous savons que Maxence, c'est lui-même, que cette expédition d'Afrique, il l'a réellement faite, que ces crises d'âme, il les a traversées. Nous ignorerions tout de sa personne que nous dirions encore de ce récit qu'il est vrai. Il emporte avec lui cette crédibilité totale, absolue, qui est la première vertu du roman. Sans elle, les plus beaux miracles de style et de composition sont non advenus. Rappelezvous Salammbô. Avec elle, toutes les insuffisances de facture sont oubliées. Rappelez-vous les Trois Mousquetaires. C'est écrit à la va-vite, inventé au rebours de l'histoire. Le lecteur ne peut pas ne pas y croire, et à cause de cela, c'est un grand roman, tandis que Salammbô n'est que le plus magnifique exemple de rhétorique de la langue.
A quoi tient-elle, cette crédibilité, qui fait qu'à l'heure présente nous disons couramment : un Don Quichotte, un Robinson et un d'Artagnan, quelque différence qu'il y ait entre le génie d'un Cervantes ou d'un Daniel de Foë et la facilité hâtive de l'impro-
visateur Dumas? A la vraisemblance? Non, puisque les Trois Mousquetaires, précisément, abondent en aventures de cape et d'épée qui touchent au fantastique. A la logique? Pas davantage. Je sais des lecteurs très intelligents et qui refusent d'admirer telle nouvelle de Mérimée dont la trame est serrée d'une manière merveilleuse ; cette logique même leur donne, disent-ils, la sensation du « simili », du fabriqué. Pour qu'il y ait une crédibilité d'une force indiscutable, il faut, semble-t-il, que l'auteur soit par-dessus tout de bonne foi, qu'il croie à l'histoire qu'il raconte, avec une spontanéité, une naïveté complètes. C'était le cas de Dumas pour ses bretteurs, le cas de Balzac pour ses usuriers et ses duchesses, le cas de Walter Scott pour ses Jacobites et ses sorcières. C'est le cas de Psichari pour son Centurion et ses Africains. C'est son cas, en particulier, pour les angoisses et les joies, les remords et les résolutions qu'il lui prête. Il ne se demande pas si vous en douterez. Il ne cherche pas à vous justifier l'anomalie vivante que représente une pareille dualité : des préoccupations d'un service en campagne et des méditations à la Pascal alternant dans une même tête. Il n'a pas à résoudre l'objection. Elle ne surgit pas devant ses yeux. Ce personnage est son double. Pourquoi discuterait-il sa réalité? Et il ne la discute pas. Il vous la montre et vous la voyez avec lui, comme lui. Elle s'impose comme un fait. Ce serait le comble de l'art, si ce n'était la simplicité même de la nature.