LE VOYAGE DU CENTURION I
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Il ne suffit pas, pour qu'un livre soit beau, d'une beauté supérieure, au'il ait cette force du fait. Il est nécessaire que le fait ait une valeur. Il en a toujours une quand, à travers lui, nous atteignons le fond d'un cœur humain. Jamais je n'ai compris plus clairement qu'en lisant ce Voyage du Centurion le prix de cette franchise courageuse qui vous dit : « Je suis ainsi. » Par une loi qui déconcerte au premier abord, plus nous sommes nous-mêmes avec intensité, plus les autres se retrouvent en nous. La gamme des mentalités n'est, en effet, pas très étendue, et dès que l'on entre dans la psychologie profonde, ce n'est plus la variété que l'on rencontre, c'est l'unité, c'est l'identité. vSuivons l'analyste du Voyage dans ce travail de creusement moral auquel il s'abandonne. Il s'est reconnu soldat, et il se reconnaît maintenant, dès qu'il se heurte au miUeu dans lequel il doit agir, soldat irançais. Au départ pour le désert, il se disait bien : « C'est la France qui m'a donné, à moi, humble lieutenant, cette immense contrée comme un parc où je puisse m' ébattre et bondir, aller et venir, selon mon caprice et comme au hasard de mon bon plaisir. » Et aussitôt il ajoutait : « Mais lui, Maxence, n'avait envers sa patrie aucune reconnaissance... » Cri étrange et qui serait blasphématoire, si, justement, ce Voyage du Centurion n'était pas aussi une découverte de la France. Comme beau coup de jeunes gens de sa génération, Maxence n'a vu.
à son entrée dans la vie, qu'un coin très étroit de son pays et que des mœurs très momentanées. Il a pris Paris pour la France, et pas même, mais, dans Paris, quelques coteries où l'apparent raffinement d'esprit dissimule mal l'indigence foncière. Partout il a senti le faux semblant, l'imposture, le vide. Et voici qu'en Mauritanie, au bord de cet empire colonial conquis par ses camarades, l'officier a l'évidence de la valeur de sa race. Il éprouve qu'il fait partie d'un grand peuple. Il éprouve aussi qu'il a devant lui un peuple différent. Différent? mais par quoi? Par sa religion. Pour la première fois Maxence se rend compte qu'encore aujourd'hui, la France, en présence de l'Afrique, c'est l'Église en présence de l'Islam, la Croix dressée en face du Croissant. « Qu'importe que Maxence soit triste ou mauvais? Il est l'envoyé de la puissance occidentale. Rien n'y peut faire, ce sont vingt siècles de chrétienté q^n le séparent des Maures. Cette puissance dont il porte le signe, c'est celle qui a repris les sables de l'Islam et c'est celle qui traîne l'immense Croix sur ses épaules. Elle est la puissance de chrétienté. » Apercevez-vous comme, en poussant à fond l'analyse de son métier de soldat, le songeur découvre en lui le chrétien et aussi par quelle nécessité intime les deux romans, celui de la bataille et celui de la prière, se rejoignent, s'unissent. Souvenez- vous maintenant des récits que nous font ceux qui reviennent, en ce mois de novembre 1915, où j'écris, de la ligne de feu, et de la solennité, du recueillement des messes dites dans les tranchées. Le Centurion du Voyage n'a fait que démêler en lui plus tôt le Croisé préfiguré dans tous ceux
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qui portent l'uniforme de France. Chez les uns, il apparaît conscient comme chez lui. Les autres ignoreront jusqu'à la fin ce caractère mystique de leur propre action. Le Croisé est vivant dans tous. Il explique pourquoi la guerre comprise à l'allemande nous a aussitôt causé une horreur qui nous a révoltés dans nos fibres les plus secrètes. C'est que nous sommes les soldats de la chrétienté et que nous avons eu devant nous les soldats d'Odin.
Arrivé à ce stade de sa réflexion, l'auteur du Voyage du Centurion aurait pu s'arrêter. Le point de vue national est une variété du pragmatisme. On sait que ce mot, — qui vient du grec topayfjiaTixoç, relatif aux affaires, aux faits, — sert à désigner aujourd'hui une apologétique uniquement fondée sur l'utilité. Il est certain, en effet, que la vérité n'a pas pour mesure l'utilité. Il n'est pas moins certain que l'utilité reste une présomption de vérité, en sorte que le pragmatisme, erroné en tant que philosophie définitive, est très légitime en tant que méthode et que commencement d'enquête. Il n'est que la mise en œuvre du précepte sur les faux prophètes : « Un arbre mauvais ne peut porter de bons fruits. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. » C'est une première étape à laquelle une âme sincèrement religieuse ne peut pas se tenir. L'action ne lui suffit pas. Ou plutôt l'action, pour elle, n'est qu'un symbole d'une réalité spirituelle que cette âme a besoin d'atteindre. Ernest Psichari dit cela nettement. Son Maxence s'affirme bien que « devant l'Arabe, il est un Franc, tenant sa certitude de sa race à tout jamais consacrée... Et que serait sa fierté devant