‹ Nouvelles pages de critique et de doctrine (volume 2)Chapitre 36 sur 38 · LE ROI ALBERT DE BELGIQUE 24I · texte numérisé non relu

LE ROI ALBERT DE BELGIQUE 24I

Le roi Albert a fait plus. Le Premier Anglais l'a reconnu dans un de ces discours comme les orateurs britanniques en prononcent dès qu'ils se meuvent dans la grande ligne de leur histoire. Il y eut jadis une Europe de petits États, et dont le morcellement rendait plus difficile un choc monstrueux d'énormes masses himiaines, tel que celui auquel nous assistons aujourd'hui. M, de Bismarck fut l'ouvrier génial et funeste qui acheva de détruire cette Europe si prudemment aménagée. La Belgique est un des rares petits États qui aient survécu. Si nous voulons, la tempête finie, établir une paix durable, c'est cette politique de petits États qu'il nous faut reprendre. Un des monarques de la coalition le disait avec bien de la sagesse à l'un de nos meilleurs ambassadeurs : « La tâche des AUiés c'est de ramener l'Europe à la période antébismarckienne. » La besogne de guérison est là, non pas dans d'inefficaces et chimériques proclamations d'un pacifisme final, non pas dans le redoutable projet d'une plus grande unification allemande sous étiquette républicaine. Il importe à l'avenir du monde civilisé qu'il n'y ait plus une Allemagne, mais des Allemagnes, une mosaïque de petits États et non plus le bloc amalgamé par la main puissante du chancelier de fer. Mais pour qu'une pareille Europe soit viable, la condition sine qua non est que le respect de l'indépendance des petits États soit le premier article de son code. C'est cet T. I. 16

autre principe, fondement et garantie du futur équilibre international, que les Belges nous ont conviés à défendre avec eux, nous ramenant, nous aussi, dans la grande ligne de notre histoire. La vieille monarchie française n'a jamais eu d'autre programme, et la vérité politique se trouve rencontrer la vérité sociale dans le geste du Roi. Il l'a fait, ce geste, si simplement ! Depuis ces dix semaines qu'il a vu ses villes bombardées, ses banques rançonnées, ses sujets massacrés, ses ministres obligés de demander un asile à la France, pas une fois il n'a proféré une plainte, et, correspondance sublime du cœur des sujets au cœur du prince, pas une parole de regret n'a été entendue qui trahisse une défaillance du peuple envahi. Une volonté invincible au service d'une pensée juste, connaissez- vous un spectacle qui éveille dans l'âme un plus mâle sursaut de respect et, s'il est possible, d'émulation? Michelet disait de Kléber qu'il avait une figure si militaire que l'on devenait brave en le regardant. Du roi Albert on pourrait dire que l'on devient plus honnête homme, rien qu'en pen sant à lui.

Septembre 191 4.

J'aurai vu ce noble Augustin Cochin pour la dernière fois, quelques jours avant le début de cette terrible bataille de Verdun, où il devait recevoir sa sixième blessure et mériter sa troisième citation : « A conduit sa compagnie à une contre-attaque avec un allant remarquable. Blessé d'ime balle à l'épaule, ne s'est fait panser qu'après avoir assuré l'occupation du terrain conquis. Coutumier d'actions d'éclat. Déjà deux fois cité, deux fois blessé... » Il marchait, ce matin-là, sur le trottoir de la place Saint-François- Xavier, devant la statue de ce passionné Français, qui fut Coppée. Je savais par son père, mon excellent confrère d'aujourd'hui à l'Académie, mon camarade de classe jadis à Louis-le-Grand, que cet héroïque garçon avait eu le bras brisé à l'assaut d'un village, en septembre 19 14. Sept mois d'hôpital et deux opérations très douloureuses ne l'avaient pas guéri. Malgré cela, il s'était trouvé à l'attaque de Champagne,

(i) A l'occasion de sa mort.

et l'os, qui n'avait pu se ressouder, s'était cassé de nouveau. Nous nous abordâmes.

— « Hé bien ! » lui dis-je, « vous allez travailler et continuer votre histoire du Comité de Salut public. Avec ce bras, vous ne repartez plus? »

— « Mais si, » me répondit-il, « maintenant, j'ai un bon plâtre! »

Ce fut dit aussi tranquillement, aussi naturellement que s'il eût été, avec son ami et collaborateur Charles Charpentier, le fils d'un de mes plus chers maîtres, à sa table des Archives, en train de vérifier sur documents les regrettables inexactitudes de M. Aulard et que, son camarade s'inquiétant de son écriture, il l'eût rassuré en lui disant : « Maintenant, j'ai une bonne plume. » Aucune vanité, aucune exaltation non plus sur son visage sans éclat, d'une expression réfléchie et simple dont le caractère était la fermeté sérieuse. Je me souviens : je le regardais s'en aller dans son uniforme bleu d'officier d'infanterie et jamais le problème le plus douloureux peut-être de cette guerre, celui du sacrifice de l'élite, ne s'est posé à moi avec plus de force :

— « Est-ce admissible? » me disais-je. « Voilà un homme encore jeune (il était né en 1876) qui représente une valeur intellectuelle de l'ordre le plus rare. Il est entré le premier à l'école des Chartes. Il en est sorti le premier. Depuis quinze ans, il s'est voué à l'étude de la Révolution. Il a montré dans sa vigoureuse étude du Correspondant, sur Taine et M. Aulard, un talent d'écrire égal à son érudition. Dans l'immense travail de révision, par l'histoire, du mouvement de 1789, qui doit réapprendre aux Français la vérité politique.

et réparer tant de ruines, il paraît être un des meilleurs ouvriers. Il a payé largement sa dette militaire. Il a été blessé et il reste infirme. Tous les médecins s'accordent à lui défendre d'aller au front désormais, puisque avec ce bras dans un appareil il est à moitié désarmé, à la merci de la moindre chute. Ne serait-il pas plus utile en restant? Où est son devoir? »

Cette question, Augustin Cochin était trop scrupuleux, trop soucieux aussi de l'emploi utile de sa vie pour ne pas se l'être posée. Il l'avait résolue dans le sens de l'exemple à donner et de l'immolation. En repartant, si blessé, d'abord pour la Champagne, puis pour Verdun, enfin pour la Picardie où il devait mourir, il ne cédait pas à ce que Tolstoï, causant avec Déroulède, appelait « le coupable amour du danger ». Il n'obéissait pas non plus à ce romanesque entraînement qui saisit Ségur quand, au i8 Brumaire, il vit le 96 dragons marcher vers Sain t-Cloud, «les manteaux roulés, le casque en tête, le sabre en main, avec cet air fier et déterminé qu'ont les soldats lorsqu'ils vont à l'ennemi, décidés à vaincre ou à périr ». Et Ségur ajoute : « Ma vocation venait de se décider. Dès ce mement je fus soldat et je méprisai toute autre carrière. » En dépit de ses galons de capitaine, l'archiviste de trente-sept ans n'a pas de ces enthousiasmes magnifiques et naïfs. Il n'est oÊ&cier que par accident, et s'il a pu avoir quelques illusions sur la poésie de la guerre.

il les a perdues en observant de près la sinistre réalité des champs de bataille. S'il y retourne avec cette obstination de martyr, c'est pour des motifs qui n'ont rien de commun avec le goût de l'aventure, ni avec celui du panache. Certes, il eût aimé, lui aussi, les beaux faits d'armes d'autrefois. Ses lettres, dont j'ai là une émouvante liasse, l'attestent en maint endroit. A la date du 4 juillet, quatre jours avant d'être tué, il écrivait : « La charge a été splendide, le i^^^, à travers les 800 mètres de tranchées boches, qui séparaient les bois de nos lignes. J'ai eu sous les yeux, de nos tranchées, le magnifique spectacle de cette charge, vu les lignes de tirailleurs courant de tranchée en tranchée jusqu'au bois et même sur les premiers Boches pris. Délire de mes hommes, vous pensez... » En février 1916, même impression d'allégresse devant ce même spectacle : « Robert », écrit-il d'un de ses compagnons, « a été épatant. Sa section presque entièrement détruite par le marmitage, lui blessé, — chic type, — hélas ! il n'a pu voir la récompense du soir, la charge... » Et il évoque cette charge : « Je n'avais que des débris de compagnie, après ces neuf heures d'enfer. Mais quels hommes ! Pas d'abri. Couchés en pleins champs sous les obus. Presque pas mangé la veille. Pas du tout le jour même. Pourtant, à vingt pas, feu de salves ; les Boches arrêtés sur les jarrets. Après un quart d'heure de fusillade à bout portant, à l'ancienne mode, j'ai vu les Boches balancer, et j'ai conmiandé la charge. Ah! si vous aviez vu partir mes pauvres petits, la baïonnette haute, bien en ligne! Les Boches ont tourné avant le choc, au cri... »

Hélas! ces minutes passionnantes de combats « à l'ancienne mode », ce sont vraiment des « récompenses». — Quel mot à la Corneille et de quelle simplicité dans le sublime! — Le quotidien de la guerre actuelle, c'est une indéfinie et meurtrière résistance, dont Auguste Cochin a connu toutes les détresses. « Quelle odieuse guerre ! » écrit-il le 7 juillet. Ce sont sans doute les dernières lignes que sa main ait tracées. « Des jours et des jours dans des trous ou plutôt des niches, chacun la sienne dans la paroi d'un boyau... Et devant nous, cette affreuse, affreuse race ! Plus on les voit de près, plus on les abhorre. Les bandes de prisonniers sont ignobles à voir, bas, anxieux de se faire bien venir, ravis d'être pris. Il s'en est rendu hier plusieurs, débarquant chez nous leur calot à la main, tous les boutons de leur veste coupés, et portant un petit ballot de provisions pour le voyage. C'est ennuyeux de se faire tuer derrière des parapets par de tels animaux!... » Qu'il l'avait subie de fois cette impression du dégoût dans l'héroïsme ! Le 10 avril, il écrivait devant Douaumont : « Les Boches ne savent plus mamtenant que nous inonder de mitraille, pour énerv^er tout le monde, et c'est tellement énervant en effet, d'être là sans rien pouvoir faire, des dix, douze heures durant, toutes les cinq minutes, ou même toutes les deux ou trois, selon les m.oments, à quelques mètres d'un écrabouillage... » Et dans quel décor ! Lisez ou plutôt regardez ce tra-

gique tableau, brossé sous le canon, et qui révèle un fier don de style dans sa notation spontanée : « ...Il y avait ici des bois, des champs, des ouvrages. Il n'y a plus rien qu'un chaos de débris, plus une motte d'herbe, plus une tige d'arbre, et, là-dessus, le grand soleil. C'est bien le spectacle le plus sinistre qu'on puisse voir. Et le bruit ! Un roulement absolument continu, déchiré de grands sifflements et des fracas des éclatements voisins. Tout cela est énorme, effarant, — pas beau ni grand, — bien boche. On attend, on s'énerve. On compose des épi très comme je fais en ce moment. Ce n'est plus le magnifique sport d'autrefois. Il n'y a plus ici qu'un cataclysme matériel. Pas une âme sur cet immense paysage où ne restent même plus d'arbres ou de buissons pour arrêter les yeux. Rien qu'un immense concassement de choses, et seulement, quand on met le nez hors de son terrier, on aperçoit une capote bleue qui court au milieu des trous de marmites : quelque agent de liaison qui court du trou de son commandant au trou de son colonel, ou un blessé solitaire qui se traîne vers l'arrière, — pas d'autre mouvement que cela et les panaches brusques des marmites. »

Accablante épreuve, que ce lettré, cet érudit, cet homme de science et de pensée n'a pas seulement acceptée, qu'il a cherchée, qu'il a voulue, réalisant ainsi une conception de son rôle social qui tenait aux plus profondes fibres de son cœur et de son esprit ! A

ceux qui insistaient pour qu'en septembre 1915 d'abord, puis en février 1916, enfin le mois dernier, il se conformât au verdict des médecins et demeurât à l'arrière, il répondait : « On renvoie au front les hommes mal guéris, blessés trois ou quatre fois. Que voulez-vous qu'ils pensent, si nous faisons autrement qu'eux? Le bien que je puis leur faire vaut vraiment un bras. » Et il récitait le passage si touchant de Joinville, où celui-ci raconte n'avoir jamais oublié la parole par laquelle, partant pour la croisade, son cousin le sire de Bollainmont lui avait rappelé son obligation envers les humbles : a Vous vous en allez outre-mer. Or, prenez garde au retour, car nul chevalier, ni pauvre ni riche, ne peut revenir sans être honni, s'il laisse dans les mains des Sarrazins le menu peuple de Notre-Seigneur en la compagnie duquel il est allé... » A cinq siècles et plus de distance, le conseil du chef féodal à son jeune parent éveillait le même écho dans la conscience de cet intellectuel, issu d'une antique lignée bourgeoise. « Notre famille », répétait-il, « se doit d'en faire plus que les autres. » Dans les avantages d'instruction et de fortune que lui donnait sa naissance, il voyait d'abord le service à rendre. Lequel, quand la patrie est en danger? Celui d'entraîneur d'hommes, et comment entraîner les hommes, sinon en faisant de soi-même un drapeau vivant? Cette obHgation d'honneur civique se doublait chez lui d'une charité fervente, celle du chrétien pratiquant qu'il était resté. Au lendemain d'une dure journée passée sous les marmites et d'une nuit employée à planter des fils de fer et à mieux aménager la tranchée, il écrivait :

« J'avoue qu'aujourd'hui, vers les deux heures, j'étais à bout, et j'ai fait comme les loqueteux de l'Évangile : j'ai demandé de ne pas mourir si bêtement, moi et mes pauvres hiffins qui étaient à moitié fous, les yeux ronds, ne répondant plus quand je leur parlais. Pas mihtaire et pas philosophe non plus, mais au fond c'était bien là le vrai et le seul recours quand on se sent si près d'une telle mort. Et j'ai toute confiance, et que de force et de consolation ! » Mes pauvres biffins, maintenant, — tout à l'heure, mes pauvres petits, — nul orgueil dans ces appellations familières, mais la virile tendresse d'un privilégié pour de moins heureux, d'un plus cultivé pour de moins savants. C'est le « menu peuple », dont il est le chef, parce qu'il appartient à cette classe des autorités sociales dont le grand Le Play a dit les charges, mais c'est le « menu peuple de Notre-Seigneur ». Et dans le chef militaire s'éveille l'apôtre. Pour Augustin Cochin, être au feu avec ses hommes, ce n'est pas seulement se battre comme eux, souffrir comme eux, mourir comme eux, c'est leur attester par tout son être le bienfait de sa foi. Un témoin renseigné me raconte qu'un d'entre eux, arrivé au régiment avec des idées d'anarchiste, lui dit un jour, comme ils s'élançaient à l'assaut : « Si j'en reviens, mon capitaine, je pense comme vous, je me communie. » Il en revint et il fit comme il avait dit. Il se confessa. Il communia. Quelques jours avant la bataille de la Somme, Augustin Cochin lui servait de témoin pour mettre en accord par un mariage à l'église son foyer de hasard et ses nouvelles idées. Puis ils partirent au front tous les deux, le

capitaine emmenant dans son automobile son soldat lui aussi mal guéri d'ime blessure. Le soldat était tué, à peine dans la Somme ; le capitaine quelques jours après.

A relire de près les pages, trop peu nombreuses, qu'Augustin Cochin a publiées avant la guerre, on se rend compte que ce respect ému, ou mieux cet amour pour le « menu peuple » était vraiment la maîtresse pièce de sa pensée. C'est cet amour qui lui donna l'horreur du mensonge révolutionnaire et de l'exploitation du prolétariat par les politiciens, qui n'a jamais été plus totale qu'en 1789 et dans les années suivantes. Avec quelle ironie il se moque des historiens de la Révolution qui ont inventé « l'étrange fiction politique du peuple, être collectif et pourtant personnel... sur qui on rejette tous les grands crimes de la Révolution » et qui devient « le peuple des journées de Septembre, le peuple du 10 Août » ! Ce peuple-là, Augustin Cochin n'y croit pas. Il garde à Taine, dont il se sépare sur d'autres points, une reconnaissance pieuse pour avoir, le premier, distingué dans la vaste nation française, la petite nation jacobine. Non, le peuple, le vrai, celui qui peine et endure, celui dans lequel se conserve et s'élabore le précieux trésor de la race, n'a jamais été le compHce de cette criminelle entreprise d'idéologie et de rapine, de sophismes et de massacres qui aboutit logiquement à la Terreur. Il y a eu, il continue à y avoir, dans l'histoire Jacobine, « une

contrefaçon du peuple, de l'opinion, — le peuple des Sociétés de pensée, de la Petite cité, — qui, lui, a une action directe, permanente, tangible. Attribuer au vrai les principes et les actes'' du faux, au peuple de Paris, par exemple, les massacres de Septembre, c'est plus qu'un aveu d'ignorance, c'est un contresens historique, à l'appui d'un mirage politique. Ce n'est pas omettre la vraie cause, c'est la remplacer par une fausse... ». On a souvent opposé la démophilie à la démocratie. Augustin Cochin, contre-révolutionnaire par amour du peuple, privilégié par la naissance, la fortune et l'intelligence, qui a donné sa vie pour le peuple, parmi des gens du peuple, illustre d'une manière bien frappante cette antithèse. Cet amour, qui l'a rendu si perspicace et lui a découvert le rôle joué dès avant 1789, et ensuite, par les Sociétés de pensée aurait fait de lui l'historien définitif de cette époque si troublée, si confuse, dont Taine a commencé de débrouiller l'énigme. Hélas ! c'est toujours le cri déchirant de Virgile,

... Si quâ fata aspera nimpas.

Qu'ajouter, sinon ces quelques lignes pathétiques du caporal infirmier Charles Savine, qui a ramassé son corps. Elles disent mieux que tous les commentaires le prestige bienfaisant d'une telle âme et d'une telle mort : -> ...J'ai trouvé ses deux médailles et sa Légion d'honneur tachées de sang. Jamais ces croix n'ont été plus honorées que sur cette poitrine, et c'est en tremblant d'émotion que je les ai détachées pour les remettre à l'aumônier. Puis j'ai coupé des fleurs.

Des fleurs ! Cela semble impossible. Eh bien ! J'en ai trouvé : des roses sauvages et d'un rouge éclatant. Une brassée de lauriers couvre son corps. J'ai lavé sa tête et je l'ai mise dans une attitude digne de lui. Il repose comme un preux d'autrefois, drapé dans une toile de tente, les vêtements souillés de houe glorieuse et recouvert de fleurs. »

Juillet 1916

Aucune guerre n'aura, au même degré que celle de 1914, suscité le témoignage écrit des combattants. 1914 ! comme c'est près ! Et déjà elle comporte, du moins chez nous, une littérature aussi démesurée qu'elle-même. C'est là un phénomène très nouveau, qui s'explique par une nouveauté correspondante dans le recrutement des armées. Le soldat de métier, qui les composait jadis, n'était que soldat. Son intelligence, le plus souvent, restait strictement professionnelle. Stendhal, pourtant si fier d'avoir porté l'uniforme, reprochait à ses compagnons de la retraite de Russie ce manque d'ouverture dans l'esprit. Il les appelait des manches à sabre, bien injustement, semble-t-il, car ceux de ces héros qui se sont racontés, sur le soir de leurs jours, nous ont révélé, chez eux et chez leurs camarades, une très haute qua-

(i) En préface au Verdun du sous-lieutenant Raymond Jubert.

lité d'âme. Mais cette vie intérieure demeurait d'habitude aussi inconsciente qu'inexprimée chez ces hommes dressés à la discipUne de la caserne, sévèrement et uniquement. Il n'en va plus ainsi dans les armées d'aujourd'hui. Le service universel jette au champ de bataille, avec la mobilisation, un immense afflux d'hommes pour lesquels la servitude militaire n'a été qu'un épisode passager, et qui ont grandi, qui se sont développés dans toutes les libertés du travail civil. Ce sont des avocats et des ingénieurs, des savants et des professeurs, des gens de lettres et des artistes, des agriculteurs et des ouvriers, des commerçants et des industriels. La veille encore, ces soldats improvisés menaient l'existence détendue et comblée qu'une civilisation plusieurs fois séculaire procure à ses héritiers. Voici qu'ils passent, sans transition, du bien-être, de l'indépendance, de la sécurité, au besoin et à l'effort physique, à l'obéissance passive et au danger. Pour les intellectuels surtout, le changement est total. Hier ils pouvaient compliquer à leur fantaisie le jeu de leur pensée. Aujourd'hui, elle leur devient, comme aux animaux, un outil dont l'emploi leur représente, en face de l'ennemi, une question de vie ou de mort. Ils doivent l'appliquer au petit fait immédiat, le plus momentané, le plus insigni liant : un point dans l'espace, un pli de terrain, un bouquet d'arbres, comme le sauvage lancé sur une piste. Un tel déplacement du plan de l'intelligence ne s'accompUt pas dans un automatisme irréfléchi. Nos gens ont beau s'adapter vite à cette direction inattendue de leur activité, il est impossible qu'ils ne subissent pas un

sursaut de leur être intime. Qui dit adaptation ne dit pas abolition. Ce qu'il était dans la vie civile, ce soldat de rencontre le reste en partie dans sa vie militaire. Deux personnalités coexistent en lui. la plus récente comme greffée sur la plus ancienne. De là, dans les armées de ce tj^e, cet esprit critique et qui rend plus délicat le rôle du chef, obéi, suivi, mais jugé. De là cette nécessité pour le gouvernement de surveiller avec grand soin le moral du pays. Les attaches du combattant et du milieu familier ne sont pas rompues assez complètement pour que l'avant ne subisse pas sans cesse le contre-coup des opinions de l'arrière. De là aussi, pour en revenir à la remarque de tout à l'heure, cette abondance des témoignages écrits.

Leur foisonnement atteste leur spontanéité. C'est un excès d'impression qu'ils manifestent. Par la lecture, par la conversation, par le théâtre, par les examens, par tous les plaisirs et tous les devoirs de leur jeimesse amusée ou studieuse, beaucoup de ces soldats s'étaient accoutumés à s'étudier, à s'analyser constamment. Comment ceux d'entre eux qui se sentaient un don d'écrire, même très faible, résisteraientils, traversant des heures d'une intensité souveraine, à la tentation de les noter, de les approfondir encore en les enregistrant? Celui-ci a tenu un journal. Cet autre s'est épanché dans une correspondance avec les siens. Les éléments d'un Uvre sont là, tout trouvés, et de même qu'un soldat s'est greffé sur le civil, un chroniqueur de la guerre se greffe im jour sur le soldat.

Certes, ces livres de guerre sont d'une valeur très inégale. Ne legiettons pas leur abondance. Même les

médiocres ont cette vertu d'avoir été rédigés d'après nature. Nous leur devons de participer du moins en esprit à l'héroïque martyre des innombrables sacrifiés qui nous sauvent, nous, la France d'aujourd'hui, et nos petits-neveux, la France de l'avenir. A ces narrateurs de la Marne, de l'Yser, d'Ypies, de la Champagne, il faudrait savoir gré, quand leurs écrits ne serviraient qu'à nous imposer un respect plus ému et plus reconnaissant pour les survivants d'une défense qui a renouvelé, quatre ans durant, l'exploit des Thermopyies : « Passant, va dire à Spaite... » Chacun de ces narratem-s est à la fois le Spartiate des Thermopyles et ce passant-là, dans lequel l'épitaphe antique saluait un messager de l'honneur national. Et puis, il arrive que ce soldat qui témoigne pour ses frères de tranchée, et pour lui-même, est un écrivain de race. Alors, ces feuillets où il a consigné ses souvenirs, au fond d'une cagna, quelquefois entre deux assauts, sur une table d'hôpital d'autres fois, entre deux pansements, au dépôt entre deux citations, deviennent une œuvre, au sens plein du mot, et qui prendra rang dans la série des beaux livres laissés par nos mémorialistes, une des fiertés aussi de notre tradition française.

Dans la mesure où de pareilles affirmations sont

permises, je crois bien que tel est le cas pour les pages

que l'on va lire. Elles portent simplement comme

titre : Verdun — mars, avril, mai 1916. Leur auteur

était sous-lieutenant dans un des régiments d'infanterie qui, pendant ces mois tragiques, ont contenu, puis repoussé la ruée allemande. Il a fini de mettre ces notes au clair à l'hôpital maritime de Brest, où il était en traitement un an plus tard. Il les a datées de mai 19 17. Le 26 août suivant, il se retrouvait devant ce même Verdun.

C'était à l'aube. Sa section devait attaquer à cinq heures. Quelques instants avant le signal, l'officier donnait à ses hommes ses dernières instructions qu'un d'entre eux a rapportées : « Encore vingt minutes, mes enfants, et l'on part. Cent mètres à faire d'ici la tranchée boche. Ayez soin de vous tenir en liaison à droite et à gauche. Quand vous serez dans la position, il faudra la consolider à cause de la contre-attaque. Je ferai avoir la croix de guerre à tous ceux qui ne l'ont pas, et j 'ai une bouteille et demie de gnole à distribuer après l'attaque... Cinq heures? Mes amis, rappelezvous que vous êtes de la 11®. Du courage, et en avant !... » Tous s'élancent. L'objectif, la tranchée du Chaume, est atteint en quinze minutes. C'est alors que le sous-lieutenant, debout sur le parapet, tombe frappé d'une balle à la tête. Il est tué sur le coup. Un sergent le ramasse. Blessé lui-même, il doit abandonner le corps qui n'a pu être retrouvé. Le 10 septembre, M. le général Guillaumat mettait le sous-h eu tenant à l'ordre du jour de la deuxième armée en ces termes : « Officier de devoir dont la bravoure et l'audace allaient jusqu'à la témérité, et sachant par son exemple et sa parole surexciter tous ceux qui l'entouraient. Le 26 août, devant Verdun, après une période de travaux

pénibles en première ligne, sous le bombardement, a conduit sa section dans des conditions difficiles à l'assaut de la position allemande. Tué glorieusement en arrivant sur la position. » Ce héros ne servait que depuis le mois de décembre 19 14, époque où il était parv^enu, quoique réformé, à se faire accepter comme engagé volontaire pour la durée de la guerre. Il avait été promu officier dès 19 15. Le résumé de sa brève carrière tient dans ces quelques lignes : une citation à la division, une au corps d'armée, deux à l'armée, trois citations collectives, dont deux avec sa compagnie et une avec le régiment, la croix de guerre avec deux palmes, une étoile d'or, une étoile d'argent, la fourragère, la croix de la Légion d'honneur. Il avait fait l'Argonne, la Champagne, Verdun, la Lorraine, la Somme, l'Aisne et la Marne. Il avait été blessé en Argonne et sur l'Aisne. Il avait trois brisques de blessures et trois de présence au front. Il avait vingt-sept ans. Il venait de se fiancer. Dans la vie civile, il s'appelait maître Raymond Jubert, et il était inscrit comme avocat au barreau de Reims.

Ces états de service de l'auteur de Verdun sont la meilleure des préfaces à ce récit. Ils en garantissent la sincérité. C'est le cas de rappeler le mot fameux de Pascal : « Je ne crois qu'aux miracles dont les témoins se feraient égorger. » Pour mieux situer ce témoignage, il faut préciser la nature des préoccupations de son auteur avant cet engagement volontaire de 1914. On verra que Ra5miond Jubert est vraiment représentatif de ce soldat écrivain dans lequel je crois reconnaitre un des types nouveaux de l'armée actuelle.

Il s'apparente par plusieurs points à un Vigny, à un Vauvenargues. Mais ceux-ci étaient des gentilshommes destinés à l'épée par leurs traditions de famille, au lieu que Raymond Jubert, né à Charleville, dans un milieu d'usines, semblait mal préparé par ses hérédités et par son éducation à la besogne périlleuse et sanglante dont il aura été un si brave ouvrier. Sans doute Charleville est sur la Meuse, et la frontière toute voisine, mais une frontière amie, celle de la Belgique. C'est bien ici une de nos marches, mais une marche d'industrie, une marche pacifique, si l'on peut dire. Aussi l'enfant, sur les bancs du collège, rêve-t-il d'un métier qui suppose la paix. Il fait ses études, qui sont brillantes, à l'institution Ubre de Saint-Remy. En même temps qu'il s'y pénètre de convictions religieuses qui ne le quitteront plus, il s'y sature d'humanisme. L'appétit d'écrire s'éveiUe en lui. Il veut être poète. A quatorze ans, il envoie à François Coppée des vers que j'ai sous les yeux. J'en transcris la dernière stance à laquelle la matinée du i6 août 1917 donne une signification de pressentiment :

Pour cela, nous suivrons l'exemple de nos pères. Et, portant fermement le drapeau, nous irons Défendre notre foi, le pays et nos frères, Et s'il le faut, nous périrons.

Au-dessous de ces vers, le poète a signé, de son écriture nerveuse, en faisant précéder son nom de cette devise : Salus Patrice suprema lex. Mais le mince recueil qu'il publiait deux ans plus tard, sous un pseudonyme : Jeunesse fervente, le prouve, le futur combattant de Verdun se dessinait en imagination un tout

autre avenir que celui d'un chef de section menant ses « biffins » à l'assaut d'une tranchée boche. Cette plaquette est dédiée à Mme la comtesse Anna de Noailles, et radmiration témoignée ainsi à la jeune et géniale poète du Cœur innombrable révèle avec quelle ardeur le rhétoricien de Charleville épiait déjà le mouvement de la littérature contemporaine. Cette ardeur littéraire, ni lès études de droit qui suivirent le collège, ni le stage chez l'avoué ne l'avaient refroidie. Témoin le sujet de thèse qu'il avait choisi pour son doctorat, conciliant ainsi ses goûts poétiques et les exigences universitaires : « les Idées politiques de Lamartine... » Témoin la hste de ses projets de travaux retrouvée dans ses papiers. J'en transcris quelques titres qui décèlent la fièvre d'ambition intellectuelle, si révélatrice, dont est consumée la jeunesse des écrivainsnés, — un roman en quinze volumes : Jean Malleterre, le premier épisode devait s'appeler : le Sculpteur aux mains broyées; — des pièces de théâtre : Comédiens, le Vieil Homme, — les Autres, les Usuriers de l'amour, le Carrefour des douleurs ou l'Étranger; — un recueil de vers : le Livre des jeux de la mort; — d'autres romans : Liliatica via. Fer mortem veritas, Ames du siècle, A côté de ces projets, je relève des règlements de travail. Cette recherche de la meilleure méthode est un autre indice, très significatif, de la vocation qui se cherche. Ce passionné scrupule d'employer au mieux ses forces d'esprit dans le domaine des lettres accompagnait Raymond Jubert à travers son autre métier. Au fort de la guerre, en avril 1917, et tout près de sa fin, il se traçait ce programme : « Huit jours de lec-

ture ; huit jours de méditation sans écrire ; huit jours de notations br' ves ; huit jours de méditations écrites ; quinze jours d' œuvres soutenues... » Les noms de maîtres à étudier suivaient, parmi lesquels je relève ceux du Dante, de Musset, de Baudelaire, de Pascal, de Vigny, de Balzac, et, pour finir, celui du Vinci. Ce seul détail suffirait pour caractériser la haute intellectualité du jeune homme qui rangeait parmi ses patrons le subtil et puissant Léonard, cet Aristote créateur dans lequel s'incarne Tidéal suprême et peut-être chimérique de l'artiste moderne : comprendre la nature et la reproduire !

Revêtez maintenant ce méditatif d'un uniforme. A ce déhcat, dont la sensibilité s'est aiguisée par un reploiement quotidien, imposez le plus dangereux, mais aussi le plus sacré des devoirs : la défense à main armée de son pays envahi. Jetez-le, pendant des mois, au plein d'une mêlée comme l'humanité n'en a pas connu. Quel déconcertement, croyez-vous ! Quel désarroi!... Mais non. Dès les premières lettres que l'avocat transformé en officier adresse à sa famille, il apparaît si calme, si maître de lui, si entièrement adapté à l'effrayante aventure ! « Il n'y a que le danger, « écrit en mai 19 15 le soldat de cinq mois, « pour mettre les nerfs en place. J'avais l'esprit trop inquiet quand je n'avais aucune raison d'inquiétude... » De cette tranquillité, il donne lui-même le principe, quand

il se décrit, reposant parmi les gémissements des blessés et l'éclatement des bombes, un soir de bataille : a Et bien vite je m'endormis. Pourquoi pas, après tout? // suffit d'avoir la conscience tranquille et l'on est bien \dte à l'aise, car les prêtres ne manquent pas ici... » Cette paix intérieure s'appuie sur une foi profonde et sur d'autres motifs encore. La nécessité nationale de la guerre n'a pas fait doute une seconde dans ce vrai Français qui répugne, par instinct autant que par discipline, au sophisme, et chez qui la culture ne s'est jamais tournée en corruption, parce qu'il est demeuré très droit de cœur. Ce rafi&né d'esprit n'est pas un décadent. Pour raconter les premières affaires auxquelles il prend part, cet intellectuel ne cherche pas d'autres formules que celles qu'emploierait naïve^ ment un briscard quelconque : « On nous avait fait entendre que l'honneur du régiment était en jeu, et nous ne l'avons pas laissé perdre. » Il se trouve dans une harmonie complète, absolue, avec les simples qui l'entourent, et cela, naturellement, parce qu'il n'a jamais, depuis qu'il réfléchit, séparé la pensée et la vie. Il a toujours voulu que sa pensée, à lui, pût servir, et la véritable « union sacrée », celle qui efface les distinctions sociales comme elle réconcihe les théories adverses, c'est la sincère poursuite de ce que nos pères appelaient d'un terme aussi sagement réaliste que vénérable : le bien du service. Un sentiment s'ajoute chez Raymond Jubert à cette règle d'acceptation, pour lui interdire toute révolte contre sa nouvelle existence. Il porte une tendresse émue à ses compagnons de sacrifice. Tout de suite ce bourgeois a senti la noblesse

et la beauté de l'âme populaire telle que la révèle l'épreuve suprême de cette longue guerre. S'il est tenté par le découragement, il regarde les illettrés, ses camarades, et il fait d'eux ses juges. « Il y a tant de réconfort... », dit-il à ses parents, « à voir dans quelle estime vos hommes vous tiennent... »

Cette estime dont II est fier, il la leur rend : « Bien rares sont ceux sur qui je pense ne pas pouvoir compter entièrement. » Il ne se contente pas de les regarder avec un respect viril que chaque jour renouvelle. Un écho s'éveille en lui pour les plus intimes battements de ces cœurs obscurs. Il demande à sa mère qu'elle cherche pour les isolés des marraines : « pour ces pauvies garçons », ajoute-t-il, « à qui la moindre douceur d'une personne inconnue mettrait des larmes aux yeux ». Sentant ainsi, qu'il était bien fait pour compiendre le mot sublime de mâle charité que lui dit dans le ravin d'Haudromont un capitaine Tison, dont le nom mériterait de ne pas périr à cause de cette seule parole ! Raymond Jubert était donc dans ce ravin avec sa section. Pour quelle besogne? le colonel ne le lui avait pas caché : « Vous avez là une mission de sacrifice. C'est ici le poste d'honneur où ils veulent attaquer. Vous aurez toujours des pertes, car ils gêneront vos travaux. Le jour où ils voudront, ils vous massacreront jusqu'au dernier. Et c'est votre devoir de tomber. » Quelle consigne, et qui écarte de ces « condamnés de la mort », comme ils s'appellent eux-mêmes, jusqu'aux hommes de corvée ! « Ils nous arrivaient de nuit, » raconte Raymond Jubert, « moins soucieux de nos besoins que de leur sécurité, et le contrôle de leur

charge leur semblant inutile, ils fuyaient au plus vite. » Le capitaine Tison, lui, s'obstinait à les visiter tous les soirs. Il fallut, une fois, pour lui faire passage, déblayer la tête de l'abri écrasé par un obus. « Vous vous ferez tuer un de ces soirs... » lui disaient ceux qu'il venait visiter ainsi... « la route n'est pas sûre. » — « Je veux que vous sachiez que vous avez encore des amis, » répondait-il avec un sourire dont on devine la magnanime pitié. Et il fut tué en effet, mais un peu plus tard, à Rancourt. N'est-ce pas le cas de répéter l'exclamation que l'héroïsme d'un de ses camarades arrachsiit à Marbot : « Quehe époque et quels hommes ! »

Ce Verdun, auquel j'arrive enfin, abonde en récits pareils. Dans un projet de dédicace à ses généraux, Raymond Jubert définissait lui-même son livre une œuvre de résignation virile et de franchise triste. Il insistait : « Je ne prétends pas donner une idée générale de la bataille de Verdun... Notre action est si misérablement petite et restreinte, dans d'aussi formidables événements!... Nos imaginations, dans im -combat, se groupent autour d'un point qui pour nous s'en fait le centre... Nous sommes en retard des rensei- ^ements que nous fournira un papier venu de Paris. » Il ajoute, non sans ironie : « Il nous faut l'attendre pour connaître nos âmes ! » Cette vérité sur la guerre, que les premiers acteurs du drame sont ceux qui en saisissent le moins les grandes lignes, Stendhal, dont je

parlais, l'avait déjà démêlée, et, après lui, son élève Tolstoï. Aussi ont-ils raconté, l'un Waterloo, l'autre Austerlitz, par menus épisodes. A lire le Verdun du sous-lieutenant de la ii® du 151®, on sent qu'il manque pourtant un élément aux tableaux de ces maîtres. Ne montrer d'une bataille que des accidents isolés, pour ce motif que les combattants n'en voient pas d'autres, ce n'est pas la montrer vraiment. Il faut encore — et ni Stendhal, ni Tolstoï n'y ont bien réussi — rendre sensible le phénomène d'interpsychologie qui donne à cette bataille son unité vivante, qui en fait une personne morale. Si étrange que paraisse cette expression, comment en employer une autre? Quand Napoléon disait : « L'armée de Wagram n'était déjà plus l'armée d' Austerlitz, » il signifiait que l'âme collective de ses soldats ne vibrait pas au même diapason dans les deux rencontres. D'où cette différence de physionomie qui distingue ces victoires, et qui ne tient pas seulement aux particularités de lieux, d'effectifs, de saison, de commandement, de résultat. C'est une caractéristique plus intime qu'il est malaisé de définir, mais que les intuitions de la légende discernent si bien. La valeur du livre de Raymond Jubert est là, dans cette expression de l'inexprimable, dans ce « rendu )> d'une réalité qui échappe à l'analyse. Verdun, c'est la bataille de l'infanterie, terrée, mitraillée, asphyxiée, et qui tient, qui tient toujours. C'est aussi la bataille des dévoués anonymes, des sacrifiés qui auront arrêté des canons avec des poitrines d'hommes. Cette lutte,, à la fois indomptable et résignée, acharnée et lente, morne jusqu'à la détresse, exaltée jusqu'au sublime,.

dans la fange, parmi les trous d'obus, les décombres et les cadavres, les éclatements et les incendies, le souslieutenant de la 11^ nous la rend présente avec une vérité si poignante que l'on doit, par moments, s'arrêter de cette lecture. Elle fait mal. De songer seulement que cela s'est passé ainsi, que des hommes ont traversé cet enfer, et pour nous, serre trop le cœur. Cette suite de chapitres détachés, sans transition, donne à ce récit un halètement qui enfièvre. Aujourd'hui le secteur se bat sur la côte de Froideterre. Un autre jour il occupe le ravin d'Haudromont. Ensuite il passe au Mort-Homme. Qu'importe l'endroit ! La tâche est toujours la même, celle qu'annonçait le général D... lorsque, dans l'hôtel de ville de Verdun, il tenait à ses officiers le discours par lequel s'ouvre ce récit : « Messieurs, Verdun est menacé. Vous êtes à Verdun et vous êtes la brigade de Verdim... Je n'ai pas à vous cacher la vérité. Nous avons été surpris... Je n'ai pas à vous cacher les fautes. Nous avons à les réparer... Le secteur que nous prenons? Un chaos... La vie qui nous y attend? La bataille.... Les tranchées? Elles n'existent pas... Ne me demandez pas de matériel : je n'en ai pas... des renforts : je n'en ai pas... Bon courage, messieurs... » Connaissez- vous dans toute l'histoire militaire une harangue où frémisse plus douloureusement la grande âme d'un chef donnant à des gens de cœur ce simple mot d'ordre : « Faites-vous tuer ! )»

Et ils se sont fait tuer. — Comment? Avec quelle endurance lucide? Rajonond Jubert va vous le dire après bien d'autres, mais avec un accent à lui. Ces deux années d'une terrible guerre n'ont étouffé ni l'artiste littéraire, ni le philosophe chez l'oificier. Spontanément, sans recherche d'effet, il trouve sans cesse, quand il veut fixer une scène, le trait juste, celui qui suffit, et il s'y borne. S"il y eut jamais un récit improvisé d'après nature, c'est celui-là, et il est précis, il est sobre, il se tient comme le plus composé des ouvrages. La sensation directe, violente, brutale, y palpite à toutes les lignes, et en même temps un constant travail de réflexion dégage et précise ce que le narrateur appelle lui-même quelque part, d'un trait qu'Ernest Psichari, le martial visionnaire de l'Appel des armes, lui eût envié, « le mysticisme ardent de ces heures sombres ». Lisez le chapitre intitulé : « Un deuxième aspect du Mort-Homme, » et les pages sur le caractère de cette guerre de tranchées, qui commencent : « Le fantassin n'a d'autres mérites que de se faire écraser. Il meurt sans gloire, au fond d'un trou, et loin de tout témoin... » jusqu'à cette saisissante phrase • « L'armée aujourd'hui est une boue, mais une houe vivante, et qu'animent des yeux. Ceci n'est pas moins grand... »Ce que l'officier de Verdun Ut dans ces yeux de ses camarades d'agonie, parce qu'il sent cette vertu habiter son propre cœur, c'est une sublime humihté. Plus de

panache, plus d'éclat, plus de victoire radieuse sous le soleil triomphant, mais la mesquinerie, la médiocrité de l'effort quotidien côte à côte avec des milliers de frères, enseveUs aussi dans la même tristesse, en attendant qu'ils le soient sous la même terre, — cette terre dont ils sont vraiment les fils, — étant pour la plupart des paysans. Ils n'ont plus comme récompense que la conscience du devoir envers le sol que leurs pères et eux ont tant labouré. Ils ne pensent même plus qu'ils sont des héros. Leur grandeur est là, dans cette ignorance de leur grandeur, leur splendeur dans cette obscurité où ils s'abîment, et cette extrémité de tristesse, au même moment qu'elle donne à leur destinée im pathétique inégalé, constitue la plus émouvante preuve qu'un univers spirituel existe, postulé, exigé par ces innombrables sacrifices cachés : — à moins de supposer que dans ce monde où nous ne rencontrons pas d'épiphénomène, un épiphénomène existe, sans conséquence et sans signification, et que cet épiphénomène imique soit l'homme lui-même.

Je viens de regarder l'image mortuaire du souslieutenant Raymond Jubert, — pauvre petit mémento sur lequel il est représenté en face de son frère Maurice, disparu celui-là au plateau de Bolante en Argonne, à l'âge de vingt ans. Au-dessous du portrait de l'aîné, la piété de leurs parents a mis ces Ugnes, extraites d'une de ses lettres et consacrées à son cadet : « Si terrible qu'ait été pour nous le coup porté par la perte de notre cher Maurice, il faut y voir une espérance. L'essentiel en temps de guerre, ce n'est pas de survivre, mais, si l'on meurt, de mourir dans im acte

de foi. » Et, au-dessous du portrait du plus jeune, se lisent ces autres lignes que cet enfant avait écrites, lui, à l'hôpital, avant de partir pour le front. Elles attestent qu'il était vraiment du même sang que son aine : « Combien il me serait pénible de finir sur un lit d'hôpital, au lieu de tomber au champ d'honneur, avec mes frères d'armes î La mort ne m'effraie pas. Il faut y arriver tôt ou tard. Si je meurs, j'irai plus vite au ciel. » Chez l'un et chez l'autre, c'est la même certitude que le psychisme humain n'est pas dans la nature comme un empire dans im empire, que l'esprit procède de l'esprit, la pensée de la pensée, l'amour de l'amour. « Quod factum est in ipso vita erat. — Tout ce qui a été créé était vivant déjà dans ce qui l'a créé. » Cette phrase de l'Évangile qui se lit à la fin de toutes les messes emporte avec elle cette affirmation qu'il y a une correspondance entre notre âme et la force souveraine d'où elle émane. Soyons donc assurés qu'en dehors de l'action immédiate et visible, tant de douleurs acceptées, tant d'existences offertes, tant d'holocaustes sanglants ont leur retentissement ailleurs. Je disais « l'enfer de Verdun », et j'avais tort. J'entends Mgr Ginisty, l'évêque de la ville martyre, protester : « Non ! » s'est-il écrié dans un de ses discours, a non, chers soldats, non, chers exilés, ce n'est pas l'enfer... Dites plutôt que c'est le calvaire de Verdun ! Car c'est là que s'opère le salut de la patrie, comme au Golgotha s'est opéré le salut du monde. » Cette phrase qui dresse la Croix au-dessus de l'héroïque champ de bataille aiurait pu servir d'épigraphe à ces pages. En nous léguant son Verdun conune un testament,

l'humble sous-lieutenant de la côte de Froideterre et du Mort-Homme a « servi » la cause de l'âme, comme il avait « servi » celle de la patrie. Qu'avaitil rêvé d'autre avant de quitter la plume d'écrivain pour l'épée et la toge d'avocat pour l'uniforme? Que cette évidence soit, sinon une consolation, du moins une douceur pour les nobles parents qui, n'ayant que ces deux fils, les ont donnés, comme dit cette même image mortuaire, à Dieu et à la France.

Mai 1918.

Quelle saisissante illustration du « tout s'écoule », cher aux philosophes antiques, que le contraste de la France actuelle et de celle où régna celui dont le centenaire se célèbre ces jours-ci ! Tout est changé, à l'extérieur comme à l'intérieur, des données sociales et politiques parmi lesquelles vécut l'Empereur. Il semble donc que cette cérémonie aurait dû revêtir un caractère purement historique et déjà nous voyons que l'opinion s'émeut passionnément à ce propos, comme si un siècle entier — et quel siècle ! — ne s'était pas écoulé depuis Austerlitz et Leipzig, le retour de l'ile d'Elbe et Sainte-Hélène. Nous sommes là en présence d'un de ces phénomènes de sensibilité collective, à causes complexes qu'aucune analyse ne saurait expliquer complètement mais qu'il y a profit à méditer. Je voudrais appeler l'attention du lecteur de ces notes, d'abord sur une loi très générale, mais encore mal définie, que cette survie agissante de Napoléon manifeste avec une force singuhère, — puis sur la valeur

nationale que l'Empereur continue à représenter et qui justifie ce permanent prestige. J'essaierai ensuite de dégager la part du mythe dans l'image que les générations nouvelles se sont peu à peu formée de cette étonnante figure. Je marquerai enfin quelle hypothèse de la science politique l'échec final des entreprises de ce génial pétrisseur d'hommes me paraît confirmer. Il ne s'agit pas d'un portrait. Après tant d'écrivains qui s'y sont appliqués, et quelques-uns si grands euxmêmes, ce portrait n'est plus à faire. Encore une fois, ce ne sont que des notes, et comme toutes celles qui sont réimies dans ce recueil, sans autre ambition que de poser quelques problèmes et de suggérer quelques idées.

« Survie agissante », ai- je dit. Tel est en effet le caractère le plus évident de la gloire de celui qui reste l'Empereur tout court. Taine, qui a, par ailleurs, si vigoureusement démonté son armature intellectuelle, s'est trompé de terme quand il a rappelée à son occasion, le condottiere italien du quinzième siècle. Le œndottiere est bien un chef, mais qui n'a pour métier que de se battre. Napoléon le connaît, ce métier, mieux qu'aucim des fameux stratèges de l'histoire, mais il ne le pratique que pour dominer. Il est le prince, le principe, le maître, et il l'est de nature, par un pouvoir qui tient au plus intime de sa personne et qui s'est manifesté dès le premier jour. Voyez-le, quand, nommé à l'armée d'Italie, il arrive à l'état-major d'Albenga. Le brutal

Augereau, l'ancien maître d'armes, vient d'annoncer aux officiers, ses camarades, qu'il dira son fait à cet intrigant que Barras leur envoie pour les commander. Bonaparte entre après s'être fait attendre, boucle son ceinturon, donne des ordres. Tous se taisent, Augereau comme les autres. « Je ne peux pas compiendre, » dit-il en sortant, « pourquoi ce petit b... m'a fait peur. » Même impression sur cette grande intellectuelle que fut Mme de Staël, qui déclare avoir éprouvé devant Bonaparte un sentiment de crainte très prononcé. Cherchant la raison de son déconcertement, elle n'en trouve pas d'autre que « le singuher effet de sa personne sur presque tous ceux qui l'approchaient ». Et elle ajoute : « Il n'avait pas de pareil. » Même impression sur Chateaubriand qui, racontant sa première entrevue avec le Premier Consul, termine ainsi : « Comme à Job, dans ma nuit, un esprit est passé devant moi, Tous les poils de ma chair se sont hérissés. » Et de nouveau, parmi les généraux, Vandamme : « Il exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. »

Le mot exact est prononcé par un de ces bons observateurs que sont les vrais militaires, habitués par le danger à voir direct. Il y a de l'indéfinissable, du mystérieux dans cette prise immédiate et constante d'une personnaUté sur celle des autres. Quand Bonaparte disait à Rœderer : « Partout où j'ai été, j'ai commandé, j'étais né pour cela, » il ne fait lui-même que constater un don qui se retrouve à un moindre degré chez un Bismarck, par exemple. Témoin cette anecdote qui correspond à la rencontre d'Albenga. En 1872, Bismarck

voyage en France. Roon lui envoie de Berlin un télégramme : « Periculum in morâ. Dépéchez vous. » Le roi Guillaume, écœuré des conflits avec le Landtag, voulait abdiquer. Bismarck prend le train. Il va droit chez le roi qui lui montre sur sa table l'acte d'abdication. Dix minutes d'entretien et cet acte était déchiré. Le génie du futur chanceUer l'avait emporté, non point par des raisonnements, non point par des preuves déjà données de sa supériorité, — il n'était guère connu que par ses outrances de casse-cou, — mais par ce que j'appellerais cette radio-activité émanant de lui. Il faut chercher, pour caractériser cette sorte d'influence, des comparaisons dans ce monde des énergies inconnues que la science des corps commence à entrevoir. Celle des esprits les entrevoit aussi. Gœthe l'avait déjà signalée, cette radio-activité psychique. Il l'appelait le démoniaque. Balzac, que travaillait, comme l'auteur de Faust, l'intuition des forces innommées, n'a pas manqué, chaque fois qu'il a parlé de Napoléon, de signaler ce magnétisme. Souvenez-vous, dans la Ténébreuse Affaire, de la façon dont l'Empereur accueille Mlle de Cinq-Cygne, la veille d'Iéna. « Que voulez- vous? » dit-il, en traversant par le rayon de son regard la tête de Laurence. Et, dans la Femme de trente ans, quand il paraît pour passer la revue de sa garde : «Tout frissonna, tout remua, tout s'ébranla. Les murs des hautes galeries du vieux Louvre semblaient crier aussi : « Vive l'Empereur ! » Ce ne fut pas quelque chose d'humain, ce fut une magie, un simulacre de la puissance divine... »

En quoi consiste-t-il précisément, ce pouvoir de

projeter autour de soi ainsi un effluve de domination? De quelle nature est ce radium psychique, dont certaines individualités sont comme saturées? Le train quotidien de Texistence nous montre que ce pouvoir de commander peut êtie possédé par des indignes, je veux dire sans que la qualité de rintelligence soit en rapport avec cette vertu de maîtrise. Quand toutes les supériorités de la pensée et de la volonté l'accompagnent, nous avons le grand homme d'État, le grand général, le grand artiste, car les œuvres de tout premier ordre ne sont-elles pas imprégnées de ce radium mental? C'est le motif pour lequel, à travers les changements des mœurs, des goûts, des idées, elles gardent, elles aussi, cette survie agissante. Le théâtre de Shakespeare dont, à l'heure présente, on discute aussi passionnément que s'il ne datait pas de l'Angleterre éUzabethéenne, nous en est un indice. Mais l'œuvre est là, pour conserver efficace cette énergie psychique dont l'auteur fut le dépositaire. Dans le cas de l'Empereur, le phénomène de survie agissante est plus extraordinaire. Il témoigne d'une personnahté chargée d'un tel d5mamisme, qu'elle s'impose à travers le temps et par delà la mort. C'est une énigme que l'on doit admettre comme une énigme, jusqu'à ce qu'un Pasteur, ou un Claude Bernard de la -vie spirituelle ait enfin créé cette science de l'interpsychologie à peine ébauchée et dont les relations d'un Napoléon avec les autres hommes posent dès aujourd'hui un des problèmes.

Cette part faite à l'inexplicable dans cette survie agissante, nous démêlons quelques éléments positifs qui la rendent plus intelligibles. Et d'abord ce fait qu'à un moment de notre histoire Napoléon a représenté l'honneur du pays avec une splendeur qui ne peut pas être oubliée. En 1914, le chef de la maison de France adressait à ses fidèles ce mot d'ordre, qui donne à ce que l'on a si justement appelé l'Union sacrée une portée rétrospective : « Tout ce qui est national est nôtre. » Dans sa description de la revue passée au Carrousel, en avril 1813, avant la campagne de Dresde, Balzac, ce royahste intransigeant, écrivait déjà que les hommes les plus hostiles au régime impérial avaient tous « déposé leurs haines en passant sous l'Arc de Triomphe, comprenant qu'au jour du danger Napoléon était toute la France ». Il Test toujours, quand s'évoquent les souvenirs des combats d'Italie et d'Allemagne, de Marengo et d'Iéna, de Leipzig aussi et de Waterloo. J'ai entendu jadis le duc d'Aumale raconter que son père, alors duc d'Orléans, avait, au lendemain de cette dernière bataille, rencontré, dans Hyde Park 1 Dumouriez impotent. « Ah ! Monseigneur, » lui dit celui-ci dans un sanglot, « Napoléon est vaincu ! » Et il fondit en larmes. Lui non plus, le prosciit de Londres, retrouvant son âme de Valmy et de Jemmapes, il ne séparait plus le chef et les soldats à cette heure du suprême péril. Il les confondait et la France,

dans un geste de piété navrée. Elle ama été cela, cette cérémonie du Centenaire, un salut pieux à la France à travers celui qui, vingt ans durant, lui a fait de l'histoire glorieuse, du Caire à Berlin, et de Moscou à Champaubert.

Il lui a fait cette histoire dans la guerre, et nous venons de constater trop cmellement combien les illusions du pacifisme coûtent cher, pour ne pas être reconnaissants, à ce maître dans l'art militaire, de la tradition qu'il a léguée à ses successeurs de la Marne, de l'Yser, de Verdun, de Champagne. Certes, cet horrible carnage nous a laissé à tous un douloureux désir que cette guerre fût la dernière. Il sufl&t, hélas ! de dresser en pensée la carte morale de l'Europe actuelle pour s'en rendre compte : ce désir n'est qu'un désir. Pas plus que la bonne volonté française n'a empêché l'Allemagne de se ruer sur nos frontières dans sa fureur d'hégémonie, aucune Société des nations ne se formera, capable par sa sagesse de prévenir, ici les appétits de revanche, là ceux de conquête. Il faut, pour assurer la paix, la force militaire, une armée entraînée avec un corps d'officiers compétents, élevés à la bonne école, autant dire à celle de Napoléon. Quand nous nous rappelons la formidable préparation allemande et quelle menace est tombée sur nous, comment notre gratitude n'irait-elle pas à celui que notre maréchal Foch aura remercié pour nous aux Invalides? L'étude de ses méthodes nous a donné les tacticiens qui nous ont sauvés. Il nous a rendu un service plus précieux encore : ces tacticiens ont appris de lui ce que l'on peut demander au soldat de notre race. Dans

le livre si sagace qu'il a consacré à Hindenburg, M. le général Buat le marque avec beaucoup de netteté : le vainqueur de Tannenberg a commis les lourdes fautes de ses demie es manœuvres pour avoir mal connu l'outil humain qu'il avait à manœuvrer. Il a attendu du soldat allemand ce que celui-ci n'avait pas ou n'avait plus en lui. Notre maréchal Joffre, au contraire, a calculé juste, quand il a entrepris l'audacieux redressement de la Marne, en comptant sur l'élan français. Mais qui donc l'a mis en lumière, cet élan, plus que Napoléon? Qui donc nous a, plus que lui, permis de prendre notre mesure? Cette création, dans la conscience d'un peuple, d'un type idéal de lui-même dont il ne veut plus démériter, ne saurait être l'œuvre d'un homme, pour supérieur soit-il. Les croisades, Jeanne d'Arc, les héros de nos guerres d'Itahe, un Bayard, un Montluc, puis au dix-septième siècle un Condé, un Turenne, autant d'excitateurs de cette fierté nationale. Aucun ne l'a exaltée plus que Napoléon.

Cette exaltation ne s'est pas bornée au domaine de l'action militaire. Cette personnaUté prodigieuse a suscité dès le premier jour un enthousiasme d'imitation dont nous avons deux témoignages saisissants dans deux romans parus dix ans à peine après sa mort : la Confession d'un enfant du siècle et le Rouge et le Noir. Musset, avec son éloquence l57rique, Beyle, avec sa sèche et brûlante faculté d'analyse, ont bien montré

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la fascination — le mot de Vandamme se retrouve de nouveau sous ma plume — que l'aventure du pensionnaire de Brienne, devenu TEmpereiu" et Roi de la grandiose épopée, exerça tout de suite sur ceux qui, jeunes hommes ou enfants, avaient respiré la même atmosphère que lui. Pour l'Octave de la Confession, cette fascination aboutit à une nostalgie. L'existence qu'il doit mener lui semble si misérable, comparée à celle qu'il imagine avoir été accordée à ses aînés ! « Alors, » gémit-il, « s'assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient les gouttes d'un sang brûlant qui avait inondé la terre. Ils n'étaient pas sortis de leur ville, mais on leur avait dit que, par chaque barrière, on allait à une capitale d'Europe. Ils avedent dans la tête tout un monde. Ils regardaient cette terre, le ciel, les rues et les chemins. Tout cela était vide. » Nous apercevons, à travers ces lignes, un effet inattendu de la fascination napoléonienne. Ce grand réaliste, et qui se réveillait la nuit pour repasser en détail ses états de situation, a sa part prépondérante dans la genèse de la sensibilité romantique, la plus déréglée qui fût jamais, la plus révoltée contre l'acceptation du réel. Voilà une des déviations légendaires de cette étrange destinée. Nous constatons une autre déviation dans le Rouge et le Noir de Stendhal. A ce Bonaparte, génie tout romain, en qui dominait le goût de l'ordre, Julien Sorel ne demande que des leçons d'anarchie. Ce qu'il voit dans l'Empereur, c'est le modeste boursier d'une école militaire, se haussant à la première place par les à-coups de sa volonté, « ce Corse sulfureux et terroriste », comme l'appelait Mal-

let-Dupan, devenu le maître du monde. De cette aventure, prise et reprise sans cesse, le pauvre fils du charpentier de Verrières s'enivre follement. Quoique Bonaparte fût d'une famille noble, la disproportion entre son point de départ et son point d'arrivée est telle que ce plébien en transfert de classe y trouve tout naturellement un prototype de l'ascension sociale, rapide jusqu'à en être vertigineuse. L'Empereur disait de lui-même qu'il était « seul d'un côté, avec le monde de l'autre ». Que pense donc Julien Sorel? Et Beyle, commentant sa frénésie, emploie des formules presque pareilles à celles dont s'épouvantait Mme de Rémusat : « C'était l'homme pauvre en lutte avec toute la société. » Il est tout près de le surnommer « le petit tigre », comme ce diplomate qui, parlant du Premier Consul, disait : « Vous savez que, tout en l'aimant beaucoup, ce cher général, je l'appelle tout bas le petit tigre. »

Ce Napoléon, uniquement considéré comme un trénétique d'ambition, nous le retrouvons, mais déjà moins légendaire, je veux dire moins mutilé de ses autres qualités, dans la Comédie humaine. C'est un Napoléonide que Rastignac regardant Paris du haut de la colline du Père-Lachaise et prononçant ce : « Maintenant, à nous deux, » si souvent cité. C'est un Napoléonide dégradé, mais toujours surprenant d'énergie, que le Vautrin du Père Goriot et de Splendeurs et Misères. Mais Balzac ne le définit-il pas le « Napoléon du Bagne »? Et lui-même, Balzac, n'est-il pas un Napoléonide, par l'intensité presque surhumaine de son effort intellectuel, le caract re démesuré de son entre-

prise littéraire, ces livres menés comme les campagnes d'Italie ou de France, sans mie minute de relâche dans un train de toutes ses facultés, aussi bien des physiques que des morales. Seulement, et c'est ici que son Napoléonisme se dégage de celui d'un Musset ou d'un Beyle, si un Rastignac, si un Vautrin sont, comme un Octave et comme un Julien Sorel, de purs égotistes et dont toute l'ardeur est au service ou de leur émotivité ou de leur orgueil, Balzac lui-même voit dans l'Empereur ce que M. Maurice Barrés devait définir d'une expression si juste un professeur d'énergie, mais d'une énergie qui serve à une œuvre.

Nous voici devant la plus profonde raison que nous ayons d'admirer Napoléon. Il nous présente un exemplaire d'im civilisé supérieur dans lequel la civilisation n'a rien diminué. Son intelligence est extraordinaire. Taine en a magnifiquement montré l'étendue et le contenu par une image, famiUère mais si nette, celle des trois atlas continuellement ouverts dans cet esprit : l'atlas militaire, l'atlas civil, et, le troisième, un « gigantesque dictionnaire biographique et moral où, comme en un casier de haute pohce, chaque individu notable, chaque groupe local, chaque classe professionnelle ou sociale et même chaque peuple a sa fiche ». Chez l'homme moderne, et c'est sa grande maladie, le développement intellectuel s'accompagne quasi fatalement d'une certaine diminution de la force de la volonté. On peut dire que l'étude de ce déséqui- Ubre est la matière de toute notre littérature depuis un siècle. Aucune trace dans l'Empereur d'un divorce entre le penser et le vouloir. Jusqu'au bout, il est resté celui

dont Rivarol disait, avec sa lucidité divinatoire : « Bonaparte est tout action et il l'est toujours également partout. » Quand les Lorrains que M. Barrés mit en scène dans se> Déracinés pèlerinent au tombeau de Napoléon, ils vont admirer ce civilisé supérieur, un contemporain qui a su, comme il le disait dans un de ses ordres du jour : « vaincre la mélancolie des passions », qui a, comme il le disait encore, « voulu vivre et su mourir », que les circonstances n'ont jamais trouvé au-dessous d'elles. Heureuses — et de quel bonheur ! — elles ne l'ont pas amolli. Malheureuses, — et de quel malheur ! — elles ne l'ont pas brisé. Enfin, pour lui appliquer la parole qu'il adressait à Gœthe et qui lui paraissait évidemment le plus grand éloge : il fut un Homme dans le plein et beau sens de ce mot, et c'est cette haute et complète humanité que l'instinct populaire, d'accord avec la pensée la plus réfléchie, entoure d'ime vénération méritée.

Une question se pose ici qu'il importe de ne pas laisser sans réponse : comment et pourquoi, avec tant de facultés et un si incontesté prestige, l'Empereur at-il manqué son œuvre? Car il l'a manquée, puisqu'il s'est donné comme tâche de clore la Révolution et que cette Révolution n'a pas cessé de convulser le pays, tantôt secrètement, tantôt ouvertement. Il a voulu une Europe stable, et il a déchaîné la politique la plus féconde en effroyables conflits, ceUe des nationalités. Il a doté la France d'une administration dont le cadre

demeure, extérieurement, mais pour produire des résultats tout différents de ceux qu'il attendait, lui, infaillible calculateur. Il en est de cela comme de sa Légion d'honneur dont il rêvait de faire l'origine d'une nouvelle aristocratie. Elle subsiste. Elle reste précieuse, en dépit des abus, par le souvenir seul de son fondateur. Elle n'assure à ceux qu'elle récompense qu'une distinction viagère, — comme fut le régime impérial lui-même.

Napoléon le pressentait et, avec cet esprit d'analyse qui ne l'abandonnait jamais, il discernait le vice radical de tout son système, quand il s'écriait : « Ah ! si j'étais mon petit- fils ! » Ce qui lui a manqué, c'est du passé. Il n'a pas été un continuateur, comme jadis un Henri IV, un Richelieu. Son échec, avec des dons qui tiennent du miracle, et un non moins miraculeux emploi de ces dons, est la preuve la plus éclatante que les pays ont besoin d'organes de durée, et ces organeslà ne s'improvisent pas. Ils ne se créent pas. Ils s'héritent. C'est la grande loi de l'étape et du temps. Aucune idéologie ne .prévaudra jamais là contre, ni même aucun génie.

Mars 1921.

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