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QUELQUES PROBLÊMES INTELLECTUELS

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« Tout auteur ayant un grand succès auprès du public, » disait Stendhal, « est intéressant pour le philosophe. » Il entendait par là, non point que la réussite est la mesure du talent d'écrire, mais qu'elle est un signe et qu'il faut comprendre. Elle ne prouve pas la valeur intrinsèque de l'ouvrage : livre ou pièce de théâtre, mais elle décèle un certain état d'esprit chez le lecteur et le spectateur. Cet état d'esprit tient lui-même à un état des mœurs, si bien que l'histoire d'une littérature, interprétée par les causes, n'est rien de moins que l'histoire même d'un pays. Vue profonde, qui a renouvelé la critique. Grâce à elle les chefsd'œuvre les plus connus de nos écrivains le;? plus commentés s'éclairent d'une haute lumière. Derrière ce qu'ils ont d'individuel, nous dégageons ce qu'ils eurent de puissamment représentatif. Ils portent témoignage

(i) A l'occasion du tricentenaire de Molière,

sur le sens général de toute notre activité nationale. Je voudrais prendre texte de l'occasion que me donne le tricentenaire de Molière pour montrer combien cette théorie se trouve vérifiée à son sujet. Tout a été dit sur lui, croira-t-on, niais c'est le propre de ces génies chargés de vitalité — ainsi Shakespeare, ainsi Balzac — que leurs créations ressemblent à celles de la nature : plus nous les considérons, plus elles nous apparaissent complexes et mystérieuses. Oui. Tout a été dit, et nous avons l'impression que tout est à dire.

Dans la légende de Molière, en particulier, — car ces commentaires autour de ces écrivains célèbres finissent toujours par se résumer en une légende, — un point nous déconcerte. Molière passe couramment pour être le direct prédécesseur de Voltaire, et, par suite, du grand mouvement d'idées dont l'explosion de 1789 marque l'aboutissement. Sainte-Beuve luimême, plus judicieux d'habitude, n'a-t-il pas écrit : « Ginguené a publié une brochure pour montrer Rabelais précurseur et instrument de la Révolution française. C'était inutile à prouver pour Molière. » Comment concilier cette opinion avec le fait indiscutable que Louis XIV fut le constant défenseur de ce prétendu révolutionnaire? Est-il besoin de rappeler la célèbre anecdote du roi le conviant à sa table, devant les courtisans étonnés? Les placets, imprimés aujourd'hui encore en tête de Tartuffe, attestent la

confiance de l'auteur dans cette protection. Le dernier même se permet une sorte de familiarité respectueuse qui fait honneur au protecteur et au protégé : « Oserais-je demander encore cette grâce (une faveur pour le médecin Mau vilain) à Votre Majesté, le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés?... » En effet l'interdiction de représenter cette comédie fut levée sur l'ordre de Louis XIV. Ce faisant, le monarque a-t-il uniquement ménagé son amuseur ordinaire? Sainte-Beuve l'insinue. A mon sens, c'est méconnaître l'un et l'autre.

Louis XIV a commis certes bien des fautes. Mais écoutez-le disant, sur son lit d'agonie : « J'espère en la miséricorde de Dieu pour les restitutions que je dois au royaume, » et ce discours à son petit- fils, rapporté par Saint-Simon : « Mon enfant, vous allez être un grand roi. Ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que j'ai eu pour la guerre... Tâchez de soulager vos peuples, ce que je suis assez malheureux de n'avoir pu faire... » Dans cette heure suprême où il parle avec la sincérité de la mort, à quoi pense le roi? A l'État. Ce sentiment des nécessités de l'État, intimement fixé au pluo profond de son être, s'accompagnait d'une étonnante perspicacité à l'égard des choses et des gens qui pouvaient nuire à la conception qu'il se faisait de cet État. Son jugement sur Fénelon en est une preuve éclatante. On sait que le prélat fut, par certaines de ses pages de poUtique, l'éducateur de Jean-Jacques Rousseau, et, par suite, bien authentiquement im précurseur de 89. On sait aussi que Louis XIV ne s'était pas trompé

sur le dangereux caractère de ce « bel esprit chimérique ». Si donc il eût discerné dans Molière un ferment analogue de révolution et d'anarchie, le plaisir que lui procuraient les spectacles montés par l'auteur du Bourgeois gentilhomme n'aurait pas tenu devant cette évidence. Pour qu'il ait pris en amitié — le mot n'est pas trop fort — le talent d'un écrivain que son métier d'acteur était fait pour déconsidérer davantage à ses yeux, il faut qu'il ait au contraire estimé qu'il y avait là une force française, je veux dire capable de servir l'État, et cela dans le sens où il travaillsiit lui-même.

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Ces réflexions risquent de paraître bien étranges, à propos de l'écrivain le moins mêlé à la politique qui fût jamais. Remarquez cependant que l'on n'hésite guère à louer Molière d'être un génie tout national. C'est reconnaître un caractère, des façons de penser et de sentir, qui ne se rencontrent pas au même degré chez les autres peuples. On dit plus familièrement de lui « qu'il est bien de chez nous ». Cela signifie que son art reproduit quelques-unes des qualités essentielles à notre race. Mais si ces qualités nous sont esiientielles, elles doivent se retrouver dans la hgne de notre activité générale. Nous allons voir comment il y a, en effet, identité entre la mission propre à notre pays et l'esprit de cette œuvre littéraire. Ce sera expliquer du même coup la complaisance de Louis XIV pour un talent qu'il n'a certainement pas jugé en critique, de

la portée duquel il ne s'est pas rendu compte avec conscience. Mais son instinct de Roi de France était si fort qu'il l'a sentie, cette portée, et il a protégé cet auteur comique, comme il a fait Colbert, et pour la même raison profonde.

J'ai souligné ces mots : Roi de France. Traduisonsles. Il m'arrivera plus d'une fois au cours de ces notes de développer cette idée qu'après la chute de Rome, l'Europe s'est partagée indéfiniment entre deux tendances contraires. Les peuples de race germanique, d'un côté, se sont efforcés de siècle en siècle à rétablir l'Empire. Je prends ce mot dans son sens Romam : la domination d'un État sur d'autres États, auxquels cet État dominateur impose ses lois, sa culture. Vous reconnaissez le terme qu'employaient en 19 14 les Allemands, en train de recommencer avec les Hohenzollern cette tentative d'hégémonie impérialiste essayée avec les Othonides, avec les Hohenstaufen, avec les Habsbourg. Contre quelle résistance s'est heurté et brisé Guillaume II? Celle de la France, que ses prédécesseurs du moyen âge et des temps modernes avaient déjà rencontrée. C'est qu'en face de ce mouvement d'impérialisme, un autre mouvement s'est dessiné depuis des siècles. A la conception de l'Empire, héritée de Rome, s'est opposée une conception que j'appellerais celle des Royaumes, — je veux dire d'une mosaïque d'États indépendants, s'équiHbrant les uns les autres, constitués chacun par une unité non plus ethnique, mais poHtique. Le premier des Royaumes ainsi formé a été celui de la France. La délimitation si nette de ses frontières naturelles et

les origines composites de ses populations ont interdit également à la France de nourrir les ambitions excessives et de les supporter chez ses voisins. Ne pas admettre qu'aucune puissance la dépasse et se maintenir elle-même dans des bornes qui respectent le légitime développement des autres nations, en un mot, être la régulatrice de l'équilibre sur le continent, telle a été, telle reste, par sa formation historique et géographique, sa fonction constante. C'est celle-là que notre pays vient de remplir encore, en sauvant l'univers civilisé de l'impériaHsme germanique. La bataille de la Marne, c'est Bouvines renouvelée à sept cents ans de distance : — 1214-1914.

Être le Roi de France, c'était donc être le gardien de la mesure en Europe. Quand Louis XIV eut manqué à cette fonction en 1701, à propos de la succession d'Espagne, ses malheurs ont commencé. Même alors il pouvait justifier sa conduite en arguant que l'accession au trône du rival de Philippe V, le futur Charles VI, reconstituerait l'empire de Charles-Quint, et briserait de nouveau l'équilibre établi, au début de son propre règne, par les sages traités de Westphalie. Quoi qu'il en soit de ce point d'histoire, il est certain que toutes ses guerres, jusqu'à ce moment critique, furent dirigées vers une fixation des limites naturelles de la France, — qui devaient renforcer encore cet équilibre. Or^ quand une nation est vraiment dans la voie de sa mission originelle, il semble que toutes ses énergies y participent. Si l'on veut caractériser ce dix-septième siècle, — notre grand siècle, — c'est bien ce sens de la mesure que l'on distingue chez tous ses

illustres représentants, chez un Racine, comme chez un Bossuet, chez un La Fontaine comme chez un La Bruyère, chez un Mignard comme chez un Poussin, chez un Le Nôtre comme chez un Mansard. L'explication de la partialité de Louis XIV envers son dramaturge favori ne doit pas être cherchée dans l'engouement puéril d'un souverain fastueux pour un entrepreneur de divertissements. Serviteur couronné de l'œuvre française, il a reconnu dans le théâtre de Molière la pensée directrice de toute notre histoire, le principe de la mesure, mis en valeur avec une maîtrise qu'aucun écrivain de son temps n'a surpassée.

Nous voilà loin du Molière révolutionnaire qui aurait battu en brèche un régime où il rencontrait un si puissant protecteur. Ce que MoUère attaque dans la société de son temps, ce ne sont pas les institutions, c'est l'abus que les bénéficiaires font de ces institutions. Il ne condamne pas la noblesse. Seulement il veut que le noble ne soit pas ce « grand seigneur méchant homme » qu'est don Juan, ni cet escroc élégant qu'est le Dorante du Bourgeois. Rappelez-vous le magnifique discours de son don Louis : « Nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres qu'autant que nous nous efforçons de leur ressembler ; et cet éclat de leurs actions qu'ils répandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent... » Je ne Hs jamais ce passage sans

en rapprocher mentalement la belle page de Burke, protestant contre l'égalitarisme jacobin : « La noblesse est un ornement majestueux dans Tordre civil. C'est le chapiteau corinthien dans une société perfectionnée. Omnes boni nohilitati semper favemus était le propos d'un sage et d'un excellent homme. » Molière n'est pas davantage l'ennemi de la fortune et de la bourgeoisie. Seulement il veut que la poursuite de la fortune n'aboutisse pas à l'avarice d'Harpagon, de même qu'il interdit au bourgeois, arrivé à ce degré moyen de l'ascension sociale, le désir de brûler l'étape. Il se moque de George Dandin, gendre de M. de Sottenville, comme de M. Jourdain disant à son tailleur, qui lui apporte un habit avec des fleurs brodées sur le pas : ft Les personnes de qualité portent les fleurs sur en bas? — Oui, monsieur. — Oh ' voilà qui est donc bien. ^ Quelles fermes et sages figures, en regard, que celles de ces grands bourgeois, d'intelligence juste et modérée, — il faut toujours en revenir à cette idée, — la Chrysale de V École des femmes, le Cléante de Tartuffe, l'Ariste des Femm,es savantes!

Je viens d'écrire le nom de Cléante. C'est dans la bouche de ce beau-frère raisonnable du déraisonnable Orgon que Molière a mis sa profession de foi religieuse. J'y relève ces vers qui sont la formule même de l'esprit de mesure :

« Les hommes la plupart sont étrangement faits, Dans la juste nature on ne les voit jamais, La raison a pour eux des bornes trop petites, En chaque caractère ils passent les limites... »

MOLikRE ET LE GÉNIE FRANÇAIS II

Et encore :

a Soyez donc pour cela dans le milieu qu'il faut. »

Nous ne sommes pas ici en présence d'un incroyant, comme le Voltaire de Candide. Cléante a pour « les vrais et bons dévots » plus que du respect, un culte. Mais quelle est à . ses yeux la marque de cette « dévotion du cœur w, — dont il affirme qu'il n'est

« Aucune chose au monde et plus noble et plus belle ? »

La mesure encore. Il demande qu'elle soit « humaine et traitable », sans orgueil, sans fierté de paroles, sans fanfaronnade de vertu. Il souhaite des chrétiens qui soient en même temps ce que le langage de son époque appelait d'honnêtes gens. « Le vrai honnête homme, » écrivait La Rochefoucauld, « est celui qui ne se pique de rien, » autant dire qui n'est ni un hypocrite, ni un fanatique. Cette modération, Molière l'exige pareillement de la vertu. Son Alceste est bien sincère, et cependant Molière n'est pas avec lui. Il le persifle en le plaignant, mais il le persifle. Il n'admet pas davantage l'abus et l'excès dans la vie intellectuelle. Les précieuses et les pédants, Cathos et Vadius, Philammte et Trissotin, lui déplaisent au même titre. Mais nous ne voyons pas qu'il ait jamais, contre les salons, par exemple, et la bonne compagnie, les colères d'un Rousseau ni les ironies d'un Champfort. Il se plaît, en revanche, à organiser des fêtes qui supposent une assistance raffinée et comblée. Le personnage atrabilaire, qu'il s'appelle Amolphe ou Argan, qu'il soit un jaloux ou un malade imaginaire, lui apparaît surtout comme

un animal insociable. Visiblement, nous avons là, non point un réformateur, mais un régulateur. La différence est du tout au tout.

Ce sens de la mesure, qui concilia Louis XIV au comédien-poète, n'a rien perdu de son prestige sur les Français d'aujourd'hui, précisément parce qu'il continue d'être le don français par excellence. J'assimilais tout à l'heure la bataille de la Marne à celle de Bouvines. La destinée de notre pays n'a pas changé avec les siècles, inscrite qu'elle est dans le dessin même de son territoire. Il continue d'être le mainteneur de la mesure en Europe, politiquement. Mais il ne peut remplir ce rôle d'une manière complète que s'il l'est aussi, intellectuellement. C'est la raison pour laquelle cet art de Molière nous tient tant au cœur, à nous, les Français de 1922. Nous sentons que cette observation si juste des caractères, cette netteté directe du dialogue, cette composition clairement ordonnée des ensembles, cette philosophie sainement humaine, représentent le type accompU de notre génie national. Les Anglais se reconnaissent dans leur Shakespeare, les Italiens d.ms leur Dante, les Allemands dans leur Gœthe. Notre Molière, c'est la France, dans ce qu'elle a de spécifique et aussi de meilleur, — et pour nous autres, écrivains, quel exemple !

Considérez, en effet, les conditions que la vie imposait à Molière, et quelle conquête sur le sort aura été son travail d'artiste littéraire. C'est un comédien.

dans un temps où l'acteur est encore un paria social. Le noble gémissement de son ami Boileau sur son enterrement clandestin nous le rappelle :

« Avant qu'un peu de terre obtenu par prière... »

Il est aussi directeur de théâtre, c'est-à-dire qu'il doit, quand il compose une pièce, penser à la recette. La troupe et les machinistes ont besoin qu'elle soit fructueuse. La veille de sa mort et comme il se sentait si malade, Baron le conjurait, les larmes aux yeux, de ne pas jouer ce soir-là. « Comment faire? » répondit-il 0 n y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre. Que feront-Us, si je ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. » Mais la recette, le goût du public la règle. Il faut donc plaire à ce pubUc, dont ce même Boileau, dans cette éloquente septième épître, nous énumère les sottes exigences :

« L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces. En habits de marquis, en robes de comtesses. Venaient pour difîamer le chef-d'œuvre nouveau. »

Et le satirique nous montre le commandeur qui discute l'exactitude de telle scène, — le vicomte qui s'indigne et qui sort au nûlieu de l'acte, — le marquis dégoûté et qui, placé sur le théâtre, à la mode d'alors, hausse les épaules et crie tout haut au parterre : « Ris donc, parterre, ris donc ! » Quel tour de force que de dompter ces gens ! Ces difficultés, Mohère les connaît. Il les accepte, comme jadis ce Shakespeare dont je viens de le rapprocher, comme plus tard Balzac. Savez-vous spectacle plus noble et plus exaltant pour

l'esprit que celui d'un beau talent s'adaptant ainsi aux circonstances sans se renoncer, et faisant de l'obstacle, comme le voulait le sage antique, la matière de son action? D'ailleurs les peintres les plus fameux de la Renaissance ont-ils travaillé autrement? A un Léonard, à un Mantegna, à un Raphaël, à un Michel- Ange, un pontife ou un prince donnait à couvrir de leurs fresques un pan de mur, un plafond dont ils devaient subir la dimension. Le sujet à traiter leur était commandé. Ils obéissaient, en trouvant le moyen d'être eux-mêmes et libres dans cette servitude. Ainsi vécut, ainsi composa le « grand et malheureux Molière, » comme l'appelait toujours le duc d'Aumale, quand il montrait à ses visiteurs de Chantilly le portrait par Mignard qui nous conserve cette physionomie si humaine. Tout jeune homme de lettres devrait avoir cette image devant les yeux, pour en recevoir le courageux conseil de faire son œuvre à travers son métier. En cela encore Mohère est si Français ! Cette lucide acceptation, ennobUe d'idéal, l'apparente à ces paysans intelligents qui, du Rhin aux Pyrénées, cultivent le sol ancestral avec une patience sans révolte, et quand il s'est agi de le défendre, ils ont prouvé ce que cette soumission à l'humble tâche avait développé en eux d'héroïsme latent. Il y a du héros aussi dans Mohère, mort à la besogne et presque sur les planches, après avoir su y être, trente années durant, et malgré un destin si hostile, un si bon serviteur du pays.

Janvier 1922,

LA MALADIE DU JOURNAL INTIME(i)

Les pages inédites du Journal des Concourt doiventelles ou non être publiées prochainement? La réponse à cette question a fait couler beaucoup d'encre. J'imagine que les fidèles de la mémoire des auteurs de Madame Gervaisais, dont je suis, ne se passionnent vraiment ni pour ni contre. Ils savent d'avance que les nouveaux volumes du Journal s'ajouteront aux autres pour être placés sur le rayon de leur bibliothèque et n'être pas souvent ouverts. C'est, à mon sens, la partie faible de l'œuvre des deux frères, — ne les séparons pas, même dans la sur\dvance de l'aîné, — que ce mémorandum d'impressions, souvent insignifiantes, de commérages in vérifiés et de croquis d'après des figures littéraires, consciencieux, mais sans ressemblance. Les Concourt ont été des romanciers originaux, quoiqu'il leur ait manqué une des vertus essentielles

(i) A propos du Journal des Goncourt,

l6 NOUVELLES PAGES DE CRITIQUE

du récit : le mouvement. Mais les mosaïques qu'ils ont composées de la sorte resteront comme une très intéressante tentative d'art, et leur influence aura été puissante, sinon toujours bienfaisante, sur les conteurs français de ces cinquante dernières années. Ils ont été des historiens non moins originaux, et plus réussis encore. Leurs monographies du dix-huitième siècle sont définitives. On peut ne pas goûter leur style. On ne saurait lui refuser une nervosité, une personnalité surtout, d'une force singulière. C'est un style créé, — chose si rare, — individuel comme un son de voix, comme un regard. Il semble donc que le journal intime de ces écrivains eût dû être leur chefd'œuvre. Il est précisément le contraire. J'essaierai de dire pourquoi, et, généralisant le problème, de montrer quel élément de dégénérescence me paraît représenter pour la littérature l'actuel abus de ce genre. De tous les côtés on nous en annonce, de ces « journaux intimes. » A peine a-t-on parlé de celui des Concourt que nous apprenons l'existence d'un immense manuscrit inédit d'Amiel. Le sommaire des grandes revues nous en révèle safis cesse d'autres. Ils foisonnent parmi les livres de guerre parus depuis l'armistice. Cette fréquence permet de conclure qu'il y a là plus qu'une mode. D'aiUeurs une mode n'est-elle pas un document toujours précieux sur une époque, et n'est-ce pas un trait bien significatif de la psychologie de notre temps qui se révèle ici?

Reportez-vous à deux cent cinquante ans en arrière, dans l'âge qui fut par excellence celui de la littérature d'analyse morale, je veux dire notre dix-septième siècle. Y a-t-il un seul des grands écrivains d'alors qui ait tenu un journal intime? La Bruyère, semble- t-il, et La Rochefoucauld étaient tout désignés par la tournure de leur esprit pour une pareille besogne. Ils ont écrit, l'un les Caractères, l'autre les Maximes. Il n'est pas malaisé de discerner, par-dessous leur observation, une sensibilité très vive. Ils ne nous en ont montré que les impressions dépersonnalisées, si l'on peut dire, pratiquant cette discipline de l'effacement qui fut également celle de Pascal : « Le moi est haïssable, » disait celui-ci. Et Port-Royal lui rendait ce témoignage : « Feu M. Pascal portait cette règle de ne point parler de soi, jusqu'à prétendre qu'un honnête homme devait éviter de se nommer, et même de se servir des mots de je et de m^i. » Même silence sur soi dans Racine, dans Molière, dans La Fontaine. Ceux de leurs contemporains ou de leurs prédécesseurs qui la rompaient, cette consigne de silence, ne tenaient pas un journal. Ils composaient des mémoires.

La différence est grande entre ces deux sortes d'écrits. Le mémorialiste à la Montluc, à la Retz, à la Gour ville, — je prends ces noms au hasard parmi cinquante autres, — est une variété de l'historien. Il apporte un témoignage siir des événements auxquels

l8 NOUVELLES PAGES DE CRITIQUE

il a été mêlé, quand l'heure du repos a sonné pour lui. « Je commencerai par dire que je vais entrer dans ma soixante-dix-huitième année..., » déclare Gourville. Et le cardinal de Retz : « Madame, quelque répugnance que je puisse avoir à vous donner l'histoire de ma vie, qui a été agitée de tant d'aventures différentes... » Et Montluc : «M'étant retiré chez moi en l'âge de soixantequinze ans, pour trouver quelque repos après tant et tant de peines par moi souffertes... j'ai voulu employer le temps qui me reste à décrire les combats auxquels je me suis trouvé pendant cinquante-deux ans que j'ai commandé... » L'homme a d'abord agi, puis il se raconte. C'est la marche même de la réalité. La vie a déposé en lui des images qui ressuscitent par un travail instinctif et spontané du souvenir. Il copie ces images, et il croit devoir s'en excuser en arguant que son témoignage permettra de mieux comprendre des événements dont il considère qu'ils sont importants. Pendant qu'ils vivaient, ces mémoriahstes ne se regardaient pas vivre. Ils ne se mettaient pas à la fenêtre — comme un philosophe définissait spirituellement l'abus de l'instropection — pour se voir passer dans la rue. S'ils se permettaient cette introspection, c'était pour se livrer à cette pratique de l'oraison mentale, qu'il y a intérêt à définir ici, car elle représente l'exercice salutaire et normal d'une faculté dont le journal intime, conçu à la façon moderne des Concourt et des Amiel, est la maladie.

L'oraison — l'étymologie l'indique — suppose la prière. C'est bien le reploiement de l'être sur lui-même, mais avec une volonté de s'améliorer. Le regard inté*

rieur n'est ici qu'un moyen. Dans le journal intime, il est une fin. Toute la différence est là. Pour les hommes du dix-septième siècle, s'étudier, c'est se repentir. Dans un projet de sermon sur le péché d'habitude, Bossuet l'a dit magnifiquement : « Il faut remédier à toutes les plaies de l'âme par la douleur et, par conséquent, tout connaître. » Le livre premier du Traité de l'Oraison par Nicole a pour titre : « Que les pensées seules ne sont point oraison. » De quel regard des gens de cette formation eussent-ils considéré un des leurs qui fût venu leur raconter : « Chaque soir je me mets à ma table pour anatomiser par le menu mes moindres sensations de la journée. Tous les passages de mon humeur, je les consigne soigneusement, mes plus petites contrariétés et mes plus minimes joies. Plus elles sont singuHères, plus je m'y complais. Tous ceux que j'ai rencontrés, parents et amis, aussi bien qu'indifférents, je les crayonne tels qu'ils me sont apparus. Les paroles qu'ils ont prononcées, parce qu'ils étaient avec moi en ouverture de cœur, je les consigne scrupuleusement. Ce ne sont pas les événements publics qui m'intéressent, ce sont les menues anecdotes que je recueille sur l'intimité de tel ou tel. Je ne sors de chez moi que pour en ramasser une plus ample moisson. Je n'y rentre que pour accroître mon trésor de notules, et aussi pour me déchiqueter les nerfs, fibre par fibre, et noter cela encore, noter toujours ! » C'est le cas de citer derechef Pascal et la suite de sa terrible page sur le moi haïssable : « Je le hais parce qu'il est injuste, parce qu'il se fait centre de tout. Je le haïrai toujours...»

Reconnaissons-le : il y a du jansénisme dans cet arrêt. La condamnation totale de la natm^e pousse à l'excès, ici comme si souvent dans les Pensées, une méfiance, par elle-même très sage, contre cette disposition que la langue médicale d'aujourd'hui appelle d'un terme où se retrouve, barbarisé, précisément le mot de la phrase pascalienne : l'égotocentrisme. Pour nous borner à cette psychologie du teneur de journal intime qui fait la matière de ces réflexions, ce « moi » raconté par lui-même cesse d'être haïssable quand ces aveux, faits la plume à la main, sont arrachés à une douleur qui se soulage de la sorte, à une anxiété qui ne sait comment se tromper elle-même, et nous avons le Journal intime de Benjamin Constant, Mon cœur mis à nu de Baudelaire, le Brulard de Stendhal, les Memoranda de Byron, conservés par Moore. Ce sont bien des pages d'égotisme, mais elles n'ont pas été composées de parti pris. Nous ne sommes pas devant les complaisances d'ime vanité s'hypnotisant sur sa propre image, comme le Narcisse de la mythologie. — Quel symbole, entre parenthèse, et combien juste, de la destruction du vaniteux par sa vanité même ! — Constant est la victime d'un torturant dualisme sentimental. Il trompe sa souffrance en la criant, la plume à la main. Baudelaire agonise d'angoisse dans la misère de sa destinée manquée. Son journal, c'est encore un cri. Beyle essaie d'anesthésier le malaise qui l'a

tourmenté toute sa vie, en essayant de se comprendre mieux. « Je ne me connais pas moi-même, et c'est ce qui quelquefois la nuit, quand j'y pense, me désole. » Quant à Byron, le douloureux document publié par son petit- fils, lord Lovelace, sous le titre d'Astarté, nous en a trop appris sur le drame intérieur qui se dissimule sous ses acres confidences. Il ne s'agit pas là d'une volontaire et systématique notation, comme celle dont les Concourt nous donnent l'exemple et dont nous découvrons, à travers eux, l'erreur initiale. Cette erreur, c'est la diminution, la paralysie progressive de la sensibilité par cette notation même. Les deux frères ont cru, et ils l'ont dit, qu'ils avaient affiné leur système nerveux par ce travail ininterrompu d'analyse intime. A parcourir leur journal, on demeure étonné de l'absence d'émotion tout au contraire, de l'insignifiance — il faut bien répéter le mot — des impressions enregistrées. La cause en est dans l'absence d'abandon à l'heure et à la minute, dans cette rétraction continuelle qui étouffe toute spontanéité, toute inconscience. Ces soi-disant observateurs ne vivent pas, pour cette raison très simple qu'ils ne se laissent pas vivre. Une conséquence de cette paralysie de la sensibilité profonde et directe, c'est une impossibilité de se représenter d'autres sensibilités. Le vieil adage : Homo sum, et humani nihil a me alienum puto, doit se traduire : « C'est à travers mon humanité que je sens l'humanité des autres. » Gœthe a dit la même chose en des termes différents : « Ce que tu ne portes pas en toi, tu ne peux pas le recevoir. » Aucun de ceux qui ont fréquenté les Concourt ne saurait mettre en

doute leur parfaite probité intellectuelle. Je n'ai, pour ma part, connu que l'aîné, Edmond. Il était impossible de l'approcher sans respect, et lorsque nous lisons dans le journal des affirmations comme celle-ci : « Il n'y a, au fond, que deux choses à envier en nous : notre affection et notre honorabilité, » nous, les témoins de sa vieillesse, nous disons, d'accord avec ceux de la jeunesse des deux frères : « C'est vrai. » Il est donc certain que les notes prises dans le journal l'ont été avec une conscience intransigeante, et qu'en transcrivant le soir leurs rencontres du jour avec Sainte-Beuve, Taine ou Renan, ils ont été véridiques. Rapprochez ces croquis les uns des autres : un Sainte-Beuve, im Taine, un Renan se dégagent, par exemple, mais tels que s'ils avaient été ces hommes-là, ni les Lundis, ni les Origines, ni les Souvenirs d'enfance et de jeunesse n'auraient été écrits. Or, ces livres ont été écrits. Il y avait donc dans ces personnalités une force que les enregistreurs du journal n'ont pas su voir. C'est l'épreuve à laquelle une critique judicieuse doit soumettre tous les témoignages rapportés sur les grands hommes. Il faut que ces documents nous aident à comprendre pourquoi ces hommes ont été grands. Encore, les trois écrivains dont je viens de citer les noms n'étaient-ils pas des amis pour les Concourt. Mais Flaubert? Ce confrère qu'ils aimaient, qu'ils admiraient, dont ils disaient qu'il était avec eux — et, sur ce point, ils ne faisaient que se rendre justice — un des rares artistes dévoués « à la pure littérature, et qui ne composent leurs Hvres que pour se satisfaire », le connaissent-ils mieux? Ils se plaignent de « sa santé agrès-

sive et sanguine )> ! Ils n'ont pas su voir la détresse physique et morale du pauvre géant, sans cesse hanté par la terreur du redoutable mal comitial. Ils le trouvent « blessant pour leurs nerfs, » alors que c'est lui dont les nerfs sont atteints, et de quelle atteinte ! De telles erreurs attestent à quel degré ces maniaques du journal intime sont devenus incapables du regard objectif. C'est en fonction d'eux-mêmes et de leur étroit égotisme qu'ils voient les autres — autant dire qu'ils les ignorent.

On n'aurait pas de peine à montrer chez Amiel la même intoxication délétère, grâce au même travail de dissection quotidienne, si différent que le professeur genevois fût des Concourt par son tour d'esprit, son éducation, sa carrière. Seulement, Amiel était un meilleur connaisseur de lui-même. Il ne s'abusait pas, lui, sur ses impuissances. « Les autres, » gémissait-il, « me paraissent des songes. » Je disais plus haut que l'abus du journal intime représente un danger pour la littérature. Il est là, ce danger, dans cette incapacité à sortir de soi, qui aboutit, par le resserrement de la vision sociale, à un tarissement de l'imagination. Quand on regarde de près les productions des jeunes écrivains d'aujourd'hui, on demeure étonné, chez un grand nombre d'entre eux, de la maigreur de leurs sujets. Ils ne paraissent même pas se douter qu'il y a un vaste monde à regarder et à peindre. Ils sont trop souvent sensitifs d'une manière surprenante dans l'ex-

pression, et, à la fois, d'une extrême indigence dans l'observation. Se tromperait-on en attribuant à l'abus de la note, prise systématiquement, autant dire au journal intime, cette diminution chez beaucoup d'entre eux du sens des caractères, cette absence de large contact avec la vie, de passion aussi, ajoutons de portée? En littérature, comme en science, la première condition pour penser et faire penser, c'est une expérience variée, renouvelée, opulente, et que cette expérience soit acceptée humblement, par un esprit qui se soumette au fait, qui ne le sollicite point, qui ne lui impose point une formule préconçue. Le journal intime, en exaspérant, chez celui qui le tient, la conscience de sa propre personnahté, finit par devenir le plus efficace agent de cette stéréotypie mentale qui consiste à ne plus percevoir que ses propres idées. C'est une variété ultime et la plus morbide de l'individualisme, cette autre maladie si fréquente à notre époque, et dont les Concourt comme Amiel ont été contaminés profondément.

Il convient, lorsqu'on parle de littérateurs professionnels, de ne pas exagérer la valeur représentative de leurs travers d'intelligence, s'ils en ont. Leur œuvre se rattache bien à de vastes causes générales, mais elle ne les manifeste qu'indirectement et à travers toutes sortes d'influences de destinée privée dont il faut tenir aussi grand compte. Pour Amiel, par exemple, le contraste entre l'atmosphère de la ville, où il dut enseigner, et celle des Universités germaniques, où il avait passé les belles années de sa jeunesse, explique qu'il ait subi un intense sentiment de solitude. Il a été conduit

de la sorte à l'habitude du monologue écrit. On montrerait pareillement quelle épreuve a dû être pour les Goncourt leur situation intellectuelle dans le monde littéraire du second Empire. De ce point de vue, leur roman : Charles Demailly, est révélateur, par les naïvetés mêmes et les pauvretés de ses perspectives. Il n'en reste pas moins que cette adaptation au milieu, qui est la loi même de la vie, leur fut rendue plus difficile à eux, ces gendelettres parisiens, comme à lui, le professeur genevois, par le dressage à l'introspection quotidienne que leur représentait leur journal. Eux et lui en sont devenus insociables, au sens originel du mot : qui ne fait point, qui ne peut plus faire partie d'une société. « Société : réunion permanente d'hommes vivant sous des lois communes », dit le dictionnaire. Il s'agit là non seulement des lois écrites, mais de celles aussi dont les Goncourt reconnaissaient la valeur impérative, quand ils parlaient de leur « honorabilité ». Et voici que les gazettes nous ont appris que les parties non publiées du journal intime d'Amiel renfermeraient les plus dures observations sur ses amis, et d'ailleurs sur lui-même. Est-ce exact? A coup sûr, les parties inédites du journal des Goncourt contiennent des notes certainement cruelles pour des vivants ou pour des morts dont les proches subsistent. Les difficultés autour de leur publication le prouvent. Je suis persuadé, étant donné le manque d'intelligence critique, constant chez les deux frères et surtout chez l'aîné, que ces notes ne seront pas plus nuisibles à ceux qu'elles concernent, que ne nuisent à notre admirable Sainte- Beuve les ragots de leur troisième volume. Mais que

nous apporteront ces notes? Ou bien des propos tenus, comme ceux du dîner Magny, dans une intimité confiante, — et, répéter ces propos, c'est trahir cette confiance, — ou bien des racontages malveillants, non contrôlés, et, les recueillir pour les perpétuer, c'est un procédé qui déconcerte, venant de gentilshommes de lettres tels que ceux-là. L'explication de cette anomalie, c'est que les Concourt ont cru agir ainsi, tout étrange que ce mot puisse paraître, par devoir, envers qui? Envers leur journal, er pour servir la vérité, — cette vérité que l'hypnotisme de ce journal les a sans cesse empêchés de voir ! Il y là une ironie singuUère et qui contient un grand enseignement. Par bonheur pour la mémoire des Concourt, ils ont écrit d'autres livres, et que cette manie de la notule n'est pas arrivée à trop gâter. Elle en a tout de même diminué la valeur. On se dit que c'est grand dommage, quand on songe à la bonne foi, à la ferveur et au don d'expression des deux frères.

Septembre 1921.

C'est un des signes des temps que le mot d'Intelligence passe et repasse indéfiniment dans les programmes de réfection nationale, ébauchés partout en ce moment (i). Divers et parfois contradictoires sur les moyens à employer, ces programmes s'accordent sur un point, qu'une première condition est nécessaire pour faire porter ses fruits à notre sanglant triomphe, celle qu'un des génies les plus représentatifs de notre race formulait dans la phrase célèbre, souvent répétée, mais jamais assez : « Travaillons donc à bien penser, c'est le principe de la morale... )^ et de la politique, ajouterai-] e une fois de plus, en prenant ce terme dans son sens originel : zo TroAixtxbv, ce qui concerne l'intérêt de la Cité.

Notons aussitôt la différence entre le point de vue où se place ainsi d'instinct la génération de 1920, et

(i) Allusion à la date où cette note fut écrite, après la paix de Versailles en 1920.

celui des gens de 1789. Ce sera mesurer le chemin parcouru par la pensée française, à travers l'expérience d'une erreur séculaire dont, hélas ! nous ne sommes pas tout à fait guéris. Elle nous travaille encore, même dans notre victoire. Les gens de 1789 avaient, eux, conrnie premier principe, le culte non pas de l'Intelligence, mais de ce qu'ils appelaient la Raison. Ils entendaient par là, comme Rousseau, comme Voltaire, comme tous les encyclopédistes, un appel au sens propre, à une espèce de révélation naturelle, identique chez tous les hommes, une capacité capable de percevoir directement l'absolu. Le regretté Augustin Cochin, dans un magistral fragment sur les Sociétés de fensée (i), a bien montré comment cette mystique avait abouti à éliminer de l'esprit toute notion du Réel. Ainsi s'explique cette aberration prodigieuse qui a consisté à entreprendre la reconstruction à pied d'œuvre de tout l'édifice social, folie de logique dont le socialisme contemporain, issu du même principe, nous donne un quotidien exemple. L'étonnant couplet de l'Internationale :

« Le monde va changer de base, »

exprime d'une façon comique, mais d'autant plus significative dans son absurdité, la redoutable présomption de ces utopistes qui prétendent penser un pays a priori au lieu de le comprendre d'abord. Par Intelligence, nous entendons nous, précisément cette accep-

(i) Le Correspondant, lo février 1920.

tation, cette étude modeste du réel. La France d'aujourd'hui, par exemple, est un fait réel. Comme telle, cette France, a des conditions de santé inscrites non pas dans notre raison, mais dans sa nature. Dégager humblement ces conditions et nous y soumettre pour les améliorer, nous résumons cette discipline dans ce mot d'Intelligence. Jamais l'IntelHgence ne prononcera le vers du poète, traduction sublime du cri révolutionnaire que je citais tout à l'heure :

Magnus ab intégra sasclorum nascitur ordo.

Elle sait trop, quand il s'agit d'une nation, que cette nation a une histoire et que la gouverner contre cette histoire, c'est l'opprimer, la tuer, — qu'elle a une position géographique et qui commande ses institutions, — qu'elle a des hérédités ethniques et psychologiques, — enfin qu'elle est une création vivante et que le vieil adage médical demeure la règle quand on est en présence du vivant : Qud natura pergit, ed ducendum est. Avec cette méthode, on ne rédige pas l'illusoire et solennelle Déclaration des Droits, on ne promet pas aux malheureux un millenium qui les désespérera davantage quand ils constateront son mensonge. En revanche, on a quelque chance de laisser la vie se continuer dans la santé, si elle est saine, et si elle ne l'est pas, se restaurer elle-même. Pour cela, il est nécessaire de la ménager, de respecter ses énergies latentes, de pratiquer, comme a dit justement M. Charles Maurras, cet empirisme organisateur, en dehors duquel tout n'est qu'impuissance, que désordre et que danger.

30 NOUVELLES PAGES DE CRITigUE

Sachons un extrême gré à deux des maîtres qui étaient en pleine maturité de gloire et de talent, il y a un demi-siècle, M. Hippolyte Taine et M. Ernest Renan, d'avoir, au lendemain du désastre de 1870, aperçu nettement cette fonction réparatrice de l'Intelligence. L'un et l'autre surpris par la soudaineté de l'immense cataclysme, ils se sont dit qu'il fallait, pour le circonscrire d'abord, puis prévenir son retour, en rechercher les causes. Ils ont donc, — je continue l'image médicale de tout à l'heure, — assemblé les éléments d'un diagnostic, fondé non pas sur leurs préférences, non pas sur l'opinion de leurs concitoyens, mais sur des observations vérifiées. Rendons-leur encore ce juste hommage qu'ils n'ont pas craint, en donnant leurs conclusions, de déconcerter le plus grand nombre de leurs admirateurs. L'un et l'autre, sous l'Empire, passaient pour des hommes de gauche. Le scandale de la Vie de Jésus avait été retentissant, et non moins celui de certaines pages de Taine, — ainsi le morceau fameux, et d'ailleurs mal interprété, sur la vertu et le vice considérés comme des produits, de même que le vitriol et le sucre. Étiquetés, celui-ci anticlérical, celui-là matérialiste, leur place semblait toute marquée dans l'état-major révolutionnaire. Ils y eussent connu cette popularité qui fut celle de Hugo et de Michelet, et que trouveront toujours, auprès des irréfléchis qui sont légion, les défenseurs des idées

prétendues généreuses. Taine et Renan n'avaient que le goût des idées qu'ils croyaient exactes. Ils se sont trompés souvent, mais ils ont toujours dit ce qu'ils pensaient, comme ils le pensaient. Peut-être n'ont-ils jamais donné une preuve plus émouvante de leur sincérité qu'en osant, Taine dans ses Origines, Renan dans sa Réforme intellectuelle et morale, incriminer dans la Révolution la grande ouvrière du malheur français.

Aujourd'hui et à la distance des années, ce courage civique nous paraît aisé. Tout un groupe s'est formé» sur lequel l'idéologie de 89 n'exerce plus son funeste prestige. Cette école est née justement du réquisitoire dressé par ces deux maîtres, dont la solitude fut alors singulièrement pathétique. Ils ne se cachèrent pas de la sentir et d'en souffrir. Renan disait, dans la' préface dé sa Réforme : « Je ne me fais pas d'iUusion sur l'influence que ces pages peuvent exercer. » Et il comparait les écrivains qui proclament des vérités importantes à ce fou de Jérusalem qui parcourait les murs en criant : « Malheur à la ville ! » et qui finit par tomber en criant : « Malheur à moi ! » Plus simplement, avec cette belle tenue dans les allusions personnelles qui fait l'austère poésie de sa figure morale, Taine déclarait, dans l'avant-propos de sa Conquête jacobine : « J'ai encore le regret de prévoir que cet ouvrage déplaira à beaucoup de mes contemporains. Mon excuse est que, plus heureux que moi, ils ont presque tous des principes politiques et s'en servent pour juger le passé. Je n'en avais pas, et si j'ai entrepris mon livre, c'est pour en chercher. » Il ne se doutait pas que sa prise sur ses compatriotes proviendrait de cette déplaisance

même. Renan non plus ne soupçonnait pas à quelle profondeur les « vérités importunes », dont il se faisait l'apologiste, pénétreraient dans les esprits de ses lecteurs, précisément parce qu'elles étaient importunes. En contredisant d'une manière radicale quelques-unes des affirmations les plus communément admises à leur époque, ils provoquèrent un étonnement qui se tourna, chez quelques-uns, en réflexion, ensuite en adhésion. Ainsi s'est recrutée une élite, de plus en plus réfractaire au virus démocratique et anarchiste. L'historien qui voudra démêler, lui aussi, les causes de notre victoire de 1918, comme Renan et Taine ont essayé pour notre désastre de 1870, devra réserver, si étrange que semble cette assertion, une part à l'influence de ces maîtres, s'il est vrai que le tonus moral compte pour beaucoup dans des résistances comme celle que la France a fournie. Cette action de la pensée spéculative n'est pas visible au premier coup d'œil. Elle n'est pas directe. Regardez plus attentivement. Comme elle se distingue !

A quelle école donc, si ce n'est à celle-là, s'est dressée cette armée française de la plume, que les Allemands n'auraient pas outragée avec tant d'acharnement, s'ils n'en avaient pas redouté la vigueur? N'est-ce pas cette éUte qui, avant la guerre, n'a cessé d'en dénoncer l'inéluctable menace, d'en réclamer la préparation, de combattre les chimères humanitaires en leur opposant la nécessité nationale? La guédson de l'empoisonnement révolutionnaire, cette élite ne l'a pas obtenue. Elle en a du moins suspendu les ravages et diminué la nocivité. Que l'on imagine, au mois d'août 1914, la

France organisée, ou plutôt désorganisée, d'après les enseignements des doctrinaires extravagants du socialisme. Au lieu d'une armée \Taiment militaire, l'ennemi rencontre devant lui une cohue, sans cadre solide, sans qualités professionnelles. Plus de grand état-major façonné dans des écoles spéciales, plus de ce noble esprit de métier qui crée l'officier. On s'est efforcé d'empêcher qu'il ne devienne ce personnage particulier, en qui les vertus d'obéissance et de sacrifice ont été cultivées spécialement. — Revenons-en toujours à ce terme, qui enveloppe l'idée d'une espèce sociale, distincte et séparée, d'un citoyen à part des autres, puisqu'il est voué à une autre tâche. — Dans cette France démilitarisée, la mobilisation se fait difficilement, parce qu'elle suppose une discipline sans discussion et que l'on discute au contraire, que l'on prolonge les conversations avec les camarades d'outre-Rhin. La Russie des Soviets nous fournit un exemple sinistre du destin qui nous eût été réservé : avec l'ennemi du dehors, une paix de Brest-Litowsk et toutes les énergies du pays dépensées dans la fureur de la guerre civile. La colossale et primitive Russie pourra survivre à cette épreuve. La prodigieuse réserve de forces vierges qui sommeille en elle n'est pas épuisée. Un vieux peuple comme le nôtre s'y fût abîmé à jamais.

Tâchons de dégager l'apport de ces deux maîtres à cette critique de l'erreur révolutionnaire, dont la conséquence forcée est la conservation, le réchauffement T. II. 3

de tout ce qui nous reste de la vieille France. Autant dire de la France tout court, s'il est exact, comme le répétait Rivarol, que « les choses humaines sont conservées par la fidélité aux principes qui les ont créées. Res eodem modo conservantur quo generantur. » Considérons Renan d'abord, et admirons avec quel mépris des préjugés répandus tout autour de lui, il réhabilite la royauté française : « C'est la politique capétienne, » dit-il sans hésiter, « qui, en dix-huit cents ans, a fait la France comme nous l'entendons, qui a créé tout ce dont nous vivons, tout ce qui nous lie, ce qui est notre raison d'être » ; et, non moins fermement : « Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide ! » De quel accent il dénonce « les hommes ignorants et bornés qui prirent en main les destinées de la France au dernier siècle ! » Je me souviens encore de la véritable stupeur qui me saisit, jeune bourgeois français de vingt ans et >qui avait grandi parmi les dévots de 89, quand je rencontrai, pour la première fois, de telles affirmations, et sous la plume d'un écrivain dont personne ne pouvait contester l'indépendance. Quel commentaire aux événements dont j'avais été le témoin, depuis le plébiscite jusqu'à la Commune, que cette condamnation de la foule, de ses volte-face déconcertantes et de ses aveuglements ! « Le gouvernement des choses a été transporté à la masse. Or, la masse est lourde, grossière, dominée par la vue la plus superficielle de l'intérêt. Ses deux pôles sont l'ouvrier et le paysan. Au paysan, à l'ouvrier de l'Internationale, parlez de la France, de son passé, de son génie, il ne comprendra pas ce langage. »

Que nous voilà loin des flagorneurs de la démocratie et de ses dupes, plus dangereuses encore ! Quelle force de propagande en effet dans la généreuse candeur d'un esprit faux à la Tocqueville ! Renan, lui, comme je le remarquais en commençant ces notes, va droit au Réel. Les Espagnols disent énergiqu . ment du taureau qui ne se laisse pas prendre au jeu de la muleta et qui vise au corps du torero : « Il cherche le paquet, — qidere el holto. » L'auteur de la Réforme intellectuelle aussi « cherche le paquet ». La chatoyante étoffe que les sophistes de la démocratie secouent devant les naïfs ne le trompe pas. Il fonce en avant, et découvre le monstre, le Caliban destructeur qui va bondir et tout ravager. Pour parler sans métaphores, il discerne que ce régime qui se réclame du progrès est au contraire une régression lamentable. Écoutez-le : « Un des résultats de la démocratie est de faire de la chose publique la proie d'une classe de politiciens médiocres eJt jaloux, peu respectés de la foule qui a vu son mandataire d'aujourd'hui humilié hier devant eUe, et qui sait par quel charlatanisme on a surpris son suffrage. » Et ailleurs : « Un pays qui n'a d'autre organe que le suffrage universel est, dans son ensemble, quelle que soit la valeur des hommes, qu'il possède, un être ignorant, sot, inhabile à trancher sagement une question quelconque. » Et, pour conclure : « La conservation de la civilisation est une œuvre aristocratique. »

Le grand mot est prononcé. Sauver, puis développer ce qui survivait d'aristocratique dans la France malheureuse d'après Sedan et la Commune, — tel fut l'enseignement que nous donnait Renan dans son

livre civique. Pas plus pour lui que pour nous aujourd'hui, ce terme d'aristocratie n'est synonyme de noblesse. L'aristocratie d'un pays, — prenons derechef ce mot dans son sens originel, — ce sont les meilleurs de ce pays, « àpiaToxpaTeia, » dit le dictionnaire, « gouverne ment des meilleurs. » Ce sont les autorités sociales naturelles. C'est le patriciat sans cesse recruté, qui ramasse en lui toutes les forces de hiérarchie. Les chefs militaires en font partie, comme les chefs d'industrie, comme les grands propriétaires terriens, comme les savants, les écrivains, les artistes, tous les dépositaires de la culture. L'héritage est une condition de ce patriciat, parce qu'il permet un développement continu des familles, par suite la création de milieux favorables au développement de la supériorité. La tradition en est une autre, ce respect des coutumes ancestrales qui voit dans ces coutumes une expérience, partant iine acquisition à ne pas dédaigner, à ne pas gaspiller trop vite. Tous ceux qui, depuis un demi-siècle, par la plume, par la parole, par l'action, ont maintenu l'échelle des valeurs et défendu la propriété, la famille, la haute littérature, la haute science, l'armée, n'ont fait qu'appliquer les principes posés dans la Réforme intellectuelle et morale. Je voudrais pouvoir ajouter l'Église. Sur ce seul point, Renan a dévié de cette ligne du nationalisme intégral où il s'était engagé. Cette même Réforme nous donne une explication de cet étrange illogisme.

A côté de tant de vues si françaises, on demeure étonné, en lisant ce livre, de la fascination exercée sur cet esprit par la pensée germanique. Ce n'est pas là

chez lui, comme chez tant d'autres parmi nous, depuis 1870 et jusqu'en 19 14, une mentalité de vaincu. La guerre, comprise et menée à la Bismarck, lui avait au contraire fait horreur. « Ce que nous aimions dans l'Allemagne n'existe plus, >. déclare-t-il dans la préface de la Réforme. Mais quatre pages plus loin, il déclare aussi : « La grande supériorité de l'Allemagne est dans l'ordre intellectuel. » Il le croyait, lui, le contemporain de Claude Bernard et de Pasteur, de Balzac et de Sainte- Beuve, de Flaubert et de Taine, de Dumas fils et de Sully-Prudhomme, de Fustel de Coulanges et de Le Play. A quoi bon poursuivre une énumération de noms dont le disparate atteste la merveilleuse fécondité de l'intelligence française à cette époque? C'est que Renan avait connu la pensée germanique très tard, et qu'il restait ébloui par un caractère de cette pensée, très nouveau pour lui : la complexité. Il y aurait une étude très intéressante à faire sur la crise de retournement que provoqua chez ce jeune Breton, élevé dans l'atmosphère cartésienne et classique de Saint-Sulpice, la rencontre avec un univers d'idées construit au rebours de ce type essentiellement galloromain. Ce qui distingue le génie allemand, c'est la faculté « de tenir à la fois beaucoup d'idées sous le regard ». L'expression est de Renan lui-même. Ce pouvoir de simultanéité a pour défaut la confusion, tandis que la faculté d'analyse lucide et précise, caractéristique de notre génie, a pour défaut, poussée trop loin, la sécheresse. Ce vice d'incohérence, les grands Allemands ont essayé de le corriger par une systématisation qui joue l'opulence au premier abord, et tout paraît

maigre, pauvre, à côté. Cette fausse richesse ne résiste pas à l'épreuve. Le second Faust de Gœthe et son Wilhelm Meister, nous apparaissent, pour prendre en exemple un artiste de premier ordre, comme des magmas d'idées auxquels il manque, tout simplement, Tordre français. Que dire de Hegel, qui fut pour Renan une révélation? Il semble qu'il l'ait approché à travers sa sœur Henriette, et que le grand ébranlement de sa foi catholique lui soit venu de cette philosophie qui avait étonné Cousin, dont Carlyle s'était enivré, et dont le prestige n'est pas aboli entièrement pour nous. Cette initiation à la philosophie allemande devait conduire Renan à l'admiration pour les sciences allemandes qui ont les mêmes qualités d'ampleur, les mêmes défauts de surcharge chaotique, et, parmi ces sciences, pour la plus spécifiquement allemande, l'exégèse. De cet enthousiasme, Renan ne se déprit jamais. Dans cette revision de nos richesses historiques à laquelle procédait la Réforme, il lui eût fallu, pour ne pas méconnaître le cathohcisme, une libération dans laquelle il aurait vu une diminution, presque un reniement. Le contraste est saisissant entre son sens aigu de la France traditionnelle et son incompréhension, dès qu'il s'agit de l'Église. Lui qui avait connu à Saint- Sulpice des maîtres si remarquables, auxquels il a rendu pleine justice dans ses Souvenirs, il a pu écrire : « Le cathohcisme n'a pas d'efficacité morale. Il exerce des effets funestes sur le développement du cerveau. Un élève des jésuites ne sera jamais un officier susceptible d'être opposé à un officier prussien. Un élève des écoles élémentaires catholiques ne pourra jamais faire

la guerre savante avec des armes perfectionnées... >> Les événements ont donné un démenti trop évident à cette partie du diagnostic renanien. Mais déjà deux hommes qui tenaient de très près à Renan, l'un par la relation de disciple à maître, Jules Soury, l'autre par le sang, Ernest Psichari, avaient corrigé cette erreur de l'auteur de la Réforme. Soury, quoique aussi négateur, plus peut-être, sur la personnalité de Dieu, avait distingué dans l'Église un des plus efficaces éléments de la force française. Il s'était affirmé clérical, même dans son athéisme. Position qui ne saurait être que temporaire. Comment donner à une religion une valeur de vérité vivante en lui refusant toute valeur de vérité intellectuelle? C'est ce lien entre les deux vérités que le petit- fils de Renan proclame dans son Voyage du Centurion. « Que les faibles se nourrissent des plus nobles rêves. Lui, Maxence, il veut la véiité avec violence. Il est saisi par la noble ivresse de l'Intelhgence, et cette fièvre d'esprit le travaille d'aller à la véritable raison, à cette assurance très sereine de la raison bien assise... » Cette certitude, le héros de Charleroi, tué sur son canon le chapelet au bras, l'avait rencontrée en suivant la même voie que son grand-père, la voie nationale, mais en allant plus avant, et sans partis pris préalables. D'avoir participé en Afrique à une action profondément nationale y avait suffi. Il avait scruté cette action, et elle avait fait de lui, un croyant par l'évidence. Avec quelle lucidité il a su nous analyser le travail d'esprit que la guerre en Mauritanie lui avait inspiré ! Soldat de la France, il s'était retrouvé catholique en face de l'Islam. Dès son entrée sur le continent noir.

il a constaté à la fois la supériorité de sa race et ses causes héréditaires. « Rien n'y peut faire, ce sont vingt siècles de chrétienté qui le séparent des Maures, » dit-il de ce Maxence, son prête-nom... Renier la chrétienté, c'est en quelque manière renier la France. Il ne s'agit pas là de pragmatisme. Un mythe peut, étant un principe d'action utile, prendre l'aspect d'une vérité vivante. Quand cette vérité exphque tout notre être, qu'elle s'adapte à notre réaUté la plus intime, elle n'est plus un mythe, elle est ime vérité intellectuelle, ou bien la vérité intellectuelle n'existe pas. Et supposer qu'elle n'existe pas, c'est renoncer à penser, c'est dépouiller de tout contenu cette formule qui sert de titre au livre de Renan : la Ré/orme intellectuelle et morale. Si l'homme n'est pas libre, que signifie ce mot de Réforme} S'il ne peut pas connaître la vérité, que signifie intellectuelle? Que signifie morale? En contredisant l'aïeul, le petit- fils a parachevé l'entreprise de cet aïeul. Il a fini de lui donner son plein sens.

Les Origines de la France contemporaine nous révèlent une attitude d'esprit vis-à-vis des choses religieuses qui n'est ni le négativisme illogique de Renan, ni le pragmatisme par trop sommaire de Soury, ni la ferveur pascalienne d'Ernest Psichari. On a souvent cité la phrase où Taine définit le Christianisme : « l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, au-

dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité, pour l'emporter par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice. » Si vous vous souvenez que le philosophe qui a écrit ces Hgnes était en métaphysique un phénoméniste pur pour lequel la nature n'était « qu'une immense aurore boréale », vous vous rendez compte qu'elles expriment un point de vue exclusivement psychologique. C'est aussi au point de vue psychologique exclusivement que Taine a voulu se placer pour donner son diagnostic, à lui, sur la France, au lendemain de la formidable crise de l'année terrible.

Insistons-y, qar cette idée est la clef de ce grand ouvrage, malheureusement inachevé, auquel cet admirable travailleur a consacré les vingt dernières années de sa vie. Ce faisant, il a sacrifié un autre Uvre, qu'il portait dans sa tête depuis sa jeunesse, et qui devait être son testament philosophique, son Traité de la volonté. Pour qui l'a connu, ce sacrifice mesLi e le degré de son dévouement à la chose publique. Lui aussi a voulu « servir », et devant le désastre de la patrie, il est allé à la besogne immédiatement utile. C'est André Chénier enfermant sous clef ses poèmes, et, de la plume qui tout à l'heure traçait les vers, divins de l'Aveugle ou de la Jeune Tarentine, écrivant les courageux articles du Journal de Paris, contre a les bourreaux, barbouilleurs de lois ». Plus encore que les défaites militaires, la Commune avait frappé Taine. Ses ennemis ont dit de lui qu'il avait eu peur pour ses

rentes. Il avait eu peur, en effet, mais pour la civilisation dans son pays. En présence des épouvantables forfaits commis par un nombre d'hommes trop considérable pour que ces forfaits fussent expliqués uniquement par des perversités individuelles, une question s'était posée devant lui : n'y a-t-il pas une erreur initiale dans la formation du Français du dix-neuvième siècle? comment la démêler? — Comment? Mais en appliquant, à cette formation, la méthode des sciences naturelles, c'est-à-dire l'observation exacte et vérifiée. « J'étais devant mon sujet comme devant la métamorphose d'un insecte, » a-t-il dit lui-même dans la préface écrite en 1875, presque au lendemain de la catastrophe qui l'avait décidé à son enquête. Quinze ans après, et à la veille de sa mort, il portait, sur cette formation du Français contemporain, « un jugement défavorable, une désapprobation motivée, non seulement de nos institutions, mais de nous-mêmes... » Et il ajoutait, en considérant que, depuis la constitution de l'an VIII, tout l'ordre social a subsisté presque intact : « La machine de l'an VIII, appliquée sur nous pendant trois générations, nous a façonnés, en mal comme en bien, à demeiure. Si, depuis un siècle, elle nous soutient, depuis un siècle elle nous comprime, et nous avons contracté les infirmités qu'elle comporte : arrêts de développement, troubles de la sensibilité, instabilité de l'équilibre interne, travers de l'intelligence et de la volonté, idées fixes et idées fausses. Ce sont nos idées. A ce titre, nous y tenons, ou plutôt elles nous tiennent. »

Cette page montre bien la différence entre l'enseigne-

ment de Taine et celui de Renan. Ce dernier était, avant tout, une intelligence cosmique (i), et qui voyait les choses par grands ensembles. Son coup d'œil sur l'histoire de France le conduit à des conclusions aussi sévères sur le pays actuel, mais qui n'aboutissent qu'à des directives générales, Taine, en sa qualité de psychologue, devait aboutir à des formules précises. Il n'a pas eu le loisir de les rédiger. Elles sortent si nécessairement de son analyse, qu'il semble impossible de ne pas les voir. Je voudrais marquer les principales. Pour lui, la maladie de la France issue de la Révolution, réside d'abord dans un abus de l'idée de l'État. Au cours des innombrables conversations que nous eûmes ensemble de 1880 à 1890, moi l'écoutant avec le respect que l'on devine, lui me faisant l'honneur de penser tout haut devant moi sur les Origines, alors en cours de composition, je l'ai toujours trouvé intransigeant sur cette thèse que l'État n'a qu'ime fonction légitime : garantir la sécurité privée et pubhque. En dehors de ce service, l'ingérence du pouvoir central dans la vie individuelle lui paraissait un attentat. Il considérait que l'erreur de la Révolution et de l'Empereur a été l'organisation systématique de cet attentat. Cette vie individuelle en a été faussée jusqu'au fond. Taine voyait, au contraire, la condition du plein développement du citoyen dans ce qu'il appelait les sociétés locales, ouïes syndicats privés. C'étaient deux

(i) L'auteur m'excuse de nouveau de se citer lui-même : cette caractéristique de Renan a été étudiée à propos de sa correspondance avec Berthelot, dans un des appendices des Essais de Psychologie contemporaine.

de ses expressions favorites. Il entendait par là les familles, les communes, les universités, toutes les entreprises qui comportent l'initiative personnelle. A la base, il mettait le respect de la propriété. L'aventure des Biens nationaux le révoltait dans le plus intime de sa conscience et de sa doctrine. Qu'il m'a dit de fois : « Ce n'est pas la société qui crée la propriété, c'est la propriété qui crée la société, par la réunion des possesseurs qui se groupent pour se défendre ! » Dans la propriété, il voyait, non pas un élément de jouissance et de paresse, mais .au contraire le moyen pour l'homme de se développer plus librement, plus complètement. S'il prônait trop haut, comme Renan, la philosophie allemande, il réservait sa plus intime admiration pour l'Angleterre, dans l'art qu'elle a eu de conserver le passé sous le présent, d'élaborer des milieux capables de fortifier à la fois et de régler l'énergie de l'individu. Il reprochait à la société française d'anémier cet individu ou de l'exaspérer. Comme on voit, toutes ses idées convergeaient vers une nécessité de changer les causes pour changer les effets. Cette consigne de ré formation radicale, disons-le pour nous conformer à ce souci de la sincérité absolue qui fut le plus beau trait de cette grande figure, Taine ne nous l'a donnée que théoriquement. Il ne s'est pas cru assez renseigné encore pour en préciser la technique. L'ayant fréquenté si longtemps dans la plus étroite intimité, je n'ai même jamais discerné pour quel type de gouvernement étaient ses préférences. En avait-il? Oui, et de très nettes, celles que je viens de dire, mais ce passage du diagnostic au remède comportait une

hypothèse de thérapeutique qu'il ne se permettait pas. Le scrupule intellectuel était trop fort chez lui. Que cette abstention est pathétique chez un homme de cette puissance et de cette passion ! Il faut l'avoir approché pour savoir de quel amour il aimait les idées, mais il ne les aimait que justes, que démontrées et l'inappréciable « service » des Origines est là : elles nous ont appris d'abord à regarder les problèmes politiques comme composés de données trop multiples pour qu'ils puissent être résolus a priori, — en second lieu, à nous représenter, derrière leurs termes forcément abstraits, j 'en reviens à mon expression de tout à l'heure, la réalité vivante qui s'y trouve engagée, l'homme. Il ne s'agit plus de l'homme idéal de Rousseau, de cet être constitué par le désir du bonheur et la faculté de raisonner, mais de l'homme divers et complexe, localisé dans un milieu, dans une race, dans un moment, portant sur lui le poids d'une hérédité qui remonte jusqu'au sauvage primitif, influencé à chaque moment par une interpsychologie qui rend impossible de mesurer tout à fait ses réactions devant les édits que promulgue une assemblée déhbérante. Telles et telles lois sont en apparence les plus raisonnables, les plus justes, et puis, à les appliquer, il se trouve que l'on a déchaîné un mouvement de barbarie. « Que de fois il arrive, » disait le sagace Machiavel, « que l'on recommande, par manque de prudence, une chose qui, paraissant bonne au commencement, ne laisse pas voir le venin qu'elle cache. » La Révolution de 89 a été un de ces commencements trompeurs, dont Taine avait vu une conséquence dans la stupide férocité de la Com-

mune. Nous venons d'en voir une autre dans cette guerre monstrueuse qui a renouvelé celle des époques où des peuples tout entiers se ruaient les uns sur les autres. Le principe des nationalités substitué, depuis 89, à celui des petits États dynastiques, a produit ce résultat. Quelle leçon pour les utopistes du socialisme, s'ils savaient la comprendre ! Du moins cette dangereuse phalange ne recrutera jamais ses fanatiques parmi ceux qui auront médité les Origines. C'est dire qu'après un demi-siècle, ce livre continue, comme celui de Renan, sa besogne de prophylaxie. Relisons-les. Faisons-les lire, et reconnaissons dans leurs auteurs deux bons serviteurs de l'Intelligence.

Mai 1920.

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