L'AME ÉTRANGÈRE
L'Ame étrangère, — ainsi s'appelait, on s'en souvient, le roman auquel travaillait Maupassant quand la maladie, dont il devait mourir, lui arracha la plume des mains (i). Les morceaux inachevés de ce Uvre nous permettent de discerner nettement son intention. Il voulait montrer la réciproque inintelligibilité de deux amants issus de deux pays différents, et que travaillent des nationalités, irréductibles l'une à l'autre, même par la pcLssion et par la tendresse. Cet excellent observateur n'avait guère de théories générales. L'ayant beaucoup fréquenté pendant nos communes années de début, j'ai toujours été frappé de sa totale incuriosité philosophique, mais il avait ce trait commun avec certains découvreiurs géniaux du type scientifique, — ainsi Duchenne de Boulogne, ainsi Pasteur, — sa vision du détail était si exacte qu'à travers les tout
(i) Ce roman posthume de Maupassant a déjà été analysé dans la prcir-i-^re partie du présent ouvrage (p. 65 et suivantes).
petits faits il apercevait et dégageait, sans même s'en rendre compte, de grandes lois causales. Entre parenthèses, c'est probablement le don propre du romancier-né. Quel phénomène Cervantes, par exemple, a-t-il prétendu étudier dans le Quichotte! Un simple cas de manie littéraire, l'intoxication produite par des lectures absurdes sur un esprit faible et suggestionnable. Et qu'a-t-il écrit? La monographie le plus fortement représentative du divorce entre l'Idéal et le Réel. Stendhal, en composant le Rouge et le Noir, paraît bien s'être complu à se peindre lui-même tel qu'il eût pu être, s'il fût né vingt ans plus tard. Il le dit du moins dans une de ses lettres : « Vu que Julien est un coquin, et que c'est mon portrait, Mme *** se brouiUe avec moi. Du temps de l'Empereur, Julien eût été un fort honnête homme. J'ai vécu du temps de l'Empereur. Donc... » Et quelques jours auparavant : « J'observe la nature humaine. Je m'amuse de faits qui n'ont d'autre mérite que d'être vrais... » Mais à travers ces faits — reprenons la formule de tout à l'heure — il a dégagé une grande loi causale : la courbe de la fièvre du plébéien en transfert de classe, tant et si bien que son Julien, cet admirateur frénétique de Napoléon, se trouve préfigurer le Communard et le Bolcheviste 1
Pour en revenir à l'Ame Étrangère, cette loi de ce que j'appellerai faute d'un mot plus simple : la réciproque irréductibilité nationale, que Maupassant signa-
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lait dans ce domaine de l'amour, le plus individuel, le plus indépendant du milieu natal et de ses influences, les esprits les plus férus d'illusion sont bien obligés de la constater, depuis 19 14, dans le jeu de ces réactions collectives qui dominent les rapports de peuple à peuple. Combien de Français, avant les tragiques leçons de la dernière gueiTe, je ne dis pas connaissaient, mais soupçonnaient l'intime secret de la pensée Allemande? La surprise a encore surpassé l'horreur, quand le naïf Gallo- Romain, avec son rationalisme, primaire mais généreux, s'est trouvé en présence de cette Germanie tentaculaire, et qu'il a rencontré cette dure mentalité de race de proie. Il a dû constater, avec une stupeur dans son indignation, une psychologie de férocité à laquelle la science servait d'instrument matériel et moral. Les théoriciens du Pangermanisme ne justifiaient-ils pas leurs plus brutaux appétits et leurs pires abus de force par une doctrine dont nous avons l'expression la plus complète dans les ouvrages de Bemhardi : l' Allemagne et la prochaine guerre, — de Tannenberg : la Plus grande Allemagne, — de Frobenius : le Reich allemand et l'heure de son destin, — de Treitschke : Histoire allemande, et Politique} — Le contraste entre cette mentalité allemande et la mentalité latine ou anglo-saxonne était si fort, que plus de quatre années d'une quotidienne et constante expérience n'ont pu convaincre tous les alliés qu'ils étaient là devant une diversité foncière, inscrite dans l'essence même des personnalités nationales. Inviter l'Allemagne à se démocratiser, c'était, de la part de M. le président Wilson et de ceux qui l'ont suivi, se tromper lour- T. n. 4
dément et dangereusement sur cette terrible nation en la distinguant de ses gouvernants. Les événements qui se sont passés depuis l'armistice ont montré l'erreur enfantine de ce point de vue. Les Hohenzollem n'ont joué le rôle que l'on sait dans l'histoire du peuple allemand qu'en raison d'une entière correspondance entre leur action et le génie profond de ce peuple. Nous nous sommes trouvés, nous nous trouvons et nous trouverons toujours, dans nos relations avec lui. en face de l'irréductible « Ame Étrangère ».
La paix devait nous la révéler, comme la guerre, et chez nos plus chers alliés, cette réciproque irréductibilité nationale. On eût pu croire que la communion du sang répandu sur les champs de bataille ferait de l'Europe occidentale un seul pays, que la vieille et utopique formule : « un bon Européen » prendrait enfin un sens. Et voici que les difficultés surgies tantôt de l'autre côté du détroit, tantôt par delà les Alpes, démontrent qu'une alliance, si loyale soit-elle et si nécessaire, n'est pas une fusion. Il ne s'agit pas là uniquement de conflits d'intérêts. Les rivalités de cette sorte se résolvent, comme il a été dit souvent et justement, par des moyennes. Il s'agit de façons de penser et de sentir, si personnelles à chaque peuple qu'elles se reproduisent, une fois ce peuple formé, à tous les moments importants de son histoire. Souvenez-vous des Républiques italiennes du moyen âge, et voyez si leur aptitude aux guerres civiles de quartier à quartier, de maison à maison, ne réapparaît pas dans ces extraordinaires exploits des fascistes en train de mener contre le socialisme une sorte de campagne
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sans analogue dans aucune autre contrée? Ne distinguez-vous pas de même, dans l'actuelle méconnaissance de la sensibilité française par les Anglais, un signe de leur éternelle insulation? Elle remonte à des temps bien lointains, commandée qu'elle était d'ailleurs dans les données géographiques de leur contrée, puisque Virgile prononçait déjà sur eux son classique verdict :
« Et penitùs toto divisas orbi Britannos. »
L' interpsychologie est une science encore trop vague, trop incomplète pour que ses lois ne soient pas contestées, à l'heure présente, même contre l'évidence. Si aisé soit-il de discerner qu'il y a des nations et qu'elles sont — j'emprunte l'expression aux mathématiques — incommensurables, cette vérité n'empêche pas que la chimère d'une âme internationale ne hante sans cesse des esprits, le plus souvent incultes, la chose est trop naturelle, quelquefois instruits, et, semblerait-il, éclairés. Nous avons vu et nous voyons les ouvriers rêver d'une internationale des travailleurs. Leur hymne de révolution le dit avec une effrayante niaiserie. Du passé faisons table rase, chantent-ils, sans se douter que ce passé c'est eux-mêmes, puisque sans lui, ils ne seraient pas et, pour finir :
« ...Groupons-nous et demain L'Internationale Sera le genre humain. »
Il est pathétique de le remarquer : aussitôt qu'ils essaient de passer de ce programme abstrait à sa réalisation, ces illuminés se heurtent à la nécessité d'adopter un type de groupement, élaboré par ime nation particulière et qui en reproduit la mentalité. Hier c'était, avec Karl Marx, la formule germanique. Aujourd'hui, c'est, avec Lénine, la formule russe. L'auteur du Capital construisait, dans sa pensée, un genre humain spécifiquement allemand, comme le dictateur de Moscou a trouvé, dans le bolchevisme, un principe d'organisation spécifiquement russe. Quand le président Wilson nous a esquissé le projet de sa Société des Nations, ne nous a-t-il pas invités à couler la vieille Europe dans un moule façonné d'après la pensée américaine? Est-il besoin d'insister sur l'ironie du résultat?
Est-il besoin davantage de montrer que l'internationalisme intellectuel n'est pas plus viable que l'internationalisme politique ou social, et qu'il y a, dans toute œuvre d'art ou de littérature, par exemple, une qualité propre au pays où elle a été conçue, une forme autochtone, communicable à des esprits d'un autre pays, mais jusqu'à un certain point seulement? Ainsi, dans notre tradition littéraire à nous, les deux écrivains les plus Français peut-être, les plus, nationaux, La Fontaine et Molière, demeurent, de l'aveu de tous, intraduisibles. Le plus Romain des poètes, Virgile, n'est lisible que dans le texte. Il y a même lieu de se demander si l'étude et la connaissance de la pensée étrangère est toujours un bienfait. Corneille n'a-t-il pas été plutôt gâté qu'amélioré par l'Espagne? N'eût-il pas mieux valu que Musset n'admirât pas tant Byron?
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Plus près de nous, Renan et Taine n'ont-ils pas été déviés par Hegel?
D'ailleurs, les saisissons-nous jamais, les génies étrangers, dans leur dernière signification? Un autre de mes chers amis, Eugène-Melchior de Vogiié, a consacré des pages de tout premier ordre au roman russe. Vogue lisait Tolstoï et Dostoîevsky dans l'original. Il avait habité Saint-Pétersbourg. Par son mariage, il conservait en Russie toute une parenté. Il était donc mieux placé que personne, avec ses facultés si rares d'intuition à la fois et de critique, pour pénétrer à fond cette littérature. Il en a dégagé pour nous un enseignement de recherche morale, d'ardeur religieuse, de « pitié sociale » aussi, ce sont les termes dont il se sert. Il n'a qu'entrevu — et qu'il l'ait entrevu est déjà surprenant ! — l'abominable travail d'anarchie auquel se livraient, à travers toutes leurs pages, l'auteur de Guerre et Paix, et celui de Crime et Châtiment. Sa forte éducation historique lui faisait redouter, pour la Russie de ces écrivains humanitaires, un phénomène d'oscillation analogue à celui qui ensanglanta la fin de notre ancien régime : « Je me souviens, » écrivait-il, « que nous eûmes, nous aussi, notre siècle de sensibilité et de paysannerie. Vingt ans avant 93, tout le monde aimait tout le monde, on retournait aux champs, on se refaisait simple, on versait des larmes sur le laboureur, en attendant qu'il versât le sang. » Je transcris ces lignes d'un volume daté de 1886. A vingt-cinq ans de distance, Vogiié avait reconnu que l'anarchie russe était un phénomène, probablement inévitable, non pas d'osciUation, mais de logique. Elle tressaillait déjà au fond
de ces récits d'une si prenante poésie, mais si malsaine. Toujours « l'Ame Étrangère », à laquelle on peut appliquer trop justement la phrase du plus lucide, à mon avis, de ces conteurs slaves, Tourgueneff : « L'Ame d'autrui, c'est une forêt obscure ! »
Doit-on conclure de ces réflexions, si elles sont exactes, à une xénophobie qui priverait l'Ame nationale d'un apport dont les seuls noms d'un Dante, d'un Shakespeare, d'un Gœthe, nous mesurent le prix? Ici, comme ailleurs, la leçon du réel nous donnera la solution du problème.
Les deux beaux talents, si absolument français, que je citais tout à l'heure, Molière et La Fontaine, l'ont accepté, cet apport étranger, mais en fonction de la tradition nationale. C'est la seule méthode valable. L'un a bien emprunté à des Italiens, à Machiavel, à l'Arioste, à Boccace, les thèmes de quelques-uns de ses meilleurs contes : la Mandragore, la Coupe enchantée, Joconde, le Faucon. Avec quelle bonhomie toute gauloise il les a traités ! Avec quelle finesse, si différente de la manière des maîtres transalpins, qui est plus colorée, plus passionnée, mais moins souple, moins familièrement spirituelle ! Pareillement, Molière a bien emprunté le sujet de son Don Juan en partie à l'Espagnol Tirso de Molina et à son Burlador, en partie au Convitato di Pietra de l'Italien Cigognini. Mais il en a fait cette saisissante analyse du « grand seigneur méchant
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homme », dont la vérité typique nous est attestée par le magnifique chapitre de Saint-Simon sur Lauzun. Le nombre symbole sévillan est devenu un portrait psychologique, — à la Française. De telles métamorphoses ne sont possibles qu'à une condition : la préexistence d'un génie national, constitué si fortement qu'il agit sur l'apport étranger avec l'énergie d'un organisme qui s'assimile un aliment. Qu'il est plein de sens, ce terme que j 'ai souligé ! Il signifie rendre semblable à soi, et non pas se rendre semblable aux autres. Ce raisonnement, aisément vérifiable pour ce qui concerne la vie littéraire, ne l'est pas moins pour ce qui concerne la vie politique et économique. S'il y a un système de gouvernement qui parût raisonnable a priori, et dont le succès eût démontré la sagesse, c'était le Parlementarisme tel que l'ont compris et pratiqué les Anglais. Est-il exagéré de dire que l'effort pour l'appliquer à la France a été pour notre pays le principe des troubles les plus profonds? D'autre part, n'avons-nous pas connu, avant la guerre, toute une école qui s'hypnotisait sur l'armée allemande et ses méthodes? Or nous avons vaincu les Allemands, avec une armée et par des méthodes très différentes, mais qui convenaient au caractère national. Le grand Gallieni à Madagascar et M. le maréchal Lyautey au Maroc, ont de même instauré des procédés de colonisation à la Française, qui ne sont pas ceux des Anglais. De là leur durable succès, et il en va ainsi dans tous les ordres d'activité. Recevant à l'Académie M. Maurice Barrés, ce même Eugène-Melchior de Vogiié parlait, avec une demi-défiance, de la « rétraction » du
nationalisme. Ce Cévenol, l'héritier des « grands baillis d'épée du Vivarais », attacherait-il encore à ce mot un sens péjoratif, en 192 1, dans une époque où la France, meurtrie par la plus terrible lutte de toute son histoire, a si visiblement le besoin de se ramasser, de se replier, dans cette rétraction qui est une défense, une concentration de vigueur, un renforcement?
Notons aussitôt que cette rétraction n'exclut pas, dans le peuple qui la pratique, la culture, mais réservée à son élite, d'une disposition d'esprit qui est précisément le contraire de l'internationalisme, je veux dire le cosmopolitisme. Tandis que l'Internationaliste, en effet, s'applique à effacer en lui les différences entre ses façons de sentir et de penser d'une part, celles de l'étranger d'autre part, le Cosmopolite, lui, s'applique à exaspérer et en lui et chez les autres ces différences foncières, pour en goûter mieux la saveur contrastée. Deux hommes peuvent être donnés comme des exemplaires accomplis de ce dilettantisme qui a, certes, ses dangers. Du moins, il n'est pas un reniement, la sacrilège et folle utopie d'un effacement des frontières. Ces deux hommes sont Gœthe et Stendhal. Aucun Allemand n'est plus Allemand que Gœthe, aucun Français plus Français que Stendhal. Le Wilhelm Meister et le Faust ne pouvaient être conçus et composés qu'outre- Rhin, le Rouge et le Noir écrit qu'en France. L'un et l'autre, cependant, Gœthe et Beyle, se sont complu.
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toute leur vie, à exaspérer leur sensibilité nationale par le choc contre des sensibilités radicalement différentes. Ils ont mis en œuvre la formule des philosophes : le moi se pose en s'opposant. Ils y ont gagné, non pas de s'internationaliser, mais de se nationaliser davantage. Nous voyons aujourd'hui ce procédé de culture pratiqué surtout par les écrivains américains. Un des plus aigus parmi eux, Henry James, a construit ses plus beaux romans sur cette rencontre des gens de Boston et de New-York avec la vieille Europe. Nous avons parmi nous, depuis plusieurs années, uu très sagace et vigoureux écrivain qui continue cette tradition, Mme Edith WTiarton. Si vous lisez le récit qu'elle vient de publier en traduction sous ce titre : Att temps de l'Innocence, vous constaterez quel relief donne à sa peinture de l'âme américaine son contact constant avec d'autres nations. Mais, je le répète, rien de moins international, rien qui ressemble moins à ce désir de n'être pas de son pays, véritable maladie mentale d'un âge dont la tare dangereuse est une diminution, non pas, comme on l'a dit, de la Volonté, mais, — on ne le dira jamais trop, — de l'Intelligence.
Juin 1921.