LA LUTTE DES CLASSES I
tribution de ce que j'ai appelé le stock social ne se fait pas de telle manière que les classes non possédantes vivent sainement de leur travail, des révoltes se produisent, dont les Jacqueries du moyen âge demeurent le type légendaire. Une autre influence, non moins légitime, est l'indignation contre les vices ou les incapacités des classes possédantes quand celles-ci ne déploient plus les qualités qui leur ont mérité leur ascension. Elles ont été laborieuses, elles sont oisives, — intelligentes, elles s'abâtardissent dans la frivolité et la sensualité. Une condamnation de cette décadence s'impose alors aux moins comblés, qui les justifie à leurs propres yeux de leur envie. C'est encore une influence à signaler que celle de ce sentiment si peu généreux, mais si fréquent, qui crispe de haine le cœur de l'homme dénué devant le bonheur de l'homme comblé. A ces diverses impulsions ajoutez celle d'une idéologie spécieuse, du genre de celle de Karl JMarx, et voyez comme tous ces éléments de guerre sociale vont se coordonner. Prenons cette idéologie comme type, puisque aussi bien elle est à la mode. A la donnée vivante de la famille établie, qui par l'addition des efforts successifs a créé la propriété, cet Hégélien substitue un abstrait : le Capital. A cette autre donnée vivante : la famille en train de franchir l'étape donnée qui ennobht l'effort viager, par la constitution possible et l'héritage durable, il substitue cet autre abstrait : le Travail. Des deux éléments antithétiques, mais que la bonne volonté réciproque harmonise : le concert des classes et leur rivalité, il ne retient que le dernier. Aux instincts tentés de se déchaîner, il fournit une doc-
trine. Il déguise en revendications de justice les plus brutaux des appétits et en tentative réformatrice l'assaut donné à l'édifice séculaire de la civilisation.
Nous assistons aujourd'hui à un épisode, encore indécis, de cet assaut. Il ne me semble pas qu'il y ait lieu d'être inquiet de son issue, ni chez nous, où il est plus figuratif que réel, ni même au pays du bolchevisme. Quel est le disciple de Darwin qui disait, pour marquer la limite de la tyrannie législative : « Aucun vote d'aucun Parlement ne saurait abolir un décret porté chez les protozoaires? )> Plus simplement, les lois de la nature peuvent être discutées, niées, attaquées. Elles auront toujours le dernier mot, et il y aune nature sociale, comme il y a une nature physique. Aucune force au monde n'abolira la Famille, et aucun despotisme n'empêchera le père et la mère d'épargner pour leurs enfants. La dictature du prolétariat, dont on nous menace, échouerait vite dans cette entreprise, et le phénomène : propriété, reparaîtrait au lendemain, comme le phénomène : classe. Il n'en reste pas moins que l'effort pour établir cette dictature peut porter aux sociétés qui en seraient le théâtre des coups redoutables. Cet effort peut aussi — c'était jadis la conclusion du beau livre de M. George Sorel sur la Violence — susciter dans les classes possédantes des vertus que la sécurité d'une fortune trop assise laissait s'endormir : vertus d'intelligence, vertus de courage et d'activité.