‹ Nouvelles pages de critique et de doctrineChapitre 28 sur 36 · DE L'ABUS DU DROIT DE GRÈVE · texte numérisé non relu

DE L'ABUS DU DROIT DE GRÈVE

Quand on cherche à dégager le principe profond du droit de grève, on trouve que ce droit n'est que le corollaire de deux autres, les plus respectables qui soient, car ils constituent l'essentiel de notre personne morale : le droit au travail et le droit à la liberté. Pour que le citoyen se meuve dignement dans la cité, il faut qu'il puisse assurer son existence par une participation active à la besogne commune, c'est-à-dire par un apport de travail. Cet apport de travail, l'oisif lui-même le fournit, puisque le capital qui lui permet ce loisir, n'est que du travail accumulé. Mais pour que ce travail ait sa valeur morale — j'insiste sur le mot, — il faut, qu'il soit volontaire. Sinon, il s'appellerait d'un autre nom, et ce serait l'esclavage. Le travail volontaire suppose cette possibihté de le suspendre, qui est précisément le droit de grève. Les plus nobles éléments de la vie humaine sont donc mis en œuvre dans ce droit, et le législateur qui l'a reconnu, a pu croire qu'en l'in- X96

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troduisant dans les mœurs, il servait la cause de la justice et du progrès.

En regard de cette vue toute théorique, dressons le tableau de la grève générale, telle que l'ébauche de ces dernières semaines nous permet de l'imaginer : la liberté d'abord, menacée, opprimée, tuée, par un despotisme d'autant plus implacable qu'il est plus anonyme, — le travail, dont toute grève doit, pour -être logique, fortifier l'indépendance et améliorer la rétribution, tantôt empêché, tantôt saboté, — le pacte social qui nous protège tous contre la férocité, toujours latente, des atavismes primitifs, attaqué sauvagement, — la féconde idée de la solidarité qui crée la large unité vivante de la nation, rétrécie à la mesure d'un groupe de plus en plus séparé, et faussée jusqu'à se dénaturer en un dogme de haine. Devons-nous penser que les doctrinaires de l'asservissement ont seuls raison et que « l'immense question de l'ordre » — comme disait Auguste Comte — ne saurait être résolue que par la discipline d'une contrainte jamais relâchée?

A cet abus du droit de grève, il y a des motifs d'ordres très divers. Il en est d'économiques, de politiques, — de physiologiques même dans les circonstances présentes. L'ébranlement nerveux qui suit les longues guerres s'est de tout temps manifesté par des crises de psychopathie collective, auxquelles les événements fournissent des prétextes que les historiens su-

perficiels prennent pour des causes. PaiTni ces motifs, j'en voudrais indiquer un qui tient à une conception inexacte de ce que l'on pourrait appeler la propriété du travail. Si cette conception était rectifiée dans l'intelligence prolétarienne, bien des sophismes révolutionnaires la trouveraient armée contre leur séduction.

La propriété du travail, ai-je dit. Cette formule risque, au premier moment, de paraître étrange. A qui son travail peut-il appartenir, sinon au travailleur, comme ses bras, ses yeux, son corps, comme sa volonté? Mais analysez de près un travail quelconque, vous apercevrez que l'exercice de ce travail suppose des données plus complexes. Un cheminot monte sur sa machine. Cette machine elle-même, qu'il va manœuvrer, avec laquelle il va travailler, est-ce lui qui l'a faite? Non. Le geste par lequel il l'actionne, et qui constitue son travail propre, il ne l'exécuterait pas sans un outil qui lui est fourni — par qui? Par ses camarades qui ont construit cette locomotive, posé ces rails, extrait ce charbon. Cette collaboration, l'ouvrier ne la méconnaît pas. C'est même le généreux côté de ces déraisonnables et funestes soulèvements, que cette fraternité de classe. Seulement, elle s'arrête à la classe, et, en s'y arrêtant, elle est injuste. Continuons à considérer notre locomotive. Elle a été fabriquée par des travaileurs manuels, — mais d'après quel type? Celui qu'ont inventé d'autres travailleurs, intellectuels ceuxlà. Il a fallu que les lois de la mécanique fussent établies, — par qui? Par des savants, penchés sur des calculs ou des appareils, dans leur cabinet ou leur

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