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MISE AU POINT DE L IDEE DE PROGRES

— oh ! la tragique ironie ! — le séculaire effort de l'humanité aboutit à lui mettre en mains un outil qui rende sa cruauté plus redoutable et plus barbare sa barbarie.

Devant des énigmes aussi poignantes, quelle attitude prendre? Le sarcasme de Candide qui ricane de l'universel avortement : « Travaillons sans raisonner », dit Martin, « c'est le seul moyen de rendre la vie supportable », ou bien l'illusionisme d'un Condorcet s'obstinant, à deux pas de la guillotine, dans la chimère d'un avenir impossible, et il trace ce tableau d'une espèce humaine, affranchie de toutes ses chaînes, soustraite à l'empire du hasard comme à celui des ennemis de ses progrès, et marchant d'un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur ! Ce spectacle imaginaire console notre philosophe des erreurs, des crimes, des injustices dont la terre est encore souillée, et dont il va être la victime... C'est là qu'il se réfugie, dans un Él5^ée que sa chimère a su se créer en dépit des faits. Entre cette extase béate, trop voisine de la niaiserie, et qui afi&rme la perfectibilité indéfinie contre l'évidence, d'une part, et, d'autre part, un pessimisme qui nie tout progrès contre l'évidence également, il y a un point de vérité à saisir. Il nous est indiqué par le spectacle même de cet aviateur qui survole la ville. Il peut, avec son appareil, se hâter vers le plus abominable des crimes : sa bombe lancée au hasard sur des innocents. Il peut se hâter

vers le plus magnanime devoir : la reconnaissance des positions ennemies sous le feu d'habiles tireurs qui le descendront peut-être, et cette fois, c'est la mort non plus donnée, mais reçue. Il a le choix entre cet assassinat et cet exploit. Il est libre. Creusez ce petit mot. Il contient la solution du problème. La liberté, c'est le pouvoir d'agir mieux ou moins bien, d'avancer, par conséquent, ou de régresser. L'erreur des prophètes de la perfectibilité indéfinie est de n'avoir pas vu que tous les progrès accumulés autour de l'individu laissent intact en lui le libre arbitre. Car, s'il n'y a pas de libre arbitre, il n'y a plus ni bien ni mal, donc plus de progrès, et le libre arbitre suppose que le geste fait par l'homme est individuel et non pas collectif. Chacun de nous, s'il est une créature morale, doit à chaque décision nouvelle se déterminer par un effort de volonté pour lequel nul ne saurait se substituer à lui. Dans ce domaine-là, il n'y a plus de place pour le progrès, sinon dans la mesure où nous l'acceptons. Il nous est loisible de le repousser, et cette possibilité de refus est la condition sine quâ non pour que nous soyons responsables. Ne disons donc pas qu'il n'y a point de progrès. Il y en a un dans l'ordre des connaissances, dans celui des moyens. Il n'y en a point dans un autre ordre : celui de l'action personnelle où le dilemme du bien et du mal se renouvelle sans cesse devant toutes les consciences. C'est l'épreuve de la vie, et sa grandeur, qu'il en soit ainsi.

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Cette vue bien simple explique pourquoi la guerre actuelle, si différente des guerres d'autrefois par les procédés et les alentours, si l'on peut dire, leur est identique par les sortes d'âmes qu'elle met en lumière, les unes affreuses et se bestialisant dans la lutte, les autres héroïques et s'ennoblissant. Non. Il n'y a pas eu de progrès dans l'adoucissement des cœurs féroces et Tilly, s'il revenait au monde, reconnaîtrait dans les ravageurs des Flandres les reîtres avec lesquels il prit d'assaut et brûla Magdebourg; mais Bayard, lui aussi, saluerait, dans ces admirables jeunes gens qui donnent leur vie si simplement pour la France, des frères en courage et en magnanimité. C'est la preuve qu'à travers la variété mouvante des moeurs et des circonstances, l'homme est resté, en son fond, pareil à lui-même, également capable des déchaînements les plus brutaux et des exaltations les plus sublimes. Il ne faut pas trop en espérer, ni croire qu'aucun travail de civilisation abolira jamais en lui d'une manière absolue les sauvageries primitives. Comme eUes reparaissent à la première occasion, en dépit de l'école dont les enseignements ont seulement fait de l'élève qui les a reçus un barbare scientifique ! Il ne faut pas désespérer de lui pourtant, car la source des splendeurs morales est toujours prête à jaillir, dès qu'il accepte de se dévouer. Quand on le regarde ainsi à la lueur des incendies de la guerre, qui le montrent là terrible de

cruauté, ici magnifique de sacrifice, là descendu audessous de la bête brute, ici s'élançant jusqu'au martyre. Toujours Pascal ! Toujours ses cris de révolte et d'admiration devant tant de misère et tant de grandeur ! Comment ne pas dire, comme lui, qu'une seule doctrine « démêle cet embrouillement », celle de la chute et du péché originel. « Certainement, » gémissait-il, « rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine, et cependant sans ce. mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. »

Décembre 191 4.

Deux des observateurs les plus sagaces de ce temps-ci, — et la différence de leurs nationalités rend cette rencontre plus saisissante, — M. Ferrero, dans V Illustration (i8 mars), M. Jacques Bainville, dans la Revue universelle (i®^ mars), viennent au même moment de poser une question qui hante beaucoup d'intelligences à notre époque. Mais combien peu osent la regarder en face ! L'Europe ne serait-elle pas à la veille d'un écroulement de sa civilisation? Nous voilà loin du Condorcet de 1793. Vous vous rappelez : mis hors la loi, condamné à mort, ses biens confisqués, une dame Vernet le recueille, au péril de sa propre vie, dans sa maison de la rue Servandoni. Le ci-devant marquis, ancien secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre autrefois de l'Académie française, n'a plus un livre sous la main. Pour

tromper la longueur de cette captivité volontaire, il écrit toute la journée. Sans doute, croirait-on, des pages où il prononce son ergô erravi, lui qui vient de voir la société raffinée, dont il était un bénéficiaire, s'écrouler dès la première application de ses idées. Il a été de ceux qui ont affirmé, comme Rousseau, la bonté originelle de l'homme, et il assiste, le pacte d'obéissance héréditaire à peine relâché, au plus féroce déchaînement de bestialité sanguinaire. Ses plus chers amis ou bien ont été guillottinés, ou bien sont proscrits comme lui. Il s'est décidé au suicide, s'il est découvert, et, à cette intention, il porte dans une bague un poison que lui a préparé Cabanis et dont, en effet, il se servira, quand son imprudence l'aura fait arrêter. En attendant, il écrit une Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, pour affirmer sa foi indestructible dans la perfectibilité indéfinie de notre espèce. La réalité présente, si terrible soit-eUe, semble ne pas être arrivée jusqu'à lui. Nous tenons là un admirable exemplaire d'une pensée du dix-huitième siècle, toute logique, toute rationnelle, pour qui les faits n'existent pas. Ceux de nos contemporains qui ont été nourris, comme un Ferrero, comme un Bainville, aux disciplines scientifiques, professent au contraire la soumission aux faits. C'est la claire vision des événements contemporains qui les contraint d'admettre qu'une régression est possible, qu'elle est commencée peut-être, sur notre continent gagné par la barbarie, — et quelle barbarie, venue non plus du dehors, mais du dedans, et par cela même d'autant plus irrémédiable ! On

conçoit que l'on civilise un Attila ou un Genséric, qui sont des sauvages. On ne conçoit pas que Ton recivilise des dégénérés. Ce verbe ne se trouve pas dans le dictionnaire, et c'est justice. Il n'a pas de sens.

Mais sont-elles vraiment possibles, ces régressions totales? Conçoit-on le naufrage complet d'une civilisation? Un autre observatem:, qui est un remarquable poète, — il ne faut pas se lasser de multiplier ces témoignages, — M. Paul Valéry, nous donnait, lui aussi, dernièrement, une méditation sur ce qu'il appelle éloquemment « l'abîme de l'histoire ». Il nous évoquait « des mondes disparus tout entiers, des empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins, descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures ou appliquées... » Et il concluait : « Nous apercevons, à travers l'épaisseur de l'histoire, des fantômes d'immenses navires qui furent chargés de richesses et d'esprit. » Nous voilà de nouveau loin, non plus seulement du songe-creux que fut Condorcet, mais, semble-t-il, du profond Pascal qui, dans une phrase fameuse de la préface du Traité du vide, comparait « toute la suite des hommes à un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ». Pascal se plaçait à un seul point de vue, celui des connaissances scientifiques, et dans les conditions de fixité sociale qui étaient une des caractéristiques du dix-septième siècle. Or, c'est précisément cette fixité sociale que les trois écrivains, dont l'opinion hardiment exprimée sert de prétexte à cette note, considèrent comme menacée, et This-

toire, hélas ! ne donne que trop raison à ces craintes. Reportons-nous en pensée au siècle des Antonins. Imaginons un patricien romain qui a vécu sous Adrien, sous Antonin le Pieux, et qui meurt en même temps que Marc-Aurèle, vers i8o. Partout Tordre règne. L'immense empire étendu autour du grand lac méditerranéen représente un si opulent trésor d'acquisition humaine qu'il paraît devoir durer toujours. Comment ce patricien ne se répéterait-il pas, en l'appliquant à cette heureuse époque, la prophétie virgilienne, le

« Magnus ah integro scBculorum nascitur ordo, »

avec la certitude d'une stabilité qui défie le temps? Et moins de cent ans plus tard, puisque la première ruée des Francs date de 256, — ce magnifique édifice d'ordre, de paix et d'intelligence commençait de chanceler, pour s'écrouler tout entier au cinquième siècle. Encore a-t-on le choix de considérer que cette civilisation romaine a survécu en partie dans la nôtre. Mais celle d'Egypte? Il y a, dans le Tintée de Platon, un passage non moins célèbre que la phrase de Pascal, où l'un des prêtres de Sais vante à Solon l'antiquité de la tradition qui lui a été transmise : « O Solon, Solon, vous autres Grecs, vous n'êtes que des enfants. Aucun de vous n'est un vieillard... » Cette tradition incarnée par ce monde égyptien, si cultivé, si solide, si fortement établi dans une armature de durée, qu'en devait -il rester, quelques siècles plus tard? Des monuments, de quoi nous avertir — • monumentum vient de moneo — qu'il a existé dans

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la vallée du Nil une société si différente de la nôtre, ayant ses mœurs, sa science, ses arts, un équilibre admirable. Une catastrophe cosmique ne l'a pas détruite, comme l'Atlantide. Les Barbares ne l'ont pas conquise, comme Rome. Non. Elle était une chose vivante, elle a eu sa naissance, son développement, son épanouissement, sa décadence, sa décrépitude et sa mort, à la manière de toutes les choses vivantes. C'est le cas de citer la formule si forte du maître de la Physiologie générale, Claude Bernard : « Il y a deux sortes de phénomènes vitaux, en apparence opposés, les uns de rénovation organique, qui sont cachés en quelque sorte, les autres de destruction organique, qui se manifestent toujours par le fonctionnement ou l'usure des organes. Ce sont ces derniers que l'on qualifie généralement du nom de phénomènes de la vie, de sorte que ce que nous appelons vie est en réalité la mort. »

Il est donc certain que les civilisations peuvent, qu'elles doivent mourir. Y a-t-il des indices qui permettent de pronostiquer le moment où les puissances de destruction l'emporteront sur celles de rénovation? Un autre physiologiste, Bichat, définissait la vie « l'ensemble des forces qui résistent à la mort, » — idée, entre parenthèses, qui ne contredit pas celle de Bernard. Le sociologue possède-t-il un moyen de mesurer l'intensité de cette résistance, quand il

s'agit des peuples? Évidemment non, mais il lui est loisible de concevoir des hypothèses sur les catastrophes prochaines, quand certains des éléments qui ont jusqu'ici soutenu une société viennent à défaillir. De par ses études historiques, M. Ferrero, par exemple, est en droit de poser cet axiome qu'une civilisation exige la reconnaissance unanime d'un principe d'autorité, et, constatant que ce principe d'autorité disparaît de l'Europe, il en conclut que la crise actuelle, évidente à tous, n'est pas un accident. M. Bainville, lui, plus particulièrement appliqué à considérer les relations des États les uns avec les autres, dénonce, comme un symptôme alarmant, l'absence d'un ordre politique stable, — ordre dans l'action extérieure de ces États, ordre dans leur action intérieure. Sera-t-il permis à un élève de Balzac, dont tout l'effort a été consacré à l'analyse des mœurs, de signaler, comme un phénomène prémonitoire d'une régression très redoutable, la réapparition, dans notre monde moderne, d'un esprit de cruauté qui déconcerte toutes les prévisions des apôtres du progrès?

Regardez-le se déchaîner, cet esprit de cruauté, dans l'immense Russie que les bolchevistes ne se contentent pas de transformer en un laboratoire d'une monstrueuse expérience idéologique. Cette idéologie a pu être sincère chez quelques-uns parmi les initiateurs de la révolution. Aujourd'hui, les emprisonnements, les tortures et les exécutions décèlent l'assouvissement de cet instinct de férocité qui se retrouve dans tous les crimes des foules. Le professeur Régis a très justement remarqué, dans son Précis de fsy-

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chiatrie, « le rôle prépondérant » dans ces cruautés que l'on pourrait appeler collectives « joué par les faibles, par les plus excitables et les plus impulsifs ». Autant dire par les personnalités sur lesquelles la prise de la civilisation est la moins vigoureuse. Que cette prise soit à l'heure présente abolie là-bas, les fusillades dont l'écho nous arrive chaque jour le démontrent trop. Si nous considérons l'Allemagne après la Russie, comment expliquer, sinon par une régression toute pareille, la sauvagerie avec laquelle les gens d'outre-Rhin ont mené la guerre dès le mois d'août 1914? Que les soldats aient obéi, avec entrain, aux ordres de férocité donnés par leurs chefs, c'est de quoi demeurer confondu, quand on se souvient que ces troupes étaient composées, non pas de vétérans et de mercenaires comme les bandes d'un Bourbon ou d'un Tilly, mais de bourgeois, d'ouvriers, de boutiquiers, de paysans. Elles étaient la nation en armes. Qu'en conclure, sinon qu'entre l'Allemagne de Gœthe, si humanisée dans sa gaucherie, de mœurs si plaisantes par leur cordialité un peu rude, mais vraiment chrétienne, et la Germanie sinistrement ravageuse qui a dévasté nos provinces du Nord et de l'Est, le contraste est celui d'un monde civilisé avec un monde redevenu barbare. La cause de ce travail de dégradation est, pour les Allemands, discernable d'abord dans l'abus du machinisme. Tout peuple qui s'industrialise à l'excès se baxbarise, et pareillement, toute société qui s'intellectualise trop intensément. La philosophie de la guerre, qui a inspiré les ordres implacables dont je parlais, est issue de cet autre abus.

celui du penser scientifique. Penser scientifiquement, c'est établir les conditions suffisantes et nécessaires des faits. Prenons la guerre comme un de ces faits. Quelles sont les conditions suffisantes et nécessaires pour que ce fait donne son meilleur rendement? Que cette guerre soit courte? Or, plus elle sera menée implacablement, plus elle a de chances de décourager l'adversaire. Que cette guerre assure une prédominance définitive au vainqueur? Or, plus elle sera dure, plus elle laissera cet adversaire brisé pour longtemps. C'est le retour aux luttes primitives, au terme desquelles étaient l'anéantissement et l'esclavage des vaincus. Mais c'est aussi le renoncement à cet idéal chevaleresque dont le célèbre tableau de Vélasquez, les Lances, demeure l'émouvant symbole : les chefs des deux armées ennemies se saluant après la bataille. Ils se sont battus en civilisés. Les Allemands, non. Et, continuant notre voyage à travers l'Em-ope, que rencontrons-nous en Italie? Les fascistes et les socialistes, face à face, et leur sanglant duel. En Irlande? Des collisions renouvelées chaque jour, des attentats contre les personnes, des incendies. De Moscou à Belfast, la distance est grande, et les détonations des revolvers se répondent. Pendant la Commune, im de nos camarades, dans le collège situé près du Panthéon où je faisais ma philosophie, avait ramassé un éclat d'un obus tombé au milieu de notre cour. Le professeur venait de nous exposer les doctrines de Hobbes, et de nous commenter le célèbre axiome : Homo homini lupus. Notre ami s'avisa de coller sur l'éclat de bombe un morceau de papier, et il y écrivit :

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Homo homini lupior lupus. {L'homme est pour l'homme plus loup que les loups mêmes.) Que de fois la boutade du collégien m'est revenue à la mémoire devant le spectacle que l'Europe nous inflige depuis bientôt dix ans !

Notre chère France, la « doulce France », comme on l'appelait autrefois, ne porte-t-elle pas, elle aussi, des traces d'un envahissement de cet esprit de cruauté? On dit couramment d'elle qu'entre tous les pays du groupement européen, elle reste la plus réfractaire au désordre violent, et il est exact qu'un voyageur qui l'aurait quittée au printemps de 1914 pour y revenir aujourd'hui, au printemps de 1922, n'observerait dans nos grandes villes, Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, aucune trace d'un profond bouleversement. Nos campagnes, de même, lui offriraient le même robuste aspect d'une exploitation opulente et laborieuse. La cherté de la vie ne semble pas avoir touché au bien-être. Mais que ce voyageur achète chaque matin et chaque soir un journal, et qu'il y lise attentivement les faits divers, comment ne serait-il pas frappé de la multiplication des attentats et de leur caractère meurtrier? Qu'il y étudie les statistiques, qui sont à la moralité publique ce que le thermomètre est à la température, il en rencontrera d'effrayantes, comme celle que je relevais l'autre jour sur les arrestations des enfants à Paris pom: vols et attaques à main armée. En 1910, elles se chiffraient par 4 475. En 1919, elles avaient monté à 7 270, et voici des détails qu'un des écrivains le plus généreusement préoccupés des choses sociales, M. André

Lichtenberger, a recueillis dans le Bulletin de la ligue pour la défense des animaux. Je les transcris d'après un article de M. Bailby dans V Intransigeant du 21 mars dernier :

Impasse Montferrat : des enfants crèvent la musette de pauvres chevaux en train de manger, recueillent l'avoine qui tombe et la jettent dans l'égout... Les mêmes enfants, quand le charretier est retenu dans une maison, piquent les flancs du cheval avec un canif... — Marché de la Villette : un groupe de petites filles. L'aînée a douze ans. La plus petite six. Elle pleure. Les plus grandes ont une baguette pointue et, à travers les barreaux, piquent les bœufs et les vaches attachés court dans cet endroit. La fillette de six ans crie, sanglote, trépigne, Elle ne peut arriver à la grille et veut aussi piquer la vache. Le cercle s'ouvre. On lui fait place. Elle fait tous ses efforts pour piquer la vache aux yeux. Maladroite, elle les rate, alors elle enfonce la pointe dans les naseaux. Le sang perle. L'enfant exulte. Une passante lui reproche sa méchanceté. Les mères interviennent : « De quoi qu'ai se mêle, c'te grande bourrique? Pourquoi qu'ai s'amuserait pas comme les autres, c'te p'tite? » — Près du jardin Saint-Paul, à deux pas du ciyiéma : une chatte perdue a déposé entre deux grosses pierres sa nichée de trois petits, âgés de huit jours. Des enfants enjambent la balustrade, prennent les petits chatons que leur mère a quittés, à la recherche de quelque pâtée, les tuent à coups de pierre, les mutilent et les remettent dans le nid. La mère revient aiïolée, rejoint les petits membres pantelants, les rapproche, les lèche comme pour les souder. Les enfants, alors, lui jettent d'énormes pierres.

M. Bailby a raison de dire qu'il faut assurer la plus large publicité à des documents pareils, relevés avec soin par des témoins dignes de foi. Les Allemands, qui s'y connaissent, ont créé le mot de Schadenfreude, — la joie du dommage, — pour exprimer ce féroce plaisir de nuire. L'étranger que j'imagine

n'en croit pas le papier imprimé. Il lui faut bien se rendre à l'évidence en constatant l'extrême jeunesse de tant d'autres criminels dont les mêmes journaux rapportent sans cesse les sanguinaires exploits !

Notre lecteur quitte les colonnes des faits divers. Il passe à celles de la politique. Comme il est familier avec l'histoire littéraire de notre pays, il se rappelle combien nos journalistes excellaient jadis aux luttes d'idées. Il trouve encore des articles où cette tradition se continue. Mais qu'ils se font rares ! Comme ils foisonnent, au contraire, les « féroces » de la presse ! Je suppose que notre voyageur ait débarqué au moment où arrivait aux affaires le grand citoyen qui, après avoir été président de la République, a courageusement accepté de former, dans une heure bien difficile, im cabinet de défense nationale. S'il est vrai, comme le veut la psychologie moderne, que « toute idée soit un mouvement qui commence, (i) » a fortiori toute parole, comment ranger encore parmi les civilisés les Français qui ont écrit contre cet honnête homme, d'un si haut patriotisme, certaines pages au terme desquelles il n'y a plus que le crime? Et ce ne sont, sous les mêmes plumes qui ont signé ces pages, qu'appels à la guerre des classes, qu'invites à cette action directe qu'il faut appeler de ses vrais noms : le pillage, l'incendie, le massacre. Notre voyageur replie ses journaux, il regarde autour de lui, et il démêle dans trop de regards cette irritabilité secrète, dans trop de gestes cet énervement qui tra-

(i) RÉGIS, Précis de psychiatrie, p. 166. Édition de 1909. T. II. 16

duisent un certain degré de déséquilibre mental. C'est bien toujours la « douce France », mais déjà plus inquiète, mais déjà travaillée par cet esprit de cruauté dont le voyageur a constaté les ravages ailleurs, s'il est un cosmopolite et qu'il ait couru l'Europe depuis le cataclysme de la grande guerre. S'il aime la France, et aussi la civilisation, il souhaitera passionnément que ces funestes indices de régression ne soient que pcissagers. D'autres indices de renaissance autorisent à penser qu'ils le seront et que cette Frcince, appelée par Bonald « le premier-né de la civilisation européenne », en sera, s'il est besoin, le dernier défenseur. Osons dire qu'il en est besoin.

Avril 1922.

De grandes discussions se sont élevées, ces temps derniers, autour du projet esquissé par un de nos hommes politiques, sur une nouvelle division de la France en régions administratives. Le mot « régionalisme » a remplacé l'ancienne formule : « décentralisation ». La différence entre les deux termes est à noter : la décentralisation, c'était le but à atteindre. Le régionalisme, c'est le moyen à employer. Les discussions auxquelles je viens de faire allusion marquent assez à quel degré ce problème intéresse l'opinion. Elle sent qu'il est vital, d'autant plus que la profonde atteinte portée à la France par cette terrible guerre exige une restauration de toutes ses énergies. Or, il en est du corps politique comme du corps humain : c'est en rénovant la force intime des divers organes que l'on régénère la vigueur de l'ensemble. La France, à regarder simplement sa figure physique sur la carte, est une résultante dont les composants sont, au sud, au nord, à l'est, à l'ouest, au centre, de petits pays intimement engagés dans l'unité nationale. Ils n'y sont pas fondus au point qu'un Marseillais puisse être pris pour un Lillois, ou

un Rémois pour un Toulousain. La question se pose donc ainsi : l'actuelle distribution de l'existence française tire-t-elle de ces éléments divers le rendement le meilleur? Et si la réponse est négative, à quel procédé recourir pour remédier à cette insuffisance?

Que la réponse soit négative, l'unanimité semble être faite sur ce point. Depuis un siècle, tous les bons observateurs s'accordent à déplorer le caractère hjTpertrophique et, par conséquent, nocif, que nos institutions ont donné à Paris. Le grand docteur es sciences sociales, — il s'appelait ainsi lui-même, — Balzac, cite quelque part, comme une menace redoutable et trop justifiée, la réponse d'un officier russe à Bliicher lui montrant Paris et lui disant : a Nous allons donc détruire cette ville. » — « Gardons-nous-en bien, » aurait répondu l'autre, « la France ne mourra que de ça. » Il est permis d'ajouter qu'elle en a vécu, et magnifiquement. Les vers de Hugo restent vrais, malgré la cheville qui dépare le premier :

Nul ne sait, question profonde.

Ce que perdrait le bruit du monde Le jour où, Paris se tairait.

Ne donnons pas dans l'exa^gération des dénigreurs de la puissante et féconde cité, qui n'est pas la capitale de la seule France. EUe l'est de l'Europe continentale. Reconnaissons simplement que l'équilibre n'est pas bien réglé entre cette ville admirable, mais

tout près d'être monstrueuse par la pléthore de son activité, et les autres villes de notre patrie. Reconnaissons aussi qu'il y a lieu de réagir contre l'absorption de toute la conscience française dans l'endroit unique où se ramassent, à côté de tous les pouvoirs directeurs de l'État, presque tous les pouvoirs moraux. C'est à Paris que se développent les grandes destinées scientifiques, artistiques et littéraires, à Paris que siègent les directions de nos grandes voies de communication, nos principales banques, nos grandes revues et nos grands journaux. On cite, en les comptant, les noms des hommes supérieurs — tel un Mistral à Maillane, un Ollier à Lyon, un Grasset à Montpellier — qui ont su remplir tout leur mérite en demeurant attachés à la province natale, dans le domaine d'idées qu'ils s'étaient choisi. Mais une George Sand n'a pas pu rester vraiment Berrichonne, un Flaubert Normand, un Alphonse Daudet Provençal. Ces rares écrivains, intimement nourris du génie local, n'en ont pas fait bénéficier leur terroir d'origine. Leur talent, émané de la vie provinciale, est devenu un apport à l'intensité de l'action parisienne. Pour Bourges, pour Rouen, pour Nîmes, ils n'ont été qu'une parure extérieure à la vie de la Cité. S'il se trouve à l'heure présente, en Berry, en Normandie, en Provence, un jeune homme qui porte en lui de quoi écrire une LeUUy une Madame Bovary, une Sapho, soyez assuré qu'il médite de prendre le train pour ce Paris, appelé par Baudelaire trop justement « le vrai pays de gloire ».

Elles existent pourtant, ces provinces, sans cesse vidées de leurs supériorités par la capitale tentaculaire et dévoratrice. Qui a pu descendre en automobile de Paris à la Méditerranée, et passer du Gâtinais en Auvergne par le Nivernais et le Bourbonnais, puis en Provence par le Lyonnais ou le Vivarais et le Dauphiné, sans se rendre compte qu'il n'est pas allé de département en département, — il a passé de contrée en contrée. Dans chacune, les paysages sont différents. Différentes les cultures, différents les bestiaux, différentes les coutumes, différent le parler local. Comprendrez- vous, si vous n'êtes pas Auvergnat, la chanson du bouvier qui revient du labour :

« Quando lo bouié ve de l'arrado, Paudza H sa djuliado,

Haing!

Paudza H sa djuliado. »

Ou si VOUS n'êtes pas Provençal, le pittoresque dicton sur avril : « A hriou est de trento, quando ploourié trente-un, farié maou en degun. » — « Avril a trente jours. S'il en pleuvait trente-un, il ne nuirait à aucun. » Ce ne sont que des survivances, direz-vous. Mais dans survivre, il y a vivre, et ce qui dure dans ces contrées, morcelées par la Constituante sur un rapport de Thouret, au rebours de leur histoire, c'est précisément cette histoire, conservée dans les monuments, dans les traditions, dans cet esprit particulier

DU REGIONALISME 247

qui fait qu'un fonctionnaire installé nouvellement hésite, se déconcerte, doit s'acclimater. Mirabeau l'avait pressentie, cette permanence indestructible de la vitalité des provinces. Il voulait que l'on se contentât de les subdiviser, sans les mêler. Thouret l'emporta. Le paradoxe de destinée qui se retrouve chez tant des idéologues de cette étrange époque voulait qu'il eût lui-même reconnu cette spécificité des petites patries dans le titre d'une brochure, publiée à Rouen au commencement de cette année 1789 : Avis des bons Normands à leurs frères tous les bo7is Français sur l'envoi des lettres de convocation aux États- Généraux. Mais le rêve déraisonnable de « construire à neuf une vieille maison, » comme disait Rivarol, entraînait ces héritiers du passé français à radicalement effacer ce passé. Il s'agissait de supprimer toutes les inégalités, tous les privilèges, autant dire toutes les variétés. C'est le motif qui fit donner, à ce lieu des noms traditionnels, à ces départements ainsi formés, — ou mieux, fabriqués, — des noms empruntés aux fleuves, aux montagnes, aux côtes de la mer. Henri Martin, chez qui les illusions politiques n'avaient pas aboli absolument le sens de l'histoire, a essayé de justifier ce déchiquetage en rattachant du moins ce nouveau baptême à une tradition. « C'était ainsi, » dit-il, « que les Gaulois distinguaient les régions de leur territoire. »

La réahté prouve que Mirabeau avait raison. Voici aujourd'hui plus de cent trente ans que le département est institué. Il n'est pas devenu une créature vivante. La province a été anémiée. EUe n'est pas

morte. Est-il possible de réchauffer ce qui reste de cette vitalité, non pas en essayant une résurrection de t57pe archéologique, qui serait une parodie, mais par des moyens efficaces et qui s'accommodent aux exigences de notre monde moderne?

Le projet, dont il est question aujourd'hui, paraît inspiré de ce principe que l'élément historique est au second plan, et l'élément économique au premier. La nouvelle distribution régionale serait ainsi calquée sur des groupements d'intérêts agricoles, commerciaux, industriels, réunis dans une mouvance, si l'on peut dire, plus large que la mouvance préfectorale, mais toujours administrative. La région serait, pour créer un néologisme ici nécessaire, un sur-département, et son chef, un sur-préfet. Tiendrions-nous là un remède efficace au mal de centralisation dont nous nous plaignons? Le signataire de ces notes n'est pas qualifié, n'ayant jamais pris une part directe aux affaires publiques, pour bien juger des conséquences dernières d'un changement élaboré par des personnes plus compétentes. Il ne peut que s'en tenir à des réflexions destinées, s'il était possible, à en provoquer d'autres chez les lecteurs.

La première de ces réflexions porte sur l'importance accordée ici à cet élément économique, dont l'intelligence contemporaine semble engouée à l'excès et depuis longtemps. Le succès du système de Karl

Marx est dû à sa théorie que l'évolution de la valeur domine toute l'évoiution des mœurs. Rien de plus réaliste, en apparence. Rien de plus superficiel, quand on vérifie ce sophisme. C'est méconnaître chez l'homme la sensibilité, qui le fait sans cesse agir à l'encontre de ses intérêts, l'intelligence qui poursuit la vérité inutile et trop souvent l'erreur nuisible. Ce matérialisme historique s'est trouvé faux dans la plupart des prédictions qu'avait édictées l'auteur du Capital. Pour le problème particulier qui nous occupe, en vertu de quelle thaimiaturgie l'État créerait-il ime personne vivante, en organisant une région qui engloberait plusieurs départements? Jamais la communauté des intérêts n'a produit ce mystère sacré qui s'appelle une patrie, et le but poursuivi est justement de réchauffer, chez les Français, le sentiment de la petite patrie dans la grande, de vitaliser les pays dont la somme constitue le pays. On n'obtiendra pas ce résultat en prouvant, par exemple, aux Angevins qu'ayant des vignobles, ils ont les mêmes intérêts que les Tourangeaux, vignerons aussi, — je suppose que l'on ait régionalisé le Maine-et-Loire avec l'Indre-et-Loire. — Un consortium profitable produit ce que nous appelons maintenant une firm, d'un mot emprunté aux Anglo- Saxons. On participe à une firm, on l'exploite. On en bénéficie. C'est une combinaison. Ce n'est pas une vie.

Cette première réflexion amène à cette autre : pourquoi les partisans du régionalisme administratif se privent-ils volontairement de la force historique que représentent encore les provinces? Ils en donnent plu-

sieurs raisons, plus ou moins plausibles. Ils font observer d'abord la disproportion entre les étendues de certaines provinces. Comparez la Guyenne et le Maine, le Languedoc et le Lyonnais. Cette objection est l'indice que nos gens continuent à donner, comme les Jacobins, un rôle contre nature à l'État, celui de gouverner les composants divers d'une nation d'après un type unique. Lorsque nous avons conçu, pendant la dernière guerre, l'espérance de délivrer l'Alsace et la Lorraine, un de nos hommes d'État les plus en vue disait à un diplomate, qui me répéta ce propos presque immédiatement : « On va bien être obligé d'avoir pour ces deux provinces une législation spéciale. Quelle occasion de décentraliser ! » Et puis luimême a reculé devant cette tâche. Pourtant, adapter les règlements à la variété des choses à régler, qu'est-ce autre chose que pratiquer la grande méthode scientifique, laquelle consiste à se soumettre aux conditions? L'inégalité de dimensions entre les provinces ne saurait être considérée comme un obstacle à leur résurrection. Ce n'est qu'une difficulté. La crainte du séparatisme serait un motif autrement grave de reculer. Cette dernière guerre, justement, n'at-elle pas démontré qu'un tel danger est aujourd'hui chimérique? Reste l'aversion systématique pour tout ce qui fait dater la France d'avant 1789. Le préjugé révolutionnaire est bien diminué à l'heure présente. Il persiste chez beaucoup de nos politiciens. On ne saurait discuter avec ceux qui, pensant ainsi, ne voient pas que la nécessité française n'a pas changé avec les siècles. Cette nécessité nous impose

la même diplomatie que jadis, la même défense des mêmes frontières contre les mêmes ennemis. La charte du travail que les syndicats poursuivent, les Corporations la pratiquèrent. Le tour particulier d'esprit qui a fait notre littérature classique, nos écrivains le manifestent sans cesse. Il n'y a pas une France d'avant 89 et une France d'après. Il n'y en a qu'une, forte et prospère quand elle a travaillé dans le sens de son génie, malheureuse quand elle s'est méconnue elle-même.

A cette décentralisation par la résurrection des provinces, il y a un obstacle plus insurmontable. Que ces provinces aient conservé une vitalité, le fait est indiscutable. Mais c'est une vitalité diminuée, parce qu'il leur manque ce qui fut le grand ressort des énergies d'autrefois : le patriciat local. Dans cette randonnée de Paris en Provence que j'imaginais tout à l'heure, que de ruines le voyageur rencontre ! Ce sont d'anciens châteaux, demeures détruites de chefs héréditaires qui maintenaient, vis-à-vis de l'autorité centrale, une indépendance terrienne. Reconstituer ce patriciat, qui donc y songerait? Et qui donc à rétabhr ces corps judiciaires, ces parlements dont la ville d'Aix — continuons à commenter notre voyage — nous permet de mesurer l'influence sur la vitahté provinciale? Ces belles demeures du cours Mirabeau suffisent à nous évoquer un milieu de puissantes familles de robe, toutes racinées dans la cité natale, et lui donnant une

originalité forte, une autonomie, pour employer le terme juste. Cela aussi est du passé. Nous pouvons dire, comme un délicieux poète anglais : « La Sirène aime la mer, et moi j'aime le passé. » Mais ce passé-là, rien ne saurait le ranimer. Il nous est du moins une leçon. Il nous enseigne la voie où nous engager pour retrouver avec des causes analogues des effets analogues.

Un milieu, — viens-je d'écrire. Voilà ce que maintenait, dans une cité, un grand parlement comme celui d'Aix. Le décentralisateur doit donc chercher s'il n'existe pas, dans ces provinces ainsi dépouillées de leurs patriciats et de leurs corps privilégiés, de quoi constituer des milieux féconds, susceptibles de développer et de retenir sur place des individualités vigoureuses. Deux des noms de grands provinciaux que je citais tout à l'heure nous seront à tout le moins une indication, celui du professeur Ollier, et celui du professeur Grasset. Ces deux célèbres savants ont été formés, l'un par cette école de chirurgie de L^^on, dont les règlements presque monastiques avaient fait une institution presque autonome (i), l'autre par cette faculté de médecine de Montpellier, presque autonome aussi par l'originalité de sa doctrine. Nous apercevons, derrière ces deux personnalités supérieures, et autour d'elles, une atmosphère ambiante d'idées, de méthodes, d'expériences. Cette atmosphère, il est loisible de la créer, dans un domaine bien étranger à la politique, celui de l'Université, — ou mieux, car

(i) Voir dans le premier volume les pages sur l'école chirurgicale de Lyon, p. 175 et suivaates.

DU REGIONALISME 253

ce terme ne devrait être employé au singulier qu'avec une épithète locale, — des Universités. Une des plus funestes erreurs de la Révolution et de l'Empire fut de charger l'État de la fonction pour laquelle il est le moins propre : l'enseignement. J'ignore s'il viendra un jour où les écoles primaires, et les secondaires, lycées et collèges, seront rendues à l'initiative privée et communale. La réforme est si considérable qu'elle n'aura peut-être jamais lieu. Mais l'enseignement supérieur peut et doit être affranchi de la tutelle de l'État. De bons esprits ont travaillé dans ce sens, dès le lendemain des désastres de 1871, éclairés, par l'exemple de l' Allemagne, sur la valeur nationale de ces centres d'études autonomes ! — Toujours le même vocable qui s'impose. On a ainsi substitué, dans la mesure du possible, des Universités aux Facultés. On n'a pas osé, sans doute on n'a pas pu les affranchir complètement. Il existe pourtant un procédé pour assurer cet affranchissement : il consisterait à leur assurer un budget à elles, par un droit de posséder et de gérer leur fortune sans autre contrôle qu'elles-mêmes, et, ce qui est plus important encore, à autoriser et à provoquer un accroissement indéfini des émoluments de toutes les chaires.

Je m'explique. Supposez qu'une chaire de littérature française ou latine, de philosophie ou d'histoire, de physique ou de mathématique représente, dans une Université, un revenu de vingt-cinq, de trente, de cinquante mille francs, davantage encore. Il y aura beaucoup de chances pour que le professeur, ainsi nanti, ne pense pas à quitter cette université, — beau-

coup de chances pour que les candidats à de pareilles situations abondent et séjournent là. Remarquez que les feUowships d'Oxford ont longtemps comporté des annuités plus hautes. Supposez encore qu'autour des maîtres, se choisissant eux-mêmes, des postes de conférenciers très largement rétribués se fondent et s'entretiennent. N'avez- vous pas là une certitude d'un recrutement d'hommes distingués autour de ces prébendes? Au lieu d'ambitionner Paris et les situations plus lucratives, ils demeureront dans la ville où un avenir opulent et bienfaisant se trouvera réservé à leur foyer. Un milieu s'établira.

Mais, dira-t-on, cet argent, qui le donnera à cette Université? La contrée et la ville d'abord, pour lesquelles cette Université travaille, puis les mêmes personnes qui, chaque année, multiplient les legs à l'Institut, — legs quelquefois énormes, comme celui de M. et Mme Cognacq à l'Académie française. Pour que ces donations fussent dirigées vers les Universités, il suffirait, d'une part, que le statut légal de ces Universités fût élargi dans ce sens d'une complète autonomie et d'un enrichissement illimité de toutes les chaires, au gré du donateur, — d'autre part, que l'opinion fût sollicitée dans chaque province à favoriser ce moyen de renaissance. La modalité pratique consisterait à maintenir les subventions actuelles, soit que l'État continue à les servir, soit que les conseils

généraux et municipaux s'en chargent, jusqu'à ce que les générosités particulières aient assuré aux professeurs une rétribution égale au traitement actuel. Un demi-siècle de ce régime, et, si l'on y joignait, par la liberté de tester, une possibilité de reconstituer en quelque mesure la grande propriété terrienne, on aurait beaucoup fait pour la décentralisation, surtout en y ajoutant une autre liberté, celle des fondations religieuses, écoles et couvents. Mais ce serait créer des centres de forces indépendants, et cela, les Jacobins ne le supportent guère, pas plus en 192 1 cju'en 1790.

Mars 1921.

Dans combien d'articles de journaux, dans combien de professions de foi électorales avons-nous lu cette phrase, ces dernières semaines : « Il est temps que la Bourgeoisie consente au peuple de larges sacrifices. » Et cette autre : « Les Bourgeois se décideront-ils enfin à faire, eux aussi, leur nuit du 4 août? » Quand des aphorismes de ce type sont quotidiennement répétés, cela ne signifient pas qu'ils sont vrais. C'est l'indice qu'ils correspondent à un état d'esprit général, — lequel peut d'ailleurs se tromper du tout au tout. Il y a des erreurs grégaires. Le vieux Bacon les appelait idola tribus. Les Allemands viennent de nous donner im effrayant exemple d'une de ces énormes aberrations nationales. Les Russes nous en donnent un autre, qui finira d'une manière plus catastrophique encore. Ces illusions collectives, la réalité se charge toujours de les corriger, et durement : « Qui n'obéit pas au gouvernail )), disent les Orientaux, « obéira à l'écueil. » Ceux qui croient deviner cet écueil, ont pour devoir de l'an-

noncer, qu'il soit lointain ou proche, petit ou formidable. Ces appels à la prudence sont quelquefois efficaces. Témoin Burke et ses célèbres Réflexions, qui arrêtèrent net la contagion terroriste dans l'Angleterre de 1790. Mais est-il permis de citer un si grand nom et un si grand livre à propos d'une note où l'on voudrait simplement remettre à son point de vérité le sophisme le plus spécieux et, s'il se répandait davantage, le plus dangereux peut-être des Révolutionnaires actuels? Il ne vise à rien de moins qu'à démoraliser la défense des classes dites possédantes contre l'assaut que nos bolchevistes se préparent à tenter.

« Il est temps que la Bourgeoisie consente de larges sacrifices. » Je reprends cette phrase et je lui cherche une traduction exacte. Ou bien elle n'a pas de sens, ou bien elle signifie que la Bourgeoisie a des privilèges qui la distinguent du reste de la nation. Des privilèges de cet ordre, les gentilshommes de la nuit du 4 août en possédaient, eux, le bilan de leur abdication l'atteste : « Abolition de la quahté de serf, des biens de mainmorte, des juridictions seigneuriales, de tous les privilèges et immunités pécuniaires, — suppression du droit exclusif de chasse, des colombiers et des garennes, des droits de départ et de vacat, des annates, de la pluralité des bénéfices, et des pensions obtenues sans titres, — remboursement des droits féodaux, — suppression de la dîme, — égalité d'impôts, — admis-

sions de tous les citoyens aux emplois publics... » Cette liste, que je transcris d'un dictionnaire d'histoire, le prouve jusqu'à l'évidence : il est impossible d'établir un rapprochement autre que verbal entre la situation de la bourgeoisie dans notre pays en 1920 et celle de la noblesse en 1789. Celle-ci avait vraiment des prérogatives à immoler sur les autels de l'Égalité, pour parler le langage d'alors. Les prérogatives de notre Bourgeoisie, où sont-elles? Nous tenons là un des types les plus instructifs de la fausse analogie historique et de ses périls. La noblesse de 1789 ayant été renversée par le Tiers, on imagine un quatrième État, auquel on donne, vis-à-vis du Tiers victorieux, la même position que le Tiers avait vis-à-vis de la noblesse. Regardons-y d'un peu près et admirons l'audace de cette chimérique assimilation.

Et d'abord essayons de dégager les éléments par lesquels la bourgeoisie se distingue de ce prétendu Quatrième État. J'en discerne trois principaux. — Le premier consiste dans les mœurs. L'expression : « vivre bourgeoisement », continue d'avoir un sens à peu près net. Je dis : « à peu près », car une définition précise des mœurs bourgeoises n'est pas commode. Ces mœurs comportent une certaine manière de s'habiller, de se loger, de se nourrir, de pratiquer les rapports de politesse, toutes habitudes qui comportent elles-mêmes une infinité de nuances et de degrés, mais qui supposent une certaine dépense. — Et nous voici au second des éléments qui caractérisent la bourgeoisie. C'est celui sur lequel ses adversaires insistent le plus : la fortune. Ce mot-là semble très précis. A le creuser, il se trouve

exprimer de nouveau un à peu près. Il y a, certes, une bourgeoisie capitaliste, mais elle baigne, si Ton peut dire, dans une immense bourgeoisie non capitaliste, celle des fonctionnaires, celle aussi de toutes les

professions libérales : avocats, médecins, ingénieurs, employés, professeurs, écrivains, combien d'autres ! Ces gens vivent bourgeoisement, sont des bourgeois, et la plupart n'ont d'autres revenus que le produit de leur industrie. Au mot de fortune substituons celui d'aisance. Nous serrerons la vérité, sans l'atteindre absolument. Il se rencontre, en effet, de nos jours surtout, que le gain de l'ouvrier dépasse le traitement du petit bourgeois. Pourtant ce petit bourgeois est un bourgeois, et l'ouvrier est un ouvrier. Pourquoi? Parce que l'un peine de ses bras et l'autre non. — Nous atteignons ici un troisième élément, le trait, signalétique par excellence, de la condition bourgeoise, et indiscutable, cette fois : c'est l'exemption du travail manuel.

Cette brève analyse suffit à le montrer : ces in\dtes au sacrifice, violemment ou cauteleusement adressées à la bourgeoisie, n'ont de sens qu'à titre d'intimidation. Auquel des trois éléments qui la constituent en classe distincte — et si peu ! — pourrait-elle renoncer et au profit de qui? — A ses mœurs? Ne dites pas que cette revendication-là est trop puérile pour être même formulée. Rappelez-vous 93, et le tutoiement imposé à tous les « citoyens » et « citoyennes » d'alors. Que cette

sottise recommençât, elle marquerait un pas de plus dans le chemin de régression vers ce que Flaubert dénommait le Panmufiisme, d'un nom barbare comme la chose. L'on ne conçoit guère que la Bourgeoisie dût être louée d'avoir abdiqué ce privilège, qui en est bien un, mais à la portée de tous : celui de la politesse, car c'est le fond intime des mœurs bourgeoises. — Est-ce au travail manuel qu'il convient qu'elle se résigne? Mais que serait-ce qu'une société où il n'y aurait plus que des hommes travaillant de leurs bras? Il est certes troublant pour les passionnés de justice de reconnaître qu'une immense corvée de besogne physique est à la base de toute civilisation. Les murs de la maison où nous vivons, sa toiture, ses fenêtres, ses cheminées supposent que des mains vivantes ont extrait et taillé ces pierres, préparé ces tuiles, fabriqué et posé ces vitres, ces tuyaux. Nos souliers et leur cuir, nos vêtements et leur drap exigent pareillement ce labeur animal de personnes qui sont nos semblables, et pareillement le pain que nous mangeons, le vin que nous buvons, le charbon qui nous chauffe. Un grand bourgeois qui fut aussi un grand poète, Sully-Prudhomme, a noblement avoué cette tristesse des intellectuels devant l'irréparable inégalité des sorts, dans le sonnet qui commence :

« Le laboureur m'a dit en songe : fais ton pain... »

et qui finit :

a Et, depuis ce temps-là, je les ai tous aimés... »

Cette loi est dure, mais c'est une loi de la synergie sociale, aussi fatale dans cet ordre que peut l'être dans

l'ordre physique la loi de la pesanteur ou des vases communicants. Imposer à tous les hommes une participation au travail manuel, ce serait le rendre si médiocre, faute de spécialités, qu'une semblable expérience aboutirait à l'universel déchet. Ce serait aussi détruire les conditions nécessaires au développement de l'Art et de la Science. Une décadence inévitable suivrait, et l'universel malheur. Le Christianisme, cette religion des humbles, s'accorde sur ce point avec le Paganisme, cette religion des forts. L'apologue du vieux Romain sur les membres et l'estomac, a son équivalent dans la phrase de Saint Paul : « Sicut enim in uno corpore multa memhra habemus, omnia memhra non eumdem actum agunt... » Il y a dans le corps social, une partie musculaire et une partie nerveuse. La classe qui ne travaille pas de ses bras représente la partie nerveuse. La détruire serait décérébrer tout l'organisme.

Aussi bien les Révolutionnaires font-ils t>on marché de ces deux éléments constitutifs de la classe bourgeoise que i 'ai, dans ma classification, étiquetés le premier et le troisième. Quand ils sont en pleine franchise, ils avouent brutalement en vouloir au second, à la fortune. Le sacrifice qu'ils prétendent exiger de la bourgeoisie, c'est un sacrifice d'argent. « Il faut prendre l'argent où il est », répètent avec eux les hommes d'État qui croient que l'on désarme les revendications de Spartacus en les devançant. Les uns et les autres

convient la bourgeoisie au sacrifice de la « fortune acquise ». Étonnants euphémismes des politiciens ! Qu'est-ce que c'est que la fortune acquise — j'entends légitimement acquise — sinon le résultat de la capacité, du labeur et de l'économie? Frapper la fortune acquise, c'est donc frapper ces trois vertus. Si nos gens énonçaient cette formule, qui donc les écouterait? Admettons que cet impôt prélevé sur l'épargne soit nécessaire dans une heure de crise, encore conviendrait-il d'excuser ce prélèvement et d'en bien souligner le caractère momentané. Parler à ce propos d'une nuit du 4 août, c'est nous conseiller une renonciation définitive au plus fécond principe d'énergie qui soit dans le corps social, celui de la propriété. Il ne suffit pas qu'une mesure fiscale semble bienfaisante aujourd'hui, il faut encore qu'elle n'ait point, par voie de répercussion, des conséquences plus funestes que le mal actuel dont elle serait le remède. Il ne suffit pas davantage qu'elle flatte la plus généreuse des protestations humaines contre l'excessive opulence des uns et l'excessive détresse des autres. Les problèmes de dynamique sociale ne se résolvent pas, hélas ! par des élans de sensibihté.

Cette question de l'inique distribution de la richesse ne saruait en effet se détacher d'une autre, ceUe de la production de la richesse. Imaginez qu'afin de répartir plus équitablement l'eau d'une source entre les cultivateurs d'une plaine, vous canalisiez cette source de façon à en tarir le débit, auriez- vous fait œuvre utile? S'n est démontré que la possibilité d'accroître démesurément sa richesse individuelle est pour l'homme

une condition sine quâ non du grand esprit d'entreprise, n'hésiterez-vous pas avant de toucher à la richesse individuelle? Vous vous direz, si vous raisonnez sagement : « Oui, la richesse est bien inégalement distribuée, mais c'est un mal plus apparent que réel. On a comparé les grandes fortunes à des fontaines qui n'accaparent les eaux que pour les répandre, et c'est exact. Personne n'est riche pour soi tout seul. Un multimillionnaire est, à sa façon, un syndicat vivant. S'il dépense 500 000 francs par an, ce n'est pas en les consommant comme Cléopâtre sa perle, c'est en les faisant gagner à toute une équipe de moins fortunés. D'autre part, tout homme qui, par son énergie, augmente son capital, augmente du coup le capital national, qui n'est que la somme des capitaux individuels. L'industriel qui monte une usine, les gens d'affaires et les ingénieurs qui créent un chemin de fer, qui mettent une mine en valeur, l'armateur qui équipe des vaisseaux, le chimiste qui exploite une invention, le commerçant qui organise et développe un magasin, n'ont en vue le plus souvent que leur fortune personnelle. Ils se trouvent, s'ils réussissent, avoir augmenté la fortune de tous. Leur égoïsme est devenu un altruisme. Aurions-nous avantage à les atteindre dans leurs bénéfices? N'enlèverions-nous pas un motif d'entreprendre à leurs imitateurs et à leurs émules? » S'il en est ainsi, — et il en est ainsi, — respectons dans cet apparent abus un des facteurs du tonus vital du pays, et ne demandons à ces bénéficiaires de leiu* propre initiative que de rester des énergiques, c'est-àdire de conserver dans le succès le sentiment qu'ayant

vaincu sur le champ de bataille social ils se doivent de rester des vainqueurs.

Des vainqueurs, — encore un terme à traduire, quand il s'agit de la lutte sociale. La victoire de toute une classe de citoyens d'une même cité ne comporte pas l'oppression d'une autre classe. C'est la vérité consolante écrite à toutes les pages glorieuses de l'histoire. Un roi n'est pas grand parce qu'il tyrannise ses sujets. Il est grand parce qu'il les conduit fortement et sagement. Tel un Saint Louis. Tel un Henri IV. Un patriciat n'est pas grand parce qu'il écrase la plèbe. Il est grand parce qu'il l'encadre et l'améliore. Telle l'aristocratie anglaise de la fin du dix-huitième siècle et de la première moitié du dix-neuvième. Il y a deux faces au privilège : la prérogative en est une, le service public en est une autre. Je n'ai, pour ma part, jamais admiré ce geste de démission que la noblesse française a si impulsivement accompli dans cette fameuse nuit du 4 août, que l'on nous propose comme modèle. « La séance », dit Henri Martin avec une émotion naïve, (( avait commencé à 8 heures du soir. Avant 2 heures du matin la plus grande révolution sociale qu'on eût encore vue dans le monde était consommée. » Le simple bon sens nous avertit que de pareilles improvisations risquent d'être bien périlleuses. Vous feuilletez le volume, et, aussitôt après, vous tombez sur les « journées d'octobre », sur les « troubles du Midi », sur

la « révolte de Nancy », sur la « fuite du Roi », son « arrestation »et le reste? » Le lendemain de cette nuit de sacrifices, c'est le désordre, et la France amputée de ses autorités sociales séculaires. Ces gentilshommes n'eussent-ils pas mieux agi pour le service de la nation en se disant : « Nous sommes impopulaires parce que nous ne méritons pas nos privilèges, méritons-les. Soyons des aristocrates au vrai sens du mot : le cornmandement des meilleurs. Réformons-nous. » Entre une élite qui abdique et une élite qui brime, il y a place pour une élite qui s'efforce d'être utile.

La Bourgeoisie peut, à l'heure présente, être cette élite, et elle le doit. Les mœurs bourgeoises, que j'essaimais de définir tout à l'heure, et dont le caractère propre est la maîtrise de soi, non seulement elle peut, elle doit les maintenir. Elle doit les améliorer. Elle démissionne, et de la manière la plus lâche, quand elle se dégrade dans la jouissance et la veulerie. S'il est un sacrifice auquel il convienne de l'inviter, c'est celui du plaisir bas et du luxe brutal. Cette fortune qu'elle a reçue et qu'elle léguera, elle doit la défendre. La propriété héréditaire, c'est l'organe de durée sans lequel ime société ne serait plus qu'un éternel et stérile recommencement. Mais défendre la propriété, c'est d'abord en bien user. C'est l'employer civiquement. Cet emploi ne consiste pas tant à créer des œuvres d'intérêt commun qu'à développer en soi et autour de soi, l'activité intelligente, la personnalité vigoureuse et féconde. L'intelligence, je viens d'écrire le mot suprême dans lequel se résume la mission de la Bourgeoisie. Elle peut, elle doit être le cerveau du pays. C'est par

elle qu'il doit se penser, se vouloir, se diriger. Ce n'est pas en flattant les passions d'envie, de paresse et de sensualité qui grondent en bas, qu'elle dominera la crise présente, c'est en réalisant en elle un exemplaire plus haut et plus énergique d'humanité. Elle ne doit pas aller au peuple. Elle doit l'attirer à elle, en lui donnant les chefs dont il a besoin. Quand, après la guerre de 1870, M. Renan entreprit de conseiller un remède aux convulsions dont la France venait d'être atteinte, il parla de Réforme intellectuelle et morale. Notre classe moyenne, après un demi-siècle, n'a pas d'autre programme à chercher.

Janvier 1920.

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