‹ Nouvelles petites études de la natureChapitre 2 sur 7 · PRÉFACE. V · texte numérisé non relu

PRÉFACE. V

passions; elle de vient une ressource précieuse dans les jours de Tadversité. Trop heureuse; si j'ai rempli mon but !

PBTIT3S 3TTDSÎS

Première Matinée.

Allons nous promener, mes cliers enfants. La nature se réveille, et vient de prendre spontanément son habit de parure ; profitons des beaux jours du printemps pour nous instruire : c'est dans cette saison que la terre nous ouvre son sein , et nous découvre les secrets de la

végétation; elle semble nous prodiguer tous ses trésors : c'est le tableau de la création. Rendons grâce à son auteur, et admirons sa mmiificence et sa bonté. Ne sentez-YOUs pas vos cœurs battre à l'aspect de ce ravissant spectacle I Ecoutez , mes amis , ce concert de louanges que forment , eu cliorus , tous les habitants de l'air aux premiers rayons de l'aurore. N'entendez-vous pas les tendres accents de la fauvette , le doux ramage du pinson et du rossignol , de la linote et de l'alouette : tout , jusqu'au ramier, semble remercier Dieu du joui* qui les éclaire, et de la nom-riture qu'il leui' prodigue à pleines mains. Examinons ensemble ces milliers d'insectes qui rampent , ou qui marchent ; il semble tous renaître au bonheur.

Tenez avec moi au bord de l'étang , à l'aube du jour : vous verrez tous les pois-sons, sur la surface de l'eau , se jouer eu signe de reconnaissance de l'existence

DE LA NATURE. g

qu'ils ont reçue. Et nous , mes amis , nous resterions tranquilles spectateurs de tant de merveilles, sans en rendre grâce au Tout-Puissant qui les a toutes créées pour nous ! Qu'en pensez-vous ?

Ho I maman , dit Jules , il faudrait être bien ingrat. Je sens mon amour s'accroître par la connaissance que les œuvres du Très-Haut m'inspirent. — C'est , mon ami , le fruit qu'elles doivent produire , ou nous serions bien stupides. Mais , c'en est assez pour aujourd'hui ; demain, de grand matin , nous jouirons du lever du soleil.

— Ho ! maman , que nous serons heureux !

Seconde Matinée.

Bonjour , mes chers amis : c'est fort bien ; vous ne vous êtes pas fait attendre. Nous allons jouir du plus beau coup d'œil que la natuie puisse nous présenter.

Montons sur ce coteau ; la vue plane au loin , et nous verrons le lever du soleil : cet astre bienfaisant , que nous ne pouvons fixer à midi , dans ce moment semble se prêter à la faiblesse de nos yeux. Voyez avec quelle majesté il se dégage des ombres qui le cachent à nos regards pendant la nuit.

L'habitant des villes , à peine sorti des bras de Morphée , cherche à se créer de nouveaux plaisirs pour la journée qui commence ; qu'il vienne avec nous , il

jouira , sans frais , du spectacle le plus ravissant et le plus imposant qu'il ait vu de sa vie. jVe vous semble-t-il pas voir la main du Créateur qui conduit cet astre incompréhensible^ qui sèche par degré les gouttes de rosée qui humectent tout en son absence ?

— Oui, maman, nous nous sentons pénétrés par une chaleur douce et une odeur suave qui donnent de l'élasticité à nos membres encore engourdis par le sommeil. Mais, dites-moi , je vous prie, le nom de cette fleur. — C'est une roquette jaune , sysimbrium tenuifoUum (tetradynamie siUqueuse) . Je l'ai cueiUie, en venant , au bord de la muraille. Vous devez connaître cette fleur: c'est elle qui tapisse les fossés des Champs-Elysées de Paris. L'odeur en est douce. Ses quatre pétales sont bien distinctes. Mais il faut, avant tout , mes chers amis, que je vous fasse un petit dictionnaire des mots techniques dont on se sert pour cApliquer la

construction des fleurs ; sans cela , vous ne pourriez pas me comprendre. Je suis bien aise de voir votre goût pour la botanique.

Le digne Ptïaleslierbe herborisait; il avait depuis long-temps acclimaté chez lui une quantité de plantes , d'arbres et d'arbustes étrangers. C'est une chose étonnante c[ue la naturalisation des productions végétales. Les premiers sujets languissent, mais leurs rejetons prospèrent : et c'est encore une leçon de morale.

La nature , comme une tendre mère , a voulu donner de l'émulation à ses enfants.

Les cerises ont été le prix de la guerre de Mithridate. Le pêcher vient de Perse, le maronnier de l'Inde, le tulipier de l'Amérique ; dans notre climat il se multiplie à l'infini. Le palmier même ne dédaigne pas d'y couronner sa tête ; mais il refuse d'y produire.

Revenons à notre étude. La corolle est la partie colorée de la fleur qui enveloppe le germe et les filets appelés étamine. Linnée considère les étamines comme les organes mâles ; et les pistils les organes femelles. L'étamine est cette espèce de filament ou filet couronné d'une petite tète qu'on trouve dans les fleius. Cette tète se nomme anthère , et contient la poussière , ou pollen , qui doit faire fructifier le germe. Le pistil, toujours placé au centre de la fleur , est composé de l'ovaire , ou germe, qui grossit, muiit, et contient des semences du style ou tube, cjuelqriefois très allongé , et quelquefois imperceptible, qui surmonte l'ovaire; enfin , du stigmate ou couionnement du style, de quelque forme qu'il soit: un seid ovaire porte souvent plusieurs styles.

C'en est assez pour aujourd'hui, demain nous examinerons la di\'ision de la corolle.

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Troisième Matinée.

Bonjour , mes amis. Aujouid'hui nous porterons nos pas dans la prairie ; nous y cueillerons de ces jolies fleurs qui semblent délaissées , parce qu'elles n'exigent pas de culture , et qui , pourtant , nous montrent plus particulièrement la prévoyante bonté du Créateur.

Nous devons donc en chercher la loi commune, puis les caractères particuliers. Les fleurs annoncent des fruits; tel est le résultat du jeu de leurs organes. Mais celles que nous étudierons ce matin ne portent point de fruits : cueillez mi coquelicot ^polyandrie , monogynie) , pai^

DE LA >'ATCRE. l5

exemple; vous observerez la beauté de sa couleur , et la fragilité de sa riche tenture. Cette fleur porte plus de vingt filets noirs , bien frisés ; vous pouvez en compter les étamines. Elle a la propriété de câliner les douleurs des malades , en leur procurant un sommeil bienfaisant : voyez comme Dieu a tout prévu pour nos besoins et nos plaisirs.

Maman , dit Charles , voici un bluet.

— Oui , mon fils : c'est le cent aura crames (singénésie , polygamie fausse;. Examinez-le bien; vous verrez une radiée des fleurons qui compose un disque et ime couronne. Examinons les fleurons de la couronne; nous verrons qu'ils ne contiennent ni étamines ni pistils; mais , avec une loupe , vous y distinguerez de petits coi*ps cyhndiiques formés par la réunion de leurs anthères allongées.

Cherchons un arréte-bœuf, ononis s pi-' nosa ( diadelphie , décandrie ) . Chomel le dit propre à toutes les maladies , en-

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tre autres , à la gravelle , à la néphrétique , et à l'esquinancie : on peut dire , en voyant cette fleur , que c'est un très joli médicament. C'est une petite papilionacée dont l'étendard est couleur de rose , les ailes blanches , et la carène assez large , blanche aussi , et rose sur sa coiubure : cette fleur se développe fort bien , et forme très peu de plis. Je promets une petite anecdote à celui d'entre vous qui m'en apportera une sous cahce couvert d'un joli duvet, bien fin et bien serré, à deux divisions principales. La partie inférieure , très étroite , a la forme d'un petit canot ; la partie supérieure a quatre divisions bien allongées , sous l'étendard , la tige de la plante est très fine, dure , et ligneuse ; sa couleur verte est tachetée de points bruns, et revêtue d'un petit duvet ; sa tige est souvent fort longue, et rampe quelquefois entre le gazon, forme des toufi^es , et appelle , par ses grâces , la main qui déchire sa perfide

pointe ; les feuilles en sont tiès rapprochées et d'un sens opposé , le vert beaucoup plus foncé que le gazon. Une sorte de vneniljrure attache la feuille à la tige : c'est des aisselles de ces feuilles que l'on voit sortir un petit rameau plus ou moins allongé sur lequel se groupent les fleurs : chaque fleui' est soutenue de son petit pétiole. A l'extrémité du rameau est une pointe jamiâtre , dure et fine , qui pique comme ime aiguille : mallieur aux glaneuses qui la rencontrent sous leurs doigts. — Ho I maman , dit Caroline en accourant , en voilà ime. Ho I comme elle est johe I — Oui , ma fille : c'est très bien ; je vais te doimer la récompense promise. Voici une petite anecdote , qui vous prouvera , mes enfants , combien la science de la botanique est utile pour notre conversation , autant que pour notre agrément. Dans le parc de Sceaux , où je me promenais souvent, je vis un jour deux petits enfants âge's à peu près

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de cinq ou six ans : ils s'amusaient à cueillir des herbes , et se les jetaient à la figure; c'était à qui s'en jetterait davantage. Fatigués de cette manière de jouer, ils gagèrent à qui en mangerait le plus. 3Ialiieureusement il y avait beaucoup de ciguë : vous savez que c'est un poison subtil, lorsqu'elle n'est pas préparée ; ils en mangèrent beaucoup. J'arrivai près d'eux assez à temps pour leur porter des secours prompts. Je fis traire une vaclie qui se trouvait tout près, et leur fis boire du lait autant que je le pus; ce qui leur fit évacuer promptement cette mécliante herbe , qui leur causa peu de douleur , n'en ayant pas eu le temps. Ces pauvres enfants apprirent à leurs dépens à la connaître , et devinrent plus prudents.

— IMais , maman , comment les bestiaux ne s'empoisonnent-ils pas? — Ho !

mes amis , les animaux sont plus sages que nous. La nature leur a donné l'ins*

tinct de leur conservation , ils ne marchent même pas sur des plantes dangereuses, etne prennent jamais que leur suffisance ; il n'y a point d'exemple qu'il en soit mort d'indigestion : en les étudiant ils nous donnent plus d'une leçon de tempérance. Reconnaissons encore la bonté du Créateur , et la prévoyance de la nature qui veille à la conservation de chaque espèce. Mais je m'aperçois qu'il est tard ; il faut rentrer. A demain.

Quatrième Matinée.

Quel beau temps , mes amis ! Que de plaisirs cette journée nous promet ! Je me suis bien piqué les doigts pour vous cueillir quelques orties blanches. Je ne ferai qu'une légère description de cette fleur. Je vous renvoie , pour ce qui la concerne , aux œuvres de Bernardin de Saint-Pierre. Je ne veux que vous dire son nom , et vous faire observer l'élégance de sa tige ; comme elle est surmontée par de petits anneaux, et sa blancheur : eWe se ïioinuielamium album (didynamie, gymnospermie). Elle est employée en médecine , et peut , en cas de besoin , nous tenir lieu de chanvre

pour faire du fil. Nous avons aussi l'ortie rouge, la jaune et la morte. L'ortie rouge , lamium purpureum , ne pique pas comme les autres . Une tige carrée et rougeâtre supporte les branches opposées par im maigre pétiole , aussi dégarni par la tige principale, qui rampe et se courbe comme elle, jusqu'à ce qu'elle ait acquis la force de se soulever. Les feuilles sont minces , larges à leur base , et se terminent en pointes, découpées sur les bords, et veinées en tout sens ; ce qui les fait paraître ciselées. Les fleurs se groupent par étages , comme aux autres orties.

Nous ne ferons qu'effleurer ces détails ; car notre vie dût-elle être longue, ne suffirait pas pour cette étude intéressante. Je ne vous arrêterai, mes chers enfants , que sur ce qu'il est essentiel de savoir.

— Ho ! maman, voilà Charles avec son chapeau plein de violettes. — Oui , mes

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ainis, viohta adorata (singénésie , monogamie). Il y amait beaucoup à dire , mes cliers enfants , sur les charmes modestes de la violette. Elle aime l'abri que lui prête la nature : c'est une nymplie timide qui craint le grand monde ; mais qui pourtant aime la société, sans se mésallier. Elle est l'emblème du vrai mérite ; elle ne présente point une tête altière au-devant des éloges ; elle se les attire par toutes ses vertus : elle.est utile même après avoir perdu les charmes de sa fraîcheur. Examinons cette charmante fleur : elle s'élève à peine de terre , sur un pédoncule herbacé d'un vert blanchâtre , à peine pointillé de rouge : sa faiblesse l'empêche de se tenir droite : deux rudiments de feuilles , ou deux stipules droites et légères , se remarquent sur cette petite tige cannelée. Cependant il faut la contempler pour apercevoir la quantité de veines qui nuancent son teint

délicat. Son calice a cinq divisions ; la fleur , cinq pétales : l'anthère est jaune , et dans la forme d'une petite flamme.

A ous savez combien elle a de propriétés en médecine.

— \ oilà , dit Jules , une branche de bouillon blanc, verhascum album {i^exi' tendrie ; monogvnie ) .

Bernardin de Saint-Pierre , que la divine Providence a sans doute choisi pour être l'interprète de ses intentions , nous dit que cette fleur croît à point nommé dans la saison où les rhumes de chaleur la 'rendent nécessaire. Elle est droite, couime vous voyez. Sa tige est très-forte, et la partie ligneuse , que recouvre mie peau épaisse , renferme une moelle compacte qui distille le suc béchique dont s'engraissent les parties de la plante ; les feuilles sont larges et épaisses, couvertes, dessus et dessous , d'un duvet chaud et épais , et se terminent en pointe ; mais

l'arête du milieu se colle à la tige. Les fleurs se serrent en épis, et s'entremêlent de petites bractées, dont le duvet est bien plus fin que celui des feuilles. Le calice , d'un vert pâle , a cinq divisions assez profondes ; la corolle en a cinq tellement prononcées , qu'on ne sauraiit d'abord la croire monopétale. Son tissu intérieur a le brillant d'un satin couleur de paille clair. La partie extérieure est blanchâtre; et un imperceptible roseau de laine lui donne de la rudesse autouclier. Les cinq étamines sont implantées sur la corolle. L'anthère est comme un chape ron de couleur d'orange foncé , au-dessous duquel on distingue une cravate de laine cordée. Le pistil est vert , allongé , bifide ; son ovaire tient au fond du calice. Ily a plusieurs variétés de vcrhascum, qui ont à peu près les mêmes vertus ; tel que le verbaseum nigrum , bouillon noir. Les fleurs en sont beaucoup plus

petites que celles du blanc , et ses étaniines sont violettes. 3Iais il est tard , il faut rentrer. A demain , mes chers

Cinquième Matinée.

Pour aujourd'hui, mes bons amis, nous herboriserons fort peu , parce que c'est la fête du village : il faut bien en jouir, et nous procurer le plaisir de voir ces bons villageois. Les réjouissances doivent commencer par une salve d'artillerie, suivie d'exercices gymnastiques où laforce et l'adresse seront couronnées. Mais le plus beau prix est réservé à la vertu. Une montre d'or et une couronne de muguet doivent être données au jeune homme dont la piété filiale est la mieux connue.

— Pourquoi , maman , une couronne de muguet? — Parce que cette fieur est

DE LA NATDRE. 2."]

l'emblème de Tamitié et de l'humilité.

Tous savez que cette jolie petite fleur ose à peine se montrer dans nos parterres , et que la tendre amitié semble la réunir à ses semblables. La nature l'a munie d'une large feuille pour la garantir de l'inclémence des temps : si vous le remarquiez , quand il pleut fort , ses feuilles se croisent au-dessus d'elle pour la mettre à l'abri. Elle a la propriété d'être sternutatoire.

Pour la jeune fille , nous avons une couronne de roses blanches, emblème de la virginité, et une chaîne d'or , image de ce qui doit lier une femme à tous ses devoirs ; car , malgré sa faiblesse , ils sont beaucoup plus multipliés que ceux de l'horaime. Combien de vertus ne doitelle pas acquérir pour faire le bonheur de toute sa famille I Tant qu'elle n'est pas mariée , elle doit s'instruire des travaux domestiques , et être par sa conduite la consolation de ses parents. Dès qu'élire

est femme , elle ne doit plus s'occuper que de faire le bonheur de son époux et de la famille que la Providencelui destine. Dès qu'elle est mère, elle doit donner elle-même à ses enfants les premières leçons de religion et de morale. Ali ! combien de soins la maternité exige î D'abord , donner le jour à une frêle créatuie qui ne vient bien qu'avec les plus tendres soins , pour lui former une bonne constitution ; ensuite , disposer' son ame à toutes les vertus, en arrachant toujours les mauvaises herbes qui cherchent à croître dans les meilleures terres. Tous ne sentirez jamais, mes amis , tout ce que Ton doit à une bonne mère , pas plus que le propriétaire d'un grand verger ne sait ce qu'il doit à son jardinier, pour la bonté des fruits qu'il vous procure. Il croit tout bonnement que c'est son terrain qui les lui donne , parce qu'il ne sait pas que le meilleur plan greffé du meilleur fruit ne produit rien de bon , s'il n'est pas soi-

DE LA NATUBE. ^9

gué. Quand l'arbre est planté, il faut d'abord ôter toutes les pierres qui se trouvent au pied; ensuite arracher les herbes parasites qui pourraient y croître, l'émousser , couper les branches mortes , l'écheniller , car ces insectes font plus de tort que les oiseaux. Cela vous prouve , mes amis , que, malgré que la nature semble avoir tout prévu, elle exige de nous beaucoup d'attention et de travail. C'est ce qui donne un plus gTand prix à ses dons ; sans cela nous passerions nos jours dans la mollesse et l'ennui , et la lâcheté nous ferait tomber dans la mélancohe.

Remercions donc Dieu de tous ses bienftiits , et usons de tout avec reconnaissance. Mais j'entends les chalumeaux et les violons ; à demain nos études.

Sixième Matinée.

BoNJODR , mes amis : vous êtes-vous bien amusés hier à la fête ?

— Oui , maman.

— Dis-moi , Jules , ce qui t'a fait le plus de plaisir ?

— Cest le discours qu'a prononcé M. le maire , en couronnant la Rosière et le jeune Mathurin.

— T'en souviens-tu?

— Oui , maman , il était court et simple. « Approchez , mes amis , leur dit-il; venez recevoir le prix de vos vertus : jusqu'à présent vous en avez donné l'exemple à tout le village. Si l'on cite un garçon sobre et laborieux , on nonmie Mathurin ; une fille soumise , pieuse , et

DE LA NATURE. ^l

charitable , c'est vous , ma chère Charlotte. Conservez tous deux cette piété filiale , et surtout cette candeur' qui tous sied si bien , et qui est le plus bel ornenenient de votre âge. Je me trouve heureux d'être l'organe de tous ceux qui vous admirent et je partage bien sincèrement la joie de vos chers parens » . Il les embrassa tous deux, et tout le monde chanta ce couplet , accompagné de la musique :

Goûtons en paix les dons de nature , Et li-vrons-nous aux innocents plaisirs Qui , dans ce jour , sur la tendre verdure. Viennent en foule accomplir nos désirs.

Ensuite les jeunes gens se mirent à danser; et les vieux, assis sur l'herbe, racontaient les folies de leur jeunesse. C'est ainsi que la journée a fini.

— Il me semble , mon ami , que cette fête vaut bien une soirée de la ville.

— Ho I maman , infiniment mieux. On se sent le cœur et l'ame satisfaits. Je n'ai pas éprouvé cette inquiétude vague

5a NOUVELLES PETITES ÉTUDES

qui me poursuit toujours dans le grand monde.

— C'est", mon fils , que dans le monde l'art et la politique font tous les frais des fêtes qu'on nous donne ; et qu'à la campagne , c'est la nature et la vertu qui président à toutes les parties.

Mais , reprenons notre étude. Je viens de cueillir un brin de pervenche , n)inca major (pentandrie, monogynie). C'est ime fleur qui aime la solitude , dont le philosophe de Genève a tiré plus d'une allégorie ; elle courbe sa tête avec une grâce modeste. Vous voyez qu'elle est d'une couleur lilas , tirant sur un bleu d'azur. Sa corolle monopétale a cinq divisions coupées carrément , et sans régularité. Il serait trop long de nous arrêter sur tous les détails de cette plante. Je vous dirai seulement que l'on cultive dans les jardins une pervenche couleur de rose qui nous vient de Madagascar;

mais J8 préfère la noble simplicité de la pervenche indigène.

Hier , revenant du village , j'ai cueilli une tige de réséda sauvage , ou gaude , reseda nutiola (décandrie, trigynie). Il se trouve dans les décombres , ou dans de vieilles bâtisses où quelque parcelle de terre suffit pour le faire végéter. Il est l'image d'une personne élevée à la sobriété ; il lui faut fort peu de chose pour son entretien : il n'en est pas moins fort utile à la société ; cette fleur sert à la teinture jaune. Il est un autre réséda qui se colore davantage , et qui s'élève beaucoup moins. Les feuilles en sont plus larges , et l'odeui' fort agréable. Tel est le fruit de l'éducation qui donne des talents agréables ; ils séduisent d'abord , comme le parfum du réséda des jardins : mais il n'est pas si utile à la société que celui des murs , qui semble abandonné parce qu'il n'attire point par son odeur suave ; car , pour nous plaire , il faut

nous flatter. En voilà assez , pour ce matin.

Demain , pour changer nos promenades , nous irons dans le bois.

Septième Matinée.

Allons, mes amis, dans les bosquets.

En nous instruisant , nous y entendrons la musique mélodieuse de leurs habitants. Écoutez : quel accord divin I Youa reconnaissez ici plus qu'ailleurs la toute puisscQice du Créatem-.

— Oui , maman : mais , au milieu de ce concert délicieux, n'entendez -vous pas comme nous de petits coups de marteau qui se succèdent assez rapidement?

— Oui , mon fils. Levez les yeux vers ce grand chêne, vous verrez le pivert.

Examinez son beau plumage varié de noir, de vert et de rouge. Lui n'a pas reçu du ciel la mission de nous enseigner la

musique , mais il est chargé de la conservation des arbres. La nature lui a donné un bec aigu et fort avec lequel il frappe à coups redoublés pour percer l'écorce la plus dure , et en tirer les vers qui vivent entre le bois et l'écorce ; sans lui les arbres seraient minés par les insectes et mourraient.

Voyez comme tout est pre'vu par la Providence. jNous avons aussi le fourmilier , oiseau moins gros que le pivert , destiné à détruire les fourmis qui viennent en foule manger nos plantes. La nature lui a donné une langue d'environ trois pouces de long , en forme de ver. En commençant sa chasse , il étend sa langue en terre , et fait le mort ; les fourmis, trompées par cet appât, se jettent dessus pour dépecer ce ver ; mais par un mouvement prompt , la langue se retire, et s'étend de nouveau pour multiplier le nombre de ces victimes imprudentes , comme l'observe M. Ranch. Quelques

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fourmiliers apprivoisés seraient plus efficaces dans nos jardins que toutes les drogues que l'on emploie pour détruire les fourmis. Cet aimable écrivain nous rapporte dans ses Annales un fait assez curieux. Il dit qu'un jour les cultivateurs prussiens portèrent plainte à Frédéric le Grand, contre tous les oiseaux, et demandèrent leur extermination. Alors le roi ordonna qu'il serait compris dans la capilation un certain nombre de tètes de moineaux que les receveurs seraient obligés de prendre pour numéraires. Ce mode de perception avait tellement diminué les oiseaux , que les insectes et les scarabées avaient coupe toutes les productions. On fit encore des plaintes au roi , qui fut forcé de faire prendre une mesure opposée. Il ordonna d'apporter autant d'oiseaux vivants qu'on en avait apporté de morts. Cela prouve bien que le grand Ordonnateur de l'univers a tout

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prévu dans sa sagesse , et que rien de ce qui eîdste n'est inutile j que l'homme ne peut être sincèrement religieux qu'en étudiant les chefs d'œuvres de la nature ; qu'elle le force de remonter à son auteur, et de sentir sa supériorité sur toutes les autres créatures.

Comment, après avoir bien examiné tous les mystères de la création peut-on douter de l'immortalité de l'ame, et d'un corps nouveau dans l'autre vie I Exarainons la chenille et le papillon ; quoique le même individu , ils ne se ressemblent plus du tout. Regardez bien la chenille ; elle a une mâchoire assez forte pour manger les feuilles d'arbres même les plus dures. Le papillon n'a qu'une trompe , avec laquelle il aspire le suc des fleurs , et en prend si peu à chacune , qu'il a l'air de ne faire que les saluer.

La chenille rampe , et le papillon s'élève jusqu'aux nues. Quelle différence de forme et de parure I Le papillon sem-

ble entièrement détadié de ia terre , et ne faire société qu'avec les dieux ; tandis ([ue la chenille ne s'occupe que de ses besoins journaliers, et vit dans la société la plus abjecte. Croirait-on , si on ne le voyait pas , qu'il fût possible de changer ainsi de caractère et de forme. Hé bien I pourquoi ne croyons-nous pas aussi facilement tous les mystères de la rehgion que ceux de la nature ? C'est parce que nous voyons les uns par les yeux du corps, et les autres par ceux de la foi. Mais pourquoi celui qui a fait les uns ne feraitil pas les autres? — Hol maman, nous sentons fort bien la justesse de vos observaticms , et nous croyons tous les mystères sans examen. — C'est fort bien , mes amis. Mais je m'aperçois que nos réflexions nous ont menés beaucoup plus 'ard que je ne pensais ; ainsi à demain.

4g nouvelles petites études

Huitième Matinée.

J'ai remarqué hier , mes chers enfants, que vous preniez plaisir à entendre le récit de la métamorphose de la chenille et du papillon ; ce qui m'a déterminée à vous entretenir aujourd'hui d'un instrument qui a la propriété de grossir considérablement les objets, et qui nous aidera à découvrir d'autres merveilles de la nature : nous allons passer dans la chambre voisine ; c'est-là que je l'ai fait dresser.

— - Tu veux nous attraper , inaman ; c'est une lanterne magique que tu vas nous faire voir.

— Mes chers amis , votre mère ne cher-

chei-a jamais à vous tromper, ni en plaisantant, ni autrement. L'instrument dont je vous parle est un microscope solaire : ce nom lui vient de ce qu'il n'agit qu'avec le secours du soleil dont les rayons se réfléchissent sur une surface blanche , de la même manière que la lumière de la lanterne magique.

— Est-ce c[ue nous verrons pohchinelle avec sa femme , et toutes les figures comiques qui nous ont tant fait rire à la foire ?

— Vous êtes maintenant d'un âge à ne plus vous amuser de pareilles sornettes. Les objets que j'ai à vous montrer méritent davantage votre attention , puisqu'ils doivent servir à vous convaincre que tout ce qui est dans l'univers est l'ouvrage d'un Etre infiniment puissant, qui a tout fait , qui a tout prévu , et qui n'a rien omis de ce cpii pouvait contribuer au bien-être de la créatuie la plus parfaite. Soyez donc attentifs à mes le-

4» NOUVELLES PETITES ÉXît'DLS

çoiis , et passons dans i»on cabinet. Tous voyez que j'ai fait fermer toutes les issues qui pourraient donner passa j>,e à la lumière : c'est afin que notre expérience ait un succès plus complet ; l'obscurité générale qui règne dans l'appartement fait ressortir plus vivement le seul rayon lumineux qui nous arrive par le tube du microscope. Maintenant approchez, et dites-moi ce que vous voyez ?

— Nous voyons l'ombre d'un rond de dentelle magnifique î En voici un autre qui est encore plus beau.

Mais dis-nous, maman, pourquoi nous montres-tu tous ces morceaux de dentelles ?

— \ous pourriez fort bien vous tromper , mes enfants , en prenant ceci pour de la dentelle. Il vous serait difficile à la vérité de deviner ce que c'est ; c'est pourquoi il faut que je vous en donne moimême l'explication. Ces espèces de réseaux dont vous admirez la contexture

ne sont autre chose que des tranches de différentes branches extrènienent minces, et de racines qui ont été coupées en travers pour montrer la forme des pores qui servent de conduits à la sève. J'en ai un grand nombre à vous montrer :

quand vous les aurez assez vues , nous passerons à autre chose.

— Je les trouve fort belles. Mais j'avoue que je suis impatiente de la nouveauté.

— Je vous montrerai d'abord une coilection de feuilles qui, dépouillées de l'épiderme, laissent leurs fibres entièrement à découvert.

— On dirait également que c'est de la dentelle ; mais les dessins sont bien différents de ceux du bois.

— Passons à autre chose : voici une aile de perce-oreille (^'^. i ,pL i").

— Quelle grandeur monstrueuse I Je ne me serais jamais imaginé que le perceoreille eût des ailes.

— C'est qu'elles se replient en plusieurs doubles , et se cachent sous une enveloppe écailleuse qui empêche qu'on ne les aperçoive.

— J'ai tellement peur qu'il m'entre dans les oreilles , ou qu'il ne me morde , que je m'en éloigne toujours le plus que je peux.

— Ces craintes sont sans fondement.

Les pinces dont sa queue est armée n'ont de formidable que l'apparence ; presque sans consistance , elles ne peuvent agir que sur les fleurs les plus délicates.

Mais revenons à notre microscope. Ce fut au moyen de cet instrument que l'on découvrit la cristallisation des sels. Ce phénomène offre une infinité de merveilles aux yeux des admirateurs de la nature. Je vais vous en soumettre des exemples qui ne pourront manquer de vous être agréables , tant sous le rapport des formes que sous celui des mouvements.

— Expliquez-nous d'abord , maman , ce que l'on entend par cristallisation ?

— Il est d'ordinaire , toutes les fois qu'une substance a été dissoute par un liquide , que ses parties intégrantes tendent à se rapprocher , et se réunissent. Ce sont ces agglomérations que l'on appelle cristaux , nom qui s'applique particulièrement à celles formées par des sels. On en distingue de si petits qu'il serait difficile de les apercevoir sans microscope : mais ce ne sont pas les crisfaux de roche , qui pour l'ordinaire forment des masses considérables. La même substance produit toujours les mêmes cristallisations ; c'est une règle générale : aussi est-il facile d'y reconnaître l'altération ; elle devient sensible lorsque le cristal est formé de l'union de différentes matières. Une expérience vous rendra sans doute cette explication plus claire. Prenons une goutte de salpêtre dans l'état de dissolution; la voici [fi^- 2 ,

46 NOUVELLES PETITES ÊTLDES

pL i^'-)' ^^^ présente en apparence une surface de plusieurs pieds d'étendue. Si vous regardez attentivement , vous pouvez apercevoir le mouvement qui se fait sur les bords ; on dirait que c'est mi filet d'eau qui circule à l'entour.

— Nous voyons en effet un mouvement général semblable à celui d'une multitude d'aiguilles qui se croiseraient dans tous les sens : c'est un spectacle curieux en vérité ; je passerais des heures entières à l'admirer.

— Je vais la retirer, et mettre ? la place une goutte de camphre.

— Oh î que c'est joli ! C'est absolument la forme d'étoiles (fig. 3 ; .

— \ oici maintenant une cristallisation de manne {pi. i^^ . n*'4)-

— Comme ses bords sont hérissés de pointes I on dirait que ce sont des framges. Ses lignes se réunissent , et forment des groupes qui lui donnent quelque ressemblance avec une plante marine appelée goémon.

Ces expériences m'amusent beaucoup plus que les autres. J'aime à Toir comment ces dissolutions , par une suite de mouvements extrêmement curieux , arrivent à se congeler , et se forment en cristaux réguliers.

— Les phénomènes dont la nature est remplie sont une des plus grandes sources de jouissance qui nous soient accordées-

Nous les retrouvons partout , à chaque instant , à chaque pas ; et , comme le Créateur avait voulu nous rappeler l'égahté dans laquelle il nous a fait naître , il a voulu que tous les hommes y fussent également sensibles. Il n'en est pas un (jui ne sente son cœur s'épanouir à la vue du spectacle pompeux que présente une belle matinée ; il est enchanté lorsqu'il arrête ses regards sur les beautés de la végétation , et sa sui-prise augmente , [uand , passant au règne animal , il considère les mœurs et les habitudes df-

48 NODVELLKS PETITES ÉTUDES

chaque individu. La nature, prodigue dans ses bienfaits , lui offre partout des chefs-d'œuvre à admirer. Si la nuit vient lui dérober ces merveilles, elle lui en découvre aussitôt de nouveaux. Il élève ses yeux vers le ciel , et il aperçoit dans l'espace une infinité de soleils , dont la lumière étincelante éclaire des milliers de mondes , peuplés d'habitants sans nombre. De quelque côté (Ju'il tourne ses regards , il ne voit rien qui ne niiérite de fixer son attention : la terre , l'air et la mer lui présentent des phénomènes qu'il ne saurait se lasser d'admirer.

Je vous ai promis , mes chers enfants, de vous témoigner de quelque manière ma satisfaction , lorsque vous auriez contracté l'habitude de vous lever aussitôt qu'on vous appelle , et de vous habiller enmoinsd'mi quart d'heure. Il est temps aujourd'hui que je tienne ma promesse ; car je ne me ra])pelle pas que depuis près

de quinze jours vous m'ayez donné une seule fois occasion de vous faire des reproches à ce sujet. C'est pour cela que je me suis procuré un microscope d*une confection plus parfaite que l'autre , à l'aide duquel vous pourrez observer les individus les plus petits qu'il nous soit possible d'apercevoir dans le règne animal. Remarquez bien que je dis les plus petits qu'il soit possible d'apercevoir , et non pas les plus petits qui existent : ce serait une assertion que je n'oserais prendre sur moi d'avancer ; attendu qu'il peut fort bien y en avoir qui, par leur extrême petitesse, échappent à notre vue. Toute l'industrie humaine n'a encore pu parvenir à composer un verre capable d'emjtrasser le grand et le petit de la nature. Cependant la découverte du télescope et du microscope nous ayant conduit à celle de plusieurs étoiles et de plusieurs espèces d'insectes dont nous ne soupçonnions même pas l'existence , il serait

5o NOUVELLES PETITES ETUDES

possible que, portés à un plus haut degré de perfection , ces instruments nous en fissent dans la suite apercevoir de nouveaux. C'est ici qu'il nous faut admirer la puissance infinie du Créateur, cette puissance sans bornes , qui se manifeste aussi bien dans la structure de l'animal le plus imperceptible que dans celle de ce vaste univers. Rendons hommage à sa bonté , qui se plaît à répandre le bonlieur et la vie parmi ses créatures ; depuis l'éléphant jusqu'au ver , il n'en est point qui n'ait ses plaisirs et ses jouissances. Sa sagesse paraît dans tous ses ouvrages , et nous sommes forcés de la reconnaître à chaque instant, soit que nous élevions nos regards au ciel et que nous mesurions l'espace qui nous sépare des étoiles, soit que nous les abaissions vers la terre et que nous étudiions la forme et le caractère des êtres innojnbrables qu'elle nourrit. Ce microscope va vous en fournir la preuve.

Dl. LA NATURl.. 01

Prêtez votre attention aux objets que je vais vous montrer. Bien des raisons nous portent à croire que cliaque partie delà nature renferme des êtres vivants.

Plusieurs philosophes en ont fait l'expérience ; ils en ont trouvé partout , mêiTie dans l'air: mais un plus grand nombre s'est présenté à leurs yeux, quand ils ont examiné les Hquides ; par la raison sans doute que cet élément se prête davantage à l'observation par la propriété qu'il a d'être transparent , et de servir de conducteur aux rayons visuels . \ oici un peu d'eau fangeuse que j'ai recueillie dans un fossé ; nous allons en faire l'examen : mettons-en une goutte dans le microscope, et vous me direz ensuite ce que vous voyez 77--. I ,p/. 2).

— Kous apercevons quelque chose de semblcible à un petit ver coupé de divers mneaux , qui va en se recourbaiit aux <leux extrémités ; il est vert et presque transparent. Ah I le voilà qui se remue;

il reste fixe sur Tune de ses extrémités , tandis que l'autre s'agite en divers sens. Mais je ne sais quelle est la tête ou la queue, car on n'y distingue point d'yeux. — Cet insecte est appelé délié à cause de sa forme. Quelle que soit la grandeur que lui prête le microscope, il est en effet si petit , qu'un espace d'un pouce carré suffit 'pour en contenir un mïllon. Ils paraissent s'éviter mutuellement les uns les autres , et ne pas aimer à vivre en société. Cependant en voilà dans ce bocal ifg- 1 , pi. 2 ) qui se forment eu corps régulier , et montent à la surface où ils prennent une légère teinte bleu d'azur.

Ils descendent maintenant, et ne forment plus qu'une seule compagnie. Mais quels sont ceux qui s'efforcent de gagner le haut du vase? C'est encore une armée composée de plusieurs milliers de ces mêmes insectes. Observons. Comme leurs mouvements sont lents ! Mais voilà ceux du bas qui se sépaient ; pourquoi cela ?

C'est pour faire place à ceux du haut qui s'avancent et désirent passer au milieu d'eux ; preuve qu'ils ne sont pas entièrement dépourvus d'intelligence. Ce fut à jNorwich , dans les fossés d'un vieux château , que l'on fit la première découverte de ces insectes. Ils en couvraient le fond à plus d'un pied de hauteur , et formaient une espèce de vase de couleur verdàtre. Je vous laisse à juger à quel nombre prodigieux pouvait s'élever cette multitude, puiscjue ce simple bocal en renferme une quantité innombrable.

— En distingue-t-on de plusieurs espèces?

— La nature , qui semble se plaire à mettre delà variété dans ses productions, n'a pas trouvé dans la petitesse de ces insectes un obstacle à suivre le même plan qu'elle paraît avoir adopté pour les grandes classes. Nous en connaissons de plusieurs espèces , et rien ne nous garantit cpi'il n'en existe pas un plus grand nombre.

—Je présume, maman, que tu vas nous en montrer quelque autre.

— Jalouse de satisfaire une aussi louable curiosité, je me suis procuré plusieurs liquides dans lesquels nous trouverons autant d'animaux différents. Remarquez dans ce verre cette tumeur glutiaeuse qui s'échappe des fleurs qui sont dans l'eau pour venir s'attacher aux parois du vase. Si j'en prends sur la pointe d'im canif, je suis sûre qu'en délayant cela dans une goutte d'eau , il en sortira une quantité d'insectes protées.

— Est-ce que c'est là le nom qu'on leur donne ?

— Oui, mes enfants , à cause de la facilité c|u'ils ont de changer de forme à chaque instant. Si vou.s regardez à travers le microscope , vous en verrez qui nagent avec tme agilité singulière , tantôt alongeant leur cou en avant , tantôt le recourbant comme celui d'un cygne , et quelquefois le rentrant de manière à

ne laisser voir à sa naissance qu'une foriiie circulaire semblable à une roue {fi g. '6, pi. 0).

^ ovons dans ce vase , où j'ai fait mettre une lentille sauvage {fîg. 4, pi- 2 j , si nous n'apercevrons pas quelques fleurscloches , ou, comme d'autres l'appellent, le polype emplumë. Ces animaux se réunissent, et vivent en société dans une espèce de case fermée d'une substance glaireuse , qui , dans l'eau , ressemble à une cloche , dont la partie évasée serait tournée vers le haut. Ces cloches ont à peu près la dimension d'une moitié de groseille, et sont transparentes; ce qui permet de distinguer clairement les mouvements de leurs habitans. Elles paraissent di^'isées en plusieurs compartiments, dans chacun de>quels est logé un insecte; chaque division n'a d'ouverture que juste ce qu'il faut pour laisser passer la tète et une partie du corps de l'animal , ({ui ne quitte jamais entièrement sa case.

et qui quelquefois s'y renferme tout-àfait^ lorsqu'une violente secousse lui présage quelque danger. Outre cette faculté de se mouvoir en particulier , ils ont encore celle d'agir en corps , et de porter leur habitation d'un lieu à un autre : on en trouve quelquefois qui se tiennent droits , et d'autres dont la partie supérieure s'incline vers sa base. Le nombre de ces insectes qui vivent ainsi en communauté ne passe jamais quinze ; et s'il arrive qu'ils se multiplient au-delà , la cloche se divise perpendiculairement , et forme deux républiques distinctes , absolument indépendantes {/Ig. 5 , pi.

Je vais vous montrer le polype globule {Jig. 6, pi. 2 ) , ainsi nommé à cause de sa forme , qui ressemble à celle d'mie boule, sans que rien n'y indique , ni tête, ni queue , ni nageoires.

— Cependant il se meut dans tous les sens, à droite et à gauche ; tantôt tour-

nant sur lui-même , comme une boule , tantô!: se roulant et déroulant comme une corde , et quelquefois précipitant , quelquefois ralentissant ses mouvements . C'est un spectacle curieux en vérité. Il est parfaitement transparent , à l'exception de cinq ou six petites taches noires : tout son corps est hérissé de poils mobiles.

— Ce sont là , sans doute , les instruments à l'aide desquels l'animal exécute ces divers mouvements. 3Iais voici une autre espèce de ces mêmes animalcules , qui forment entre eux une république , et se trouvent sur les côtes de Norfolk. Ils liabitent de petites cases en forme de tube (fi^: 7 ^ pi- "^ ) 1 composées d'une matière sablonneuse , et unies entre elles comme des morceaux de corail; ce qui leur a fait donner le nom de tubipores. Ce sont des vers formés de plusieurs anneaux que l'animal a le pouvoir d'étendre ou de contracter à volonté. Sa tête n'est pas ce qu'il y a de moins curieux :

elle est garnie d'un double rang de bras disposés dans un ordre régulier, et qui vraisemblablement lui servent à portéT sa nourriture à la bouche. Les cases dans lesquelles il se retire sont un mélange de sable et d'écaillés extrêmement fines , dont il forme un ciment au moyen d'une humeur visqueuse qu'il tire de son corps.

— Plus nous écoutons ^ et plus nous sommes ravis de voir l'admirable variété qui règne dans la forme et dans les mœurs de ces petites créatures , aussibien que dans les ressources que la nature a placées auprès d'elles.

— Cependant je ne vous en ai montré qu'un fort petit nombre, et des moins remarquables. Le mélange de différentes matières combinées ensemble en produit qui sont variés à l'infini ■ et si je ne craignais de fatiguer votre attention , je vous en citerais un ou deux exeinples.

Les en fants. — Oh ! nous t^en prions , inaman , continue ; nous ne sommes pas du tout fatigués.

— Prenons cette pâte qu'on a laissée fermenter jDendant quelques jours. N'y apercevez-vous pas un mouvement général qui fait présumer qu'elle est peuplée d'être vivants?

— • Pour nous en assurer , nous n'avons qu'à la soumettre au micros-cope.

— Vous pouvez distinguer maintenant la vivacité de leurs mouvements. Ce sont des animalcules semblables à ceux que l'on voit en si grand nombre dans le vinaigre. Plusieurs expériences ont été faites à ce sujet pai' des naturalistes distingués ; et tous ont prétendu avoir trouvé des animalcules dans les substances même les plus mortes en apparence. Nous en avons en effet une preuve dans les pommes de terre cuites ou crues , lorsqu'elles ont séjourné quelque temps dans l'eau. C'est au microscope que nous sommes redevables de toutes ces découvertes merveilleuses. Je me réserve de vous en montrer d'autres à l'aveni. . ^Fais c'en

6o NOUVELLES PETITES ÉTUDES

est assez pour aujourd'hui ; il faut varier nos occupations. \ous allez vous disposer pour la promenade ; et si vous avez quelque question à madresser , je me ferai un plaisir d'y répondre.

Neuvième Matinée,

Bonjour, mes enfants; où porteronsnous nos pas aujourd'hui. — Toujours , s'il vous plaît , maman , dans la prairie ; je crois qu'il y a encore bien des plantes que nous n'avons pas examinées. — \ ous avez raison , mes enfants ; et ce printemps ue suffira pas pour les connaître toutes : mais je vous expliquerai celles que je connais , à mesure qu'elles se rencontreront. Yoici une tige de millepertuis , hypereum perforatum { polyadelphie , polyandrie). La tige de millepertuis est ligneuse et ronde ; en la touchant, on sent de petits renforts ; et , comme les rameaux sont opposés en croix , Tar-

rète se déplace , d'espace en espace , de manière à se trouver toujours au-dessous d'eux. Dans chaque intervalle , ses feuilles sont percées d'une infinité de pores , ce qui lui a fait donner le surnom de perforatum , ou plante excessivement poreuse. Ces feuilles sont sessiles, courtes, arrondies , et étroites , sans aucune découpure ; le vert en est vif : on les voit opposées ; et de chacune de leurs petites aisselles s'échappe un petit pédoncule qui porte , dans la même forme que le rameau , six petites feuilles d'une extrême délicatesse. Malgré la petitesse de ses feuilles, le millepertuis tient beaucoup de place. Ses rameaux , au sommet desquels sont toujours les fleurs , font avec la tige principale l'effet d'une colonne autour de laquelle on rangerait des pots de fleurs. C'est ainsi que lef^ étamines et leuj anthère , les cinq pétales roulées en côfte , les boutons , s'ouvrent , s'applatissent, et laissent pAsser les faisceaux

d'étamines. Le calice a cinq divisions profondes , et chacune d'elles supporte un des pétales.. On fait de l'huile avec le millepertuis. La vertu des simples est d'une connaissance indispensable. Quelle douce occupation de chercher dans ces dons de la nature le remède à tous nos maux , de jouir à la campagne avec profusion de ce que l'on a peine à se procurer à la ville I Toutes et chacune de ces plantes disent eusemble : Je suis utile aux hommes , et beaucoup d'hommes ne sont bons à rien par paresse ou par égoïsme.

Arrêtons-nous maintenant à la reine des prés, spiroca ulmarea (icosandrie, pentagynie). Sabeauté est imposante; elle fait à elle seule les honneurs de la prairie ; elle exhale le plus doux parfum. Sa tige s'élève souvent jusqu'à près de trois pieds , et prodigue ses rameaux autour d'elle. Le palais de cette reine est un empire. Sa tige a cinq cannelures tein-

64 >OUVFLr,ES PI.TITES ÉTCDF.S

tes irrégulièrement d'un rouge de feu ou d'un vert tendre. Ses feuilles , plus multipliées à sa base , sont aussi plus garnies et plus développées , elles sont portées sur des rameaux ligneux , comme celles du rosier : mais les folioles n'ont pas des pétioles particuliers ; elles sont sessiles ; et , entre les grandes feuilles sur le même rameau , des rudiments , des essais de feuilles en grand nombre , en attirant l'abondance du suc dont la plante est pourvue , garnissent toujours davantage ses épais rameaux. La feuille de la reine des prés est pinnée avec interruption : le point où la tige laisse échapper la feuille est entouré d'une feuille ronde en collerette , et découpée comme les autres. La feuille qui termine le rameau n'est point entièrement séparée des deux divisions , qui , au contraire , la complètent : elles sont si profondes qu'on supposerait trois feuilles, et il n'y en a qu'une. La feuille est d'un

DE LA TfATURE. 65

vert noir , comme celle de l'ornie , à laquelle elle ressemble ; elle est presque blanche en dessous , comme si elle était doublée d'une gaze transparente. Les fleurs sont placées au sommet de chaque branche , d'où elles semblent s'élancer et former un bouquet de tleurs blanches admirable. Elle a une quantité d'étamines jaunâtres. On distingue aisément les cinq petits pistils à têtes blanches, qui ont chacun leur ovaire vert. La corolle a cinq pétales blancs comme la neige , arrondis , et ne tenant au caUce que par un onglet très légt^'.

Vous voyez, mes amis, que cette plante n'a point usurpé le titre de reine des prés : encore n'ai-je fait qu'une esquisse de sa beauté.

Il est tard , il faut rentrer.

H(> NOriVELLES HUTITES ÉTUDES

Dixième Matinée.

BoNJOLR, mes amis. En passant au travers du bois, j'ai cueilli une hyacinthe, hyacinthus non scriptus (hexandrie , monogynie ) , pour vous la faire admirer , et vous conter l'histoire de sa naissance.

La fable nous dit que c'était un beau jeune homme , favori d'Apollon, et qu'un jour où les dieux faisaient une partie, il lança à son favori le disque fatal dont il le tua. Le dieu s'affligea; et, pour éterniser sa mémoire , et prouver son repentir , il le métamorphosa en fleur. Le jeune Hyacinthe n'eut rien à regretter , puisque Apollon , tous les printemps , tourne sur lui ses plus doux i égards. Il

preo.

est presque toujours placé près d'un ruisseau. C'est une plante bulbeuse ; elle a pour racine une bulbe ou ognon. L'ognon se multiplie par caïeux qui se détachent, ce qui ajoute au moyen de reproduction de cette jolie plante. Avec un bon microscope on peut voir dans un ognon de fleur la plante entière qui doit s'y développer et en sortir- On en a transplanté dans le.î jardins : mais en leur donnant une plus riche parure , on ne les a pas rendus plus agréables : on a doublé leurs pétales aux dépens de leurs étamines.

Combien de pauvres humains ont fait comme eux , ont doublé leur fortune aux dé}>ens de leur probité I L'ait a pu clianger quelque chose dans les hommes, comme dans les fleurs ; mais Texpérience nous apprend à deviner leur origine .

malgré la munificence qui les entoure.

\ oici encore une très jolie fleur ; c'est 1h capucine, le tropa-olum majus ( octan-

68 NOUVELLES PETITES ETUDCS

drie , monogynie ). Cette fleur nous vient du Pérou dont elle est le cresson. Nous en mangeons aussi : mais elle échauffe beaucoup. La capucine , comme toutes les fleurs qui ont besoin d'appui , a des tiges tendres, dont les extrémités se roulent et s'adaptent comme des nœuds de rubans à tout ce qu'elles rencontrent. Si elle ne trouvait rien pour s'appuyer , elle tomberait à terre , et se détruirait par l'humidité. Elle est l'emblème d'une vierge du Soleil ; c'est toujours vers lui qu'elle se tourne , et ne laisse voir à ses admirateurs que le dessous de ses feuilles, et l'éperon de ses fleurs. Plusieurs personnes ont surpris , avant et après le coucher du soleil, des éclairs sur la fleur des capucines ; et un savant admirateur de la nature dit que l'image de la divinité rayonne par reflet sur quelquesuns de ses ouvrages , et assure avoir vu dans ses voyages aux Indes une auréole sur la tète de saints missionnaires qui

prêchaient l'Evangile aux idolâtres : ce qui appuie cette idée , c'est que les martyrs l'avaient tous en mourant pour la foi. Enfin , mes amis , il est très vrai que l'étude de la nature nous rend sensibles et religieux , et qu'elle nous fait voir Dieu partout.

Revenons à notre capucine. Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble parfaitement à un parasol ; elle semble posée , sur sa tige , et l'intérieur en est d'un travail admirable. Examinons-la bien, et vous m'expliquerez sa complexion.

Il est tard , il faut nous séparer.

^0^ VELLES PETITES ETIDE>

Onzième Matinée

Bonjour , mes cheis enfants. Aujourd'hui , pour varier nos études , nous irons dans le jardin, et je vous apporte un petit pot de sensitive. Yoyez cette timide plante ; si l'on en approche la main, elle s'incline jusqu'à terre : elle est bien l'emblème de-la pudeur et de la sagesse. Elle prévoit l'orage : quand nous lui voyons baisser sa tète sans qu'on la touche , c'est im signe certain de tonnerre et d'éclairs ; et pendant que le nuage s'éloigne , elle se relève avec majesté. Yoyez quel chef-d'œuvre de la toutepuissance divine I Mais encore pour qu'une main téméraire ne puisse la cueil-

hr , sa tige est garantie par une épine qui vous défend de le toucher.

— O maman , vous avez raison , tout est admirable dans la nature. — Cela est vrai, mon fils, plus d'un impie s'est converti en l'étudiant. Nous allons en voir un plus grand dans l'aloès. Cet arbuste nous vient d'Afrique : vous savez qu'il ne fleurit que tous les cent ans. ISous en avons aussi du cap de Bonne-Espérance:

il y en a de plusieurs sortes , mais tous mettent le même temps à leur floraison. La fleur ressemble un peu au narcisse ; les feuilles sont d'un blanc plus mat et aussi épaisses que ie velours de coton. Lorsque le temps de s'épanouir est arrivé , le bouton s'ouvi'e au moment où le disque du soleil passe dessus, et fait en s'ou\Tant le bruit d'un coup de canon ; elle répand autour d'elle pour un instant une odeur balsamique. Je ne saurais, mes amis, vous expliquer la sensation que j'ai éprouvée parmi ces arbres; en me

'J'2 NOUVELLES PETITES ElDDfiî

promenant, j'en examinais attentivement la structure , quand tout à coup j'entendis une détonation comme d'artillerie.

Je ne sais si c'est surprise ou électricité , mais je fus plus d'un quart d'heure , émue et tremblante. J'en cueillis quelques fleurs pour les examiner: elles n'ont qu'un calice assez profond; jen'aipas vu d'étamine. Les feuilles de l'arbuste sont extrêmement épaisses, longues et pointues, dentelées et piquantes à peu près comme les cardons d'Espagne. Elles ont une espèce d'arrêté , au milieu , qui se termine en pointe assez aiguë. Le 1 ois de la racine en est fort dur. Tout dans cette plante est employé en médecine : je suis fâchée que nous n'en ayons pas dans notre jardin.

Sa culture ne me paraît pas demander beaucoup de soins , puisqu'elle est très commune en Angleterre. J'ai observé que cette plante est l'emblème de notre vie. Elle est, comme je vous ai dit, cent ans à fleurir , et aussitôt qu'elle est cueil-

lie elle se fane. J'en avais trois ou quatre que je voulais apporter chez moi pour les conserver dans l'eau; je n'en eus pas le plaisir. Avant que j'eusse quitté le jardin, elles étaient jaiuies et molles comme ime pommade. Ce n'est donc que par son utilité qu'elle est estimable.

En voici une autre ^ nonunée la grenadille , ou passi-flore , appelée communément la fleur de la passion. Examinezla bien ; vous y verrez tous les instruments de la passion de Notre Seigneur.

Sm- de petites tiges di'oites sont posées les figures de ce qui a servi au supplice d'un Dieu. ^ oyez ce pal sinistre qui porte les cinq clous ; le roseau qui soutient l'éponge ; le marteau renversé au milieu d'une couronne d'épines ; et ses étamines qui semblent couleur de sang. Cette fleur a l'avantage de giimper partout. Elle paraît nous poursuivre , pour nous retracer l'image d'un Dieu mourant pour nos péchés.

— Mais , maman , pourquoi cette fleur n'est-elle pas plus souvent sous nos yeux? Elle nous rappellerait l'amour de Dieu poui' les humains. — A ous avez raison , mes enfants : mais , soit parce qu'elle est triste , pu par insouciance , nous ne la cultivons presque pas, quoiqu'elle pousse facilement partout.

Au devant des croisées de presque tous les presbytères , en Angleterre , il y en a une plante; et , chaque matin, en ouvrant la fenêtre, o% est forcé d'élever son ame vers son Rédempteur. Cette pensée est tout-à-fait chrétienne.

— Ohl maman, je viens de voir un joli lézard ; niais c'est un être bien sauvage. — Je crois , dit Jules , qu'il est bien vieux; car , depuis que j'ai l'âge de raison , je l'observe. Son trou est derrière l'abricotier-pèchc. Il n'est pas sauvage , mais il ne sort qu'au soleil. C'est un aimaljle animal ; j'aimerais bien qu'il nous donnât le temps de contempler la variété de ses couleurs.

— C'e&t bien aisé , mon ami. Va cheii lier ta flûte , et joue-lui un air bien tendre , où il y ait beaucoup de modulation. Tu le verras sortir, et rester en place tant que tu joueras. J>Iais je te préviens qu'il aime la bonne musique.

Je vais vous conter comment j'ai fait la découverte que tous les reptiles aiment la musique.

Nous limes , mon père et moi , la partie d'aller visiter un vieux cbàteau abcmdonné , situé près du Jura , entre quatre montagnes , sur un terrain aride et sauvage. Plusieurs de nos amis voulurent en être; nous décidâmes d'y passer la journée , et d'y faire porter des vi\Teset nos instruments , pour jouir de l'écho que les spacieux appartements vides nous promettaient. En arrivant, nous visitâmes depuis les souterrains jusqu'aux greniers ; nous n'y trouvâmes rien qui piit nous inquiéter. Cela fait , nous dîna-

mes sur une terrasse qui donnait sur le parc. Après le dessert, nous fîmes un quatuor: l'air de Charmante Gabrielle fut répété avec plaisir. A nos modulations, nous vîmes sortir , d'un gros mur qui nous adossait , un vieux lézard blanchi par les ans. Il semblait électrisé par nos sons. Nous cessâmes , pour voir si c'était bien cela qui l'avait attiré : il rentra dans son trou. IN'ous recommençâmes, il ressortit. Mais bientôt après , nous nous trouvâmes entoui'és de serpents et de vipères que Terpsicliore nous avait amenés. Lorsque nous vîmes tant d'hôtes inattendus , nous leur donnâmes un concert dans les règles ; et nous eûmes le plaisir de les voir tous se replier, et s'étendre avec mi air de volupté. Nous cessâmes ; ils partirent aussitôt, chacun par vm chemin différent, sans nous approcher. Vous voyez , mes amis , que ces animaux ont les organes bien sensibles. Mais je

m'aperçois que nous avons beaucoup outre-passé le temps de notre promenade.

A demain nos observations =

Douzième Matinée.

VoDS voilà , mes chers enfants ; avezvous rêvé du lézard ? — Oui , maman ; je vous assure que nous nous procurerons le plaisir de faire connaissance avec lui. — C'est bien. Je vais vous indiquer une autre plaisir , qui vous surprendra davantage. Les poissons aiment aussi la musique. J'en fis l'expérience sans m'y attendre. Marchons; chemin faisant, je vous conterai cela.

J'étais à Londres lorsque le lord-maire, ou le roi de la cité , fit une excursion sur la Tamise ; cela a lieu souvent dans l'été. Il a , pour cet effet , un joli vaisseau bâti exprès pour ime partie de plaisir. Ce

DE LA NATURE. fji)

vaisseau n'a qu'un pont et un premier étage ; un très beau salon , où il y a un grand orchestre et beaucoup de musiciens. Les cuisines sont sur le derrière; on y fait de forts bons dîners en bonne compagnie; ensuite on danse. Sur la fin du jour on donne un concert. J'étais, pour le voir rentrer , sur la montagne de Ricliemont , dont le pied est baigné par ce fleuve. Le concert était excellent. Nous vîmes une cjuantité prodigieuse de poissons , sur la face de l'eau , tout autour du vaisseau. Ils nous semblaient asphyxiés par le plaisir. INous pûmes en prendre avec la main , sans qu'ils cherchassent à nous échapper. Quelques personnes prétendirent cju'ils étaient attirés par l'odeur des différents mets qui avaient été servis au dîner ; mais ce n'est pas cela, puisque, dès que la musique cessait, ils replongeaient. Cela n'est-il pas bien extraordinaire?

— Oui, maman: mais comment se

8o NOUVELLES PETITES ETUDES

peul-il que quelques peisoimes n'aiment pas la musique ? — C'est qu'ils ont Tamc aride et le cœur froid. Je suis sûr qu'un homme qui n'aime pas la musique n'est pas sensible.

Continuons notre étude , puisque nous voilà , sans y penser , dans la prairie. Cueillons la primevère , primula veris officinalis (pentandrie , monogynie). Les Jjergers aiment beaucoup cette fleur ; ils la regardent comme la fille aînée du printemps . On l'appelle aussi perce-neige . Les amants l'attendent avec impatience , pour les aider à présenter leurs hommages aux tendres objets de leur affection , jaute d'éloquence : cette charmante fleur parle pour eux ; c'est à qui la découvrira le premier , pour la présenter à celle qu'il aime. C'est un arc-en-ciel terrestre ; elle en a les douces couleurs. Le céleste nous annonce, dit-on, la paix de Dieu avec les hommes: mais la primevère nous anj^.oncc celle de la nature avec nous ; elle

DE LA NATURE. Ol

nous assui'e que la terre n'a pas renoncé à produire. Elle est le précurseur de Flore et de Zéphire : aussi le jeune berger dit-il àsamaîtresse enlui présentant cette fleur: c'est l'emblème du bonheur que j'espère; elle a votre innocence et votre fraîcheur ; elle vous peint mon respect et mon amour . Tous les printemps il renaîtra comme elle, et comme elle il percera la neige de l'hiver de nos ans.

— Oh \ mais , maman , les bergers font d'assez johs comphments.

— Eh I pourquoi pas , mes amis I II n'est pas besoin de rhétorique pour exprimer ce que le cœur sent et désire.

Mais examinons notre fleur. Comme sa tige est souple et légère ; comme les fleurs paraissent peu rassure'es contre la fureui^ des vents glacés. Le calice , comme vous voyez , est d'un tissu mince , et d'un vert tendre ; il est disposé en soufflet à cinq faces, avec cinq nervures , cjui en déterminent le jeu. Je vous laisse

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