L ORGUE
Suzanne et Figaro moduleront un jour ; Ce sont les longs soupirs que Chérubin adresse A tous les vents du ciel, témoins de safenJressc ; Puis, c'est Don Juan avec son charme audacieux, Elvire dont l'amour a des pleurs dans les yeus. C'est la Toïx onduleuse et tendrement cflline Qu'auprès de Mazelto viendra prendre Zerline, Et, dominant le tout de leur sombre grandeur. Les accents sépulcraux et brefs du Commandeur. L'orgue au bout d'un instant se fait encore entendre Mais au lieade la note harmonieuse et tendre. Au lieu du chant d'amour ou du thème divin, Ce sont des bruits confus et des clameurs sans fin, Ce sont des grincements avec des cris d'alarmes. Et de rauques sanglots entrecoupés de larmes. Comme pour compléter le spectacle émouvant, Chaque tableau ae change en un groupe vivant. L'effroi fait tressaillir les toiles animées, La Vierge, au désespoir, porte ses mains fermées A son front incliné sur l'abime entr'ouvert ; C'est l'image sinistre et sombre de l'enfer; Mais le bruit s'atténue, et dans le gouffre immense
66 l'ouguk
Il s'élève une vois qui parle do clHinoncô ; Lii voix sainlo guaudir, el sou rylhrao cdalant Manie et s"épanouil dans le ciel qui l'entend; Alors rapaiseraenl succède à la colore, Et, comme un autre appel de la voix Uilôlairo, On enlend dans le chœur soudain illuminé :
Requiem œternam cla cis. Domine.
Quelle sérénité '- quelle ampleur infinie !
Mozart sous chaque mot de la phrase bénie Fait surgir une note, un effet surhumain..., Quand il se sent tiré doiicemenl par la main. Il s'était endormi dans la nef solitaire, Mais un rêve a pour lui soulevé le mystère D'un avenir où l'art met son rayonnement.
Il garde cependant un noir presscnliment Da Requiem monté dans l'éclat de îa nue :
L'image de la mort dans ce chant contenue Le poursuit, et pourtant, le front haut de fierté, Il dit : — Je veux aller dans la postérité.
Je veux avoir aussi ma page dans l'iiisloire.
- El pour guider les pas, me voici ! dit la Gloire.
JUPITER
Quand l'Olympe eut tenu son illuslra Conseil, Jupiter, un beau jour, n'ayant phis rien à faire, Prit pour se mettre en roule un rayon de soleil Et descendu vers notre sphère.
La terre n'avait pas de frontières encor, Et le maître des dieux, selon sa fantaisie, Limila, comme un peînlre aurait fait d'un décor, L'Europe, l'Afrique et l'Asie,
68 JUPITEB
L'Europe fut surtout l'objet des meilleurs soins. Pendant une heure au moins, il en fit une élude ; Peudant une heure il fit planer sur tous les poini Sa puissante sollicitude.
Il mil sou esprit vaste à contribution ; Aussi l'œuvre fut grande et la mesure jusle n avait préparé pour chaque nation
Un don de son pouvoir auguste.
Il dit à l'Angleterre ; — A loi toutes les mers,
A toi la houille noire, où sans cesse fermente
Le germe d'un pouvoir qui, sur les flots amer:
Dominera l'àpre tourmente. —
A l'Espagne : — Reçois comme un trésor divin Ce qui charme Teaprit et ce qui saisit l'âme, Le double enivrement qu'on trouve dans le vin Et dans les regards de la femme.
JUPITER
A la Grèce : — C'est (oi qui seras le berceau Des arle ; lu brilleras comme un foyer de gloire ; Tes grands hommes, groupés lîaus un vivant faisceau, De ton nom rempliront riiisloire. —
11 dit à l'Italie : — A loi le beau ciel bleu, Les artistes divins, les œuvres de génie, Et le souffle qui passe et qui berce au miliei; D'une alraosphère d'harmonie. —
Il dii à la Russie immense : — Tu verras La richesse surgir de tes steppes fécondes, Car c'est toi qui dois être, avec tes mille bras, L'alimentalion des mondes. —
A la Suisse : — Rayonne aux yeux des nations. Sois la liberté sainte et sois l'auslère asile : Ouvre ton large seuil, quand les proscriptions Te jetteront ceux qu'on exile. —
70 jopitkh
Il fit à la Turquie un cadre éblouissant De soleil, de verdure et de splendeur rêvée.
Puis, dans le juste orgueil qu'un dieului-mt Il dit : — Mon œuvre est achevée.
— Pas enoor, répondit une vois aussitôt ; Votre œuvre est incomplète, ayez-en l'assurance; Vous avez à chacune ici donné son iot,
Mais que donnez -vous à la Franco ? —
En effet, Jupiter nous avait oubliés.
La plainte de la France étant juste et fondée. Il regrettait les dons qu'il avaitoctroyés... Tout à coup il eut une idée.
Il chassa de son front le nuage importun.
Et dit ; — Je dois admetire une demande telle ; Je vais faire ta part d'une pari de chacun :
Tu seras ainsi la plus belle. —
JUPITER
Et noQs eûmes dès lors noire lot sur la mer, Le senliraent ds l'art que la gloire accompagne, Des sourires au ciel et des baisers dans l'air ; Nous eûmes le vin de Champagne,
Des femmes dont la grâce est passée en dicton, Un esprit dont l'éclat sur le bon goût se fonde. L'Europe est un orchestre et nous donnons le ton, C'est reconnu par tout le monde.
Jupiter était donc très content, mais voilà Qu'une voix, comme un bruit où la colère f Dit : — Je ne comprends rien à ce partage- Que donnez-vous à l'Allemagne?
— Ma foi ! dit Jupiter, il ne me reste rien.
N'invoquez pas des droits qui ne sont plus les vûlres : Vous arrivez trop tard. — Et l'autre dit : — C'est bien, J'irai prendre la part des autres, —
72 ji:piTER
Jupiter regagna l'Olympe radieux.
Il n'est plus revenu sur la terre où nous somme; Il a, sans doute, assez à faire avec les dieux Pour ne pas s'occuper des hommes.
Mais puisque l'Allemagne, et l'on sait à quel prix, A résolu îe point qu'elle entendait résoudre, 11 faudra qu'elle rende, un jour, ce qu'elle a pris. Ou c'est nous qui prendrons la foudre.
LES JAMBES DE MA VOISINE
\ EDOUARD niILIPPE
J'élais au cinquième élage, Selon le couplet familier, Mais je n'avais pas en partage La limite de l'eBcalier.
Au-dessus, et toujours chez elle, Travaillant du matin au soir, Demeurait une demoiselle Que je n'avais encor pu voir.
LES JAMBES DE MA VOISINE
Vivait-elle eo anachorète?
Peut-être, mais comme un pinson Elle remplissait sa chambrette De mouvement et de chanson.
Sa voix était franche et sonore, Et si limpide en même temps, Qu'on eût dit un chant de Tauroro Mis sur les ailes du printemps.
L'escalier conduisant chez elle N'élaii pas commode, ii s'en faut ; Il était droit comme une échelle ; Mais c'était son moindre défaut.
Quand on a dix-huit ans, qu'importe ?
Six étages ne comptent pas.
Or, un jour, en ouvrant ma porte, Je la rencontrai sur mes pas.
Elle grimpait, légère et vive, Les derniers degrés, mais voilà
LES JAMBES DE MA VOISINE
Qu'un courant d'air soudain arriv Il ventait très fort ce jour-là.
La robe était en mousseline.
Oh ! le vent n'a pas de pudeur !
Et les jambes de ma voisine M'apparurenl dans leur rondeur.
C'était charmant, parfait d'ensemble,
Avec des bas blancs bien tirés,
Oui, des bas blancs, quoi qu'il vous semble,
Mesdames aux bas chamarrés.
Vous avez mis trop à la mode
Ces couleurs qui jurent aux yeux.
Je ne sais pas si c'est commode :
G'esl toujours fort peu gracieux.
Mais évitons toute querelle...
Ma voisine, tranquillement, Referma la porte sur elle Sans voir mon éblouîssemenl.
LES JAJIliES DE «A VOISINE
Un m régit n
On le dil el l'on a raison ;
Ces deux jambes si bien tournées
Devinrent loul mon iiorizon.
Leur silhouette rebondie, Leur galbe délicat et fin, Allumf'rent un incendie Dont je ne voyais pas la fin. Cela prit un tel caractère Qu'à tout prix je voulus savoir Ce qu'était leur propriétaire.
Voici ce qu'on m'apprit le soi
Gaie, el pourlanl très sérieuse,
La grflce unie a la bonlé,
Eïcellente et laborieuse.
De ce moment, en vérité,
Je fus toujours en découvertes.
Et que le temps fiit sombre ou clair,
LES JAMBES DE MA VOISIKE
Porte el fenêlre étaient ouvertes Pour établir des courants d'air.
Enfln, au bout d'une semaine, Le mal d'amour était vainqueur De loule résistance humaine; L'incendie avait pria le cœur.
Alors, sans tarder davantage, Et dans un effort surhumain.
Je gravis, en tremblant, l'élagc Dont mon cceur prenait le chemin.
Et lorsque je fus auprès d'elle.
Je dis à travers un frisson : — Ma visite, Mademoiselle, Va vous paraître sans façon ; Hais la ligne droile est l'emblème De la franchise, et je la prends Pour vous dire que je vous aime Sans préambule à mots vibrants.
— Quoi 1 vous m'aimez sana me connailri;
— Je vous connais, et même plus Que vous ne le pensez peut-iilre.
— Gomment cela ? — Je suis confus De le dire, et je m'y dérobe...
— Non, du tout, je veux le savoir. —
— Un jour, le bas de votre robe Trop relevé m'a laissé voir
Voire jambe ronde et bien faile. —
-— C'est aCreus! — Gomment ! c'est affreux?
Mais c'est l'ceuvre la plus parfaite I
J'ai dans mon cœur et dans mes yeux
Cette jambe, pourquoi le laire?
Aussi je viens vous proposer
D'aller chez monsieur le notaire
Tout préparer pour l'épouser. —
Ce ton frivole en apparence Me troublait ; elle le vit bien.
LES JAMBES DE MA VOISINE
Son regard, comme reepérance, Longtemps s'arrêta sur le mien :
— Ne faifea pas d'économie :
Sans le moindre cas hasardeux Et sans crainte de bigamie, Vous pouvez on épouser deux. —
Noua nous sommes mis en ménage.
Et pour y faire noire nid J'ai prie un cinquième élage ; C'est là que l'escalier finit.
C'est on peu haut, mais on devine Et c'était dans les faits prédits, Que les jambes de ma voisine Me conduiraient au paradis.
LE MAITRE D'ÉLOQUENCE
Sous un I liai me indicible il tenait l'audiloire: Sou slyle tout vibrant, sa puissance oraloire, Sa \oix pleine de feu, l'éclat de chaque son, Couraient sui l'épiderme Pt donnaient le frisson. Quel que fût le sujet, art, science, réforme, La richesse du fond, la splendeur de la forme. En faisaient un foyer rayonnant de clartés :
C'était un idéal fait de réalités; Aussi Paris entier suivait ses conférences.
Les femmes y venaient surlout, leurs préférences Ajoutaient chaque jour un prestige nouveau Au nom qu'on saluait partout d'un long bravo. Parmi les auditeurs montrant le plus de zèle
83 hiL JiAiTRi; d'éloquence
Se trouvait une jeune et bdle demoiselle ;
Blonde, elle avnil un ciel dans l'nzur de ses yeux;
Et l'esquise douceur de ses traits gracieux
Caressait lé regiird ; pourlant uii rellet sombre
S':illongeait par moment sur son front comme une ombre;
Ses efforts n'en pouvaient empêcher 3e retour.
Elle devait souffrir. Était-ce de l'amour ?
Etait -ce une douleur? L'un et Tautre, peui-ûlre.
Celui qu'ajuste titre oo appelait le mailre, Un jour, comme sujet prit la peine de mort.
Lesjournnux à grand bruit l'an non dire ut d'abord, Et la foule, devant le beau sujet d'étude, Accourut plus compacte encor que d'haliitude. La jeune flljo y vint aussi.
Quelle grandcui Quel nitrvwlleux langage et quelle profondeur I Chaque phrase avec art choisie et ciselée Contenait le sens juste ou l'idée ètoilée ;
LE .MAITRE D'ÉLOQUENCE
Mais l'oraleur devint admirable au moment Où pour conclure il dit dans un frémissement : — C"esl ainsi que l'esprit malgré lui s'habitue A ce code sinistre, à cette loi qui tue, C'est ainsi qu'une ligne invoquée à dessein Du bourreau conscient fait un autre assassin. Donner la mori, jeter un cadavre à la tombe, Voir rouler dans la nuit une tète qut tombe.
Rend le code coupable, ensanglante l'arrêt.
Qu'on supprime la corde avec le couperet !
Car l'univers entier, dans sa grandeur austère, Ce qui nou.s vient du ciel, ce qui va sur la terre, Toutes les vois d'en haut, toutes les voix d'en bas, Dans un immense cri disent ; Ne tuez pas I — Pris d'une émotion soudaine et colossale, L'auditoire debout fit retentir la salle De braïoe prolongée et d'applaudissements.
Tout à coup, des sanglots pleins de tressaillements Passèrent en criant dans la foule enfiévrée.
C'était la jeune fille aux yeux bleus qui, livrée Au flot de sentiments dans sol cœur descendus. N'avait pu contenir les sanglots entendus.
84 LE MAITRE d'Éloquence
Plus d'une fois déjà le mattre avait pu lire
Dans ce cœur qui pour lui vibrait comme une lyre ;
Il avait deviné ce virginnl amour
Dont il avait eeuli l'influence à son lour ;
11 s'établit ainsi du banc jusqu'à la chaire
Un courant sympathique, une effusion chère.
Aussi vint-il attendre avec empressement
La jeune fille émue encor profondément,
Et qui, le front courbé, s'en retournait chez elle;
Et sur un Ion sincère il dit : — Mademoiselle,
J'ai souffert de vous voir souffrir ; pardonnez-moi
Si je laisse mon cœur s'ouvrir ainsi. — L'émoi
Qu'elle avait tout à l'heure éprouvé dans la salle
Mit encor la pâleur sur son front déjà pâle:
—Ah! Monsieur, pourquoi donc vous trou ver sur mespas?-
Alors il répondit : — Ne le eentez-vous pas ?
N'avez-vous pas compris, en vous sachant si belle,
Qu'une céleste voix auprès de vous m'appelle ? .
Mes regards, dès longtemps, ne vous l'onl-il pas dit? —
— Eloignez-vous, Monsieur ! — Il m'est donc interdit De vous faire connaître à quel point je vous aime ? —
— Ah I de grâce I effacez jusqu'à la trace même
LE MAITRE I)'ÉLOQUE^'CE
De cet amour levé sur voire cœur surpris.
Vous devez m'oublier, m'oublier à lout prix. —
— Ne me demandez pas ce qui n'est pas possible ; L'amour est une loi : c'est la force invincible, C'est un soleil vivant ; rien ne peut l'effacer.
Quand le cœur en est plein, comment n'y point penser? -
— Il le faut : j'ai, d'ailleur?, le remède en moi-même. Je deviendrai fatale, effrayante à qui m'aime :
Un mot seul vous broiera le cœur et le cerveau. Sachez donc que je suis la fille du bourreau 1 — Il chancela soudain eous le coup de tonnerre. Le cri désespéré, l'avis tortionnaire Flamboyait devant Sui comme des traits de feu, Puis, dans une secousse, et sans un mot d'adieu, Il s'enfuit, tandis qu'elle, inerte, à l'agonie, Dans un rauque sanglot dit: — Ma vie est finie !
On ne la revit plus aux conférences ; lui Pensa d'abord souvent au doux vistige enfui.
Mais les succès bruyants, les ovations faites. Les bravos recueillis dans les foules en félee,
LE MAITRE D'ÉLOQUENCE
Voilèrent lentement l'image dans son cœur.
Deux mois après, l'oubli, ce facile vainqueur
Dont l'amour à bon droit craint les exploits sans nombre
Avait mis ie passé tout entier dans son ombre.
Un jour, on vint prier lo maître d'accourir Au chevet d'une femme, hélas 1 près de mourir. îl se sentit le cœur pris d'une angoisse telle Qu'il en eut un frisson subit : — Si c'était elle I Ponsa-t-il .
C'était elle, en effet. Pauvre enfant !
La douleur implacable et le mal triomphant L'emportaient dans la lufte ardemment soutenue ; Et quand elle sentit que l'heure était venue, Pour sa dernière joie, à son dernier instant. Elle voulut revoir celui qu'elle aimait tant. Prés d'elle était un homme à l'anguleux visage, Aux traits durs, aux regards pleins d'un sombre présage Des ptis rudes creusaient son front mystérieux.
LK MïilTEE D'ÉLOQUENCE O
Mais quand sur la mourante il aitachait les yeux,
On sentait la douleur sombre qui désespère
Et qui lui déchirait ses entrailles de père.
Celui qu'on attendait vint au bout d'an moment.
La mourante eut soudain un resplendissement :
— C'est toi, c'est toi I merci ! dit-elle avec ivresse...
Et son âme passa dans ce cri de tendresse.
Et, tandis que devant ce beau visage mort
Le maître tout à coup entendait le remord
Lui parler de sa vois redoutable et muette.
Le père, l'œil perdu, le cœur plein de tempête.
Et de ses poings crispés étreignant son cerveau,
S'écriait : — De nous deux, qui donc est le bourreau ? -