Odyssée f Rapsodie II
inides d'encre. — Ce n'est pas de la littérature !... Je me souviens que l'été, à la campagae, nous restions enfermés la majeure partie des journées. Ma mère se lamentait : « Ce n'est plus une maison^ c'est une usine à copie!... Ensuite, dans la fièvre parisienne, que de fois j'ai répété à mon mari : Je t'assure cela ira très bien sans que j*y mette la main !... Mais il me répondait toujours : Pas du tout, j'ai composé ce chapitre très vite en m'en rapportant à toi pour les détails. En fallait-il davantage pour que je reprisse mon menu travail d'éventailliste parisienne? »
Vous saisissez pourquoi les œuvres du plus sympathique des cinq ou six maîtres réalistes conservent un tact dont sont dépourvus les produits ordinaires des fabriques Balzac, Flaubert, Zola et Cie? Ferdinand Brunetière en supputait jadis la raison, mais comme il niait, en professeur, que les circonstances de la vie eussent aucune influence sur les œuvres de l'esprit — il n'en trouvait pas l'explication. C'était pourtant si facile : il suffisait de chercher la femme. Ce qu'il y a de plus comique, c'est que Ferdinand, tout Brunetière qu'il fût, n'échappa point à la règle qu'il niait. Hélas ! de tous temps les Julia Allard ont été rares!... Sachons encore gré à cette Pénélope de n'avoir point, comme Mme Mi-
chelet, glissé ses manuscrits parmi les œuvres posthumes de son mari. Rien ne lui aurait été plus aisé. Les cinq historiettes en tête du volume Miroirs et Mirages^ c'est du meilleur Alphonse Daudet ; un trait de plume, Madame eût été biffé, et les arislarques s'y tussent trompés.
Ce bonheur conjugal parut s'éterniser. Quoique Alphonse Daudet eût été prématurément immobihsé par une inexorable maladie, les siens s'étaient si bien ingéniés à prévenir ses infirmités, qu'il n'en éprouvait plus les servitudes. Les amis à la table desquels la maladie empêchait le Maître de s'asseoir, sa femme les conviait à la sienne. Ce salon devint hospitaher entre tous et la première main qui s'y tendait était toujours celle de l'hôtesse.
« Nous avions si bien éludé les détails qui eussent affligé mon mari que nous ne nous apercevions plus de vivre dans l'exception... — me raconte Mme Daudet. — Ainsi, j'avais tellement pris l'habitude de ne jamais dîner en ville, de ne jamais sortir le soir, sauf pour les « premières » des tout à fait intimes, qu'il me parut très dur, après mon deuil, de reprendre la vie mondaine (tandis (qu'elle parle de sa voix de cristal, je pense : ô Pénélope! et j'écoute, ravi). Je me figurais môme que cela durerait si longtemps que
nous n'hésitâmes pas à déménager. A la rue de Bellechasse il y avait un étage à monter... cela compliquait les sorties. Je découvris à la rue de V Université, un plain-pied ouvrant sur un jardin. Hélas! nous n'étions pas installés que le malheur frappa à la porte!... C'avait été d'abord, une journée pareille aux autres journées; à midi, Léon Hennique avec lequel mon mari tirait une pièce de La Petite Paroisse déjeunait à la maison. Après l'amicale séance des deux collaborateurs, Alphonse, resté seul, se remettait au travail, se sentant, ce qui devenait rare, dans d'heureuses dispositions. A telle enseigne, que vers le soir, mes parents trouvèrent leur gendre penché sur sa table. — Ah! voilà bonne maman, dit-il à ma mère, je viens d'achever mon seco7id acte, je vous le lirai après dîner, vous verrez, çà se tioU. — Ma mère répondit : cest donc une bonne soirée en perspective. Puis nous passâmes à la salle à manger. A ce moment l'on sonna ; mon fils aîné qui nous avait quittés pour passer la soirée avec des amis revenait, par un hasard providentiel, réclamer son assiette de potage. Mais quelqu'un que nous n'attendions pas était entré avec lui. Il y eut une dernière trêve; le temps d'ajouter un couvert. La soupe fut versée; mon mari n'en avait pas avalé dix
cuillerées qu'un malaise le rejetait en arrière. Nous nous précipitâmes. Avant que le temps matériel de quérir un médecin se fût écoulé, le sort était résolu. Quand je suis rentrée dans le salon à jamais privé de sa présence^ quand j'ai revu sa table avec la lampe éclairant encore la page à moitié noircie, quand j'ai réalisé qu'il -était fini à jamais, le bonheur de mon existence, alors il m'a paru que la terre se dérobait sous mes pas. Dorénavant, j'allais ôtn^ seule ! . . . »
N'est-ce pas l'occasion de recopier les vers de tOdysséel
« Ecoutez amis ! les Olympiens m'ont accablée de maux! — J ai perdu mon brave mari, illustre entre tous les Parisiens et dont la gloire s'était répandue dans la grande Hellade et toutArgos M ... »
Hélas! c'est tout le poème admirable que je voudrais citer — mais en grec — car en français, c'est autre chose, une moindre chose!
J'écoute, j'écoute encore cette voix qui s'est tue Et laissa dans mon cœur de longs échos vibrants^.
Cependant Mme Daudet était trop chrétienne