Lettre à sa sœur du 5 juin
tions! Le Mont-Cenis se traversait encore en diligence et, comme la route escaladait des coteaux, longeait des précipices, traversait des cascades, la voyageuse ne se sent pas rassurée. Un orage éclate ; du coup, elle croit son dernier jour arrivé. A Suze, le règlement des comptes est sur le point de nécessiter l'intervention du commissaire. Les premières impressions de l'institutrice restent d'une naïveté divertissante : <( L'italien se parle et s'écrit désormais autour de nous, » note-t-elle surprise que les Piémontais ignorent le français. A Turin, elle est toute interdite d'apprendre que la ville s'appelle, en réalité, Torino. A Marengo, sa tète se penche à la portière; quoi, rien que des prés fleuris, pas un squelette, pas même un vieux boulet rouillé? Dès lors, son enthousiasme ne tarit plus. Les Apennins dessinent à peine leurs contours qu'elle parle du paradis terrestre. Un tel début rendait la suite malaisée. A Florence, elle est à bout d'expressions. Pour se reposer, Mlle Fleuriot recopiera les catalogues des musées. Pourtant le voyage continue. Voici Rome. « A ce cri, je me suis levée toute droite dans le wagon! » Au départ, la marquise de Blocqueville avait remis à la voyageuse une lettre d'introduction pour cette étonnante princesse de Sayn-Wittgenslein que ses fidèles appelaient la seconde
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Germaine de Staël. Nous ne saurons s'ils avaient raison qu'aux alentours de 1911, quand les vingt-cinq volumes des terribles mémoires de cette terrible héroïne pourront sortir de la chambre scellée du couvent de Bohême!.. Le temps de la chronique étant passé, le moment de la vérité sera venu ! . .
La première fois qu'elle se présenta à la Via del Babuino, Mlle Fleuriot était fort intimidée : « Mon cœur battait en portant la main au cordon de la sonnette ! C'est tout simple, le génie est une royauté î » Mais après avoir traversé une enfilade de pièces modestes, et tellement encombrées de livres que c'était à peine si Ton parvenait à s'y frayer un passage, son émotion se changea en une subite sympathie à se trouver en face d'une vieille dame, au bonnet ruche, à la douillette de soie, qui Taccueillait les mains tendues, une exclamation joyeuse aux lèvres'. Avec son cosmopolitisme encyclopédique, son mysticisme exalté, avec surtout l'auréole pathétique que mettait à sa vieillesse résignée le sou-
1. Ces détails sont empruntés, en partie, à une très curieuse étude sur la princesse de Sayn-Wittgenstein que Mlle Dora Melegari publia dans la Revue de Paris du 1®'" septembre 1897. Elle est à consulter pour tous ceux qui s'intéressent à la vie et aux œuvres de cette femme extraordinaire sur le compte de laquelle tant de légendes ont été répandues.
venir de ce mystérieux abbé Liszt qui avait été la gloire et la croix de sa vie, la Princesse Carolyne possédait tout ce quïl fallait pour exercer une influence durable sur l'esprit de tauthoress. Une longue pratique de la vie avait donné à cette femme, qui possédait la subtilité des Polonaises, le don de pénétrer les âmes. Zénaïde n'avait pas achevé de se confesser qu'elle lisait à livre ouvert dans cette conscience candide. Dès lors, avec cet élan de sympathie qui lui conférait tant d'empire sur ses proches, « car la sympathie, disait-elle, est le seul levier capable de soulever le monde î » la princesse fut la bonne fée, la marraine selon Perrault, de la mélancolique filleule qu'elle baptisa si joliment sa bruyère de Bretag?ie. La sachant désireuse de s'instruire, elle lui apprit à se diriger parmi le dédale de connaissances qu'apporte aux esprits observateurs chaque jour de la vie romaine. La trouvant abattue, elle multiplia les lettres d'introduction ; les entrevues curieuses ; poussant la bonté jusqu'à disposer de ses mains princières des violettes sur les cheveux de sa jeune amie. Une correspondance s'établit ensuite, une longue correspondance que la mort seule termina et qui, tout en témoignant du tact remarquable de l'énigmatique Polonaise, contribua plus qu'aucun autre facteur, à Factivité mieux
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entendue de l'œuvre future de Mlle Fleuriot. Dès 5on retour à Paris, Zénaïde réitérait sa demande de retraite au couvent des Auxiliat7nces\ la supérieure la voyant dans un état d'esprit plus raisonnable, y accédait. Le 8 août Zénaïde disparaissait du monde. « Disparaître est le vrai mot, explique-t-elle à la princesse; je ne sortais pas, je ne voyais personne, je ne recevais pas de lettres, je n'en écrivais pas, je vivais avec moi-même, devant Dieu, ce qui ne serait pas agréable pour chacun, mais ce qui m'a été très doux et très bienfaisant'. » Le 15 août, ^es résolutions étaient prises. Admise dans le Tiers-Ordre des A iixiliatrices, elle retournait à Saint-Brieuc s'occuper de l'éducation de son petit neveu quitte à mener désormais, vêtue de noir, comme une cénobite, une vie « sérieusement chrétienne, solitaire dans le monde, » et pour le reste, tout le reste, elle ne devait prendre aucime décision avant la fin de son année de deuil, avant février 68.
Elle remonta donc dans le train qui de la gare Montparnasse mène à Brest. Mais à peine installée, à Plouaret, ce mélancolique bourg fmistérien où l'on passe en frissonnant, quand de Guingamp Ton roule vers Morlaix — à peine logée