Lettre du 25 août
daas une maison dont les étroites fenêtres s'ouvraient sur une place que barrait le mur du cimetière, sa détresse recommença. Pour oublier, elle voulut se remettre à ses livres, — c'était son unique gagne-pain, — hélas! les mots ne venaient plus sous sa plume découragée, et celle qui naguère, écrivait sans reprises, peinait maintenant à imaginer l'intrigue la plus naïve. Gomme dit le peuple : elle n avait plus le cœur au travail!.. . Par bonheur, la princesse se trouvait là et le dialogue épistolaire devenait de mois en mois, plus affectueux :
« Ayez courage, disait Tune, cherchez un refuge dans le travail, écrivez moins, mais écrivez mieux; livrez-vous tout entière, en scrutant davantage et votre cœur et votre pensée. Vous avez la fraîcheur d'émotion, le don de vie, ce sont qualités précieuses ; il vous manque la patience, la profondeur, l'art surtout, qui seul confère quelque immortalité aux œuvres de l'esprit. Appliquez-vous; lisez les Maîtres; Balzac surtout, et puis rappelez-vous la parole de Gœthe : « Poésie, c'est délivrance!... » En faisant avec vos épreuves de beaux livres, vous en oublierez l'amertume ! »
A quoi modestement, car ce fut une âme qui sut s'astreindre à la pratique de cette vertu si méritoire — Zénaïdc répondait :
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« Oui, je lo reconnais, j'ai travaillé sans règle, presque sans modèle. Tout naissait d'inspiration et se développait au hasard. Je n'ai jamais accordé plus de huit jours à la conception d'aucun de mes volumes. Souvent, je ne prenais même pas la peine de me relire. Un de mes romans n'était pas terminé que je ne m'intéressais déjà plus qu'à celui qui lui succéderait. J'avais tort;, mais il faut se rappeler les déficits de mon éducation et surtout mes charges. N'aije pas eu raison de régler les créanciers de mou père, d'embellir la vieillesse de ma mère! Si je ne suis pas une artiste, je suis du moins une brave fille. Quant à décrire de véritables <lrames, je vous l'avouerai, la tentation m'en est venue, mais outre que je n'eus guère l'occasion d'en observer, je suis décidée à demeurer aussi irréprochable que possible sous tous les rapports. C'est au point que Mme Sand m'ayant fait savoir qu'elle aurait plaisir à me rencontrer, j'ai décliné l'honueur, craignant l'ascendant que son génie n'eut point manqué de prendre sur ma médiocrité. De Balzac, j'ai lu les Chouans, et je comprends que cet homme soit regardé comme un Maître. Mais, quitte à vous désobéir, je compte m'en tenir là. Car, pour moi, il a le tort d'oser tout dire. Ma vocation est différente, mes ouvrages ne sont que de
petits grains de mil qui n'empoisonneront personnel... Oui, d'autres, déjà, m'avaient conseillé de calmer ma douleur en la racontant. J'essaie de faire un livre avec mes souvenirs, mais j'y parviens mal, ma plume sans défaillance ne peut retracer le nom de l'élue! A chaque pa^^agraphc, je suis arrêtée par les larmes ! . . . Pourtant je persévérerai, je voudrais laisser au moins ce volume.... Je vous demande la faveur de vous le dédier. »
Ainsi, d'août 67 à octobre 68, errante de Plouaret à Saint-Brieuc, de Guingamp à Quimperlé, Zénaïde ne quitta sa mélancolique Bretagne qu'une fois, en février^ pour passer auprès des sœurs de la Rue de la Barouillère la semaine du bout de l'an de sa chère Alix. Dans ces villes pauvres d'habitants et comme endormies dix mois de l'année, sous les brumes des hivers, à l'ombre de ruelles désertes, où l'elTarement d'une poule, la corne d'une vache attirent des visages usés aux fenêtres, elle vécut en veuve — l'isolement moral complétant l'iso lement matériel — parmi d'autres veuves qui passaient leurs journées à regarder pousser l'herbe en égrenant des chapelets. La brave fille eut le courage de demeurer fidèle à son devoir. Chaque matin, après avoir été à l'église, elle habillait et conduisait son neveu à l'école.
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Puis, ayant aidé la servante aux soins du ménage, elle retournait à onze heures chercher l'enfant. L'après-midi, elle écrivait, repassait à l'église, puis s'occupait encore de Técolicr et se couchait tôt. « Les heures coulent » — concluait-elle avec un soupir.
Ainsi qu'une chose par la rareté du fait digne de mention, elle note qu'elle passa certaine journée sans pleurer. A part le petit Francis, pour lequel son visage s'éclairait d'un sourire, son inconsolable deuil l'engageait à éviter tout ce qui eût risqué de la distraire. L(\s parents, les amis qui l'avaient d'abord entourée, finirent par se retirer. Zénaïde ne tenta point de les retenir. Sa retraite se fit plus austère. D'aucuns essayèrent de la marier ; on trouva l'officier de marine sans fortune. MlleFleuriot n'alla pas jusqu'à la première entrevue, jugeant superflu de s'expliquer. Sa solitude devint complète. A bout de courage, Tinstitutrice écrivait : « J'ai appris à vivre seule et cela m'a peu coûté dans l'état actuel de mon esprit. Seulement^ il me faut P avouer^ cette ^claustration mène au cloître. »
Il est sur cette vaste terre.
Une oasis j6/e/i solitaire...
Un humble et tranquille couvent.
Il est ouvert à tous les cœurs ; Et Tâme s'y sent attirée
Voici la petite chapelle
Où notre Sauveur tient sa cour....
Les devoirs qui la retenaient en Bretagne semblaient moins catégoriques. A force de vivre Fune pour l'autre, l'une avec l'autre, sa mère et sa sœur avaient pris l'habitude de se passer d'elle. De loin, par son travail, elle leur était d'ailleurs plus utile que sur place, par sa présence. Le petit Francis en arrivait à Tàge où les collèges bretons ne suffisaient plus. La tâche était terminée. Le père venait de se remarier....
Après s'être longtemps poursuivi dans les ténèbres de la vie intérieure, le travail de conscience de Mlle Fleuriot touchait à la solution ; Dieu lui répondait enfin. Déjà elle comprenait à quel point la mort d'Alix avait été profitable à son développement. « Je suis entrée par elle dans la réalité de la vie, et c'est ainsi que j'ai trouvé Dieu, qui ne manque jamais! » Son avenir seul restait encore problématique. Sa vocation était-elle d'aimer les créatures en Dieu ou d'aimer Dieu tout seul? En termes moins théologiques, de se vouer à la vie contemplative ou de j-estcr dans la vie active? Afin d'élucider ce point, elle fit une seconde retraite du 29 octobre au 10 novembre 68. Des documents curieux, les cahiers de méditations intimes que d'après la
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direction de sa Mère Spirituelle, Marie de X..., elle passait ses journées à écrire, permettent de suivre heure à heure, les élans et les reculs de cotte âme. La tentation monastique devint si forte qu'elle terminait l'un de ses examens de conscience par des strophes :
Ne laisse pas, Seigneur, le monde me reprendre ; Fais que je meurs ici !
Et résolue. Zénaïde affublait l'une de ses photographies d'un bonnet et d'une pèlerine d'Anxiliatrice hâtivement dessinés à l'encre. Son confesseur ne se laissa pourtant pas égarer. C'était un prêtre d'expérience qui savait qu'une femme du monde véritablement chrétienne vaut mieux qu'une religieuse péniblement attachée à ses devoirs. Il dit à cette exubérante Bretonne : « Non, ma chère fille, je ne vous crois pas appelée à la vie cénobitique. Votre nature habituée à l'indépendance ne supporterait pas les bandelettes de l'enfance rehgieuse. . . . Allez en paix et continuez à vivre dans le monde en servant Dieu par votre plume î . . . »
Il est par delà cette vie, Il est une belle patrie Où se retrouvent les absents.
Là tout amour pur s'éternise ; Là, le lien que la mort brise Se renoue et devient plus fort.
Laissons passer le drame sombre ; Le diamant se fait dans l'ombre, L'immortalité dans la mort!... »
(Zénaïde Flelriot, Espoir.)
Désormais, la vie extérieure de Mlle Fleuriot n'offrira plus de péripéties. Vingt années, sans répit, elle travaillera, partageant ses journées entre les œuvres de l'esprit et celles de la charité. C'est à peine si elle reviendra pendant les chaleurs, faire provision d'oxygène sur quelque plage bretonne. Une vie aussi remplie de choses utiles reste un beau spectacle. A première vue, il frappe moins qu'un drame de passion! Il est cependant d'une portée sociale autrement efficace.
Puisque sa double vocation l'astreignait à demeurer à Paris, Zénaïde s'y installa petitement, dans une pension que dirigeait une sœur ruinée de la princesse de la Trémouille. Afin d'attester son nouvel état d'esprit, elle annonça qu'elle ne quitterait plus le noir — car prétendait-elle
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<( une femme en deuil à Paris est une femme à la mer. Je pourrai vivre dans mon coin, en regardant passer le Paris bruyant et fou... cai* moi aussi, j'ai l'ambition d'amasser de ces trésors que la rouille ne consume point et que le voleur ne dérobe pasK » Puis ayant taillé sa plume, rempli son encrier sans oublier, comme le lui conseillait son directeur, de prier sa Mère Spirituelle, d'y jeter une ou deux gouttes d'eau bénite, elle se remit au travail, et chacune de ses journées s'écoula pareille à la précédente, semblable à la suivante....
A six heures, été comme hiver, Mlle Fleuriot >c' levait. Après avoir prié, la brave fille composait jusqu'au second déjeuner. L'après-midi était consacrée aux œuvres de charité. A six heures et demie, un modeste repas et, à neuf heures sonnantes, étendue entre deux draps, ses prières dites, elle s'endormait du sommeil des justes. A part quelques familles amies, Zénaïde évitait tout contact avec le maaide. Pour mener en aussi peu de temps une œuvre aussi considérable, ne fallait-il pas cette existence méthodique? Songez que de novembre 68 à février 70, par exemple, sans compter les nou-
1. Lettre à la princesse de Sayn-Wittgenstein, du 17 novembre 1868.
velles, les poésies et cent articles sur les sujets les plus divers, elle parviendra à livrer jusqu'à quatre grands romans. Parfois, à bout d'imagination, dïdées, de style — on le serait à moins — elle laisse tomber sa plume en soupirant : « Hélas! il me faudrait trois têtes et six mains!... » Après avoir été un but, la littérature devenait un moyen, non seulement au point de vue matériel, mais aussi, au point de vue intellectuel. Ses nouveaux livres, Zénaïdene les écrivait plus comme lorsqu'elle habitait sous les toits des Kéréver, pour obéir à sa vocation, mais par devoir, pour accomplir la tâche que Dieu lui avait confiée. Dorénavant, ses romans ne seront donc plus composés avec la trame de son existence. S'ils ont plus d'art (puisqu'à force de broder, la dentellière finira par devenir émérite), ils cesseront d'être des miroirs de cette àme pathétique. (Comment la brodeuse pourrait-elle laisser deviner sa pensée dans les arabesques qu'elle s'applique à répéter aussi vite que ses doigts et ses bobines le lui permettent?) Nous assisterons à ce spectacle déconcertant d'une femme qui, à mesure que sa vie deviendra plus sérieuse, écrira des livres plus badins. L'objection n'avait pas échappé à Mlle Fleuriot. « Dans ma grande sève de jeunesse, j'aimais le dramatique, à faire pleurer et à émouvoir. Maintenant
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que je connais ramertume des vraies larmes, je redoute ce qui me rejette dans l'émouvant et je fais tourner mon esprit au gai*. »
Le malheur fut qu'à travailler avec aussi peu de soucis artistiques, Zénaïde en vint à se désintéresser de toute question littéraire. La campagnarde qui aurait dû suppléer au déficit de son éducation par d'intéressantes lectures, ne trouvait plus, ne tenait plus à trouver le loisir de lire. « J'ai tant à faire, ceci, cela, et dans cette saison, tous les pauvres qu'on visite sont malades et prennent plus de temps!... » Aussi, dorénavant, son esprit s'élèvera-t-il en se purifiant, mais il ne se développera plus.
Sur la demande d'un directeur de revue, Mlle Fleuriot se décida ce même hiver 1869-1870, à retourner passer deux mois à Rome. Ses préoccupations cette fois, étaient trop exclusivement religieuses pour que Rome, ce panorama de l'histoire ancienne et moderne, ce musée des civilisations gréco-latines, — unique tant que l'Europe conservera la prépondérance intellectuelle du globe — put ouvrir de nouvelles perspectives à sa pensée ! . . Ses impressions de route n'en restent pas moins amusantes. Si, dans la
1. Lettre à la princesse de Sayn-Wittgenstein, du 3 avril 1869.
vie ordinaire, Zénaïde était une demoiselle do quarante ans, « noblement indifférente, » dès qu'elle roulait en wagon, oUe redevenait une étonnée dont les réparties ne semblent point à dédaigner. D'aucuns ont parlé de Topfer. N'exagérons rien!...
Afin de varier ses plaisirs, la voyageuse résolut, cette fois, de gagner Rome par voie de mer. Occasion de visiter Marseille. A peine débarquée, ses émois commencent. L'exaltation des servantes de l'hôtel lui paraît sujette à caution; leur propreté plus que douteuse. N'a-t-elle pas surpris une maritorne en train de tresser au-dessus des casseroles, les plus gras cheveux de la Canebière ? Avec ses bagages au complet, voici la romancière installée pourtant sur le paquebot; le soir tombe, elle s'endort au bercement des vagues. « Quel réveil! Il est à peine quatre heures du matin. Du balancement si doux naissent d'affreuses nausées, la tête et le cœur tournent; c'est le mal de mer à n'en point douter, le terrible mal de mer!... Je passe mon temps à sonder de l'œil ces flots dont chaque flux m'envoie une souffrance ! ... Ah je vous promets que j'ai eu quelques heures de purgatoire!... » Civita-Vecchia apparaît enfin; en mettant pied à terre, Zénaïde a la joie de retrouver une santé qu'elle croyait compromise.
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Les récits de ce second séjour ne sont pas supérieurs à ceux du premier. Touriste Cook avant la lettre, Mlle Fleuriot voulait voir trop de choses en trop peu de temps. Dans son esprit sans cesse distrait par de nouveaux objets, nulle pensée n'avait le loisir de se préciser. Les seuls chapitres originaux sont consacrés à la description des cérémonies religieuses que le Pape-Roi faisait célébrer à Saint-Pierre, durant la Semaine Sainte, et qui depuis la chute du pouvoir temporel, ont beaucoup perdu de leur magnificence. Du mercredi saint au jeudi de Pâques, elle assista à une longue suite d'offices propres à exalter son âme croyante. Ici, Técrivain connaît les choses dont elle parle ; aussi le tableau reste-t-il d'une poésie qui en atteste la sincérité.
En juin, nous retrouvons lauthoress à Paris, décidée à se mettre dans ses meubles. Rue du Cherche-Midi^ elle s'installa non loin de ses amies, les Aiiœiliatrices, « Le nom de ma rue est bizarre et l'on se trompe souvent, fnais mon cadre est charmant, j'ai des arbres pour vis-àvis. » Puis les chaleurs venues, ignorante de la chose politique, elle retourna passer ses vacances en Bretagne. Les premières mauvaises nouvelles ne troublèrent point son optimisme.
« Laissons la guerre entre les Français et les
Prussiens et écoutons-nous parler en paix. » Mais après Wissombourg, FroesschwilleretForbach, son patriotisme se réveilla. Zénaïde n'hésita point ; revenir à Paris ! . . . Quel voyage et dans quelles conditions ! « Une véritable fantasmagorie militaire ! » A chaque gare, le train emmenait de nouveaux contingents de volontaires bretons qui, une fleur de genêt au chapeau el le ruban de la coiffe de leur promise à la boutonnière, s'embarquaient en chantant :
(( Marchons jusqu'à Berlin étrangler les Pruchens! »
Au déboté, elle retrouvait au lieu du Paris croyant à la victoire des derniers jours de TEmpire — un Paris accablé par l'annonce des premières défaites. « Aujourd'hui, raconte-t-elle (la lettre est datée du 12 août) dans l'étroite ime du BaCy je suis demeurée seule, un quart d'heure, ne voyant passer que l'omnibus dont rien n'arrête la course fatidique ; ce silence était extraordinaire î . . . »
Comprenant la gravité de l'heure, Mlle Fleuriot briguait une place aux Ambulances du Champ-de-Mars. Mais les événements se précipitaient; c'était déjà le désarroi. A la Banque de France, à la Préfecture de la Seine, défilaient les interminables cortèges de ceux qui venaient retirer leur argent et leur passeport, décidés à
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échapper au siège probable. Je reste, écrivait Zénaïde aux siens, car je puis être utile. Je le dis avec conviction, la lâcheté n'est pas française^ !.,,
Ensuite, l'histoire de Tannée rouge déroula les flims de ses débâcles et de ses désastres; diligente messagère, Tinfirmière surprit nombre de tableaux vécus du siège : elle vit des détachements de mobiles bretons bivouaquant sur les degrés de la iMadeleine; une princesse faire tailler des pièces de un franc dans ses plats d'argent, une marchande des quatre saisons offrir des choux à dix francs la tète, du beurre à quarante francs la livre.
Quand les obus pleuvaient, Zénaïde se réfugiait au rez-de-chaussée, calfeutrant portes et fenêtres. Jusqu'à la fin, elle soigna les malades, secourut les pauvres, poussant l'héroïsme jusqu'à écrire à ses parents, dans de ces minuscules lettres sur papier pelure qu'apportaient aux provinces épouvantées les ballons échappés aux fusils prussiens : « Je ne me ^is jamais mieux portée, je travaille beaucoup* ! »
Enfin l'armistice du 28 janvier était signé. Dès que les communications eurent été rétablies,