‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 10 sur 94 · Eph t., J · texte numérisé non relu

Eph t., J

LA MAISON DE GAM!‘AGNE D’iIOKACE.

Réputation de la maison de campagne d'Horace parmi les poètes romains. — Situation des poètes à Rome. — Rapports d’Horace et de Mécène. — Comme le poète se fit respecter du grand seigneur.

La villa de la Sabine, qui tient tant de place dans la vie d’Horace, n’en occupe pas moins dans l’histoire de la littérature. Depuis le jour où Mécène en a fait cadeau à son ami, cette maison tranquille, avec sou ardin, sa source voisine et son petit bois, est devenue comme un idéal vers lequel les poètes de tous les temps ont toujours eu les yeux tournés. Ceux de Rome cherchaient à se le procurer de la même façon qu’Horace : ils s’adressaient à la générosité des gens riches et tâchaient de les piquer d’honneur par leurs vers. Je n’en vois pas à qui ce métier ait paru répugnant, et Juvénal lui-même, qui passe pour un républicain fougueux, a proclamé qu’il n’y a d’autre avenir pour la poésie que la protection du prince L C’est aussi l’opinion de son ami Martial, et il en a fait une sorte de théorie générale qu’il expose avec une naïveté singulière. Il y a, selon lui, une recette sûre pour faire éclore les grands poètes : il suffit de les bien payer.

Sint Mæcenatcs ; non deerent, Flacce, Marones *.

1. Juv., Sat.y vil, 1 : El spes et ratio stiuliorum in Cœsare lanlum. — 2. Martial, viii, 5G.

Si Virgile fût resté pauvre, il n’aurait rien fait de mieux que les Bucoliques ; heureusement il avait un protecteur libéral, qui lui dit : « Voilà la fortune, voilà de quoi te donner tous les agréments de la vie : aborde l’épopée. » Aussitôt il composa VÊnéide. La méthode est infaillible et le résultat assuré. Le pauvre poète aurait bien souhaité qu’on en fît l’application sur lui ; il ne demandait pas mieux que de devenir, au plus juste prix, un homme de génie. Aussi usa-t-il sa vie à s’offrir successivement à tous les protecteurs^ ; aucun n’accepta de faire l’expérience : le temps des Mécènes était passé.

Il ne manque pas de gens que cette bassesse indigne et qui croient devoir faire à ce sujet des tirades vertueuses; ils commencentpar attaquer Martial et finissent par atteindre Horace. On leur a déjà répondu plus d’une fois que ce qu’ils appellent une bassesse n’était qu’une nécessité ; on a fait voir que la littérature alors ne donnait pas de quoi vivre à ceux qui la cultivaient^. Jusqu’à l’invention de l’imprimerie, on ne pouvait pas avoir une idée nette de ce que nous appelons le droit d’auteur. Une fois qu’un livre était publié, il appartenait à tout le monde. Rien n’empêchait ceux qui se l’étaient procuré de le faire copier autant de fois qu’ils le voulaient et de mettre en vente les exemplaires dont ils ne se servaient pas. Le libraire pouvait bien acheter de l’auteur le droit de faire pa-

1. Martial, i, 107, 3 : Olia da nobiSy sed qiialia feceral ohm Mæcenas Flacco VirgiUoque suo. — 2. On peut voir surtout ce que dit à ce sujet Friedlænder, dans son Histoire des mœurs romaines. On trouvera des renseignements curieux dans le qnatricine volume de la traduction française.

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raître son livre avant tout le monde; mais, comme rien ne lui assurait la propriété durable de l’ouvrage, qu’une fois qu’il avait paru, tous ceux qui possédaient chez eux des esclaves copistes pouvaient le reprod»ure et le répandre, il le payait fort peu, et ce qu’il donnait ne suffisait pas à l’auteur pour vivre L’auteur n’avait donc d’autre ressource, s’il ne voulait pas mourir de faim, que de s’adresser à quelque personnage important et de solliciter ses libéralités.

On a fait remarquer aussi que ce qui nous paraît bas et humiliant dans cette nécessité était fort diminué alors, et presque dissimulé, par l’existence de la clientèle. C’était une institution ancienne, honorable, nationale, que protégeaient la religion et les lois. Le client ne se trouvait pas déshonoré par les services qu’il rendait à son patron et le salaire qu’il en recevait. Il ne semblait singulier à personne qu’un grand seigneur payât de son argent, aidât de son influence, nourrît dans sa maison une foule de gens qui venaient le saluer le malin, qui lui faisaient cortège quand il sortait, qui soutenaient ses candidatures, qui l’applaudissaient à la tribune et injuriaient ses adversaires. Que, parmi ces clients, il donnât quelque place à des poètes qui chantaient ses exploits, à des historiens qui célébraient ses ancêtres, à des grammairiens qui lui dédiaient leurs ouvrages, personne aussi n’y trou-

1. Martial regrette de ne pas tirer de ses livres assez de profit pour acheter un petit coin où il puisse dormir en paix (x, 84). Il nous dit ailleurs que ses vers se vendent et se lisent dans la Bretagne : « Mais qu’importe? ajoute-t-il, ma bourse n’en sait rien » (xi, 3, 5). Ce qui prouve que les libraires de ce pays ne le payaient pas.

li NOUVFXLES PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.

vail à redire; celle ciienlèle litléraire ne semlilail rien avoir de choquanl et profitait de la popularité dont l’autre jouissait. J’ajoute que ces écrivains, qui entraient ainsi dans la maison d’un grand seigneur, étaient en général de fort petits personnages, qui n’avaient pas le droit de se montrer bien difficiles. Quelques-uns, comme Martial, avaient quitté une province éloignée, où ils vivaient misérablement, pour venir chercher fortune; les autres étaient d’ordinaire d’anciens esclaves. A Rome, l’esclavage a recruté la littérature et les arts. C’était une spéculation, chez les maîtres d’esclaves, de donner à quelques-uns une très bonne éducation pour les vendre cher. Ceux-là devenaient souvent des hommes distingués dont on faisait des précepteurs ou des secrétaires, et qui étaient quelquefois aussi des écrivains et des poètes de mérite. Quand ils avaient conquis la liberté, qui ne leur donnait pas toujours la fortune, ils n’avaient rien de mieux à faire que de s’attacher à leur ancien maître ou à quelque patron généreux qui s’offrait à les protéger. Pour des gens de cette origine, ce n’était pas déchoir; au contraire, la clientèle était un progrès quand on sortait de la servitude. Voilà comment les gens de lettres ont été si longtemps les clients des gens riches, sans que personne en ait paru choqué ni même surpris. Ils se firent plus tard professeurs, lorsque l’instruction publique fut organisée à Rome et dans les provinces. Pendant trois siècles, les grammairiens, les philosophes, les rhéteurs attachés aux grandes écoles de l’Empire furent en même temps des historiens, des poètes, et les loisirs que leur laissaient leurs fonctions, ils les consacraient à la littérature,

Cette situation valait mieux assurément pour leur dignité et leur indépendance ; mais elle avait d’autres inconvénients dont ce n’est pas le lieu de parler ici.

On comprend que tous ces affamés, à la recherche d’un Mécène qu’il n’était pas facile de trouver, n’aient rien imaginé de plus heureux que le sort d’Horace. Non seulement ils l’enviaient d’avoir reçu le bien de la Sabine, mais ils ne revenaient pas de leur surprise quand ils le voyaient vivre si familièrement avec son protecteur. Eux n’avaient pas la même chance. Lorsqu’ils venaient saluer le maître le matin, c’est à peine s’il daignait les reconnaître et leur sourire. Il les laissait tête-à-tête avec son intendant, qui se faisait beaucoup prier pour leur distribuer les six ou sept sesterces (à peu près 1 fr. 50) dont se composait la sportiile. Si le patron daignait les inviter à dîner, c’était pour les humilier par des affronts de tous genres. On les faisait asseoir à quelque table écartée, où ils étaient rudoyés par les esclaves. Tandis qu’ils voyaient passer devant eux, pour les préférés, des langoustes, des murènes, des poulardes grosses comme des oies, on leur servait à grand’peine quelques crabes, ou quelques goujons pêchés près des égouts et engraissés par les immondices du Tibre L Comme ils étaient humbles par nécessité et fiers par caractère, ces outrages les indignaient, quoiqu’ils fussent toujours prêts à s’y exposer. Quand ils venaient de les subir, ils ne pouvaient s’empêcher de songer à Horace, Il II homme de lettres comme eux, un fils d’esclave, qui non seulement s’asseyait à la table d’un

Juvénal, Sat,^ v, 80 et sq.

ministre d’Etat avec les plus grands personnages, lURis qui l’invitait à sa maison et traitait presque d’égal avec lui. Voilà ce qui leur causait autant d’admiration que d’étonnement. Aussi s’était-il fait à la longue une sorte de légende sur cette intimité entre le favori de l’empereur et le poète. Il semblait que rien n’en eut jamais troublé la sérénité ; c’était entre les deux amis comme un combat perpétuel de générosité et de reconnaissance, l’un donnant sans cesse, l’autre remerciant toujours, tandis qu’autour d’eux la société de Rome restait en extase devant ce touchant tableau.

La réalité ne ressemble pas tout à fait à la légende; elle est moins édifiante peut-être, mais plus instructive; surtout elle fait plus d’honneur à Horace. Quand ses contemporains le félicitaient, comme d’une chance heureuse, de s’être glissé dans l’amitié de Mécène, il répondait fièrement que le hasard n’y était pour rien L Il aurait fait la même réponse aux lettrés du siècle suivant, qui attribuaient uniquement au bonheur qu’il avait eu de vivre dans un milieu favorable et à l’estime qu’on professait alors pour la littérature et les gens de lettres la situation qu’il s’était faite dans un monde pour lequel il n’était pas né. Ils se trompaient : cette situation lui avait coûté plus d’un combat; il l’avait conquise, il la maintenait par la fermeté de son caractère; il la devait à lui-même. Il pouvait dire, suivant le mot célèbre du vieil Appius Claudius, qu’il était seul « l’artisan de sa fortune ». J’ai souvent entendu des moralistes rigoureux traiter sévèrement Horace et parler de lui comme d’un per-

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