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LA MAISON DE CAMPAGNE D’ilOIlACE. I 1
a dans la suite accomplies; à ce compte, c’est au chevalier romain, et non à l’empereur, qu’il faut faire honneur des institutions qui ont gouverné le monde pendant tant de siècles. On voit que, si c’est par calcul que Mécène est resté dans l’ombre, ce calcul a parfaitement réussi, et que sa conduite habile a du même coup assuré sa tranquillité pendant sa vie et accru sa réputation après sa mort.
Quoi qu’il en soit des raisons qui le poussaient à s’éloigner de la vie publique, il est sûr que, s’il refusait les honneurs, il n’avait pas l’intention de se condamner à la solitude. Ce n’était pas un de ces philosophes qui, comme le sage de Lucrèce, n’ont d’autre distraction que de regarder, du haut de leur retraite austère, les hommes « cherchant à tâtons le chemin de la vie» ; il entendait mener une existence joyeuse; il voulait surtout se faire une société d’élite. C’est ce qui ne lui aurait pas été fort aisé s’il s’était mêlé davantage aux affaires. Un homme politique n’est pas libre de choisir ses amis comme il lui plaît ; il ne peut pas fermer sa porte aux personnages importants, qui sont quelquefois des personnages ennuyeux. La situation que Mécène s’était faite lui permettait de ne recevoir que des gens d’esprit. Il réunissait chez lui des poètes et des grands seigneurs. Les poètes lui venaient de tous les rangs de la société ; il prenait les grands seigneurs dans tous les partis politiques. A côté d’Aristius Fuscus et des deux Viscus, qui étaient des amis d’Octave, on voyait Servius Sulpicius, le fils du grand jurisconsulte que Cicéron a tant vanté, et Bibulus, qui était probablement le petit-fils de Caton. • On peut se demander si cette fusion des partis, qui
amena l’oubli des haines passées, si cette réunion des hommes politiques de toute origine sur un terrain nouveau, qui fit l’honneur et la force du gouvernement d’Auguste, n’a pas véritablement commencé chez Mécène. Parmi les poètes qu’il avait attirés à lui se trouvent les deux plus grands de ce siècle. Il n’a pas attendu pour se les attacher qu’ils eussent .produit leurs chefs-d’œuvre : il les a devinés à leur coup d’essai, ce qui fait honneur à son goût. Certains détails des Bucoliques de Virgile lui avaient fait pressentir les grandes touches des Géorgiques et deVËîicide^ et, à travers les imperfections des Ëpodes d’Horace, il avait entrevu les Odes. C’est ainsi que cette maison, qui restait obstinément fermée à tant de grands personnages, s’était ouverte de bonne heure au jeune paysan de Mantoue et au fils de l’esclave de Venouse.
Ces lettrés, ces grands seigneurs devaient mener ensem.hle une vie fort agréable. La fortune de Mécène lui permettait de satisfaire tous ses goûts et de donner à ceux qui l’entouraient une large existence. Les curieux de Rome auraient beaucoup souhaité de savoir ce qu’on pouvait faire dans cette société distinguée où l’on ne pénétrait pas ; nous sommes tout à fait comme eux, et il nous prend souvent fantaisie d’imiter ce fâcheux qui suivit un jour Horace, à son grand déplaisir, tout le long (le la Voie sacrée, pour le faire un peu parler. Nous voudrions obtenir de lui quelques renseignements sur ces gens d’esprit qu’il fréquentait; nous fouille ns ses œuvres pour voir si elles ne nous apprendront pas de quelle manière on vivait . chez Mécène. Malheureusement pour nous, Horace est discret, et c’est à peine s’il laisse échapper de
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temps en temps quelques confidences que nous nous empressons de recueillir. Une de ses satires les plus courtes et les plus faibles, la huitième du premier livre, nous offre en ce genre un intérêt particulier, parce qu’elle a été faite quand Mécène prit possession de sa maison de l’Esquilin. Ce fut, pour le maître et ses amis, un événement d’importance. Il voulait se construire un palais qui fût digne de sa nouvelle fortune et ne pas le payer trop cher : le problème était difficile, il le résolut à merveille. L’Esquilin était alors une colline déserte et sauvage; on y enterrait les esclaves et l’on y faisait les exécutions capitales. Personne, à Rome, n’aurait consenti à y loger. Mécène, qui, comme on vient de le voir, se plaisait à ne rien faire comme les autres, y acheta de vastes terrains qu’il eut à très bon compte, planta des jardins magnifiques, dont la réputation a duré presque autant que l’Empire, et fit construire une tour qui dominait tout l’horizon. Ce fut sans doute une grande surprise à Rome quand on vit ces constructions somptueuses s’élever dans le lieu le plus mal famé de la ville; mais ici encore cet esprit de contradiction, que nous avons remarqué chez Mécène, le servit bien. L’Esquilin, quand il fut débarrassé de ses immondices, se trouva être beaucoup plus sain que les autres quartiers, et l’on nous dit que, lorsque Auguste avait pris la fièvre au Palatin, il allait, pour la soigner et la guérir, habiter quelques jours la tour de Mécène. Voilà ce qui donna au poète l’occasjon de composer sa huitième satire; il y célèbre ce changement merveilleux qui a fait du coupe-gorge de l’Esquilin un des plus beaux endroits de Rome :
Nunc licct Esquiliis hahilarc salubribus, atque Aggere in aprico spaliari.
Et, pour qu’on apprécie mieux, par le contraste, l’agrément de ces jardins et la magnificence de ces terrasses, il rappelle les scènes qui se passaient dans lés mêmes lieux quand ils étaient le rendez-vous des voleurs et des magiciennes. Je suppose que ce petit ouvrage a dû être lu pendant les fêtes que Mécène donnait à ses amis, quand il inaugura sa nouvelle maison, et, comme il avait au moins le mérite de l’à-propos, il est probable qu’il fut très goûté des assistants. Il peut donc nous donner quelque idée de ce qu’on aimait, de ce qu’on applaudissait dans cette société élégante. Peut-être ceux qui liront la satire jusqu’au bout, en se rappelant ta circonstance pour laquelle elle était faite et les gens qui devaient l’entendre, éprouveront-ils quelque surprise : elle se termine par une plaisanterie un peu forte et qu’il me serait difficile de traduire. Voilà donc ce qui amusait les convives à la table de Mécène! Voilà ce qu’écoutaient volontiers ces gens d’esprit dans les fêtes de l’Esquilin^ ! N’en soyons pas trop surpris. Les grands siècles classiques, que nous admirons tant, sont, en général, sortis d’époques énergiques et rudes, et souvent, dans les premières années, ils gardent quelque
1. N’oublions pas que c’est la même sociclc qui, dans le voyage de Brindes {Sat.^ i, 5), prit tant de plaisir à la dispute insipide de deux bouffons. On a grand’peine à comprendre qu’après avoir entendu ces plaisanteries grossières Horace nous dise : « Nous passâmes une soirée tout à fait charmante. »
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chose de leurs origines. Au milieu de toutes leurs délicatesses, il leur reste un fond de vigueur brutale qui aisément remonte à la surface. Dans les entretiens des gens du dix-septième siècle, que de propos gaillards, qui n’effarouchaient personne et qu’on n’entendrait pas aujourd’hui sans quelque embarras! que d’usages qui nous paraissent grossiers et qui semblaient alors les plus naturels du monde! C’est plus tard que les mœurs achèvent de se polir, que la langue devient scrupuleuse et raffinée. Par malheur, ce progrès se paye souvent d’une décadence : en se polissant, l’esprit court le risque de s’affaiblir et de s’affadir. Ne nous plaignons donc pas de ces quelques saillies d’une nature qui n’est pas encore tout à fait réglée ; elles témoignent au moins de l’énergie qui persiste au fond des caractères et dont les lettres profitent. Le temps d’Ovide arrive toujours assez tôt.
On voit qu’à ce moment Horace tenait une place importante dans cette société ; il n’y était pas arrivé du premier coup, nous le savons par lui-même. Quand Virgile l’amena pour la première fois à Mécène, il nous raconte qu’il perdit contenance et qu’il ne put lui adresser que quelques paroles sans suite ^ ; c’est qu’il ne ressemblait pas à ces beaux parleurs qui trouvent toujours quelque chose à dire; il n’avait de l’esprit qu’avec les gens qu’il connaissait. De son côté. Mécène était un de ces silencieux a auxquels le monde appartient » ; il répondit à peine quelques mots, et il est probable qu’ils se quittèrent assez peu contents l’un de l’autre, puisqu’ils restèrent neuf
l. Sat,y\, 6, 56.
16 NOUVELLES PROMENADES A RCIIÉOLOGIÜÜES.
mois sans éprouver le besoin de se revoir. Mais, cette première froideur passée, le poète montra ce qu’il était. Dans l’intimité, il fit admirer à son protecteur toutes les ressources de son esprit; il lui fit aimer toutes les délicatesses de son caractère. Aussi Mécène le combla-t-il de prévenances et de bienfaits. En 717, un an après qu’il l’avait connu, il l’emmena dans ce voyage de Brindes, où il allait conclure la paix entre Antoine et Octave. Quelques années plus tard, probablement vers 720, il lui donna le domaine de la Sabine.
Horace était-il vraiment un ami de la nature? — La deuxième épode. — Comblent le séjour de Rome lui devint insupportable. — Résultats qu’eut pour lui son intimité avec Mécène. — Les solliciteurs et les fâcheux. — Joie qu’il dut éprouver quand Mécène lui donna le bien de la Sabine.
Nous connaissons mal les circonstances qui amenèrent Mécène à faire ce beau présent à son ami; mais un homme d’esprit comme lui possédait sans doute cette qualité que Sénèque exige avant tout d’un bienfaiteur intelligent : il savait donner à propos. Il pensait donc que ce domaine ferait à Horace un grand plaisir, et certainement il ne se trompait pas. Est-ce à dire qu’Horace soit tout à fail comme son ami Virgile, dont on nous raconte qu’il n’a jamais pu se souffrir à Rome et qu’il n’était heureux que lorsqu’il vivait aux champs? Je ne le crois pas. Sans doute Horace se plaisait aussi à la campagne; il aime
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les champs et il a su les peindre; la nature, décrite avec discrétion, tient une grande place dans sa poésie. Il s’en sert, comme Lucrèce, pour donner plus de force et de clarté à l’exposition de ses idées philosophiques. Le renouvellement des saisons lui montre que rien ne dure et qu’il ne faut pas nourrir de trop vastes espérances ni de trop longues douleurs L Les grands arbres courbés par les vents de l’hiver, les montagnes que frappe la foudre l’aident à prouver que les plus hautes fortunes ne sont pas à l’abri des accidents imprévus^. Le retour du printemps (( qui frissonne dans les feuilles agitées par le zéphyr^ » lui sert à rendre courage aux désespérés en leur faisant voir que les mauvais jours ne durent pas. Quand il veut conseiller à quelque esprit chagrin l’oubli des misères de la vie, pour lui faire sa petite morale, il le mène aux champs, près de la source d’une fontaine sacrée, à l’endroit « où le pin et le peuplier mêlent ensemble leur ombre hospitalière* ». Ces tableaux sont charmants, et la mémoire de tous les lettrés les a retenus ; ils n’ont pourtant pas la profondeur de ceux que Virgile ou Lucrèce nous présentent. Jamais Horace ne passera pour un de ces grands amants de la nature, dont le bonheur est de se confondre avec elle. Il était pour cela trop spirituel, trop indifférent, trop sage. J’ajoute que, jusqu’à un certain point, sa philosophie même l’en détournait. Il s’est élevé plusieurs fois contre la manie de ces âmes malades qui courent sans fin le monde à la recherche de la paix
1. Carm., U, 9, 1. — 2. Carm., ii, 10, 9. — 3. Carm., i,23, 5.
- 4-. Carm., ii, 3, 6.
intérieure. La paix n’est ni dans le repos des champs, ni dans l’agitation des voyages; on peut la trouver partout quand on a l’esprit calme et le cœur sain. La conclusion légitime de cette morale, c’est que nous portons en nous notre bonheur et que, quand on habite la ville, il n’est pas nécessaire de la qiiitlcr pour être heureux.
Il lui semblait donc que ces gens qui prétendaient être des amis passionnés de la campagne et affectaient de dire qu’on ne peut vivre que là allaient beaucoup trop loin, et il s’est même une fois très finement moqué d’eux. Une de ses plus charmantes épodes, œuvre de sa jeunesse, contient l’éloge le plus vif et peut-être le plus complet qui ait été fait de la vie rustique, « Heureux, nous dit-il, celui qui, loin des affaires, comme les hommes d’autrefois, laboure avec ses propres bœufs le champ que cultivaient ses pères! » Une fois lancé, il ne s’arrête plus; tous les agréments de la campagne y passent l’un après l’autre. Rien n’y manque, ni la chasse, ni la pêche, ni les semailles, ni la moisson, ni le plaisir de voir paître ses troupeaux ou de dormir sur l’herbe, « tandis que l’eau murmure dans le ruisseau et que les oiseaux se plaignent dans les arbres ». On dirait qu’il a voulu refaire à sa manière et avec la même sincérité le beau passage de Virgile ;
O fortunatüs nimium, sua si bona norint,
Agricolas!
Mais attendons la lin ; les derniers vers nous ménagent une surprise; ils nous apprennent, à notre grand
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étonnement, que ce n’est pas Horace que nous venons crenlendre. « Ainsi parlait l’usurier Alfius, nous dit-il. Aussitôt, résolu de devenir campagnard, il fait rentrer aux ides tout son argent. Puis, il se ravise, et cherche, pour les calendes, un placement nouveau ^ » Le poète s’est donc moqué de nous; et ce qui rend sa plaisanterie plus cruelle, c’est que le lecteur ne s’en aperçoit qu’à la fin, et que, jusqu’au dernier vers, il est dupe. De toutes les raisons qu’on a données pour expliquer cette épode, il n’y en a qu’une qui me semble naturelle et vraisemblable^. Il était impatienté de voir tant de gens admirer à froid la campagne; il voulait rire aux dé})ens de ceux qui, n’ayant aucune opinion personnelle, croient devoir prendre tous les goûts de la mode, en les exagérant. Nous connaissons, nous aussi, ces prôneurs ennuyeux de la belle nature, qui vont visiter les glaciers et les montagnes uniquement parce qu’il est de bon ton de les avoir vus, et nous comprenons la mauvaise humeur que devait ressentir de ces enthousiasmes de commande un esprit juste et droit qui ne faisait cas que de la vérité.
Mais, si Horace ne possédait pas toute l’ardeur du banquier Alfius pour la campagne, s’il habitait Rome volontiers, c’était à la condition de n’y pas demeurer toujours. Alors, comme aujourd’hui, on se gardait bien d’y rester pendant ces mois brûlants « qui donnent tant à faire à l’entrepreneur des pompes funèbres et à ses noirs licteurs^ ». Dès que soufflait l’ausler
i. Epod., 2. — 2. Quelques critiques ont voulu voir dans cette épode une parodie des Géorgiques. Je n’en crois rien. Tout au plus la raillerie d’Horace pourrait-elle atteindre ceux qui croyaient devoir exagérer les idées de Virgile. — 3. Episl., i, 7, 5.
(( lourd comme du plomb ' », tous ceux qui pouvaient partir s’en allaient. Horace faisait comme eux. Tandis que les riches traînaient à leur suite un grand équipage, qu’ils se faisaient précéder de courriers numides, qu’ils avaient avec eux des gladiateurs pour les défendre et des philosophes pour les amuser, lui, qui était pauvre, sautait sur le dos d’un mulet court de queue, plaçait derrière lui son petit bagage et se mettait gaiement en route Il est probable que le but de ses voyages n’était pas toujours le même. Dans les montagnes du Latium et de la Sabine, le long des rampes de l’Apennin, sur le bord de la mer, il ne manque pas de sites agréables et sains; c’est là que les Romains d’aujourd’hui vont passer le temps de la malaria. Horace les a sans doute visités aussi; mais il avait ses préférences, qu’il exprime avec beaucoup de vivacité : ce qu’il mettait au-dessus de tout le reste, c’était Tibur et Tarente, deux pays fort éloignés, très différents, mais qu’il semble unir dans le même amour. Il est probable qu’il y est souvent retourné; et, quoique les goûts changent avec l’âge, nous avons la preuve qu’il est resté fidèle jusqu’à la fin à cette affection de sa jeunesse.
Malgré ces pérégrinations annuelles, qui l’amenaient quelquefois jusqu’aux extrémités de l’Italie, je me figure qu’Horace fut longtemps un ami assez tiède de la campagne. Il ne possédait pas encore de villa qui lui appartînt, et peut-être il ne le regrettait guère. Il prenait part volontiers aux distractions de la grande ville et ne s’en éloignait, comme nousve-