Epüt., 1, 2, 9. — 2. Sat., i
autres. Sans doute ses grands amis ne pouvaient pas tout à fait renoncer à la politique ou abandonner le forum : il leur conseillait au moins de s’en distraire par moments. A Quintius, à Mécène, à Torquatus, i. disait : « Donnez-vous donc quelque loisir; laissez votre client se morfondre dans l’antichambre et sauvez-vous par quelque porte de derrière; oubliez le Cantabre et le Dace; ne songez pas toujours aux affaires de l’Empire. » Quant à lui, il se promettait bien de n’y penser jamais. Loin de se plaindre de n’y plus avoir aucune part, il était heureux qu’on lui en eût ôté le souci. D’autres accusaient Auguste d’avoir enlevé la liberté aux Romains; il trouvait, lui, qu’en les délivrant du tracas des affaires, il la leur avait rendue. S’appartenir tout entier, s’étudier, se connaître, se faire comme une retraite intérieure au milieu de la foule, vivre enfin pour lui, telle fut désormais sa seule préoccupation.
Mais il est bien rare qu’on règle tout à fait sa vie comme on le voudrait. Là, comme ailleurs, le hasard domine; les événements se font un jeu de déranger les résolutions les mieux concertées. L’amitié de Mécène, dont Horace fut assurément très heureux, ne tarda pas à lui causer beaucoup d’embarras. Elle le mit en relation avec de grands personnages auxquels il devait faire bon visage, quoiqu’il lui fût souvent difficile de les estimer. Il est forcé de fréquenter un Dellius, qu’on appelait le voltigeur des guerres civiles {desultor hellorum civüium)^ à cause de son habileté à passer d’un parti à l’autre; un Licinius Muræna, la légèreté même, qui finit par conspirer contre Auguste; un Munatius Plancus, ancien flatteur d’Antoine, bouf-
Ton de Clcopâtrej dont on disait qu’il était traître par tempérament, morbo prodilor. Tous voulaient passer pour être liés avec lui ; ils lui demandaient de leur adresser quelqu’une de ces petites pièces qui faisaient grand honneur à celui qui les recevait; ils souhaitaient que leur nom se trouvât dans le recueil de ces œuvres auxquelles on promettait l’immortalité. Horace n’y tenait guère; il lui répugnait sans doute de paraître le chantre banal de la cour et du prince. Aussi, quand il est forcé de céder, ne le fait-il pas toujours de bonne grâce. Par exemple, il n’écrit qu’une fois à Agrippa: c’est pour lui dire qu’il ne chantera pas ses louanges et le renvoyer à Varius, successeur d’Homère, seul digne de traiter un si beau sujet. Il ne veut pas non plus s’occuper d’Auguste; il prétend qu’il a peur de compromettre la gloire de son héros en la célébrant mal, il ne se trouve pas assez de génie pour un aussi grand ouvrage. Mais Auguste ne se paya pas de cette excuse; à plusieurs reprises, il pressa, il pria le trop modeste poète. « Sache, lui écrivait-il, que je suis en colère de ce que tu n’as pas songé encore à m’adresser une de tes épîtres. Crains-tu qu’il ne soit honteux pour toi, dans la postérité, de paraître avoir été mon ami^? » Après ces paroles aimables, Horace ne pouvait plus résister, et, de complaisance en complaisance, il se trouva conduit contre son gré à devenir le poète officiel de la dynastie.
Il était difficile qu’en le voyant lié avec tant d’hommes importants, familier de Mécène, ami de l'empe-
l. Suétone, Vita Horaliiy p.46 (Heiffersclieid).
rcurj on ne le regardât pas comme une sorte de personnage. A la vérité, il ne remplissait pas de fonction publique : tout au plus lui laissa-t-on son anneau de chevalier, conquis dans les guerres civiles mais il n’était pas nécessaire de porter la prétexte pour avoir de l’autorité. Mécène, qui n’était rien, passait pour le conseiller d’Auguste; ne pouvait-on pas soupçonner Horace d’être le confident de Mécène? En le voyant sortir en voilure, s’asseoir au théâtre à côté de lui, tout le monde disait : « Quel homme heureux^ ! » S’ils causaient tous les deux ensemble, on s’imaginait qu’ils agitaient le sort du monde. En vain Horace affirmait sur l’honneur que Mécène lui avait dit : « Quelle heure est-il? Il fait bien froid ce malin! » et autres secrets de cette importa-nce; on ne voulait pas le croire. H ne pouvait plus, comme autrefois, se promener dans le forum et le champ de Mars, écouter les charlatans et les diseurs de bonne aventure, interroger les marchands sur le prix de leurs denrées ; il était épié, suivi, abordé â chaque pas par les solliciteurs ou les curieux. Un nouvelliste voulait connaître la situation des armées; un politique lui demandait des renseignements sur les projets d’Auguste, et, quand il répondait qu’il n’en savait rien, on le félicitait de sa réserve d’homme d’État, on admirait sa discrétion de diplomate. Il rencontrait un intrigant sur la Voie sacrée, qui le priait de le présenter à Mécène ; on lui apportait des placets, on réclamait son appui, on se mettait sous sa protection. H avait des envieux, qui
1. Sal., Il, 7, 53. — 2. Tous les détails qui suivent sont pris ^ dans la satire si.xicme du second livre et dans la neuvième du dernier.
LA MAISON DE CAMPAGNE d’iIORACE.
l’accusaient d’être un égoïste qui voulait garder pour lui seul la faveur dont il jouissait; des ennemis rappelaient sa naissance et répétaient partout d’un aij: de triomphe que ce n’était qu’un fils d’esclave. A la vérité, ce reproche ne le touchait pas, et ce qu’on lui jetait au visage comme une honte, il s’en parait comme d’un titre d’honneur; mais, en attendant, les journées passaient. Il n’était plus maître de lui-même; il ne pouvait plus vivre à son gré; sa chère liberté lui était à chaque instant ravie. A quoi lui servait donc de s’être tenu loin des fonctions publiques, s’il en avait tous les ennuis sans en posséder les avantages? Ces tracas le mettaient hors de lui, Rome lui devenait insupportable, et il cherchait sans doute dans son esprit quelque moyen de fuir les importuns qui l’obsédaient, de retrouver la paix et la liberté qu’il avait perdues.
C’est alors que Mécène lui donna le bien de la Sabine, c’est-à-dire un asile sûr qui le mettait à l’abri des fâcheux et où il allait ne vivre que pour lui-même. Jamais libéralité ne vint plus à propos et ne fut accueillie avec autant de joie. L’opportunité du bienfait explique l’ardeur de la reconnaissance.
Voyage à la maison de la Sabine. — Le temple de Vacuna. — Koccagiovine. — Fonte delV Oralini. — Position probable de la maison. — Étendue du domaine d’Horace. — Agrément du site.
Nous savons maintenant comment Horace devint
propriétaire de sa maison de campagne; il nous reste à faire connaissance avec le pays où elle était située, à chercher s’il mérite ce qu’en a dit le poète, et par quelles qualités il a dû lui plaire.
Elle était, nous l’avons vu, dans le voisinage de Tivoli. Le chemin qui y mène est l’ancienne via Valeria^ une des voies romaines les plus importantes de ritalie, qui conduisait dans le territoire des Marses. La route suit l’Anio et traverse un pays fertile, entouré de hautes montagnes, au sommet desquelles se dressent quelques villages, devrais nids d’aigles, qui de loin paraissent inabordables. De temps en tenips, on rencontre des ruines d’anciens monuments et l’on foule quelques débris de ce pavé romain sur lequel ont passé tant de peuples sans pouvoir le détruire. En trois ou quatre heures" on atteint Vicovaro, qui, comme je l’ai dit plus haut, était autrefois Varia^ la ville importante du pays. Là, il faut quitter la grand’route pour prendre à gauche un chemin qui suit les bords de la LicenzaL De Vautre côté du torrent, un peu plus haut que Vicovaro, on aperçoit Bardela, gros bourg avec un château qui de loin a bonne apparence. C’était un village dont Horace nous dit qu’on y frissonnait de froid : rugosus fr igorepagus^. L’abbé Capmartin de Chaupy a cru remarquer qu’en effet la campagne y est quelquefois envahie par des brouillards qui descendent des montagnes voisines. Il nous dit qu’un jour qu’il était en train de dessiner, « il se
1. La carte de la vallée delà Licenza, qne nous donnons ici, a été dressée à l’aide d’un plan topographique très détaillé et fort exact, que M. Tito Berti a eu la bonté de me communiquer. — 2. Epist.i I, 18. 105.
VALLEE DE LALICENZA.
ÜMaisoii. ie campa,gn.e d' Horace .