Æn.y IX
à s’en tirer. Le poète, qui tient avant tout à être précis, nous dit qu’il était arrivé à cet endroit qu’on appela plus tard « le champ Albain * », lorsqu’il s’aperçut qu’il était seul. Euryale, moins habile, moins résolu, embarrassé par le butin dont il s’était chargé, était resté en route. Nisus n’hésite pas ; il se jette dans la forêt et revient sur ses pas pour mourir avec son ami.
Je ne commettrai pas l’imprudence de raconter leur mort après Virgile ; j’aime mieux laisser le plaisir au lecteur de revoir, dans VËnéide, l’épisode tout entier. Ce plaisir serait complet si l’on pouvait avoir la chance de relire cet admirable récit à Castel Fusano même, c’est-à-dire auprès des lieux qui l’ont inspiré. Je n’imagine pas un endroit au monde où l’âme puisse mieux se livrer à cette grande poésie. Dans nos villes bruyantes, il est bien difficile de s’abstraire du présent ; il nous prend et nous tient de tous les côtés. A Castel Fusano, rien ne nous dispute aux souvenirs antiques. Pour être tout entier à Virgile, je ne voudrais même pas avoir sous les yeux le sévère palais des Chigi, qui ressemble à une forte-
1. J’ai quelque peine à comprendre comment ce passage de VÊnéide a causé tant d’embarras aux interprètes. Il est clair qu’il ne s’agit ici ni de la ville fondée par Ascagne, ni, comme Ileyne le supposait, du lac situé au pied du mont Albain. Ils sont beaucoup trop loin du rivage, et il aurait fallu à Nisus une grande journée pour y aller et eu revenir, tandis qu’il doit mettre bien moins d’une heure à son voyage. Virgile veut désigner un endroit du territoire de Laurente qui, pour des raisons que nous ignorons, avait reçu le nom de loci Albanie et qu’on appelait ainsi de son temps. Le soin qu’il prend de l’indiquer montre bien le désir qu’il avait d’être précis et d’attacher la scène à un lieu déterminé.
OSTIE ET LAVINIUM
resse autant qu’à une maison de campagne; je me placerais en face de l’avenue qu’on a pavée avec les dalles de la via Severiana et qui conduit à la mer, à l’ombre de ces grands pins parasols, les plus beaux qu’on trouve dans la campagne romaine. « Cette ombre, dit très bien Bonstetten, ne ressemble à aucune autre. On se promène entre les troncs gigantesques de ces arbres comme entre des colonnes, et, quoique dans un bois, on voit de partout le ciel et l’horizon. L’œil se repose doucement, comme sous un voile de gaze, dans un jour qui n’a pas le noir de l’ombre ni l’éclat du soleil. Il faut lever la tête pour apercevoir le parasol léger déplié dans les airs entre le ciel et la terre. » Assurément, comme je l’ai déjà dit, les vers de Virgile peuvent être compris et goûtés partout; mais il me semble que, dans cette solitude et ce grand silence, au milieu de ce beau parc qu’entoure un désert, parmi tous ces débris d’antiquité, on y trouve un charme de plus. Peut-être comprend-on mieux, en voyant avec quelle exactitude les lieux sont dépeints et les scènes sont racontées, de quelle manière il s’est fait qu’une œuvre d’imagination, une création de poète, soit devenue pour nous plus vivante et plus vraie que beaucoup d’histoires réelles, et comment s’est accomplie la prédiction de Virgile, fjui annonçait à ses personnages que rien ne pourrait jamais effacer leurs noms de la mémoire des hommes :
Fortunati anibo, si quid mea carmina possunt!
Kulla dies unquam memori vos eximet ævo *.
i, Æn,y XX, 4(36.
ÎV
LAURENTB
Le dixième livre de VÉnéide, — Assemblée des dieux. — Retour d’Énée. — La guerre dans le poème de Virgile. — Comment il a peint les divers peuples italiques. — Pourquoi il ne leur a pas donné des traits plus distincts.
A la fin du neuvième livre de VÉnéide^ les Troyens sont assiégés dans leur camp, pendant l’absence de leur chef; les tentatives qu’ils ont faites pour le prévenir n’ont pas réussi ; ils ont perdu leurs plus braves soldats, et leurs affaires semblent désespérées. Mais la fortune va leur revenir avec le retour d’Énée, et dès lors leurs succès grandiront toujours jusqu’à la fin du poème. Nous sommes donc arrivés à un de ces moments décisifs où les événements vont prendre un tour nouveau. Virgile interrompt alors brusquement son récit et nous transporte de la terre au ciel pour nous faire assister à une assemblée des dieux.
C’est un morceau très brillant, fort soigné, qu’on remarque d’autant plus qu’il est le seul de ce genre dans VÉiiéide. Si Virgile n’a pas imité Homère, qui représente si souvent les dieux réunis et discutant
ensemblé, c’esl sans doute qu’il a éprouvé quelque embarras à le faire. Ces sortes de scènes sont celles où les dieux homériques se livrent volontiers à toutes les violences de leur humeur, et ces violences ne convenaient guère à l’idée qu’une époque plus éclairée se faisait de la majesté divine. Virgile, tout en conservant pour l’essentiel les vieilles divinités, a voulu les rendre plus graves et plus décentes ; cette tentative avait quelques dangers. Nous n’acceptons tout à fait les dieux homériques que si notre imagination consent à se transporter à l’époque d’Homère ; il faut qu’elle s’abandonne entièrement au passé, qu’elle croie y vivre, pour que la naïveté de certains détails ne la blesse pas. Mais, quand nous commettons l’imprudence de la ramener au présent, elle devient plus difficile; une fois l’illusion dissipée, les contrastes l’irritent; les corrections que nous essayons de faire à la figure primitive, les traits nouveaux que nous lui ajoutons, font ressortir l’étrangeté du reste. Dans l’assemblée des dieux du dixième livre, quoique Jupiter soit devenu plus majestueux et plus digne, nous sommes moins tentés de le féliciter des progrès qu’il a pu faire que frappés de ce qui lui manque pour réaliser l’idéal divin. Transportés dans un milieu moins naïf, nous trouvons que les discours de Vénus et de Junon contiennent des emportements de langage, des subtilités de raisonnement et tout un appareil de rhétorique qui nous semble fort déplacé dans l’Olympe. Il nous déplaît surtout de voir que toute cette discussion ne mène à rien. Jupiter, qui, au début, paraît si fort en colère et qui semble dire qu’il va prendre les résolutions les plus graves, finit
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par déclarer, au milieu de la foudre el des éclairs, et en prenant le Slyx à témoin de ses paroles, qu’il ne fera rien du tout et qu’il laisse les événements suivre leur cours : Fata viam invenient^. Ce n’était pas la peine de réunir toute la cour céleste pour si peu de chose. Cette scène célèbre, qui ouvre le dixième livre d’une manière si éclatante, ne me paraît donc avoir qu’un seul résultat : elle indique avec une grande solennité que nous sommes arrivés à l’une des crises principales de l’action
C’est, en effet, immédiatement après l’assemblée des dieux que la fortune change de face. Turnus, espérant enlever le camp des Troyens avant qu’on vienne le secourir, a recommencé l’assaut de grand matin. Les malheureux qui ont été si maltraités la veille et n’ont guère d’espoir d’échapper « regardent tristement du haut des tours, et leurs rangs éclaircis ont peine à garnir les remparts^ ». Turnus redouble d’efforts, attaque à la fois toutes les portes, jette sur les tours des torches enflammées et se croit sûr du succès, quand tout à coup un cri retentit sur les murailles, un cri de joie et de délivrance : c’est Énée qui arrive avec les trente vaisseaux des Étrusques. Le
1. Æn.f X, 113. — 2. Le seul résultat positif de cette assemblée de l’Olympe, c’est, dans le premier discours de Jupiter, la défense qu’il fait à tous les dieux de s’occuper de la querelle des ïroyens et des Latih', et l’engagement qu’il prend, dans le dernier, de ne pas s’en mêler lui-même. Or, dans la suite, ni les dieux, ni Jupiter ne s’interdisent de prendre part au combat. Je suis donc fort tenté de croire que ce brillant horsd’œuvre a été composé à part et ajouté par Virgile, en sorte qu’il n’a pas eu le temps de le bien raccorder au reste. — 3. Æn., X, 121.
soleil, qui se lève en ce moment derrière les monis Albains, frappe son bouclier en face, et les éclairs qui s’en échappent n’ont pas de peine à être aperçus du camp troyen, qui, comme on l’a vu, est à quatre stades de la mer.
Les événements qui suivent semblent un peu confus, quand on les lit dans le poème ; ils se déroulent au contraire avec beaucoup de netteté lorsqu’on les étudie sur les lieux. En même temps qu’Énée amenait la flotte étrusque à l’embouchure du Tibre, il avait fait partir la cavalerie qu’Evandre lui a donnée, renforcée de celle de Tarchon, par la route de terre. Le chemin qu’elle doit suivre, l’endroit où elle doit s’arrêter et l’attendre, avaient été fixés d’avance. Tout s’est accompli exactement; la cavalerie a passé le Tibre quelque part, entre le camp troyen et Pallantée. Pour échapper à Turnus, qui se tient sur ses gardes et qui veut surtout empêcher qu’on ne porte secours aux assiégés, elle a dû faire un assez long détour, et peut-être même a-t-elle tourné le stagno di Levante. De tous ses mouvements le poète ne nous dit rien et il laisse chacun se les figurer à sa fantaisie. Ce qui est sûr, c’est qu’elle est arrivée, elle aussi, tout près de la mer, puisque Pallas, le fils d’Évandre, qui est venu d’Étrurie sur le vaisseau d’Énée, parvient à la rejoindre et se met à sa tête. Voilà donc quelle est la situation des combattants lorsque Turnus, qui assiège toujours les Troyens, sans paraître se douter de ce qui le menace, entend leur cri de joie el le salut lointain qu’ils adressent à leur chef. Il se retourne lui aussi du côté de la mer et aperçoit la flotle des Etrusques qui aborde sur le rivage. Laissant alors
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quelques soldats autour des murailles, il court attaquer avec furie les nouveaux venus. Le combat se livre en deux endroits à la fois, vers rembouchure du Tibre, où Énée, avec les Étrusques, vient de débarquer, et un peu plus loin, du côté de Castel Fusano, où la cavalerie d’Évandre, commandée par Pallas, sc trouve un moment lort embarrassée au milieu de troncs d’arbres et de grosses pierres, qui ont été roulés par les eaux d’un torrent L Après une lutte sanglante, les Latins reculent, Turnus est entraîné loin du combat par un stratagème de sa sœur. La jeunesse troyenne sort du camp où on la tenait enfermée et toutes les troupes d’Énée se réunissent sous sa main.
Ce livre et les deux qui suivent, comme déjà celui qui précédait, sont presque entièrement occupés par la description des batailles. Il en résulte une certaine monotonie qui explique le jugement sévère qu’on a porté quelquefois sur la fin de VÉnéide, C’était malheureusement une nécessité du sujet que Virgile avait choisi, et il ne pouvait pas y échapper. Puisque Énée doit conquérir par les armes le pays où il veut s’établir, il fallait bien que le poète se résignât à chanter la guerre. Il ne l’aimait pas pourtant et se souvenait toujours qu’elle avait troublé sa jeunesse. A ving-six ans, quand il était livré aux plaisirs de la campagne,
1. Celle circonstaiice paraît fort invraisemblable à Bonsteltcn. « Le Tibre, dit-il, n’a jamais roulé de rochers. » J’ajoutg que la cavalerie arcadienne ne combat pas sur les bords du Tibre, mais un peu plus loin. De l’endroit où elle se trouve lei montagnes sont fort éloignées, et l’eau qui pourrait en coulei tomberait dans le slagno cli Levante^ qui barre la route. 11 est donc très difficile de savoir ce que Virgile veut dire dans ce passage.
à l’amour des muses, aux agréments de la vie tranquille, il avait vu passer avec terreur les légions indisciplinées d’Antoine et d’Octave, qui ravageaient tout sur leur route. Elles étaient revenues quelque temps après, rendues plus insolentes par la victoire, réclamant de leurs chefs les récompenses qu’on leur avait promises, et il avait failli perdre la vie en défendant contre elles son petit champ. Il ne faut pas s’étonner qu’il en ait gardé une sorte d’horreur pour la guerre. La paix était son idéal et son rêve. 11 aimait à entrevoir dans l’avenir, il saluait d’avance une époque heureuse où l’on cesserait de vider les différends par les armes, où toutes les vieilles querelles seraient oubliées, où la concorde et la justice régneraient enfin sur le monde.
Aspera Lum posilis mitescent sæcula bellis.
Cana Fides et Vesta, Remo cum fratre Quirinus Jura dabunt
et, parmi les raisons qu’il avait d’aimer Auguste, la plus forte assurément, c’est qu’il lui savait gré d’avoir fermé le temple de Janus et imposé la paix à l’Empire. A umoment même où il est forcé par la nécessité de son sujet de raconter des batailles, il ne cesse de gratifier la guerre des épithètes les plus dures (horrida, insana bella; lacrimabile bellum). 11 se met du parti des mères qui la maudissent, et, dans un vers immortel, il les montre, au premier bruit des combats, serrant leurs enfants contre leur sein,