Carm, iii, G
d’une maison antique, et nous sommes incertains d’abord pour savoir de quel côté nous devons nous diriger. Mais nous nous souvenons qu’Horace nous dit qu’il y avait, auprès de sa maison, une fontaine qui ne tarissait pas, qualité rare dans les contrées du Midi, et qui était assez importante pour donner son nom au ruisseau dans lequel elle se jetait ^ Si la maison a disparu, la fontaine au moins doit subsister, et, quand nous l’aurons trouvée, il nous sera facile de fixer la place du reste. Nous suivons une petite route qui passe à côté d’une vieille église en ruine, la Madonna délia casa^ et un peu plus b^s nous arrivons à la source que nous cherchons. Les gens du pays l’appellent Fonte dell' Oratini ou Fonte de' Ratini: est-ce le hasard qui lui conserve un nom si voisin de celui du poète ? Dans tous les cas, il est bien difficile de ne pas croire que ce soit celle dont il nous a parlé. Il n’y en a guère de plus importante dans le voisinage; elle sort avec abondance d’un creux de rocher et un vieux figuier la couvre de son ombrage Je ne sais si, comme le prétend Horace, cc ses
1. Fons etiam rivo dare noinen idoneus. Epist.y i, 16, 12. M. Pictro Rosa fait remarquer qu’encore aujourd’hui la Lieenza ne prend ce nom qu’à partir du moment où elle reçoit l’eau de la petite fontaine. Jusque-là, on Pappellc seulement il Rivo. Voyez la notice que Noël Des Vergers a placée en tête de VHyrace de Didot. — 2. C’est tout à fait ainsi qu Horace a dépeint la fontaine de Dandusie {Carm., iii, 13, 1). Il parle « de ce chêne placé au-dessus du rocher creux d’où jaillit l'onde bahillarde ». On sait aujourd’hui que Bandusie était située dans l’Apulie, près de Venouse. Mais il est bien possible qu’Horace ait donné à la p('tUe source qui coulait près de ea maison le nom de celle où il s’était souvent désaltéré dans sa jeunesse, quand il n’avait pas quitté son pays natal. La re-^isem-
LA MAISON DE CAMPAGNE D’iIORACE. 3l
eaux font du bien à restomac et soulagent la tête ^ )>j mais elles sont fraîches et limpides; autour d'elle, le site est charmant, tout à fait propre à la rêverie, et je comprends que le poète ait mis parmi les moments les plus heureux de sa journée ceux où il venait y prendre quelque repos: prope rivum somnus in herba^.
La position de la source retrouvée, celle de la maison se devine. Horace nous dit qu’elles étaient près l’une de l’autre ; nous ne pouvons donc chercher que dans le voisinage. Capmartin de Chaupy plaçait la maison beaucoup plus bas, vers le fond de la vallée, dans un endroit où l’on voit encore quelques débris de murs et de pavés antiques. Mais ces débris paraissent être postérieurs à Auguste ; d’ailleurs nous savons par Horace lui-même qu’il habitait un plateau escarpé et il parle de sa maison comme d’une sorte de forteresse. Je crois donc que M. Pietro Rosa a raison de la mettre plus haut. Il suppose qu’elle devait être un peu au-dessus de la Madonna délia casa;\k précisément on remarque un terrassement artificiel qui semble avoir été disposé pour servir d’aire tà un édifice. Le sol est depuis longtemps cultivé, mais la charrue y fait souvent sortir de terre des morceaux de briques ou des tuiles brisées qui semblent provenir d’une construction ancienne. Est-ce là que se trouvait véritablement la maison d’Horace?
blance entre le paysage décrit dans l’ode d’Uorace et le site réel de la fontaine dell’ Oratini rend cette hypotlièse foii vraisemblable.
1. Epist.y 1, 16,14 : infinno capili [luit ^itiliSy utili alvo. — 2. Epist.,i, 14, 35.
On peut le croire avec M. Rosa ^ : il est sûr dans tous les cas qu’elle ne pouvait pas être fort éloignée.
De cet endroit élevé, jetons les yeux sur le pavs qui nous entoure. Nous avons à nos pieds une vallée étroite et longue, au fond de laquelle coule le torrent de la Licenza ; elle est dominée par des montagnes qui, de tous côtés, semblent se rejoindre. A gauche, la Licenza tourne si brusquement qu’on n’aperçoit pas la gorge dans laquelle elle s’enfonce; à droite, le rocher sur lequel perche Roccagiovine semble avoir roulé dans la vallée pour en fermer l’accès, en sorte que nulle part on n’aperçoit d’issue. Je reconnais le paysage tel qu’il est décrit par Horace :
Continui montes, nisi dissocientur opaca Vallet
Après un regard jeté sur ce bel ensemble de montagnes, je reviens à ce qui doit surtout nous intéresser. Dans cette étendue de terres que mes yeux embrassent, je me demande ce qui pouvait bien appartenir au poète. Il ne s’est jamais nettement expliqué sur les
1. Je dois dire pourtant que l’opinion de Capmarlin de Cliaupy et de Sanctis esl celle qui prévaut dans le pays ; elle a été reprise dernièrement et soutenue avec force par M. Tilo Bcrli (voy. la Fanfulla délia domenica, novembre 1885). Malgré les raisons données par M. Berti, il me semble que remplacement indiijué par Chaupy est un peu trop près de la Ligenza et un peu trop bas. Mais il est certain qu’en cet endroit il y avait la maison de campagne d’un riche Romain. M. Berti y a trouvé des pavés de mosaïque intéressants et peut-être serait-il utile d’y pousser un peu plus loin les fouilles. On a eu soin de marquer, sur la carte, l’emplacement où Champy et celui où M. Rosa mettent la maison d’Horace. — I,1G,5.
ümites véritables de son domaine. Quelquefois il paraît désireux d’en diminuer l’importance : sa maison n’est qu’une maisonnette (villula)^ entourée d’un tout petit champ (agelhis)^, dont son fermier luimeme ne parle qu’avec mépris. Mais Horace est un homme prudent, qui se fait petit volontiers pour désarmer l’envie. Je crois qu’en réalité son bien de la Sabine devait être d’une assez bonne grandeur. « Tu m’as fait riche » disait-il un jour à Mécène; riche, non pas sans doute comme ces grands seigneurs ou ces chevaliers qui possédaient des fortunes immenses, mais beaucoup plus assurément qu’il n’avait jamais souhaité ou même rêvé de le devenir. Quelque modéré qu’on soit de sa nature, il est rare qu’on ne se permette pas quelque excès quand on rêve. Ces excès, ces rêves qu’il formait dans sa jeunesse, sans espérer les voir jamais accomplis, Horace nous dit que la réalité les avait dépassés :
Di mclius fecere
Auctius atque
Nous possédons quelques renseignements qui nous donnent une idée assez précise du bien d’Horace. Il n’avait pas gardé toutes les terres à son compte : les tracas d’une grande exploitation ne pouvaient guère lui convenir. Il en affermait une partie à cinq métayers, des hommes libres, qui avaient chacun leur maison, et s’en allaient toutes les nundines à Varia, soit pour
1. Sat., Il, 3, 10. — 2. Epist., i, 14, 1. — 3. Tu me fecisli Qcuplelem. Epid., i, 7, 15. — 4- Sal., ii, 6, 3.
leurs intérêts propres, soit pour les affaires du petit inunicipe Cinq métayers supposent un domaine assez considérable ; et il faut ajouter que ce qu’il avait conservé pour lui n’était pas sans quelque importance, puisqu’il fallait huit esclaves pour le cultiver Je m’imagine donc qu’une grande partie des terres qui m’entourent, depuis le haut de la montagne jusqu’à la Licenza, devait être à lui. Ce vaste espace contenait pour ainsi dire des zones différentes, qui se prêtaient à des cultures diverses, qui offraient au propriétaire des températures variées, et par suite des distractions et des plaisirs de plus d’un genre. Au centre, à micôte, se trouvait la maison avec ses dépendances. Tout ce que nous savons de la maison, c’est qu’elle était simple, qu’on n’y voyait ni lambris d’or, ni ornements d’ivoire, ni marbres de l’Hymette et de l’Afrique^: ce luxe n’était pas à sa place au fond de la Sabine. Près de la maison, il y avait un jardin qui devait contenir de beaux quinconces bien réguliers et des allées droites enfermées dans des haies de charmilles, comme c’était la mode alors. Horace s’est élevé quelque part contre la manie qu’on affectait de son temps de remplacer l’ormeau, qui s’unit à la vigne, par le platane, l’arbre célibataire, comme il l’appelle; il attaque ceux qui prodiguent chez eux les parterres de violettes, les champs de myrtes, « vaines richesses de l’odorat M). Était-il resté fidèle à ses principes? N’avait-il rien donné à l’agrément? et son jardin ressemblait-il tout à fait à celui de Ca'on, où
1. Epist.y 1, U, 2. — 2. Sat., ii. 7* 118 —3. Carm.,ii, 18, 1 et sq. — 4. Carm.y ii, 15, 6.
Ton ne trouvait que des arbres ou des plantes utiles? Je n’oserais pas trop l’affirmer. 11 lui est arrivé plus d’une fois de ne pas s’appliquer à lui-même les préceptes qu’il donne aux autres, et d’être plus rigoureux dans ses vers que dans sa vie. Au-dessous de la maison et du jardin, les terres étaient fertiles. C’est là que poussaient ces moissons qui, à ce que prétend Horace, ne trompaient jamais son attente^; c’est là peut-être aussi qu’il récoltait ce petit vin qu’il servait à sa table dans des amphores grossières et dont il ne fait pas l’éloge à Mécène^. Un peu plus bas encore, vers les bords de la Licenza, le terrain devenait plus humide, et les prairies remplaçaient les champs cultivés. 11 arrivait alors, comme aujourd’hui, que le torrent, grossi par les pluies d’orage, sortait de son lit et se répandait dans le voisinage, ce qui faisait maugréer le fermier d’Horace, qui prévoyait avec douleur qu’il aurait quelque digue à construire pour mettre les terres à l’abri de l’inondation^. Si le pays était riant vers le bas de la vallée, au-dessus de la maison il devenait de plus en plus sauvage. 11 y avait là des buissons « qui donnaient libéralement des prunelles
1. Carm.y ni, 16, 30: segetis certa fides meœ. — Il y a quelque obscurité sur la question de savoir si la campagne d’Horace produisait du vin. Le poète semble à ce propos se contredire. 11 dit, dans l’épître à son villicus : « Ce coin de terre porterait plutôt de l’encens et du poivre qu’une grappe de laisin. » Ailleurs, il invite Mécène à dîner et lui annonce qu’il ne peut lui donner qu’un vin médiocre de la Sabine qu’il a mis lui-même en bouteille; ce qui semble bien indiquer qu’il le récoltait chez lui {Garni. y i, 20j. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a aujourd’hui des vignes dans la vallée de la Licenza, et qu’on boit à Roccagiovine un vin du pays qui n’est pas mauvais. — 3. Epist.y i, 14-, 29.
ob NOUVELLES PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.
et de rouges cornouilles^ » ; il y avait des chênes et des yeuses, qui couvraient les rampes de la montagne. Dans les rêves de sa jeunesse dont je parlais tout à l’heure, le poète ne demandait aux dieux qu’un bouquet d’arbres pour couronner son petit champ Mécène avait mieux fait les choses : le bois d’Horacc couvrait plusieurs jugères. Il y en avait assez « pour nourrir de glands le troupeau et fournir une ombre épaisse au maître ».
Ce n’était donc pas seulement un petit jardin d’homme de lettres, un trou de lézard, selon l’expression de Juvénal, qu’Horace tenait de son protecteur ; c’était un domaine véritable, avec des prés, des terres, des bois et toute une exploitation rustjque, une fortune en même temps qu’un agrément. Comment ce domaine était-il tombé dans les mains de Mécène? On l’ignore. Quelques méchantes langues ont prétendu qu’il pouvait bien avoir été confisqué sur des ennemis politiques et que probablement Mécène avait donné à son ami des terres qui ne lui appartenaient pas. Ces libéralités, qui ne coûtaient guère, n’étaient pas alors tout à fait rares. On raconte qu’Auguste offrit un jour à Virgile la fortune d’un exilé et que le poète la refusa^. .l’espère bien qu’Horace n’aurait pas été moins délicat que son ami. Mais ce ne sont là que des hypothèses auxquelles on ne doit pas s’arrêter. Tout ce qu’on sait du bien d’Horace, c’est qu’il était en très mauvais état quand il lui fut donné. Les ronces, les épines couvraient la
1. Epist., I, 16, 9. — 2. Et paulum silvœ super his foret. Sat.f II, 6, 3. — 3 Donat, Vila Virg.f 5.
LA. MAISON DE CAMPAGNE d’HORACE.
IcrrOj et la charrue n’y avait pas passé depuis longtemps ^ Il eut l’imprudence, quand il en prit possession, d’amener, pour diriger les travaux, un de ces esclaves de la ville qui, selon Golumelle, ne sont qu’une race de paresseux et d’endormis (socors et somniculosum genus^)* Le malheureux ne connaissait sans doute la campagne que par les jardins si bien soignés des environs de Rome. Quand il arriva dans la Sabine et qu’il vit ces champs en friche qu’on lui donnait à cultiver, il se crut tombé dans un lieu sauvage et pria qu’on le laissât partir au plus vite. Horace lui-même, malgré l’affection qu’il porte à sa propriété, n’en a pas exagéré les mérites. La terre, nous dit-il, est loin d’y être aussi fertile que dans la Calabre; les vignes surtout y sont fort inférieures à celles de la Campanie -^. Ce qu’il loue sans réserve, c’esl la température*, qui est égale en toute saison, ni trop froide pendant l’hiver, ni trop chaude en été. A propos de cette qualité, il ne tarit pas d’éloges, et Ton comprend bien qu’il y soit très sensible. Est-il un plus grand plaisir, quand on quitte la fournaise de Rome, que de se réfugier dans une retraite charmante où l’ombre des grands arbres et le vent frais des montagnes permettent au moins de respirer?
Je remarque aussi qu’il n’a jamais vanté avec excès la beauté du pays qui entourait sa maison de campagne. Les préventions du propriétaire ne l’égarent pas jusqu’à le comparer aux sites célèbres de l’Italie, à Raies, à Tibur, à Préneste. Baies, nous dit-il, est
1. Episl,f 1, 14, 27. — 2. Colum., i, 8, 1. — 3. Carm., iiî, IG, 33. — 4. Epist., 1, 16, 8. Voy. aussi i, 10, 15.
une des merveilles du monde ; on ne trouve ailleurs rien d’aussi beau :
Nullus in orbe sinus Baiis prælucet amœnis *.
Prénesle aussi est un endroit admirable, d’où l’on jouit d’une des vues les plus variées et les plus larges qu’on puisse imaginer. Horace s’y plaisait beaucoup et y retournait souvent. Il faut avouer que la vallée de la Licenza n’a rien de semblable, et je ne serais pas surpris qu’un voyageur qui viendrait de Palestrina ou de Tivoli n’éprouvât quelque mécompte en y arrivant. C’est sa faute et non celle d’Horace, qui n’a pas voulu nous tromper. Si notre attente n’est pas d’abord tout à fait remplie, ne nous en prenons qu’à nousmêmes. Nulle part il n’a prétendu que cette petite vallée solitaire fût le plus beau lieu du monde, comme il fait pour Baies; il nous dit simplement qu’il y a été heureux. Est-il donc indispensable, pour être heureux, d’avoir sans cesse un horizon immense devant soi et de vivre dans une extase perpétuelle? Il ne faut rien exagérer en aucun sens ; si le site de la vallée Sabine n’est pas comparable à celui des beaux pays dont je viens de parler, il est pourtant fort agréable dans ses petites proportions. J’ajoute que bien des choses ont dû changer depuis l’antiquité. Les montagnes sont nues aujourd’hui ; elles étaient autrefois couvertes d’arbres. Pour me figurer l’aspccl qu’elles devaient avoir, j’y place par la pensée cet admirable petit bois de chênes verts qu’on traverse en