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LA B

| lentement. La neige tombe sans arrêt; un pâle rayon de | soleil, filtrant au travers de fumées rousses et de jets - de vapeur bleue crachés par les cheminées et les pis-

ENTRÉE A CIEL OUVERT DE LA BIÈVRE DANS PARIS À LA POTERNE DES PEUPLIER3 (CHEMIN DE FER DE CEINTURE AU FOND) SEPTEMBRE 1887

4 tons, allume des lueurs d’arc-en-ciel dans ces nuages empestés.

+ Devant nous d’étonnantes carcasses d’usines se dressent toutes blanches, comme duvetées par les râclures

va NOUVELLES PROMENADES DANS PARIS

de peaux qui depuis des années et

dés années sont

venues s’y agglomérer. Sur la berge, en un énorme chaudron rouillé par le bas, jaune de tartre, emplâtré de

IMPDELATRE PARIS

LES TANNERIES milliers de peaux de lapin racornies pa choquent avec des claquements de boi

Les fenêtres, ou mieux les ouvert

qui nous entourent, sont obturées avec de vieux chiffons -

chaux par le haut, cuit en bouillonnant quelque in-

vraisemblable

mixture ; et, coupant l’arête d’une palissade en dents de scie, s'emmé-

- lant avec un rever-

bère à pétrole os- Cillant à un bout de corde, le squelette noir d’un arbre tordu met une note fantastique en ce décor de drame.Au fond, se profilant sur le

ciel, suspendues à des claies sous des

toits ajourés, des r le temps s’entres. |

ures des masures

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rougis de tan, — ce tan dont l’odeur forte s'impose en âcres relents, ce tan dont le rouge sombre teint le sol, les murs, les persiennes disloquées et vermoulues, comme il a teint la pauvre Bièvre qui paraît tout ensanglantée — ; et ces logis éven-

trés, aux fenêtres barricadées, semblent des tanières de révolte où des insurgés se seraient fait canonner sous les plis d’un drapeau noir.

Sur les toits voisins, la neige fait de larges plaques rondes dont le blanc cru rend plus sombres ces

sombres masu- LA RUELLE DES GOBELINS ; ÉTAT ACTUEL res; de temps en Phot. de M. H. Stresser temps, de lourds

paquets de glace glissent et s'écrasent dans la boue avec un bruit mat, recouvrant les ferrailles rouillées, les vieux : tessons, les touries crevées qui partout jonchent le sol. Les écuries que nous traversons s’éclairent elles-mêmes d’étrange façon; c’est l'effet du contre-jour reflété par la

neige sur les énormes poutres soutenant le plafond bas. À droite, à gauche, entre la rivière et les murs d'usines, dans des chaudières cabossées cuisent des reaux de bêtes, qui ensuite iront macérer tout près, dans des cuves de tan,rougescomme des cuves de sang, et des pistons projettent des jets horizontaux de vapeur qui paraissent. surgir de Ja muraille nitreuse.

Étonnante anti- Æ thèse, quelques pas plus loin, au numéro 7 de la ruelle des Gobelins, derrière une haute porte charretière, s’érigent — à demi enterrées dans les remblais. et les gravois — les ruines sculptées d’un pavillon dont M. de Julienne, l’ami de Watleau, avait fait un rendez-vous de chasse ou quelque galant vide-bouteille, et c’est une délicieuse im pression . que de retrouver, tout ruinés qu’ils soient, ce rappel de beauté, cette fleur de pierre au milieu des hideurs sur

LE PAVILUON DE JULIENNE; ÉTAT ACTUEL Phot. de M. H. Stresser

lesquelles les cheminées d’usine crachent des paquets de fumées noires.

Trois imprévus compagnons sont venus se joindre à nous : un vieux chien affamé dont les côtes saillent comme les cercles d’un tonneau, et deux pauvres petites fillettes, vêtues de loques, traînant des pieds nus dans des bottines d'homme. Ravies de nous faire les honneurs de « leur patelin », elles poussent des portes vermoulues, se hissent sur des bornes pour faire jouer d’invisibles loquets, renversent des bassines rouillées recouvrant des familles de chats, et, les yeux rieurs, la tignasse ébouriffée, elles nous demandent de les « tirer en caries postales » ! Familières de ces ruelles zigzagantes que balaye la bise, elles savent où pendent, au bout de tuyaux rébarbatifs, les plus éclatantes stalactites et connaissent les resserres à cuir où « dansent les gros rats ».., Pauvres enfants, si joyeuses à la vue du polichinelle doré que nous nous faisons un devoir de leur offrir!

Abandonnant cet étonnant quartier, nous regagnons les larges boulevards où siffle un vent glacial : la neige étouffe les bruits; les rares passants se hâtent de regagner leurs logis, et les voitures, dont les chevaux glissent, passent silencieusement.

Paris est recueilli comme une basilique ; À peine un roulement de fiacre, par moment

Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement D'une locomotive au loin mélancolique (1).

(1) À Samain. Le Chariot d'Or (Élégies), page 94.

Remplaçons « locomotive » par « automobile », agré-

mentée d’une épithète métrique, et les vers mélanco- . liques d'Albert Samain peindront mieux que je ne le

saurais faire ce paysage désolé de janvier.

Depuis des siècles, la Bièvre, que Huysmans à Célébrée en une admirable étude, a subi bien des transformations, et je ne parle même pas du temps merveilleux que cite Rabelais, au chapitre XXII du Pantagruel, où il raconte l’origine étonnante de « icelui ruisseau qui de présent passe à Saint-Victor, auquel Gobelin teinct l’écarlate... »; mais sous Louis-Philippe, c'était encore, paraît-il, un endroit charmant. Alfred Delvau nous montre tout ce quartier « formant une sorte de petite Suisse en miniature, une vallée verdoyante où coulait la Bièvre entre deux bordures de saules ». — Jules César, assurait-on, avait apprécié le vin savoureux des vignes du clos Croulebarbe ! — D'ailleurs, depuis le dix-huitième siècle jusqu’en 1830, les violons avaient grincé dans les guinguettes voisines : la Belle Moissonneuse, le Grand Vainqueur, les Deux Edmond, et l’on y dansait au son des crincrins. | |

Dans la Femme de trente ans, Balzac avait célébré « la vallée profonde, peuplée de fabriques à demi villageoises, clairsemée de verdure, arrosée par les eaux

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brunes de la Bièvre ou des Gobelins », et dans Les

Misérables, Hugo avait dépeint « ce seul endroit où

Ruysdael serait tenté de s’asseoir... un pré vert, traversé de cordes tendues où des loques sèchent au vent... des palissades délabrées, un peu d’eau entre

Péquegnot. LA BIÈVRE PRÈS DES GOBELINS. PARIS 1855 B. 16

des peupliers, des femmes, des rires, des voix ; à l’horizon, le Panthéon, le Val-de-Grâce, noir, trapu, fantasque, amusant, magnifique, et au fond le sévère faite

carré des tours de Notre-Dame... C’est le champ de

l’Alouette, c’est ici qu'Ulbach tua la bergère d’Ivry (1)! »

(1) Vicror Huco, Les Misérables. (Le Champ de l’Alouette), p. 471.

C’est, en effet, dans cette plaine immense, glaiseuse,

dénudée, inculte, sous laquelle aujourd’hui coule la Bièvre en un canal souterrain, plus loin que les jardins

des Gobelins, derrière les palissades de la rue Croulebarbe, que se déroula, le 25 mai 1827, un crime passionnel qui révolutionna Paris. Un pauvre diable, à peu près fou, Honoré Ulbach, y poignarda, par jalousie, une jeune fille, Aimée Millot. La petite Aimée était «modeste et sage », chacun l’aimait dans le quartier, où on la voyait, un grand chapeau de paille sur la tête et un livre à la main, garder sous les ormes du boulevard d'Italie les chèvres de sa maîtresse, M"° Detrouville, femme à principes, et qui ne badinait pas sur « les choses de la vertu ». On appelait Aimée « la bergère d'Ivry ». En 1827, il y avait encore, à Paris, des bergères, et elles étaient vertueuses! — Ils s’aimaient : cette humble idylle fit jaser; M?° Detrouville, avertie, ordonna à sa bergère de rompre toutes relations avec Ulbach et de lui restituer les pauvres cadeaux qu’elle en avait reçus : « deux oranges, une demi-bouteille de cassis et un joli fichu rose », expliquant que « toute jeune fille qui reçoit des présents des hommes doit les payer de sa vertu ». Aimée avait obéi. — Le 25 mai, à dix heures du matin, Ulbach, fou de colère et de jalousie, après avoir acheté, rue Descartes, près de l’École Polytechnique, chez un brocanteur, « un couteau qui

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ne ployait pas », s'était caché derrière les arbres du boulevard pour y attendre la pauvre petite bergère. Elle arrive avec ses chèvres et repousse Ulbach qui,

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Célestin Nanteuil, lith.

affolé de rage, la frappe de cinq coups de couteau,

s'enfuit et va se terrer dans un ignoble garni de la rue

du Chantre, près du Palais-Royal; la police le recher-

chait vainement, lorsqu'il vint, de lui-même, se livrer

au commissaire : « C’est moi qui ai fait l'assassin! ... »

Il avait, la veille, écrit une lettre folle à Me Detrouville : « ... Femme acariâtre, vous mettez entrave à notre félicité... songez à bien faire ce que je vous prescris de faire : je vous envoie cinq francs, rendezvous de suite à l’église d’Ivry et faites-lui dire une messe en l'honneur de ses malheurs et des miens (1)!... »

Les journaux épiloguent sur le crime. « Les femmes surtout maudissaient l'assassin, tout en le plaignant peut-être » ; et la girafe, nouvellement « inaugurée » au Jardin des Plantes, fut délaissée pour le drame du champ de l’Alouette. Le 10 septembre 1827, Ulbach expia son forfait : à sept heures et demie du matin, 1 fut extrait de la prison de Bicêtre, et, à quatre heures du soir, le sinistre cortège partit de la Conciergerie pour la place de Grève, où Ulbach monta sur l’échafaud.

Les arbres de la rue Croulebarbe sont abattus, la Bièvre coule sous terre, les herbages où paissaient les chèvres de la bergère d’Ivry sont remplacés par des couches de machefer qui forment sous le pied une boue fétide et noire. Seul, un souvenir subsiste de ce décor dramatique : une ancienne folie du dix-huitième siècle, construite, en 1762, par un financier, Le Prêtre de Neufbourg. Lamentable, crevassée, ouverte aux pluies du ciel, elle achève de s’effondrer au bout de la rue Croulebarbe, à l'angle du boulevard d'Italie (2) —

(4) Les Causes célèbres. (Affaire Ulbach), passum. - (2) La dernière locataire de ce singulier logis fut une blanchisseuse

— morte il y a environ quarante ans. — On l'appelait la « mère

aujourd’hui boulevard Auguste-Blanqui — et de la rue Edmond-Gondinet (les imprévus baptêmes de rues

offrent de ces amusants contrastes). Malgré son déla-

PAVILLON DU CLOS PAYEN : BOULEVARD D'ITALIE -L. P. Aubey. Phot. d'ap. nature.

brement, cette « folie Le Prêtre » garde encore une jolie silhouette, c’est comme un fantôme oublié de la gaieté

d'autrefois qui reviendrait secouer des grelots vides et jeter des fleurs mortes sur ce coin de désolation, d’horreur et de pauvreté.

Camille » Le bruit courait, dans le quartier, que la maison lui avait

été donnée par Napoléon Ier, La chose pouvait s'expliquer par ce fait que l'Empereur se servit — assure-t-on — de ce vieil hôtel comme d’un rendez-vous de chasse jusqu’en 4842.

La rue du Petit-Pont. — La rue de la Harpe.

La rue/-de la Parcheminerie.

ous les amoureux de Paris connaissent la promenade [ particulièrement pittoresque qu’offrent la rus de la Huchette, la rue du Petit-Pont, la rue de la Parcheminerie et la rue de la Ilarpe. Il y a là — demain, hélas! nous devrons dire : il y avait là — une heure rare à passer dans ces très vieilles rues, bordées de maisons noires, disloquées, branlantes, qui font la joie des archéologues et des curieux du passé; par contre, les hygiénistes, ennemis personnels des microbes, assurent, non sans raison, que c’est un des coins les plus négligés de Paris. N'importe, la flânerie y est délicieuse, et, plus que partout ailleurs aux entours du clocher de Saint-Séverin les

fantômes se laissent évoquer, et le premier de tous :

Napoléon Bonaparte (1)!

Nous avions lu... mais où ?... que Bonaparte, aux

Cette partie de la rue du Petit-Pont n'existe plus aujourd'hui. (Janvier 1908).

jours de misère, alors qu’il mourait de faim à Paris, «sans emploi, sans solde, sans rations », avait habité ce triste quartier. Une enquête auprès à M. Frédéric Masson, ce parfait historien qui n’ignore rien de ce qui touche son Héros, nous a tout de suite renseigné. Le maître,

avec son obligeance habituelle, a bien voulu nous communiquer une lettre de Montholon à M. Hanicle, curé de Saint-Séverin : « Je me souviens, et je puis attester que VEmpereur m'a parlé, en plusieurs circonstances, du séjour qu’il fit pendant quelque temps dans un hôtel garni:

« Au Cadran bleu », rue de la Huchette, 8 ou 10, près de celle du Petit-Pont, hôtel où il occupait une petite chambre au quatrième ou cinquième étage, ayant vue sur la Seine. Il la payait trois francs par semaine, et je crois me rappeler que c’est le père Patrault qui lui procura ce logement... » À cette époque (1795), Bonaparte déjeunait avec du café qu’il prenait au coin de la rue Saint-André-des- Arcs, près le pont Saint-Michel, au café Cuisinier, pour finir la journée par un diner de vingt-cinq sous (1) !

Elle existe toujours, cette pauvre rue de la Huchette; elle commence en face des murs noirs des annexes de l’'Hôtel-Dieu et les hôtels borgnes continuent à y fleurir. Deux antiques maisons portent aujourd hui les numéros 8 et 10 ; le 8 recèle un charbonnier, le 10 un hôtel meublé, et la patronne du café installé au rez-de-chaussée, nous apprend qu'autrefois, l'enseigne portait : « Au Petit

(4) Voir Napoléon et sa famille, par Fr. Masson, tome I, pages 112 et 113.

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