‹ Nouvelles promenades dans ParisChapitre 34 sur 75 · C. Nanteuil · texte numérisé non relu

C. Nanteuil

« C’est à l’escalier de la Vieille-Lanterne ! » s’écrie-t-il aussitôt, et il y court.

Fouillant la ville depuis sa prime jeunesse, connaissant son vieux Paris mieux que personne, Victorien Sardou avait noté ce coin sinistre.

— Îl y avait déjà nombre de curieux, nous conte-t-il ; les commères, les journalistes jacassaient à qui mieux mieux, pataugeant dans la neige glacée. On avait trouvé le pauvre Gérard étranglé par le cordon bleu d’un tablier de femme et suspendu à la fenêtre grillée d’un bouge — au rez-de-chaussée — le chapeau sur la tête, les pieds repliés sur le sol... « Il respirait encore, me dit un sergent de ville, on aurait pu le sauver en coupant la corde immédiatement; mais ces idiots croient qu'on ne doit pas décrocher un pendu avant l’arrivée du commissaire ».

« — Et, dis-je, est-ce un suicide ? »

Il hésitait : « Cela n’y ressemble guère. Ce chapeau Surla têtel.. ça a bien l'air d’une farce qu’on lui a faite !... »

Puis V. Sardou nous dépeint cette rue ignoble, coupée en son milieu par un escalier crasseux haut de deux. mètres, son ruisseau fangeux, ses maisons noires, lé- preuses, humides, le palier de bois surplombant la rue, près d’une maison borgne dont la destination n'était pas douteuse, et qu’éclairait une lanterne portant cette inscription : « On loge à la nuit. » Pour achever le tableau, un corbeau apprivoisé, sautillant de marche en marche en croassant !

Le lendemain soir, à minuit, une vieille cabaretière du voisinage répondait à Ludovic Halévy qui linterrogeait : « Ça n’a pas arrêté, le monde, depuis hier... Je l’ai encore vu accroché, le pendu... Vous savez, il ne s’est pas pendu, on l’a pendu... Les pieds touchaient… et il avait son chapeau sur la tête... on n’a jamais vu une chose pareille.…., se pendre avec un chapeau sur la tête (1)! »

Alexandre Dumas questionna lui aussi la tenancière du bouge signalé par la lanterne. Elle se rappelait avoir entendu frapper vers une heure du matin, mais sa « maison était pleine », elle n'avait pas répondu, et quand on était venu lui annoncer, au petit Jour, qu’il y avait un pendu à sa porte, elle avait cru d’abord que « l’homme était gelé! » Crime ou suicide? Jamais cette question ne fut résolue, et comme tout devait étre extravagant dans celte existence bizarre, ce fut aux frais de l'État que le 30 janvier l’on enterra Gérard de Nerval (2)!

(1) Souvenirs de Ludovic Halévy. (Préface de Sylvie, par G. de Nerval.) (2) Nous ne pouvons résister au plaisir de placer sous les yeux de nos lecteurs quelques fragments de la jolie lettre écrite à ce sujet au directeur de la Revue de Paris, par notre cher maître M. V. Sardou. .

« Marly, & octobre 1902.

« La rue de l’Ecorcherie, puis de la Tuerie, puis de la Vieille- Lanterne, aboutissait d’un côté à la place du Châtelet, de l’autre au petit carrefour du Marché-aux-Veaur. |

« De toutes les rues et ruelles de ce vieux quartier des anciennes Boucheries, elle était la plus fidèle à son passé. On la voyait telle

Ce récit précise l’extraordinaire transformation que subit tout ce quartier du Châtelet, lorsqu’en 1860, l’architecte Davioud y construisit les deux édifices destinés à remplacer le théâtre du Cirque (aujourd’hui le Châtelet) et le Théâtre lyrique (aujourd’hui le théâtre Sarah- Bernhardit) expulsés en 1862 du légendaire boulevard du Temple, par le baron Haussmann, préfet de la Seine. A cette époque, tout le quartier était misérable, et pourtant cette misère constituait déjà un progrès, car jusqu’en 1802 il avait été hideux ; l’histoire de cette place du Châtelet est si intimement liée à l’histoire de Paris, qu’il est amusant d’en noter les stupéfiants avatars.

qu’au temps où son ruisseau recueillait le sang des abattoirs pour le verser dans un égout fameux par sa puanteur.

« Coupée brusquement en son milieu par un changement de niveau de 2 mètres au moins, elle reliait ses deux tronçons par un escalier de douze marches disjointes et gluantes. Pour qui venait de la P/ace aux Veaux, la rue bassé, son ruisseau fangeux, ses maisons noires, lépreusès, humides, qui ne voyaient jamais le soleil, l’escalier et ses abordé avaient un aspect vraiment romantique comme on disait alors, et n’eût été la vue lointaine de la colonne du Châtelet, on se serait cru au bon temps de Cabocne et de ses Écorcheurs.

« À droite de l'escalier, au niveau de la rue haute, un palier de bois, surplombant la rue basse, donnait accès à une maison borgne dont la destination n'était pas douteuse. Une lanterne, sur la porte d'entrée, portait cette inscription : « On loge à la nuit. »

« Ce bouge avait une autre porte dans la rue basse et une fenêtre au rez-de-chaussée, fortement grillée, comme toutes ses voisines. A gauche, sous l'escalier, autre ouverture grillée : c'était l'égout qui, à défaut du sang dont il s'était gorgé si longtemps, ne buvait plus que les eaux ménagères du quartier. Tout près de là, dans la muraille en retour, un couloir, à ciel ouvert, puis voûté, étroit, sombre, infect et

Jusqu'en 1802 une sombre et massive forteresse, vieille de plusieurs siècles, barraïit le pont au Change : le Châtelet, « où sont les prisons en merveilleux nombre», écrivait Guillebert de Metz dès 1430. L’effrayant édifice, assurait-on, datait de Jules César, « car on avait trouvé en 1651 des lettres grecques et latines engravées dans les pierres ». Armagnacs et Bourguignons s’y étaient copieusement égorgés. L’entrée s’ouvrait rue Saint-Denis, par une porte ogivale donnant accès à une sorte de

pour cause, dévalait à pente rapide jusqu'à la Seine que l'on voyait luire au loin. Il eût été impraticable si, par les fortes pluies d'orage, le ruisseau, coulant à pleins bords entre -ces vieilles murailles, ne s'était rué de ce côté, nettoyant le passage à grande eau, Quand on osait, comme moi, s’aventurer dans ce boyau en courbant un peu la tête, on n’avait pas à le regretter. Il débouchait sous les grandes voûtes qui portaient le quai de Gesvres et, dans la pénombre de ces hautes arcades, Ja vue de la Seine, du pont au Change, du quai aux Fleurs, de la tour de l'Horloge et des poivrières du Palais de Justice était un des plus jolis décors du vieux Paris.

« Une population nomade campait là, tout le jour, pêcheurs à la ligne, cordiers tressant leurs fils, mariniers radoubant leurs bateaux et leur ménagères faisant bouillir la marmite — bonnes gens avec qui j'avais plaisir à causer. Mais, la nuit, Dieu sait quels malandrins trouvaient, sous ces voûtes désertes, un meilleur abri que sous les ponts!

« Gérard, noctambule comme Rétif, avait dû vaguer plus d’une fois de ces côtés. La rue de la Vieille-Lanterne avait, d’ailleurs, pour lui d’autres attractions macabres que son sinistre escalier, À son entr ée, place du Châtelet, un marchand de vernis et de couleurs avait installé comme enseigne, sur le trottoir, debout, sous verre, dans une boîte,

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passage, en partie voûté, nommé rue Saint-Leufroy. Cette ruelle séparant les bâtiments du Châtelet aboutissait à la Seine et à la « Descente de la Vallée de Misère » (aujourd’hui quai de la Mégisserie).

Rue Saint-Leufroy, à droite — sur l'emplacement du théâtre du Châtelet — s’élevaient le Grand Châtelet, les salles judiciaires et, jusqu’en 1807, la Morgue, « un sale

et hideux réduit éclairé par une moitié de fenêtre, pour

exposer les corps des noyés ». Ce coin-là, du reste, devait être particulièrement abominable : les marchandes de légumes et de poisson y tenaient des éventaires, et le sol gluant y était semé de trognons de choux, d’épluchures de carottes et d’intérieurs de poissons évidés.

À gauche — sur l'emplacement de la fontaine —

une momie, une vraie, venue d'Égypte? — La momie broyée — le bitume avait été longtemps une couleur à la mode, dont Géricault, entre autres, avait fait abus. Plus loin, devant la maison hospitalière qui logeait à la nuit, un corbeau apprivoisé sautillait sans cesse du palier à l’escalièr en croassant, ou à peu près : « J'ai soif! j'ai soif! » Cette momie et ce corbeau étaient bien faits pour séduire l'imagination délirante du pauvre Gérard. Il était homme à voir dans cette momie la divine Cléopâtre, et dans ce corbeau l'ivrogne Antoine...

« Je ne connaissais pas Gérard. Je ne l'avais jamais vu! Mais il était de ceux que l'on aime dans leurs œuvres; et une telle fin. ce doux poète, cet être exquis... |

€ Il y avait déjà nombre de curieux aux abords de l'escalier, voisins, passants, journalistes, commères surtout, menant grand train, Au petit jour on l’avait trouvé étranglé par le cordon bleu d'un tablier de femme, et suspendu à la fenêtre grillée du rez-de-chaussée, le

Chapeau sur la tête, les jambes repliées sur le sol. — Était-ce crime ou suicide?... » — Revue de Paris, tome XVIII, pages 433, 434 et 436.

s’élevaient les prisons, geôles effroyables au renom sinistre. Les crues de la Seine, murmurait-on, inondaient les cachots souterrains et les rats y dévoraient vivants les prisonniers enchaînés.

On parlait mystérieusement E la « grande cave »,

VU ou GRAND) CMATIEII" Vers 1:85

où, rivés à une poutre transversale, les forçats condamnés aux galères et attendant leur départ pour Toulon, ne pouvaient dormir que debout, et agonisaient dans leur sépulcre de pierre, les pieds enfoncés dans dix pouces de boue et d’immondices g'acés.

De grandes dames n'avaient pourtant pas craint d'affronter les puanteurs et la vermine du Châtelet pour y visiter Cartouche prisonnier, le bandit légendaire qui si longtemps terrorisa Paris. On l'avait arrêté par sur-

Villeret, del. LA PLACE DU CHATELET VERS 4830

prise en un cabaret de la Courtille, « pendant qu’assis sur son lit il raccommodait sa culolte... ayant six pistolets sur sa table ». Au Châtelet, Cartouche était fort bien traité. « Il est nourri extraordinairement par ordre de ME" le Régent : à diner il a la soupe, bon bouilli, quel-

quefois une petite entrée avec trois chopines de vin par jour. » Les visiteurs faisaient queue à la porte de son

cachot; M"° de Parabère, la favorite du Régent, vint .

elle-même, sous un déguisement, contempler le triste héros du jour. Au Théâtre-Français, on affichait « Cartouche, petite pièce assez gentille. Il y vient un monde

étonnant. Au surplus, les gens de bon sens trouveront

fort mauvais qu’on laisse représenter sur le théâtre un

homme qui est tous les jours interrogé et dont la fin sera d’être roué vif; cela n’est pas décent », conclut le

bon Barbier, dont la prédittion se réalisa le 28 novem-

bre 1721 (!). En 1777, l’empoisonneur Derues, dont

(1) « Le 27 novembre, le condamné ayant demandé à faire des révélations, son exécution est remise au lendemain; les spectateurs

ne lâchent pas pied, et, de plus, les fiacres ne cessent pendant toute

la nuit d'amener encore et toujours du monde.

« Le condamné fut étendu sur une croix de Saint-André; le bourreau Jui cassa les articulations à coups de barre de fer; puis il l'attacha, courbé en demi-cercle sur une petite roue suspendue à un poteau. Au bout d'une heure Cartouche était mort; mais son histoire n'était pas finie. |

« Un vague industriel, de connivence avec le bourreau, eut l'idée d'exhiber à frais communs les restes du célèbre bandit, et, pendant plusieurs jours, on vint en pèlerinage des quatre coins dé la capitale contempler le cadavre de Cartouche, moyennant une somme de cinq sols par personne.

« Comme le cadavre commençait à se décomposer, un médecin acheta le corps à un valet du bourreau et fit son autopsie.en public. Je crois que cette fois le spectacle fut gratuit. » — Dr Brzarv. La Chronique médicale, page 256, année 1906.

. Le squelette de Cartouche, complété par une tête a. cire, est her au Muséum; sa tête, au rez-de-chaussée de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.

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M. Georges Claretie vient de nous si bien conter l’extraordinaire odyssée, fut écroué au Châtelet, « jugé et convaincu de deux empoisonnements, assassin faussaire,

: parjure et coupable de six autres crimes ».

L'énigmatique marquis de Favras y est jugé et condamné « pour haute trahison », et, en septembre 1792, les massacreurs révolutionnaires envahissent la pri-

son. L’un des rares survivants de cette tuerie racontait

qu’ «on enfonçait } jusqu: aux genoux dans un ruisseau de

sang (1) ».

Sous le Consulat, on démolit « presque tous les bâtiments », et, sur l’espace vide, une place se fôrma. Dans le fond subsistaient quelques restes des prisons; on y accola des boutiques dont l’une devint le « restaurant du Veau qui tette », renommé pour l’art avec lequel on y accommodait lés pieds de mouton de tant de manières qu'on pourrait y faire un repas de dix services, composé exclusivement de pieds de mouton ». — Le « Veau qui

(4) … « Au Châtelet, les commissaires de la prison étaient venus, vers quatre heures du soir, dire à l'oreille aux prisonniers que quelque “chose d’effrayant semblait se préparer. L'inquiétude semée par cet avertissement mystérieux redoubla quand le guichetier annonça qu'on allait bientôt fermer. Quelques-uns regardaient, le visage collé contre une grille donnant sur le guichet. Tout-à-coup, ils aperçurent deux hommes à moustaches qui parlaient bas au concierge, et celui-ci qui levait les mains au ciel. On essaya de souper, mais en vain, le trouble était dans les âmesdes pâles convives. Vers minuit les chiens aboyèrent, la lueur des torches illumina les corridors ct le cri de « Vive la Na. tion » poussé par des voix terribles fit retentir les voûtes. »

Louis BLanc, Hist. de la Révol. frang., t. II (p. 22).

tette » prospéra à ce point qu’un concurrent, le « Veau qui mange », ne tarda pas à s'établir dans la maison voisine; des acacias et des caisses de lauriers en ombrageaient l’entrée ; finalement, le ,« Veau qui tette » triompha de son congénère, il s’agrandit et s’embellit pour célébrer sa victoire, ses fenêtres cintrées s'ouvrirent sur la presque totalité de la façade qu'occupe aujourd’hui la Chambre des notaires. Victoire éphémère : dès 1808, l’illustre Grimod de la Reynie constate que les fameux« pieds » ne méritent plus leur antique réputation, il n’en est même plus fait mention en l’Almanach des Gourmeis de 1812... O déchéance!

Sous le second Empire, la trouée du boulevard de Sébastopol emporta toutes ces: pittoresques constructions ; on déplaça même la fontaine du Palmier, dressée par Bonaparte à la gloire de l’armée d'Égypte : soulevée | à l’aide de cabestans, placée sur des rails, on la fixa définitivement au centre de la nouvelle As où $ 'installèrent les théâtres.

Au Châtelet, les pièces militaires alternent : avec Îles féeries ; les directions s’y succèdent sans grand profit : seuls les acteurs incarnant les héroïques généraux de la Révolution ou de l’Empire bénéficient de ce lointain exil : ils n’ont qu’à mettre le nez à la fenêtre de leurs loges pour voir de loin la Victoire, qui surmonte la fontaine,

leur tendre des couronnes. Enfin le succès arrive, fou- droyant avec Michel Strogoff. Pendant des centaines de représentations le courrier du Tzar décroche le maximum

« pour Dieu, pour la Patrie, pour M. Duquesnel », car c’est ce spirituel et distingué directeur qui eut l’idée de monter Jamusante pièce de Jules Verne et d’Ennery. Ce fut le plus grand succès de ce beau théâtre.

Le dimanche, l’excellent orchestrée de Colonne y verse des torrents d'harmonie sur les fronts inclinés

d'un public ésthéti-

que; et, la semaine, cette vaste salle, un peu trop imprégnée des odeurs de l’écurie voisine, convie les

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