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AU MOYEN AGE

On peut dire de ce livre, avec une entière vérité, qu'il était depuis longtemps, et pour diverses rai- Q> sons, impatiemment attendu. Si peut-être, en effet, "Iv quelques professeurs du Collège de France écrivent ^ trop, ou du moins un peu plus qu'il n'importerait ^ à leur gloire, quelques autres n'écrivent pas assez, ni surtout autant que nous le voudrions pour euxmêmes et pour nous. On connaît les premiers; quant aux autres, il nous suffira pour aujourd'hui, si l'on le veut bien, que M. Gaston Paris en soit un. Membre de l'Institut, professeur au Collège de France, membre du conseil de l'École des chartes, professeur à l'École des hautes études, fondateur,

l. La Poésie du moyen àfje. Leçons et lectures, par M. Gaston «

Paris; 1885, Hachette. /

je crois, et directeur ou inspirateur de la Bévue cnlique et de la Romania, — deux importantes revues, et surtout redoutées, — M. Gaston Paris, trop aisément satisfait des plaisirs que procure au véritable érudit « l'investigation en elle-même », ou, comme Ta dit quelqu'un, « la pensée du travail que les autres feront plus tard », ne s'est pas assez soucié de justifier aux yeux du grand public l'incontestable autorité qu'il possède. Nous avons le droit de nous en plaindre. Dans un siècle comme le nôtre, où la division du travail, indispensable au progrès de la science, a tellement rétréci le champ de la recherche individuelle, nous avons besoin que, de ce souci du détail, où nous risquons de nous perdre, on nous rappelle quelquefois à la préoccupation et au sentiment de l'ensemble. Mais d'autant que ces détails, — comme une Etude sur le C dans les langues romanes^ ou su)'' le rôle de Vaccent latin dans la langue française, — nous paraissent moins dignes en soi du temps, de la peine, et même du papier qu'ils coûtent, on est plus étroitement tenu de nous montrer qu'ils ont un intérêt général, et un intérêt assez grand pour justifier une application qui ne serait sans cela rien de plus que l'effet d'une curiosité vaine ou l'obstination d'une douce manie.

Ne craignons pas au surplus de le dire : quelque plaisir que l'on éprouve, plaisir ignoré du vulgaire, mais réel cependant, et très vif, à poursuivre ime

recherche en apparence ingrate, quiconque ne nous fera pas voir ce qu'elle a d'important, sera toujours suspect, et à bon droit, de ne pas le savoir lui-même ; — ou à tout le moins de ne pas le pouvoir. Les noms se presseraient sous ma plume si je voulais énumérer à cette occasion tout ce que nous avons d'érudits qui ne le sont, en quelque manière, qu'à leur corps défendant, par force et non du tout par choix, incapables de comprendre ou de soupçonner seulement ce que leurs investigations ont d'importance ultérieure à leur objet immédiat ou prochain. Et c'est pourquoi nous ne saurions trop féliciter M. Gaston Paris, n'étant pas de cette famille, d'avoir compris que le temps était venu pour lui de s'en distinguer.

Le présent volume, à la vérité, n'est pas tout à fait aussi neuf que nous l'aurions souhaité. La plupart des morceaux qui le composent étaient déjà connus, et l'un même, celui d'où le recueil a tiré son titre, depuis tantôt vingt ans. Deux seulement y sont inédits : l'un sur les origines de la littérature française, et l'autre sur la Chanson de Roland. Ce sont peut-être les plus importants. Comme ils datent cependant, eux aussi, de quelques années, nous ne croyons pas devoir y insister particulièrement, de peur que, sur plus d'un point, M. Gaston Paris ayant changé d'opinion, nous ne courions cette mauvaise chance de le critiquer à contresens, ou de le louer impertinemment. Mais, dans la

courte et substantielle préface qu'il a mise à ce petit volume, il a si bien posé la question, et d'un doigt si sûr indiqué le point vif du débat, que nous n'en demandons pas davantage pour revenir avec lui sur une controverse où se trouvent impliquées beaucoup plus de questions, et plus graves qu'on ne les croirait tout d'abord*.

« On a célébré la poésie du moyen âge, dans ces dernièrea années, nous dit donc M. Gaston Paris, avec un enthousiasme fort sincère, mais quelquefois peu judicieux dans son objet ou peu mesuré dans son expression : on l'a attaquée avec mauvaise humeur et en se plaçant à un point de wie qui n'a rien de scientifique... Cette exaltation et ce dénigrement me semblent également surprenants en pareille matière. » C'est le premier point à examiner : M. Gaston Paris a-t-il le droit d'être surpris, — je veux dire le droit de manifester sa surprise? Car, il est bien certain qu'en matière de science proprement dite, l'exaltation ou le dénigrement ne peuvent qu'exciter la surprise et même l'indignation du savant. Aussi n'a-t-on jamais vu de géomètre « exalter » les propriétés de la circonférence de cercle, ou, réciproquement, « dénigrer » celles du tronc du cône. Mais ni la poésie ni l'art ne sont précisément la science : ils passent même

1. J'ai déjà traité la question de foDd, dans le premier volume de mes Études critiques sur l'histoire de la littérature française.

Tun et Tautre pour en différer assez profondément; et tout le monde voit bien que, quand la science et l'histoire ont épuisé tout ce qu'elles pouvaient dire (car elles en ont quelque chose à dire) des poèmes d'Homère ou des tableaux de Raphaël, il en reste à dire quelque autre chose encore, qui peut être matière à « exaltation » ou à « dénigrement ».

Gardons-nous donc du fâcheux abus qui se fait aujourd'hui de ces mots de « science » et de « scientifique ». L'étude prétendue scientifique des œuvres littéraires n'atteint, ne peut atteindre en elles que ce qu'elles ont de moins littéraire ; mais ce qui en fait le caractère propre est justement ce qui en échappe aux prises de toute méthode comme de toute formule scientifique. On peut bien scientifiquement déterminer ce que V Iliade et la Chanson de Roland ont de commun entre elles, à titre d'épopées populaires et quasi primitives, nées au même âge à peu près d'une civilisation commençante, et ainsi caractérisées par les mêmes traits généraux. Mais ce qu'aucune méthode scientifique n'est capable de préciser, n'étant pas capable de nous le faire voir, c'est ce qui fait que la Chanson de Roland diffère de Y Iliade encore bien plus qu'elle ne lui ressemble. Le jugement esthétique devient ici seul compétent. Et de quelques nuages que Ton essaie d'obscurcir ce qui est plus clair que le jour, tout jugement esthétique se résout inévitablement en

approbation ou désapprobation, admiration ou blâme, exaltation ou dénigrement.

Je ne puis donc être assez surpris à mon tour de cette superbe affectation d'impartialité, qui ne serait, à vrai dire, si jamais quelqu'un s'y haussait, que de l'indifférence. M. Gaston Paris est-il indifférent et tient-il la balance égale entre les vers de M. Sully-Prudhomme et ceux de M. Stéphane Mallarmé? entre les romans de M. Emile Zola et ceux de M. Georges Ohnet? ou entre les mélodrames eux-mêmes de M. Alexandre Dumas et ceux de M. d'Ennery? Si oui, la cause est entendue; mais si non, comme j'oserais en répondre, — et sans compter ce qu'un « enthousiasme peu judicieux » provoque à lui seul de « mauvaise humeur » assez naturelle et assez légitime, — pourquoi veut-il que nous demeurions indifférents entre la Chanson de Roland et V Iliade, ou entre VAthalie de Racine et le Mystère de la Passion?

Est-ce là d'ailleurs affaire de goût individuel, comme il semble le croire, quand il dit « qu'il ne réclame pas pour cette poésie du moyen âge l'admiration de ceux qu'elle ennuie ou qu'elle révolte ; » et lui-môme, dans ses jugements, procéderait il ainsi par boutades ? Ce serait trop peu scientifique. Mais, sans doute, il a ses raisons d'admirer; et les autres ont les leurs, qu'ils croient également bonnes, de ne pas admirer, ou d'admirer moins. Pour nous, et sans ombre de mauvaise humeur,

nous aurions plaisir à lui déduire longuement les nôtres, s'il ne nous accordait de bonne grâce que sa poésie du moyen âge n'a inanqué ni de « défauts généraux, » ni de « pauvretés, » ni de « faiblesses incontestables ». Car, en vérité, nous n'en avons jamais demandé davantage. Qui garantira même qu'il ne va pas bien loin, quand il consent qu'il règne dans les Chansons de geste ou dans les Fabliaux ^ — M. Gaston Paris a le bon goût de ne pas écrire les Fableaux, — « un singulier mélange de bizarrerie et de banalité » ? que « l'expression y soit rarement originale, personnelle et nuancée »? et que « le plus habituel des défauts que cette poésie présente, comme le plus insupportable, soit la platitude »? Traite-t-on ainsi ce qu'on aime, s'écrieront ici quelques dévots? et que dira M. Léon Gautier?

A défaut de la beauté qui lui manque, on nous propose une autre raison de prendre à cette poésie du moyen âge un intérêt particulier. « Ou bien la nationalité française disparaîtra, nous dit-on, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — ou bien elle voudra se retremper à ses sources vives et se fortifier par une sympathie tendre et ferme en même temps pour toutes ses manifestations sur le sol où elle s'est formée. » Je ne sais si M. Gaston Paris a fait attention comme son dilemme ressemblait à celui de M. Emile Zola: « Ou la république sera naturaliste, ou elle ne sera pas. » Ou vous reconnaîtrez dans

Ariiould Gréban — c'est l'auteur du Mystère de la Passion — le légitime prédécesseur de Corneille ou de Racine, ou vous serez suspect d'être mauvais Français. Ou vous admirerez ces joyeusetés gauloises dont je ne pourrais seulement transcrire ici les titres, ou Ton vous accusera de manquer à vos aïeux. Et enfin, ou vous vous pâmerez sur la geste de Guillaume au court nez^ ou vous répondrez devant la postérité de la dissociation de la patrie commune.

Heureusement que le dilemme est moins étroit qu'il n'en a l'air; et nous pouvons en sortir par diverses issues. Par exemple, il n'est pas prouvé que la matière épique de nos Chansons de geste se soit formée sur notre sol gaulois, et M. Gaston Paris, autant qu'il m'en souvienne, est encore aujourd'hui de ceux qui lui attribuent une origine germanique. Nous pouvons donc ici craindre à bon droit que notre sympathie s'égare et se trompe d'adresse. Si nous laissons de côté ces problèmes d'origine, toujours complexes et toujours obscurs, il faudrait au moins que Ton nous montrât en quoi nos Mystères diffèrent sensiblement de ceux de l'Allemagne, de l'Angleterre, ou de l'Italie, c'est-à-dire, en d'autres termes, à quels signes on y reconnaît l'empreinte particulièrement française. Mais c'est ce qu'on ne peut pas faire : aussi personne ne l'a-t-il fait. Et quant aux Fabliaux , si la source en paraît bien gauloise, elle roule tant d'ordures

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que j'ose être de ceux qui n'inviteront pas plus les lecteurs à « s'y retremper » que dans les Contes de La Fontaine ou la Pucelle de Voltaire. Retremponsnous, d'accord; — mais à la condition pourtant que ce ne soit pas en eau sale.

Rentrons maintenant dans le dilemme pour en ressortir par un autre chemin. Tout au rebours de ce qui s'est passé pour d'autres peuples, — et, notamment, dans les temps modernes, pour les Allemands ou les Italiens, — ni la langue ni la littérature ne paraissent avoir été, comme on dit, les facteurs essentiels de la nationalité, et encore moins de l'unité française. On ne leur peut attribuer ce rôle qu'autant que l'on se maintient dans les généralités oratoires ; mais il faudrait le prouver; et, pour cela, nous nommer l'œuvre ou l'homme à qui cette gloire appartiendrait d'avoir ainsi comme rassemblé l'âme éparse d'un peuple. En France comme en Angleterre, le développement de la littérature nationale est postérieur à la formation historique de la nationalité ; et ce n'est pas la littérature qui a fait l'unité, mais au contraire l'unité qui a fait la littérature. A quoi bon insister davantage? et pourquoi ne pas dire après cela le seul mot qui serve ? Depuis quand le patriotisme est-il solidaire de la réputation d'un médiocre écrivain? Parce que nous sommes Français et qu'il est de Rouen, faudrat-il mettre Corneille au-dessus de Shakspeare? Ou

bien encore, si nous préférons la musique de Beetho-

ven à celle môme de M. Lecocq, nousfaudra-t-il songer, avant de l'oser dire, que Beethoven était Allemand ? C'est ici brouiller les questions, et les brouiller dangereusement. L'art est une chose, le patriotisme en est une autre; et si parfois ils se sont rencontrés pour concourir à un même chef-d'œuvre, c'est l'effet du hasard, ou de la circonstance ; mais il n'y a pas là de liaison nécessaire; et c'est, à notre avis, les diminuer inutilement l'un et l'autre que de prétendre les faire servir à la consolidation l'un de l'autre.

Mais où peut-être la question se brouille encore davantage, c'est quand M. Gaston Paris, passant outre à toutes ces considérations, se place, pour caractériser notre littérature française du moyen âge, au point de vue, comme il dit, de la science pure. Quelques lignes, en effet, lui suffisent pour pousser plus avant qu'aucun de ses maîtres avant lui, que M. Taine et que M. Renan, dans une direction où nous ne pouvons le suivre, — ni nous, ni personne de ceux qui, sans professer la doctrine de l'art pour l'art, estiment toutefois qu'avant d'être une mine de renseignements historiques, la Uttérature a en elle-même sa raison d'être, son objet, et sa fin.

« Les productions Uttéraires, nous dit-il, tout le monde le comprend ou devrait le comprendre aujourd'hui, sont, comme tous les faits historiques, des phénomènes soumis à des conditions. Com-

LA POÉSIE FRANÇAISE AU MOYEN AGE. ii

prendre ces phénomènes dans leurs caractères multiples, assigner à chacun sa date et sa signification, en démêler les rapports, en dégager enfin les lois, telle est la tâche du savant... La psycho* logie historique, qui est Texamen de conscience de l'humanité, ne se développe que grâce à une iAfinité de recherches extrêmement précises et souvent extrêmement ténues... Grâce à la minutieuse exactitude, à la méthode sévère, à la critique à la fois large et rigoureuse qu'on exige maintenant de ceux qui font de l'histoire littéraire, celle-ci pourra bientôt présenter à la science dont elle dépend, et qui n'est elle-même qu'une auxiliaire de la psychologie proprement dite, un tribut vraiment utile et prêt à être utilisé. »

Voilà donc qui est entendu. L'esthétique et la critique, appliquées à la recherche de l'objet propre de la littérature ou de l'art, ont fait jusqu'ici fausse route. D'un poème ou d'un roman, comme d'une fresque ou d'un oratorio , le fond seul est tout, et la forme rien. Et si l'on ne dit pas précisément que Michel* Ange ait peint la chapelle Sixtine ou que Dante ait composé sa Divine Comédie pour transmettre aux âges futurs un document certain sur la psychologie des hommes de la Renaissance ou du Moyen âge, on incline sans doute à le croire, on le dira prochainement; — et en attendant, Michel- Ange et Dante, on les traite, pour ne pas dire que l'on s'en sert, exactement comme si l'on le pensait.

12 NOUVELLES QUESTIOiNS DE CRITIQUE.

On ajoute, il est vrai, pour atténuer ce qu'une telle méthode a d'excessif, que « de tous les faits qui constituent Vhistoire, il n'en est pas qui se comparent, pour l'instruction qu'ils contiennent, à ceux dont se compose l'histoire littéraire. » Mais cela même devient une aggravation plutôt qu'une atténuation des dangers de la méthode. Car, si les vrais grands hommes sont d'assurés témoins des croyances et des sentiments de leur temps, ils le sont surtout des leurs, au lieu que de moins grands mettent bien moins de leur per?»onnalité dans leur œuvre, et bien plus de l'esprit de leur siècle. C'est ici le secret de certaines réputations que l'on a relevées sur ce seul fondement ; c'est le secret de la particulière estime que l'on professe pour la littérature du moyen âge, avec, ou pour tous ses défauts; c'est le secret de cette admiration qui s'est détournée, presque dans tous les arts, des grands maîtres vers les pHmiiifs; et c'est enfin celui de Tin différence étrange que témoignent pour la littérature quelques-uns des hommes les plus lettrés de ce temps.

En donnerai-je ici quelques exeniples ? J'en emprunterai le premier à M. ïaine. « Quand je lis les romanciers français du xviii* siècle, nous dit-il dans son Ancien Régime^ Grébillon fils, Rousseau, Marmontel, Laclos, Restif de la Bretonne, Louvet, madame de Staël, madame de Genlis et le reste... je n'ai presque point de noies à prenire,.. Sur les

organes vitaux de la société, sur les règles et le&> pratiques quivont provoquer une révolution, sur les droits féodaux et la justice seigneuriale, sur le recrutement et l'intérieur des monastères , sur les douanes de province, les corporations et les maîtrises, sur la dîme et la corvée, la littérature ne m apprend presque rien. » Mais, franchement, M. Taine croit-il ,que ce soit là le rôle de la littérature, et surtout du roman? Eh non! sans doute, l'auteur des Liaisons dangereuses ni celui des Egarements du cœur et de l'esprit ne nous ont transmis aucun renseignement sur « les droits féodaux » ou sur « les douanes de province ; » mais aussi pourquoi M. ïaine leur en demande-t-il : je veux dire, à quel titre, et au nom de quelle esthétique du roman ? S'est-on avisé d'aller chercher dans Racine des renseignements sur le « système protecteur, » ou dans Molière des informations sur « l'inscription maritime? »

M. Gaston Paris me fournit un autre exemple, d'un autre genre, de cette même indifférence au prix esthétique des œuvres Uttéraires. 11 se trouve avoir à citer quelque part un couplet d'une Ballade de Yillon, la Ballade à la Vierge^ que Yillon, comme on le sait, composa pour sa mère.

Femme je suis, pauvrette et ancienne ; Qui rien ne sais, oneques lettre ne lus, Au moustier vois, dont suis paroissienne, Paradis peint où sont harpes et luths, Et un enfer où damnés sont boullus.

L'un me fait peur, l'autre joie et liesse,

i4 NOUVELLES QUESTIONS DE CRITIQUE.

La joie avoir fais moi, haute déesse A qui pécheurs doivent tous recourir, Comblés de foi, sans feinte ni paresse.

Ea cette foi je veux vivre et mourir...

Qui croira que M. Gaston Paris ait remplacé ces admirables vers, qui comptent parmi les plus beaux de Yillon, et qui sont, pour la justesse avec la naïveté du sentiment, au nombre des plus heureux de la langue, par cette traduction en prose : « Je suis une pauvre femme, faible et vieille, je ne sais rien, jamais je ne lus lettres. Je vois à l'Église dont je suis paroissienne de belles peintures : d'un côté le paradis, où sont des harpes d'or; d'autre part Tenfer oii les damnés brûlent. L'un me fait peur, l'autre m'éblouit. Fais-moi avoir le joyeux paradis, dame des cieux, reine de la terre. »

Là-dessus, pour ne pas embarrasser ces quelques pages d'un excès de citations, n'est-ce pas M. Renan à son tour qui nous donnait le dernier mot de cette indifférence, quand il disait, tout réceiliment, à M. de Lesseps : « Vous avez borrem' de la rhétorique, Monsieur, et vous avez bien raison. C'est, avec la poétique, la seule erreur des Grecs. Après avoir fait des chefs-d'œuvre, ils crurent pouvoir donner des règles pour en faire : erreur profonde! // n'y a pas d'art déparier, pas plus qu'il n'y a d'art d'écrire. Bien parler, c'est penser tout haut. Le succès oratoire ou littéraire n'a jamais qu'une cause : l'absolue sincérité. » Convenons du

moins qu'il serait difficile d'expulser plus agréablement toute littérature de Tœuvre littéraire.

Si l'histoire même, que l'on invoque, n'était pas là tout entière pour démentir ces amusants paradoxes, un peu de logique y suffirait sans doute. Avancer, en effet, qu'il n'y a pas d'art de parler ou d'écrire, c'est à peu près comme si l'on osait dire qu'il n'y a pas d'art de peindre ou de sculpter. Si l'absolue sincérité ne suffit pas à faire les Phidias ou les Raphaël, elle ne saurait donc suffire davantage à faire les Dante ou les Shakspeare ; — et non pas même les Taine et les Renan. Nécessaire au succès oratoire ou littéraire, la sincérité n'y est pas suffisante. Y est-elle même si nécessaire? C'est ce que l'on pourrait discuter; et c'est en tout cas ce que l'on ne pourrait dire sans commencer par définir ce que l'on entend sous ce mot de sincérité. L'entreprise en serait peut-être moins facile, et de plus longue haleine qu'on ne le croit.

Ce qui du moins est certain, c'est qu'il faut qu'un peu de métier, toujours et partout, s'ajoute à cette sincérité pour la faire valoir ; et que, s'il est quelque part où les meilleures intentions n'ont de prix qu'autant qu'elles sont suivies d'exécution, ce n'est pas en morale^ c'est en littérature. Yraie des genres eux-mêmes qui ne sont littéraires que par surcroit, pour ainsi dire, comme le sermon, par exemple, ou comme le discours politique, dont l'objet principal est de convaincre ou de persuader, l'observation

Test bien plus encore de ces genres qui, comme la poésie, comme le di*ame, comme le roman, n'ont d'objet et de raison d'être que dans la nature esthétique du plaisir qu'ils nous procurent. Des vers mal faits, quelle que soit d'ailleurs la beauté de ridée, la rareté du sentiment, ou la singularité de la sensation qu'ils veulent exprimer, ne sont pas des vers. Songez plutôt à Chapelain, ce grand érudit, et rappelez-vous Charles Perrault, qui n'était point une bête! A quelques conditions que les « productions littéraires » soient soumises, il en est donc une qui domine elle-même toutes les autres : c'est qu'elles soient littéraires, et qu'elles répondent d*abord à tout ce que ce mot implique d'exigences définies. La première vertu que l'on exige d'un menuisier n'est pas de savoir jouer du violon, c'est de connaître à fond son état de menuisier. Puissent les poètes et les romanciers me pardonner cette comparaison! Quelles sont d'ailleurs ces exigences, nous ne saurions ici le dire qu'en termes généraux, et conséquemment assez vagues, puisque la détermination de ces exigences mêmes, selon chaque genre, chaque sujet, et chaque artiste, est précisément l'œuvre de la critique et de l'histoire Uttéraires.

On fait pis que de l'oublier; on le nie, quand on demande aux œuvres de la littérature et de l'art des renseiernemens qu'elles ne nous donnent d'ailleurs, comme le constatait M. Taine, avec un peu

LA POÉSIE FRANÇAISE AU MOYEN AGE. il

(le surprise, que tout à fait occasionnellement. Mais était-ce bien la peine de se moquer si fort de ceux qui demandaient ce que « prouve » un chefd'œuvre, pour en aboutir soi-même à demander aujourd'hui ce qu'il contient d'enseignement historique ? On a changé d'erreur, et voilà tout, mais, dans l'un comme dans l'autre cas, on se trompe; on s'est trompé sur la nature de l'œuvre littéraire; et tout le progrès, finalement, consiste à avoir érigé le principe d'erreur lui-même en principe de méthode et loi de la critique.

C'est de quoi j'en veux à nos admirateurs outrés de la poésie du moyen âge. Ils ont beau dire, ils ont beau croire peut-être eux-mêmes, ils en aiment surtout ce qu'elle a de moins littéraire, et ils l'admirent surtout pour ses imperfections, qu'ils appellent sa naïveté : novitas tum flofida mmidi; ou encore, d'un mot ingénieusement trouvé pour lui faire autant de vertus de ses défauts eux-mêmes, sa spontanéité. « Le moyen âge est une époque essentiellement poétique. J'entends par là que tout y est spontané, primesautier, imprévu : les hommes d'alors ne font pas à la réflexion la même part que nous; ils ne s'observent pas, ils vivent naïvement, comme les enfants, chez lesquels la vie réfléchie que développe la civilisation n'a pas encore étouffe la Ubre expansion de la vitaUté naturelle. »

Entendez-vous bien, ô lecteurs, ce que cela veut dire, en bon français de tous les jours? Vous ne

chercherez dans nos Mystères ou dans nos Chansons rien de conforme àTidée que les modèles vous ont donnée du drame ou de l'épopée, car vous ne Ty trouveriez point; mais vous ne les en louerez pas moins pour ce qui s'y trahit de naïveté naturelle. De même que les enfants, auxquels on les compare, s'il leur vient à l'esprit une sottise ou une énormité,nos vieux conteurs n'hésitent pas à la dii^e ou plutôt à la lâcher telle quelle : n'est-ce pas admirable? Quand ils essayent de mettre l'Ancien ou le Nouveau-Testament en forme de Mystère^ ils sont si neufs à ce métier que toutes les fois qu'ils passent à côté d'une « situation » dramatique, on peut être assuré qu'ils la manquent : qui ne serait touché de cette preuve de simplicité ? Ou bien encore, s'il ne leur arrive jamais d'amener à l'exécution les excellentes intentions dont ils sont assez animés, quel bon patriote ne leur saurait gré de les avoir eues tout de même, et d'avoir hardiment tenté plus qu'ils ne pouvaient?

C'est ainsi qu'on leur fait un mérite, non seulement des qualités qu'ils n'ont pas eues, mais encore de ce que, partout ailleurs, on reprendrait comme un défaut. On a pour eux ce genre d'admiration que l'on a pour les enfants terribles, qui ne paraissent jamais si spirituels que quand ils manquent de tact. Et si nos grands critiques ne craignaient, en se servant d'une telle formule, de mettre trop au jour le parti pris qu'ils y apportent, ils diraient

volontiers que ce que ces vrais artistes ont do foncièrement admirable, c'est de manquer absolument d'art.

C'est qu'aussi bien, si ces méthodes à la mode ont altéré la notion de l'art même, elles ont altéré non moins prof ondément la notion même des règles protectrices de l'art. On a vu tout à l'heure ce qu'en pensait M. Renan, — et c'est la même idée que M. Gaston Paris exprime quand il dit que la poésie du moyen âge « heurte toutes les habitudes dont nous trouvons souvent commode de faire des règles ».

Qui ne croirait à ce mot, ou plutôt qui ne croit aujourd'hui, que ces « règles » seraient autant d'inventions arbitraires de la critique? et que la plupart d'entre elles ne répondraient à rien de plus qu'au caprice, ou quelquefois à l'inintelligence de celui qui les a promulguées le premier? Mais, comme dit Molière, entendues comme elles doivent l'être, « ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend aux œuvres littéraires » ; et Molière ne se trompe que de croire ces observations toujours si aisées. Les régies d'un genre sont leslois de ce genre, telles qu'on tâche à les induire de la nature et de l'histoire de ce genre. Le sophisme de ceux qui les raillent consiste à les présenter comme autant de recettes pour produire infailliblement des chefs-d'œuvre ; mais aussi c'est un so-

phisme; et les règles ne sont rien qui ressemble à l'idée que l'onen donne ainsi. Si la poésie du moyen âge, puisque M. Gaston Paris en convient, heurte toutes les règles, la question est donc de savoir ce que valent ces régies et quel en est le vrai fondement. Mais c'est ce que Ton omet d'examiner, comme si ce mot de « règles » ou de « lois », lui tout seul, emportait une incontestable défaveur, ou comme si, dans ce désarroi de toutes règles où nous vivons, il ne devait en subsister qu'une, qui serait le dérèglement.

Je ne crois pas exagérer, ni céder au plaisir d'une vaine antithèse. Depuis que l'histoire littéraire est devenue l'une des provinces de l'histoire naturelle, toutes les productions littéraires, ou soidisant telles, y ont leur place, et s'imposent par les mêmes titres à l'attention de la critique. Aucun monstre n'est indigne de la curiosité du naturaliste; et, de même, aucune œuvre, quel qu'en soit le caractère d'étrangeté ou de bizarrerie, n'estinutile aux généralisations du savant. Ou plutôt, comme le monstre, ce qui est en dehors des règles a des droits tout particuliers à la sympathie, c'est-à-dire à l'estime de l'historien de la littérature. La difformité, jusqu'ici méconnue, et la laideur, trop méprisée, contiennent pour lui les enseignements les plus précieux. Et ce n'est pas assez de dire qu'à ce point de vue, la Chanson de Roland vaut Y Iliade ou la Divine Comédie^ mais on doit dire qu'elle vaut da-

vantage. En effet, le poète y intervient moins de sa personne; à défaut d*une teinture des « règles », il n'a pas même le pressentiment des « lois » de son art ; et il est d'ailleurs aussi naturellement plat que d'autres seraient emphatiques ou déclamatoires. Mais ce n'est pas tout, et, après tant de raisons, nous en avons une autre de « dénigrer », comme dit M. Gaston Paris, la poésie du moyen âge, et la plus importante à nos yeux. C'est qu'en dérivant ainsi l'admiration de la critique vers les Fabliaux, les Chansons de geste et les Mystères, on déplace du même coup le centre même de notre histoire littéraire. J'insisterais volontiers sur ce point, si déjà plus d'une fois je ne l'avais peut-être assez touché. Sera-t-il quelque jour possible d'unir sinon dans la même, au moins dans une commune admiration, notre littérature classique et celle du moyen âge? Je n'ai point à l'examiner, mais je constate uniquement que la plupart de nos médiévistes n'ont su louer jusqu'ici leur littérature qu'aux dépens de la nôtre. N'ayant pu d'ailleurs autrement m'y prendre pour « exalter » l'une et pour « dénigrer » l'autre, je me serai à moimême, si l'on me souffre cette impertinence, un supplément de preuves de cette réelle impossibilité. L'éclectisme, en effet, n'a pas plus de fondement en critique ou en histoire qu'en philosophie, et quiconque voudra bien descendre jusqu'au fond de soi-même pour s'y interroger, s'apercevra

promptement qu'il ne peut pas aimer également Tarchitecture gothique et Tarchitecture grecque. Il se trompe, s'il le croit. Et pareillement, s'il aime la tragédie de Corneille et de Racine, il ne peut pas aimer en même temps les Mystères,

Il est vrai seulement que, de même encore qu'en philosophie la conciliation s'opère entre deux principes ennemis par rindifférence qu'on professe au fond pour l'un comme pourl'autre, demême en critique aussi, la même indifférence esthétique produit les mêmes effets. La méthode en est bien connue. C'est de se rendre insensible à ce que les productions de la littérature ou de l'art ont en soi d'esthétique, pour n'y faire attention qu'à ce qu'elles ont d'historique. Comme représentation de l'idéal du moyen âge, les hideuses sculptures des tours de Notre-Dame valent effectivement la frise du Parthénon en tant que représentation de l'idéal hellénique. Et pareillement, en tant que document sur l'homme, ou, comme on dit, sur « Tâme » du x^ siècle, la Chanson de Roland ^ewi fort bien n'être pas moins instructive que la tragédie de Corneille ou de Racine gur l'âme du xvii^ siècle. On me pardonnera de persister à croire que, si ce point de vue n'est pas illégitime, il en est un plus juste, un meilleur, un plus vrai surtout pour l'appréciation des œuvres de la littérature et de l'art.

Sous le bénéfice de ces observations et de ces distinctions, nous nous retrouvons d'accord avec

M. Gaston Paris, et, tout en doutant que la littérature française du moyen âge ait l'importance qu'il lui accorde « pour l'intelligence du développement de notre conscience nationale », il ne nous paraît guère moins bon qu'à lui-même qu'elle ait une part, une petite part, une toute petite part, « sagement restreinte », dans la culture générale, dans l'instruction des lettrés, et, si Ton veut enfin, jusque dans l'éducation populaire. Ce qui est dangereux, en effet, ce n'est pas qu'une science quelconque ait sa place, plus ou moins considérable, dans un système et sur des programmes d'éducation, c'est que l'on se méprenne sur ce que j'appellerai son importance vraie dans l'histoire totale de l'humanité. Si Ton veut donc bien convenir, qu ayant d'ailleurs un réel intérêt historique, la littérature française du moyen âge n'a qu'une valeur esthétique médiocre, pour ne pas dire nulle, nous en convenons aussi nous très volontiers, et, pour finir par où nous avons commencé, nous nous engageons à ne pas « dénigrer » la littérature française du moyen âge dès que l'on voudra bien, d'autre part, Texalter un peu moins, « avec plus de mesure », comme dit très bien M. Gaston Paris, et avec « plus de jugement ». La vie n'est qu'un échange de concessions mutuelles, dit le sage, et, quand on le peut, de bons procédés.

C'est pourquoi nous ne saurions prendre congé de M. Gaston Paris sans signaler au lecteur quel-

ques-uns des points les plus intéressants de son volume. J'ignore le prix qu'il attache au morceau sur le Pèlerinage de Charlemngne et sur les Versions françaises de ÏArt d aimer au moyen âge y mais, quelque cas qu'il en fasse lui-même, je crains que nous n'en fassions encore un peu moins que lui. L'un et l'autre ont été lus en séance publique de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Je dirai donc qu'il me semble évident, d'après eux, que quand l'Académie des inscriptions et belles-lettres s'assemble en séance publique, ce n'est pas pour se divertir. Je crois au contraire qu'une leçon, déjà datée de quinze ans, sur les Origines de la littérature française^ garde encore aujourd'hui presque toute sa valeur. Mais j'apprécie surtout deux morceaux plus récents : l'Ange et. l'Ermite, et Paulin Pains et la Littérature française au moyen âge.

Dans le juste hommage rendu publiquement par lui-même à son père, il nous suffira de dire que M. Gaston Paris a fait preuve d'autant de mesure et de tact que de respectueuse liberté d'esprit. Nous pouvons dire quelque chose de plus de chacun des deux autres. Dans le morceau sur les Origines de la littératwe française, M. Gaston Paris a démêlé plus nettement que personne, même depuis lui, les diverses influences qui, tour à tour, ont façonné notre langue et notre littérature naissantes. On y remarquera surtout ce qu'il y dit de Tristan et Yseult : « Entre tous les grands poèmes de l'hu-

manité, — et je n'hésite pas à le placer à côté d'eux, — Tristan est le poème de rameur... Ce que chante le poème celtique, c'est l'amour délivré de tout lien, de toute contrainte, de tout devoir autre que lui-même, l'amour fatal, passionné, illégitime, vainqueur de tout, des obstacles, des dangers, et de l'honneur même... Cette inspiration n'a cessé de se faire sentir, et l'amour tel qu'il est compris dans les romans de la Table-Ronde est resté depuis lors le sujet favori et presque unique de notre littérature d'imagination. » Si l'on doit surtout prendre plaisir, en critique, à faire honneur aux autres de ce qu'ils nous apprennent, nous nous tenons pour particulièrement obligés à M. Gaston Paris de ce que cette indication enveloppe de conséquences infinies.

Le morceau sur CAnge et VErmite nous plaît pour une autre raison. C'est une savante et ingénieuse étude de« littérature européenne », ou même « extra-européenne », l'histoire d'une histoire, et des transformations qu'elle a subies en passant d'Orient en Occident, et, en Occident, de conteur en conteur, jusqu'à Voltaire et son Zadig. Que de thèmes d'études analogues pourrait offrir la littérature française du moyen âge I et qu'y aurait-il de plus intéressant que de nous montrer cette matière fluide, en quelque sorte, du poème ou du conte, passant de main en main, et recevant de latitude en latitude, sijepuis ainsi dire, l'empreinte

nationale du peuple qui Tadopte ? Espérons donc en terminant que M. Gaston Paris entendra ce souhait. « Si ce petit volume rencontre un accueil favorable, nous disait-il dans sa préface, il me sera facile d'en donner prochainement un autre, composé de morceaux analogues et se rattachant de très près au premier. » Cet autre volume, il nous le doit, et nous avons dit les raisons qu'il avait de ne pas nous le faire attendre.

I" juin 1885.

« Une se passe pas de jour sans qu'on nous annonce une découverte ; chacun veut faire la sienne, chacun s'en vante et fait valoir sa marchandise sans contrôle. On attribue une importance et une valeur littéraire disproportionnée à des pages jusqu'ici inconnues. On est fier de simples trouvailles curieuses, — quand elles le sont, — qui n'exigent aucune méditation, aucun effort d'esprit, mais seulement la peine d'aller et de ramasser... Et les papiers de Conrart sont devenus une mine de gloire. » Ainsi s'exprimait Sainte-Beuve, il y a déjà plus d'un quart de siècle, déplorant Tenvahissement d'une vaine et fausse érudition dans le domaine des lettres, ou même de l'histoire ; et nous ne doutons pas que, s'il avait à récrire aujourd'hui ces lignes, ayant vu tout ce que nous avons vu, bien loin d'en rien rabattre, il se fit une obliga-

28 NOUVELLES QUESTIONS t)E CIUTIQUE.

tion de les récrire plus fortes. Car, c'est surtout depuis vingt-cinq ans que la manie du document, jusque-là contenue dans les limites au moins de la passion, a paru dégénérer positivement en fureur. Les papiers de Conrart n'ont pas cessé d'être une mine de gloire ; seulement il s'y en est joint beaucoup d'autres ; et ce ne sont pas des Victor Cousin qui les ont exploités. L'un, s'est fait presque une réputation pour avoir en sa vie découvert un autographe incertain de Molière; l'autre, plus habile ou plus heureux, pour avoir publié de faux inédits de Bossuet; si jamais ils retrouvaient les comptes de la blanchisseuse de Pascal ou du perruquier de Racine, ils passeraient certainement Sainte-Beuve. Science et conscience, finesse du goût, sûreté du tact, art de choisir, art de composer, imagination du style, bonheur de l'expression, esprit ou grâce, éloquence ou force, tout ce qui s'est jadis nommé du nom de talent, ou de génie même, y a-t-il en effet quelque chose de tout cela qui compte aux yeux d'un déchiffreur de textes ou d'un publicateur de documents inédits? Et l'opinion, qu'ils ont déjà plus d'à moitié pervertie, semble devoir bientôt partager leur avis.

Ce n'est pas, qu'à vrai dire, les documents inédits ne puissent parfois, en httérature comme en histoire, servir de quelque chose. Des comptes de ménage n'ont pas laissé d'être utiles aux biographes de Voltaire, et nous avons vu jusqu'à des

parties d'apothicaire tenir assez bien leur place dans l'histoire de la vie et des œuvres de Molière. Quoique je ne sois pas sûr, après cela, que les conclusions que Ton en a tirées n'eussent pu l'être tout aussi bien d'ailleurs, j'accorderai donc qu'un document inédit ne manque pas toujours d'intérêt. Je dirai plus : on se résignerait, et l'on subirait volontiers ce débordement de paperasses s'il n'y avait rien d'autre et de plus urgent à faire ; et que nos érudits, avant de procéder à ces inventaires d'archives, nous eussent donné tout ce que nous sommes en droit d'attendre et d'exiger d'eux. Mais tant s'en faut que nous en soyons là ! Et quand cette chasse à l'inédit n'aurait eu d'autres inconvénients dans le passé, comme quand elle ne présenterait d'autres dangers dans l'avenir, que de détourner, je ne dis pas encore la critique, mais l'érudition elle-même de la véritable voie de ses recherches, on conviendra peut-être que c'en serait assez pour donner à réfléchir.

Qui croira, par exemple, pour ne parler ici que du seulxviu® siècle, que nous n'avons encore, en 1883, une bonne édition ni de Voltaire ni de Rousseau ; j'entends une édition critique, sans tant de « variantes » ni de « commentaires, » mais conforme au texte de l'auteur, et contenant au moins, sous une forme ou sous une' autre, tout ce que l'on peut désirer, tout ce que nous aurions besoin de savoir de la composition, de l'impression, de la publication

des principaux ouvrages de Voltaire et de Rousseau, Je ne dis rien de Buffon. C'est tout simplement une pitié que le désordre et la confusion des éditions que nous avons A.qV Histoire naturelle. Je crois que l'on a prétendu les tenir au courant de la science. Autant vouloir faire profiter des découvertes de M. Maspero le style du Discours sur rhistoire universelle; ou le texte de V Essai sur les mœurs des travaux de M. Max Mûllerl Qui nous donnera cependant ces éditions ? Les érudits soutiendront-ils que ce n'est pas leur affaire? ou contesteront-ils peutêtre le besoin que l'on en aurait? C'est qu'alors ils n'ont pas beaucoup pratiqué le Rousseau de Musset- Pathay, qui passe pour le meilleur, ni le Voltaire de Beuchot, qui d'ailleurs est à peu près tout ce qu'il pouvait être il y a cinquante ans. Il est possible aussi qu'ils n'aient jamais lu de Voltaire et de Rousseau que ce qu'ils en récitaient quand ils étaient au collège.

Grand Dieu, j'ai combattu Boixante ans pour ta gloire;

OU encore : « Ehl qu'en veux- tu faire, de ce sang, bête féroce, veux-tu le boire? »

Si nous n'avons pas des Œuvres de Voltaire l'édition que nous souhaiterions, nous avons au moins, pour y suppléer, dans une certaine mesure, les huit volumes de M, Desnoiresterres, une des meilleures biographies qu'il y ait ; et nous aurons bientôt, dans les trois volumes de M. Bengesco, si

nous en jugeons par le premier, une excellente Bibliographie de Voltaire. Mais c'est tout, ou à peu près tout. Nous n'avons pas de biographie de Montesquieu, car le livre de M. Louis Yian, qui passe pour en tenir lieu, ne saurait exactement servir, nous Tavons dit ailleurs, qu'à pelui qui voudra le refaire. Nous n'en avons pas de Rousseau, ou du moins, celles que nous en avons sont à celle qu'il nous faudrait ce qu'est la Vie de Voltaire^ de Condorcet, au livre de M. Desnoiresterres . Les Allemands en ont, ils en ont même plusieurs ; et les Anglais aussi. Nous n'en avons pas non plus de Diderot. Les Allemands en ont une, en deux volumes, deux gros volumes, signés du nom de Karl Rosenkranz, l'un des derniers hégéliens, qui n'a pas jugé que la tâche fût au-dessous d'un philosophe. Les Anglais en ont une, en deux volumes également, et signée du nom de l'un des plus remarquables publicistes de l'Angleterre contemporaine, M. John Morley. Nous, en France, dans la patrie de Diderot, nous en sommes réduits au volume de « Monsieur Naigeon ».

Sont-ce encore là peut-être de ces travaux que dédaigneraient nos érudits? travaux trop laborieux, d'un caractère encore trop littéraire, travaux enfin où les idées générales, et ce que Sainte-Beuve appelait Vaperçu risqueraient de prendre trop de place? Il en est d'autres, alors, qu'ils nous doivent, et dont on ne voit pas pourtant qu'ils s'ac-

quittent davantage. A défaut d'éditions des œuvres et de biographies des hommes, c'est affaire aux érudits de nous donner des Lexiques de la langue.

Il y en a quelques-uns : il n'y en a pas assez. Il y a un Lexique de la langue de Corneille ; il y en a même deux ; nous n'en demandons pas un troisième : il n'y en a pas de la langue de Pascal. Nous n'en avons pas non plus de la langue de Bossuet ; nous n'en avons pas de la langue de Voltaire. S'il se trouve que nous en ayons un de la langue de Racine, et de la langue de La Bruyère, c'est un hasard heureux, parce que Racine et La Bruyère figurent dans la belle collection des Grands Écrivains de la France, Nous en voudrions davantage. Il nous enfaudrait de la langue de Fénelon, si cauteleuse; il nous en faudrait de la langue de Rousseau, si neuve à tant d'égards. Mais il nous en faudrait surtout de la langue de tant d'écrivains secondaires, — de Balzac et de Voiture, de Regnard et de Marivaux, — témoins si précieux des révolutions du style. Et de qui relève la besogne, sinon des érudits? Et si ce n'est pas eux qui s'y attellent, ce sera donc encore quelque professeur allemand? Ils ont réduit leurs prétentions à dresser l'inventaire de l'histoire delà littérature nationale. Nous le voulons bien. Voilà donc des pièces capitales dont le manque s'y fait chaque jour sentir ; et voilà des travaux dont l'achèvement importerait

LA KUHEUK DE L'INÉDIT. n

un peu plus à Tobjet qu'ils poursuivent, que le point de savoir à quel endroit précis d'une rue de Paris est né MoUère, ou même si c'est sa vraie mâchoire que possède le musée de Cluny.

Remarquez, en effet, que, dans cette brève énumération, nous ne réclamons d'eux aucun travail qui ne soit strictement de la compétence qu'ils se sont eux-mêmes assignée. Nous ne leur demandons, dans un siècle d'érudition, que défaire œuvre d'érudits. Mais nous disons seulement, qu'ici comme en tout, il conviendrait de commencer par le gros de Touvrage, et que peut-être ce n'est pas le temps de publier leurs petits papiers quand on aurait ailleurs, pour des travaux plus utiles, un pressant besoin de leur zèle. Et nous ajoutons même que s'ils remployaient, ce zèle sL.. brouillon, et ce temps si savamment perdu, rien qu'à lire seulement les écrivains qu'ils commentent, ce serait autant de gagné.

Car, tandis qu'avec cette apparente ardeur de dévouement à la science, qui n'est au fond que du' dilettantisme, — et, chez quelques-un«, de la paresse, — on remue les paperasses pour y découvrir de l'inédit, ce sont les écrivains, tels que nous les avons sous la main, dans les éditions de leurs œuvres, que nous négligeons, je ne dis pas de Ure, mais de feuilleter seulement. Eh! oui, le document inédit, nous savons comment cela se traite! A peine est-il besoin « d'aller » soi-même.

et de « ramasser » ; il suffit d'avoir à ses gages un copiste fidèle. Et dans le cas où, comme il arrive quelquefois, on pousse le scrupule jusqu'à faire sa besogne de ses propres mains, pour prendre un exemple déterminé, j'ose dire qu'il n'y a pas de comparaison entre ce que coûterait de temps, de travail, de fatigue même, une lecture approfondie des œuvres de Bossuet, et ce qu'en coûte effectivement la collation d'une douzaine de ses Se?^mons choisis.

Si je nomme ici Bossuet de préférence, on n'ignore pas sans doute pourquoi. C'est qu'il est arrivé déjà maintes fois, et tout récemment encore, à nos laborieux chercheurs, de nous présenter sous le nom de Bossuet des fragments inédits qui n'avaient, en vérité, qu'un tort, celui de ne pas être inédits quand ils étaient de Bossuet, ou de ne pas être de Bossuet quand ils étaient inédits. Donnons-nous à ce propos le spectacle instructif de notre ignorance. L'un de ces heureux chercheurs, M. Louis-Auguste Ménard, publie un beau matin, comme vers inédits, trois ou quatre cents vers de Bossuet, imprimés depuis quinze ou seize ans dans toutes les bonnes éditions des Œuvres. Il se passe plus de huit jours avant que quelqu'un s'avise d'en faire l'observation; et pendant ces huit jours, ce que l'on met en discussion, c'est l'authenticité des vers ! Un ou deux mois plus tard, encouragé sans doute par ce premier succès,

M. Ménard nous révèle comme fables de La Fontaine six Contes galans de la dernière médiocrité. Trois ou quatre personnes se trouvent aussitôt pour nous apprendre que ces Fables^ imprimées depuis deux cent douze ou treize ans, sont, en réalité, de Tillustre madame de Villedieu. Quoi donc! les œuvres de madame de Villedieu, Manlius eiNitétiSf les Aventures grenadines et les Mémoires du sérail y nous seraient plus connues que les œuvres mêmes de Bossuet? Vous n'y êtes pas. Mais tandis que, pour connaître les œuvres de Bossuet, il faut sinonles avoir lues, du moins les avoir parcourues, il y a vingt moyens, à Tusage des érudits, et sans les avoir jamais lues, pour savoir quelles sont les œuvres de madame de Villedieu. Quand M. Ménard voudra désormais publier des vers inédits, je rengage tout d'abord à consulter la Bibliothèque française du consciencieux abbé Goujet.

Ce que je sais bien, pour ma part, c'est que je ne retourne presque pas une fois aux imprimés du vieux temps sans y retrouver, — par hasard, tout à fait par hasard, — quelques-uns de ces inédits autour desquels nous voyons mener si grand fracas.

Il y a quelque temps, c'était, par exemple, une grossièreté de Diderot, dont M. Eugène Asse, dans une livraison du Cabinet historique, nous avait fait les honneurs comme d'une découverte, que je retrouvais étalée de son long, au beau milieu d'un ar-

ticle de V Encyclopédie, M. Ménard n'avait assez lu ni Bossuet, ni la Bibliothèque française de Tabbé Goujet; M. Eugène Asse n'avait assez lu ni VEncijclopédie ni môme la dernière édition des œuvres de Diderot. Plus récemment encore, comme je feuilletais innocemment VHistoire littéraire des femmes françaises, de Tabbé de la Porte, c'était une lettre à Rousseau, signée de la marquise de Saint- Chamond, dont j'aurais bien juré que M. Streckeisen-Moultou, dans son Jean- Jacques Rousseau, ses amis et ses ennemis, avait été le premier éditeur. J'aurais eu tort. M. Eugène Asse n'avait pas assez lu Diderot ni V Encyclopédie; je n'avais pas assez lu y Histoire des femmes françaises, ni même Y Année littéraire, car c'est là que Tabbé de la Porte avait pris cette lettre

Autre tâche que je prendrai la liberté de recommander à nos érudits. Quand, en fait d'inventaires, ils auront dressé celui de tout ce qui s'est imprimé, quand ils auront exactement analysé tout ce qui s'est publié, quand ils en auront surtout comme extrait la substance, alors, et alors seulement, qu'ils publient leurs documents inédits! Et j'ose dire, ou même prédire, ce dépouillement une fois achevé, que l'on sera étonné comme il y a peu d'inédits qu'il soit vraiment utile de mettre au jour; comme ils nous ont, après tout, rendu peu de services; et comme ils nous ont finalement appris peu de chose !

Soyons de bon compte. Où sont donc, depuis tantôt quatre-vingts ou cent ans, les rares ser\dces que les publicateurs d'inédits aient rendus aux lettres françaises ? Tout le monde en parle et les vante ; peu de gens pourraient les énumérer. Met tant à part, en effet, tout ce qui ne pouvait absolument pas s'imprimer du vivant des auteurs, — comme les Mémoires de Saint-Simon, comme la Correspondance de madame du Deffand, comme les Confessions de Rousseau, — je ne vois guère que la publication des vers d'André Chénier; celle de la Religieuse, du ISeveu de Rameau, des Salons de Diderot ; et enfin la restitution, selon sa teneur authentique — ou à peu près, — du texte des Pensées de Pascal, qui constituent un profit net et un enrichissement durable.

Certes, c'est quelque chose, et c'est même beaucoup. Aussi ne cliicanerai-je pas sur les mots ; et ne demanderai-je pas si ce sont vraiment là ce que l'on appelle des inédits. J'en aurais bien le droit cependant, puisque c'étaient autant de pièces, comme on sait, destinées pour l'impression, et qui n'ont manqué de paraître du vivant de leurs auteurs que par des circonstances indépendantes de leur volonté. Mais, quant au reste, y compris ce que l'on a débrouillé de « variantes » parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale, pour les Sermons de Bossuet, et jusqu'à tel ramassis de vieilles anecdotes que Ton nous rapportait, il y

a trois ou quatre ans, du fond de la Russie, sous le titre de Soltisierde Vol taire ^}'osq dire naïvement que le second ne valait pas le prix exorbitant que d'intelligents libraires Font fait payer aux amateurs de livres, ni môme les premières ce qu'il en a coûté d'ingrat labeur pour les déchiffrer.

On devine là-dessus le cas que je 'ferais d'un po$me inédit du brillant Delille, ou d'un ouvrage manuscrit du mélancolique Thomas. Il ne paraît pas, à la vérité, que les Delille et les Thomas, d'ordinaire, laissent derrière eux grand'chose d'inimprimé.

Si maintenant il arrive quelquefois que la modestie d'un auteur ait tenté de nous dérober la connaissance d'un chef-d'œuvre, il faut bien savoir que la môme Providence, ou la même fortune, qui ne souffre pas que les grandes actions demeurent ensevelies dans les ténèbres, ne permet pas non plus qu'n ne se trouve pas, pour nous rendre ce chefd'œuvre inconnu, quelque exécuteur testamentaire intelligent, — ou encore, ce qui est bien plus sûr, quelque besoigneux et avide héritier.

On l'a dit, et on ne saurait trop le répéter : s'il n'est question que de valeur littéraire, ce qui demeure inédit, c'est proprement qu'il ne valait pas la peine d'être édité. Je suis convaincu, pour ma p.art, que si jamais les descendants de Montesquieu consentaient à livrer à la curiosité publique ce qu'ils détiennent encore des papiers de l'illustre

auteur de V Esprit des lois, on n'y retrouverait guère que les matériaux, à peine dégrossis, des œuvres que Montesquieu a publiées de son vivant. L'iiomme qui fit lui-même imprimer son Temple de Gnide ne m'est pas suspect, comme il le disait familièrement dans ses lettres, de n'avoir pas « vidé son sac » par devant ses contemporains. Je dis également sans hésiter que, si de la volumineuse collection des papiers de Rousseau qui se trouvent à la bibliothèque de Neuchàtel, il y aurait sans doute à tirer les plus précieux renseignements pour une nouvelle édition de ses Œuvres^ ce serait une trahison envers la mémoire du citoyen de Genève que de donner aii public tout ce qu'on y trouve d'ébauches de toute sorte, et comme de pièces à l'état brut encore. Un homme qui comprenait lui-même dans le plan de ses Œuvres complètes jusqu'à sa traduction du premier hvre des Histoires de Tacite et de Y Apocolokyntosis de Sénèque, a sans doute eu ses raisons d'en écarter les Amours de Claire et de Marcelliti, ou la pièce inachevée (ÏA)iequin amoureux malgré lui, La belle affaire là-dessus, la précieuse révélation, -et le grand service rendu que de nous prouver, en les imprimant, que Montesquieu, quand il Usait Polybe ou Denys d'Halicarnasse, prenait des notes; ou encore que l'autre, quand il méditait son Discours sur Voi^igine de rinègalité parmi les hommes, essayait plusieurs expressions de sa

pensée avant que de s'arrêter à la définitive î Ajouterai-je qu'au surplus, pour un écrivain dont on regrette à bon droit Tœuvre perdue, — cette traduction de Lucrèce, par exemple, que Ton prétend que Molière aurait faite, et qui peut-être n'était pas très bonne, — il y en a vingt, et je dis des plus grands, que Ton souhaiterait de pouvoir respectueusement réduire au quart, au tiers, à la moitié d'eux-mêmes ?

lilst-ce que vraiment une tragédie telle que Tite et Bérénice, est-ce qu'une tragi-comédie telle que / on Garde de Nacarre, est-ce qu'une comédie telle que le Florentin importent à la gloire de Corneille, de Molière, de La Fontaine? ou au plaisir de leurs lecteurs? ou à l'histoire de la littérature française? Mais je les tiendrais quittes encore, celui-ci de la Captivité de Saint-Malc^ et du Poème sur le quinquina ; celui-là de Mélicerte et de la Princesse d'Élide; le premier enfin de Clitandre et de Pertharite; et, le faisant, je croirais m'être montré tout aussi jaloux de leur gloire que pas un de ceux qui ne font peut-être profession de les admirer même dans leurs défaillances que pour se dispenser de les lire! Jusque dans les ouvrages les plus courts de notre littérature, jusque dans ceux qui ne rempliraient pas un demi-volume de nos jours, jusque dans les Maxithcs de La Rochefoucauld, on réussirait encore à découvrir quelques lignes que l'auteur eût aussi bien fait d'en re-

trancher, comme quand, par exemple, sous des formes à peine différentes, il y répète quatre, cinq et six fois la même chose.

Malheureusement, s'ils comptent parmi nous quelques admirateurs sincères, ces grands hommes y comptent encore bien plus d'adorateurs superstitieux, qui, d'autant qu'ils les comprennent moins, s'évertuent à faire croire quïls les sentiraient davantage. Ainsi se font les apothéoses : ce n'y sont pas les taches qui disparaissent dans le rayonnement de la gloire, mais bien les verrues ellesmêmes qui s'y transforment en « signes de beauté »>.

Cependant, des verrues sont des veirues, et des notes sont des notes, c'est-à-dire — fussent-elles signées de Bossuet ou de Voltaire, de Montesquieu ou de Rousseau — des indications, des ébauches, les « membres épars » de Torateur ou de Técrivain ; des commencements de pensée ou d'expression; mais rien de complet, rien d'achevé, rien de définitif, puisqu'enfin l'écrivain n'a pas cru devoir les donner au public ; et quelque chose môme souvent qu'il avait condamné, puisque c'est sous une autre forme, dans ses Œuvres connues, qu'il a voulu nous le livrer. N'y aurait-il pas peut-être plus d'indiscrétion que de respect à lui soustraire ainsi ce qu'il prétendait nous cacher? et, comme certains dévots avec leur Dieu, sous prétexte de l'honorer, ne serait-ce pas en user avec lui d'une familiarité choquante?

Il ne faut pas douter que Pascal eût été plus satisfait de rancienne édition des Pensées^ — l'édition de Nicole et de M. de Roannez, — que de la meilleure de celles qui l'ont depuis remplacée. Car, assurément moins conforme au texte même du fameux manuscrit, elle l'était bien plus à la vraie pensée de Pascal Moins complète, elle était cependant bien plus sincère. Et, moins critique enfin, elle allait certainement bien plus droit au but que Pascal s'était proposé. Aussi, trois hommes en ce siècle ont admirablement parlé de Pascal : Alexandre Vinet, Sainte-Beuve, et, plus près de nous, M. Ernest Havet; — on pourrait presque dire qu'ils se sont tous les trois médiocrement souciés des corrections apportées par M. Faûgère, en 1844, à Tancien texte. Mais deux hommes, à ma connaissance, en ont moins bien parlé :

Victor Cousin, jadis, et plus récemment le dernier éditeur des Pensées, M. Auguste Molinier; — ce sont eux cependant, Victor Cousin d'après M. Faugère, et M. Molinier^ grâce à une longue et laborieuse étude, qui ont le mieux connu le texte de Pascal.

Cette affaire vous prouve que le moindre inconvénient de ces publications n'est pas de venir substituer à des vérités anciennes des erreurs nouvelles, et de fausser parfois, en même temps que le caractère des œuvres et des hommes, toute l'histoire d'une grande littérature. On en vient de voir

un premier exemple ; il ne sera pas inutile d'en citer un second.

Le jour donc où Victor Cousin, les mains pleines de « notes » et de « documents inédits », récrivant le célèbre Mémoire de Rœderer sur la Société polie — et n y mettant rien de plus, au total, que l'accent de sa fougueuse éloquence — conçut cette étrange pensée de réhabiliter les précieuses dans la précieuse personne de Madeleine de Scudéri, ce jourlà, c'est toute Thistoire littéraire du siècle qu'il brouilla d un coup ; et, s'il faut en juger par ce que nous voyons, en dépit des vives protestations qu'opposa pourtant Sainte-Beuve, il se passera peut-être bien des années encore avant que nous rétablissions contre Victor Cousin les droits de la vérité vraie. Si cependant Victor Cousin avait trouvé moins de choses dans les papiers deConrart, il eût moins hardiment donné dans cette fâcheuse erreur. S'il n'y avait pas découvert une clef d'un ou deux des plus insupportables romans qu'il y ait au monde, il eût moins admiré le Cyrus et la Cldie, S'il n'y avait pas rencontré tant de détails insigni-. fiants sur tant d'illustres inconnus, il eût moins délibérément essayé de les faire revivre. C'eût été tant pis pour lui — qui n'a fait nulle part preuve de plus de talent, — mais c'eût été tant mieux pour l'histoire de la littérature î Je veux dire qu'il n'eût pas exposé la plupart de ceux qui le suivirent à se. méprendre sur l'époque de la perfection de Tart

4i NOUVELLES QUESTIONS DE CRITIQUE.

classique ; et qu'il n*eût pas surtout, en diminuant les distances, rapprochant les degrés, et confondant les mérites, égalé dans l'éloge et, pour autant qu'il était en lui, dans la gloire, la platitude même avec le génie.

Et que l'on ne dise pas qu'il n'eût dépendu que de lui d'éviter l'écueil! Non; c'est justement là le malheur; et l'écueil est de ceux, quand une fois on a commis l'imprudence d'y gouverner, qu'il ne .dépend plus de personne d'éviter. Ce que l'on apprend de plus clair, à consulter les « notes » qu'un grand écrivain a laissées, c'est trop souvent à ne plus sentir le prix de ce qu'il a lui-même achevé Les Sermons de Bossuet n'ont presque servi qu'à nous rendre insensibles à tout ce que les Oraisons funèbres ont de beautés par-dessus celles des Sermons, Pareillement, quand la critique ne se propose plus d'autre ni de plus noble ambition que de « renouveler » les sujets à force de « documents inédits », elle en arrive bientôt à ne plus discerner la valeur de ces documents, pourvu seulement qu'ils soient inédits. Omne ignolum pro magnipco est : tout ce qui n'est pas imprimé lui de\dent un chef-d'œuvre. Au milieu de ses « notes » elle perd le sentiment des ensembles, au milieu de ses « documents » le sentiment des rapports, et finalement le sentiment de l'art. Elle se fait invinciblement un système, de « préférer en tout les matériaux à l'œuvre », comme disait Sainte-Beuve, « l'échafau-

LA FUREUR DE L'INÉDIT. 4o

dage au monument ». Sa curiosité pervertie semble même devenir particulièrement sympathique aux manifestations de la sottise, et, ne trouvant déjà plus le bon Chapelain si ridicule, il faut espérer qu'elle se demandera quelque jour si Pradon n'est pas une ^dctime de Racine, qu'il serait temps enfin de venger de l'injuste indifférence de ses contemporains, — d'après des documents inédits.

A Dieu ne plaise que nous soyons jamais de cette école ! S'il faut absolument « renouveler » les sujets, il y en a d'autres moyens. Lisons un peu plus d'abord, lisons surtout plus consciencieusement. Comme il y a eu de tout temps des gens qui n'aA^aient pas besoin d'être de qualité pour savoir tout sans avoir rien appris, il y a eu de tout temps des critiques aussi qui n'avaient pas même besoin de talent pour parler de tout sans avoir rien lu. Je crains que l'érudition contemporaine, avec ses procédés et ses méthodes, n'en ait abondamment multiplié l'espèce. On veut des documents nouveaux ; que l'on se dise donc bien tout d'abord que ce qui est imprimé depuis cent ans seulement est à peu près à notre égard comme s'il était inédit, et que, pour préciser davantage, il y aurait des « trouvailles » à faire dans la Correspondance de Grimm, dans V Année littéraire de Fréron, dans le Journal encyclopédique de P. Rousseau, des trouvailles non moins curieuses que pas une de celles que l'on puisse faire dans les manuscrits de nos bibliothèques.

Allons plus loin encore. Quiconque lira seulement Voltaire, et le lira consciencieusement, y trouvera sûrement encore de quoi renouveler le sujet. A plus forte raison, quiconque lirait Bossuet ou Féuelon, lesquels sont d'abord moins lus, et dont les leçons, ensuite, sont moins vivantes parmi nous que les leçons de Voltaire. Il a presque suffi à M. Désiré Nisard de lire nos grands écrivains pour écrire cette classique Histoire de la littérature française^ dont la beauté d'ordonnance et la rare perfection de forme ont découragé ceux-là mêmes qui, sentant bien qu'il y manque quelque chose, eussent été tentée de la recommencer. Je n'ai pas vu que M. Nisard y eût fait grand emploi de documents inédits.

Si ce n'est pas assez de lire, d'approfondir les œuvres, d'en recevoir l'impression directe, et de n'en rien dire que l'on n'en ait pensé par soi-même, il y a un autre moyen de renouveler les sujets, qui est de les étudier dans l'histoire autant qu'en euxmêmes, de les suivre à travers les révolutions du goût, d'en épuiser enfin la diversité d'aspects, et, parle souci du détail caractéristique, d'y introduire en quelque sorte l'animation de la vie.

C'est ce qu'a fait Sainte-Beuve, par exemple, dans cet admirable Port-Boyal que l'on apprécie davantage, au rebours de tant d'autres œuvres, à mesure que Ion acquiert soi-même une connaissance plus précise et plus détaillée du sujet. Mais

M non plus n'y a pas eu besoin de tant de documents inédits. Ou du moins, il a su s'en servir, ne les aller chercher qu'à mesure qu'il les lui fallait, pour confirmer un pressentiment qu'il avait, ou môme le contredire, rarement ou jamais pour lui suggérer des idées, et bien moins encore pour y découvrir d'insignes platitudes à métamorphoser en chefs-d'œuvre. A Thomme qui nous donnera, sur le xvni*' siècle, un hvre qui soutienne, fût-ce de loin, la comparaison de celui de Sainte-Beuve, au prix du même désordre, de la même complexité, du même fouillis^ je lui garantis hardiment qu'il aura rendu plus de services aux lettres et à l'histoire de la httérature, qu'aucun de ceux qui nous apporteraient demain un nouveau Candide ou une seconde Héloïse,

Rien ne s'opposera d'ailleurs, s'il en est capable, à ce qu'il ordonne plus fortement, plus savamment son sujet, et c'est encore ici, par l'ampleur de la composition et l'originalité de la construction, un nouveau moyen de le renouveler. Car, si l'on peut étudier les sujets en eux-mêmes et pour euxmêmes, on peut aussi les étudier dans les rapports qu'ils soutiennent avec d'autres sujets. Ni la littérature, en effet, ni l'art, ne sont en dehors de la vie, mais plutôt ils sont par excellence des manifestations de la vie. Entre la httérature d'un âge ou d'une race et les autre parties de la ci^dUsation de cette race ou de cet âge, il y a donc des Uaisons,

48 iNOUYELLES QUESTIONS DE CRITIQUE.

tout un système de communications et d'échanges, une solidarité qui fait de chacune de ces parties ce que la science appelle une fonction de Tensemble. On peut se proposer, dans les monuments d'un art ou d'une Uttérature, de ressaisir les témoignages de cette solidarité*. Les drames de Shakspeare deviennent alors comme un vaste miroir où se réfléchit toute la civilisation de TAngleterre du xvi° siècle, et les tragédies de Racine une fidèle imago de l'esprit français au temps de Louis XIV. L'histoire de la littérature et l'histoire des mœurs s'illuminent ainsi Tune l'autre d'une lumière toute nouvelle, si nouvelle en vérité, que, même en Angleterre, avec tout ce qu'elle trahit de parti pris et d'esprit de système, V Histoire de la littérature anglaise de M. Taine aura fait presque révolution. Je serais curieux d'apprendre le besoin que M. Taine y a eu de documents inédits.

La vérité, c'est qu'à voir les choses comme elles sont, on a été dupe, dans cette recherche acharnée de l'inédit, d'une confusion fâcheuse entre les procédés de l'histoire proprement dite, et ceux de l'histoire littéraire ou de l'histoire de la littérature. Non pas, certes, que dans ce débordement d'inédits tout ait été profit pour l'histoire elle-même, et que, si de grands gains ont été faits, de grandes pertes ne pourraient pas bien les avoir compensés. Qui voudrait, par exemple, éplucher, je dis le catalogue même de la collection des Documents inédits ou ce-

lui des publications de la Société de thistoire de France^ y noterait plus d'un volume que Ton eût tout aussi bien fait de ne pas mettre au jour.

On pourrait encore examiner la question de savoir si, sous le prodigieux amas de ces publications, après avoir quelque temps lutté, les facultés maîtresses de Thistorien — Tart de peindre, l'art • de composer, Tart de généraliser — n'ont pas fini par succomber, au pire détriment des intérêts de l'histoire. Et je ne regarderais pas enfin à me demander si vraiment, dans ce siècle où nous sommes, dans les années surtout qui viennent de s'écouler, on a, tout compte fait, à l'aide de ces documents, déchiffré tant d'énigmes, résolu tant de problèmes, et vidé tant de questions historiques.

Car j'admire, pour moi, l'extrême modestie de certains historiens, quand ils ont l'air de croire que s'ils renouvellent l'histoire des Origines de la France contemporaine^ c'est au moyen de ce qu'ils ont découvert de pièces ignorées dans les cartons des archives. Mais plutôt j'aurais quelque tendance à croire que, sans pièces inédites ni documents nouveaux, leur œuvre, étant signée d'.eux, serait encore ce qu'elle est, et tout ce qu'elle est.

Admettons cependant, pour aujourd'hui, qu'il n'y ait ni ne puisse y avoir en histoire abus du document inédit; il n'en demeurera pas moins vrai que l'histoire n'est pas la littérature.

On peut bien concevoir, à la rigueur, qu'un fait, jusqu'alors demeuré dans Tombre et remis en lumière par un chercheur heureux, vienne brusquement faire le jour sur un point discuté de la politique de Louis XiV ou de Guillaume III : on ne peut pas concevoir que la découverte inattendue d'un chef-d'œuvre ignoré vienne brusquement faire déchoir la comédie de Molière ou le drame de Shakspeare de la hauteur de gloire où l'admiration des siècles a placé Tarlufe ei Othello, On peut concevoir encore que des Mémoires secrets ou des Correspondances diplomatiques, restés jusqu'alors inconnus, nous révèlent tout à coup le secret d'une manœuvre de Louvois ou d'une intrigue de Bolingbroke : on ne peut pas concevoir qu'une lettre même de Swift ou qu'un document émané de Voltaire modifient jamais l'idée que nous nous faisions des Voyages de Gullioev ou de Zadig et de Micromégas. On peut concevoir enfin que des papiers d'État, jusqu'alors mystérieusement enfermés sous une triple serrure, dans l'arcliive des chancelleries^ nous apprennent les raisons positives d'une résolution de Frédéric le Grand ou d'une décision de Marie-Thérèse : mais on ne peut pas concevoir qu'un sophisme inédit de Jean-Jacques ou de Diderot réussisse à prévaloir contre ce que contiennent de gravé pour l'éternité le Contrai social onle Supplément au voyage de Bougainville. Il n'y a pas de littérature occulte. Toutes ces œuvres sont ce

qu'elles sont ; une fois parties de la main de leurs auteurs, elles vivent, elles grandissent, elles se développent en dehors et indépendamment d'eux, et il n'appartient de modifier le jugement que l'on en' porte qu'à la diversité des esprits qui s'appliquent successivement à leur interprétation.

Voilà l'objet propre de la critique : interpréter les œuvres, et à mesure qu'elles vivent plus longtemps, trouver des raisons plus profondes pour expliquer cette vitalité. Il y a des œuvres qui survivent à leurs auteurs ; il y en a qui meurent avec eux; il y en a même à qui leurs auteurs survivent. Il y en a qui ne durent pas au delà du siècle qui les a VU3S naître ; il y en a qui durent plus longtemps que la langue même qu'elles ont parlée* Pourquoi cela? C'est le problème à résoudre, et qui n'est jamais résolu ni ne le sera sans doute jamais, puisqu'à chaque génération d'hommes il sepose en des termes nouveaux, et, pour tout homme de cette génération qui l'aborde, en des termessensiblement différents. J'exprime aujourd'hui sur l'œuvre qui ^dent de paraître un avis consciencieusement motivé ; nul ne sait ni ne peut savoir ce qu'il vaudra demain ; cela dépend uniquement de ce que l'œuvre pourra durer au delà de moiqui la juge et de l'artiste qui l'a faite; et si même ni lui ni moi ne nous sommes trompés, l'avenir découvrira dans cette œuvre ce que je n'y ai pas pu voir et ce que l'artiste n'a pas pu vouloir y mettre ^

î)2 NOUVELLES QUESTIONS DE CRITIQUE.

c'est-à-dire tout ce que le temps écoulé y aura lentement ajouté de valeur.

Ce serait le cas de reprendre ici la fameuse comparaison de Stendhal : « Ce que j'appelle cristallisation^ c'est l'opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet admiré a de nouvelles perfections. » Ainsi, chaque siècle qui passe sur un chef-d'œuvre, sans en avoir altéré l'air d'éternelle jeunesse, donne au siècle qui suit cent raisons nouvelles d'y reconnaître de nouvelles beautés. C'est lui, et ce n'est plus lui. Ce n'est plus lui, car il s'est comme enrichi de tout ce que ses admirateurs y ont trouvé que n'avaient pas vu ses contemporains; mais c'est bien lui, pourtant, puis- <iue l'on n'y a rien mis que ce qu une expérience plus longue et plus diverse a prouvé qu'il contenait en effet. — On ne voit pas bien ce qu'ont à faire, en tout cela, les documents inédits.

Ce que nous disons là, quelque lecteur s'avisera peut-être que nous Tavons dit déjà plus d'une fois. En effet, — si ce n'étaient pas les mômes mots, c'étaient bien, en somme, les mêmes choses. J'espère au moins que l'on ne s'en prendra qu'aux publicateurs d'inédits. Aussi longtemps qu'ils continuent de détourner envers une ingrate érudition des forces qui trouveraient ailleurs un plus naturel, un plus utile, un plus glorieux emploi d'ellesmêmes, aussi longtemps nous ne pouvons pas, nous non plus, discontinuer de nous en plaindre.

et de travailler à faire que le public s'en plaigne avec nous. C'est donc leur faute, si nous nous répétons, et pas du tout la nôtre. Et puis songez un peu, si nous devions enfin réussir à la vingtième fois, quel remords nous aurions de nous être arrêté justement à la dix-neuvième ! Il ne s'agit que de savoir si la question elle-même vaut l'obstination que nous mettons à la traiter. Nous le croyons, pour notre part et nous venons d'essayer de le montrer. Quelques services que les publicateurs d'inédits aient rendus à la cause des lettres, ils leur ont fait sans doute plus de mal encore que de bien. Et c'est pourquoi, bien loin de nous excuser de redire les mêmes choses, nous ne craindrons pas, comme on dit au Palais, d'aggraver notre situation en déclarant que nous ne savons pas si nous ne les redirons pas encore. « Mon Dieu, Pierrot, faisait Charlotte, tu me dis toujours la même chose ; » et Pierrot lui répondait : « Je te dis toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose, et si ce n'était pas toujours la même chose, je ne te dirais pas toujours la même chose; » et Pierrot n'était point si sot, car je crois bien qu'il a fini par persuader Charlotte.

V^ octobre 1883.

En nous décrivant, dans un fort beau volume, fort bien imprimé, et « orné d'environ trois cents fac-similé de titres des livres décrits », les principales Editions originales (^écrivains français du XV^ au XVIJl" siècle, M. Jules Le Petit a fait sans doute une œuvre utile, dont il convient de le remercier ; et, si seulement son livre était moins incomplet, si le choix des écrivains ou des œuvres y était quelquefois plus heureux, mais surtout si l'appréciation critique et le jugement littéraire ne s'y mêlaient pas indûment à la description bibliographique des œuvres, il serait excellent. Car, s'il s'adresse aux amateurs, M. Le Petit a oublié que, pour faire cas d'un livre et le payer au poids de

1 . Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains du XV* au xvm» siècle, par M. Jules Le Petit, 1 vol. iii-80. Paris, 1888; Quantin.

o6 NOUVELLES QUESTIONS DE CRITIQUE.

For, les bibliophiles ou bibliomanes n'ont pas besoin qu'il soit bon, ni même beau : c'est assez qu'il soit rare, et qu'on leur indique à quels signes précis ou à quelles tares s'en reconnaissent les exemplaires irréprochables. Mais, quant à ceux qui aiment qu'un beau livre contienne aussi quelque chose, et qui, sans en mépriser la « condition », ou la « provenance », en estiment toutefois encore davantage le sujet ou l'auteur, ceux-là, selon toute apparence, pour savoir ce qu'ils doivent penser des Pascal ou des Bossuet, n'iront pas recourir à M. Le Petit. Aussi espérons-nous que, dans une nouvelle édition de son livre, M. Jules Le Petit, s'abstenant de parler de ce qu'il connaît mal, l'enrichira d'autant de ce qu'il connaît mieux.

Pour cela, nous ne lui demanderons que de se faire un plan, non pas certes plus vaste, mais plus complet, et surtout un plan plus sévère, mieux défini, qui réponde mieux à ses propres intentions. Notre littérature classique est si riche, qu'une bibliographie des éditions originales de nos grands écrivains, pour être à peu près complète, n'exigerait pas moins d'une demi-douzaine de volumes comme celui de M. Le Petit; il faut donc faire un choix; et ce choix ne doit pas dépendre du caprice ou de la fantaisie des amateurs de livres, mais des besoins de la critique et des nécessités de l'histoire littéraire.

Les amateurs de livres, dont la manie, d'ailleurs

louable, n'est malheureusement pas toujours pure d'une arrière-pensée de spéculation ou de lucre, décrètent entre eux des changements de modes, font des hausses ou des baisses factices, et renversent ainsi dans Tesprit des bibliographes lît notion du bien et du mal. Il y a tantôt une dizaine d'années, pour des raisons encore mal éclaircies, aucun romancier ni grand écrivain du xviu® siècle ne se vendait plus cher que Restif de la Bretonne.^ On saura gré à M. Le Petit de n'avoir pomt fait ligurer dans sa Bibliographie des principales éditions originales le déplorable auteur de Monsieur Nicolas et du Paysan perverti. Mais on pensera qu'il a fait la part et la place bien larges encore à Mari-^ vaux, par exemple, à Destouches, à Regnard, dont les éditions originales n'ont guère d'intérêt que celui de leur rareté relative, et du prix qu'on les paye quand elles passent dans les ventes publiques. Les Contes des fées^ de Charles Perrault, — Histoires ou Contes du temps passr'^ avec des moralités, Paris, 1697 ; Claude Barbin, — n'ont de même un aussi long article dans le livre de M. Le Petit que parce que ce mince volume, d'environ deux cents pages, étant l'un des moins communs, est l'un aussi des plus cliers du xvii° siècle : il n'y a pas dix ans qu'un exemplaire « médiocre » s'en est vendu jusqu'à 1 600 francs. On conviendra pourtant, quelque estime que Ton fasse du Petit Poucet ou de Riquet à da houppe^ que les Contes de Perrault ne tiennent

pas dans notre histoire littéraire un rang considérable. D'une nianière générale, dans le choix des Éditions originales dont il a donné la description et reproduit les titres en fac-similé, M. Le Petit s'est trop soucié de la valeur vénale des Jivres, et pas assez de leur valeur ou de leur importance historique, plutôt encore que littéraire. Ce n'est pas le moindre défaut ni le moins déplaisant de sa Bi- , blio graphie des éditions originales ; elle sent trop le catalogue de vente, ou le Manuel du libraire; elle n'a pas l'air assez libéral, si je puis ainsi dire, ou assez désintéressé.

Le plan d'une Bibliographie de ce genre est en effet comme imposé par l'histoire même d'une littérature : il n'y a qu'à suivre le cours du temps, et, pour chaque siècle ou chaque époque — sans se soucier autrement des prix, dont nous n'avons que faire — il n'y a qu'à décrire les livres dont l'importance est certaine, si d'ailleurs la valeur littéraire en est quelquefois discutable. C'est en nous plaçant à ce point de vue, en dehors duquel le plus beau livre du monde n'est presque plus un livre, mais un objet de commerce, que nous allons feuilleter le volume de M. Le Petit, et soumettre à l'auteur quelques-unes de nos critiques avec quelques-uns de nos vœux.

Sur le roman de Rabelais, d'abord, nous nous attendions à trouver sinon quelque chose de neuf, au moins un article plus substantiel et plus in téres-

LES ÉDITIONS ORIGINALES. o9

sant. Ainsi les Grandes et inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua sont-elles l'œuvre de Rabelais ? Du premier livre de Pantagruel ou de la Vie de Gargantua, lequel les deux a paru le premier? Le cinquième livre est-il ou non de Rabelais? et, s'il n'est pas de lui, quel en est Tauteur probable ? Telles sont les trois ou quatre questions, sans une solution, ou plutôt sans une discussion desquelles on peut dire avec vérité qu'il n'y a pas de Bibliographie de Rabelais, et dont la seconde, mais surtout la troisième, importerait beaucoup à une connaissance plus précise du caractère de Rabelais. Ces questions, et bien d'autres qui s'y rattachent, nous eussions souhaité qu'au lieu de les trancher sur la parole de Brunet et de Charles Nodier, M. Le Petit les discutât de lui-même à nouveau, qu'il ne se contentât point d'affirmer, qu'il eût essayé de prouver, et enfin, pour le seul cas où il l'ait essayé, qu'il se fût montré plus difficile en fait de preuves. De ce qu'en effet Rabelais, tout au début du Gargantua, renvoie* plaisamment le lecteur h « la grande chronique pantagruéline » pour y reconnaître, selon son expression, « la généalogie et antiquité dont nous est venu » le bon géant, il ne résulte point du tout que ladite chronique pantagruéhne fût déjà composée. J'aimerais autant conclure, de la proverbiale plaisanterie de Molière, h l'existence, dans quelque traité d'Hippocrate, du fameux chapitre des chapeaux.

60 NOUVELLES QUESTIOiNS DE CRITIQUE.

De Rabelais, M. Le Petit passe à Marguerite de Navarre et à Bonaventure des Périers. C'est une occasion de rappeler ici que la première édition de VHeptaméron^ ou plutôt la seconde, — car il en avait paru précédemment une autre sous le titre &' Histoire des amants fortunés, — est un des beaux livres que Ton ait imprimés au xvi" siècle, où l'on en a tant imprimés de si beaux, comme si Tart de Timprimeur avait d'abord atteint sa perfection, et que, sans précisément déchoir, il fût allé depuis lors en se vulgarisant : c'est le cas, ou jamais, d'employer ce vilain mot. Pour cette seule raison de la beauté de Timpression, nous regretterions que M. Le Petit ait oublié de faire mention au moins du Plutarque d'Amyot, quand d'ailleurs ce livre célèbre n'aurait pas, à tous égards, une place marquée dans une Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains français. Peut-être est-il de ceux, comme il y en a plusieurs dans rhistoire, dontla réputation et l'influence ontpassé de beaucoup le mérite intrinsèque et réel; et, pour ma part, je le croirais assez volontiers. On ne saurait cependant l'omettre et, page pour page, la mentiou en eût ici tout à fait avantageusement remplacé celle du Tombeau de Marguerite, par le prétendu comte d'Alsinois (Nicolas Denisot), ou celle encore des Diverses petites poésies du chevalier SAceilly, Que viennent faire ces mauvais plaisants dans une Bibliographie des principales éditions originales?

Une autre omission regrettable est celle de Maurice Scève et de sa Délie, qui ne sont, eux non plus, j'en conviens, guère connus l'un ni l'autre, qui le sont toutefois ou qui devraient l'être autant, sinon que Louise Labé, mais que Pernette du Guillet et ses /iymes, dont M. Le Petit nous donne une courte description. C'est un curieux poète que ce Scève, obscur et prétentieux d'ailleurs, à peu près illisible aujourd'hui, et que pour ce motif je m'étonne que nos s y m bo lûtes et nos décadents n'aient pas essayé de remettre en honneur :

L'humidité, Hydraule de mes yeux, Vide toujours par l'impie eu l'oblique, L'y attrayant, pour air des vides lieux, Ces miens soupirs, qu'à suivre elle s'applique. Ainsi tous temps, descend, monte et réplique Pour abreuver mes flanmies apaisées.

Doncques me sont mes larmes si aisées A tant pleurer, que sans cesser distillent?

Las, du plus haut goutte à goutte elles filent Tombant aux seins, dont elles sont puisées.

Ni M. Paul Verlaine, ni M. Stéphane Mallarmé n'ont rien écrit de plus difficile à interpréter, sinon précisément à comprendre, car j'ai peur de les avoir quelquefois compris. Ils n'ont rien écrit non plus, si Ton voulait multiplier les citations, qui soit d'une mysticité plus sensuelle que certains dizains de Délie, objet de plus haute vertu. Mais si maintenant on ajoute que cette école lyonnaise, dont Maurice Scève a été le principal représentant, semble bien •^

avoir préparé les voies à la Pléiade, ce sera sans doute une raison pour M. Le Petit de faire un jour une petite place à notre client dans sa Bibliographie,

Une fort bonne règle, que M. Le Petit a généralement observée, c'est d'entendre sous le nom d'Editions originales la première et la dernière que chaque écrivain adonnée lui-même de ses œuvres. Pourquoi donc a-t-il fait exception pour Ronsard ; et, au lieu de l'édition de 1584, pourquoi est-ce l'édition de 1567 qu'il a cru devoir décrire, celle qui ne contient ni la Franciade, ni surtout les Sonnets pour Hélène? C'est sans doute que, coûtant plus cher, elle est plus recherchée des amateurs ; — lesquels se soucient des Soniiels pour Hélène autant que de la Franciade^ c'est-à-dire point du tout, et se passeraient plutôt de Ronsard que d'être obhgés de le lire. Mais le vrai texte, et conséquemment la dernière Edition originale de Ronsard est le bel in-folio de 1584, et c'est lui que M. Le Petit aurait dû nous décrire.

L'article de Montaigne est meilleur, quoique trop écourté, pour l'importance du livre â.e^ Essais, et pour les différences qu'en offrent les trois principales éditions. Quand M. Le Petit voudra le développer, il n'aura qu'à diminuer un peu la place qu'il a faite à ce médiocre, pédant, et prétentieux Baïf, et à remplacer le fac-similé du titre du Brave ou des Mimes ^ par celui du premier ouvrage de Mon-

taigne : la traduction française de la Théologie naturelle de Raymond Sebon. Une remarque aussi qu'il pourra faire, c'est que le texte de 1595, daiis lequel nous lisons communément les Fssai<, n'est point le bon, selon toute apparence; que la demoiselle de Gournay, qui le constitua, le surchargea d'additions qu'on ne sait si Montaigne y aurait fait entrer; et que ces additions, où abondent les citations latines, en bigarrant la prose de Montaigne, ne laissent pas d'en altérer sensiblement le premier caractère.

Car, une fois et dûment averti, peut-être alors qu'on ne répétera plus, sur la parole de Prévost-Paradol, « que ces citations font corps avec les Fssais^ et qu'il est impossible d'en arracher une seule sans une sorte de violence qui laisserait sa trace, sans une déchirure qui resterait toujours visible dans cet harmonieux tissu ». Ce sera dommage, car la phrase est jolie; mais la vérité regagnera ce qu'y perdra la rhétorique. Une bonne moitié des citations de Montaigne sont appliquées du dehors, après coup, par une main étrangère; et quand on les enlève, — c'est-à-dire quand du texte de 1595 on se reporte à celui de 1588, — non seulement on ne fait à Montaigne aucune déchirure ni aucune violence, mais au contraire on le débarbouille ; son style reparait jnoins latin en français ; et même aussi sa pensée plus claire, — et généralement mieux sui\ie.

Nous pourrions signaler bien d'autres oublis. C'estjj'imagine, un assez grandnom que celui de Calvin dans l'histoire de la prose française ; et parmi ces « trois cents fac-similé de titres », on n'eût pas été fâché de trouver celui de V Institution chrétienne. Et V Apologie pour Hérodote? et la République de Bodin? et VAsf7'ée d'Honoré d'Urfé ? eiV Introduction à la vie dévote? M. Le Petit croit-il que l'on se fût plaint d'en rencontrer la description dans son livre? Car au moins valent-elles bien les Diverses poésies du sieur Vauquelin de la Fresnaie^ et les Satxjres de Régnier, et les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné. C'est d'ailleurs uji livre superbe que la République de Bodin, en première édition; et VAstrée a ce mérite, s'il faut que c'en soit un, que les beaux exemplaires en sont extrêmement rares. Aussi bien , la date même des premières parties, la première et la deuxième, je crois, n'est-elle pas absolument certaine, et la recherche avait de quoi tenter un bibliographe. Je ne veux rien dire de l'importance du livre : M. Emile Montégut a jadis bien ingénieusement démontré qu'il y en avait peu dont l'influence eût été dans l'histoire de la littérature aussi profonde et aussi durable *. On en retrouverait la trace encore jusque dans la Petite Fadette et dans la Mare au Diable,

Nous arrivons ainsi au xvii® siècle; et, comme

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