Éuiile Montégut : En Bourbonnais et en Forez
nous aurions trop à faire de signaler toutes les omissions, — j'entends les plus considérables ; non pas celle de VArtamène^ de mademoiselle de Scudéri, ou de la Pucelle, de Chapelain, mais celle de la Recherche de la vérité^ de Malebranche, ou des 5ermoMs de Bourdaloue, — nous nous contenterons de quelques observations rapides sur les articles de Pascal, de Molière et de Bossuet.
Il y avait peu de choses à dire sur les Provinciales^ et un peu plus sur les Pensées, Mais c'est ici qu'en vérité M. Le Petit aurait bien fait de s'en tenir à la description bibliographique du hvre, et notamment de garder pour lui quelques phrases trop extraordinaires. Il nous apprend que, dans sa Vie de Pascal^ madame Périer raconte que l'auteur des Lettres provinciales fut « converti » par la miraculeuse guérison de sa nièce; et ceci est déjà d'un homme peu familier avec l'histoire de Pascal. Mais il continue, ou plutôt il récidive, et il écrit : « Cette fl?ame ajoute quelques détails sur à^ prétendus supplices que Pascal s'imposait pour éviter le péril des conversations mondaines^ et parle d'une ceinture de fer pleine de pointes qu'il se mettait à nu sur la chair. Ce sont là des puérilités difficiles à admettre de la part d'un esprit aussi peu fanatique que celui de Pascal. » Par où l'on voit que M. Le Petit n'est pas en danger de jamais vêtir un cihce ; mais « puérilités » n'est-il pas admirable ? et les « prétendus supplices » ? et « cette dame »? et cette
façon aussi de parler de Pascal? M. Le Petit en a une encore de parler « d'Artus Gouffier, duc de: Roannez », qui Tachèvede peindre ! Pourquoi pas- Yignerod, dit Richelieu, et Bouchard, surnommé, Montmorency ?
Quant à la question même du texte imprimé de& Pensées de Pascal, on sait qu'il en existe au moins, trois éditions « originales » et légèrement diffé-. rentes : Tune, datée de 1669, dont on ne connaît, dit-on, qu'un exemplaire, celui de la Bibliothèque nationale ; et deux sous la date de 1670, Tune en 365 pages et l'autre en 334 seulement. L'exemplaire de 1G69 doit être un exemplaire d'essai, de ceux que l'on soumettait, avant de livrer l'ouvrage au public, soit à la chancellerie, — et non pas, comme le dit M. Le Petit, « à la censure du lieutenant de police », — soit à l'approbation de l'autorité ecclésiastique, soit encore et tout simplement à la critique de ses amis. On connaît ainsi, sous la date ; de 1670, quelques exemplaires du livre de Bossuet : Exposition de la doctrine de l'Église catholique sur les matières de controverse. Pour les deux éditions de 1670, M. Le Petit, qui a eu « la satisfaction » de rédiger le catalogue Potier, aurait bien dû nous apprendre si, comme il y est dit, ces deux éditions ne sont que deux, ou sont quatre sous cette date. Il semble d'ailleurs aujourd'hui certain que l'édition en 365 pages est la bonne. Mais il importait de noter, — et c'est ce que nous avons appris l'an,
dernier par le Bulletin de la librairie Morgand^ auquel M. Le Petit eût bien fait de se référer — que Tédition en 334 pages en a en réalité 358, soit seulement sept de moins, et non pas trente et une, comme on le croyait, que l'édition en 365 pages. La question étant de chercher la raison des suppressions qui distinguent Tune de l'autre les deux éditions de 1670, si de trente et une pages le total s'en trouve réduit à sept, cela n'est indifférent ni à la manière dont Port-Royal a compris ses devoirs d'éditeur, ni à la façon dont les autorités ecclésiastiques accueillirent le livre des Pensées^ ni à une connaissance plus précise de l'effet qu'elles produisirent. M. Le Petit aura-t-il craint, s'il avait collationné les deux éditions, de paraître excéder les droits du bibliographe?
C'est Molière, comme dans tous les catalogues de ce genre, qui tient la plus large place dans le volume de M. Le Petit; — quatre-vingts pages à lui tout seul. Et nous ne nous en plaignons pas; au contraire! mais nous eussions voulu que M. Le Petit se souvînt toutefois des propres paroles de M. Adolphe Régnier, dans V Avant-Propos de la belle édition de Molière, donnée par l'Imprimerie nationale en 1878. En ce temps-là encore, pour le dire en passant, quand l'Imprimerie nationale voulait envoyer aux expositions un chef-d'œuvre de sa typographie, ce n'était point les œuvres de son directeur qu'elle choisissait, c'était celles de
Molière. « A voir les éditions originales de Molière, disait donc M. Régnier dans son Avant-Propos^ à les comparer entre elles, on peut dire qu'il a, en quelque sorte, laissé la bride sur le cou à ses imprimeurs. Elles sont la plupart fort incorrectes, et le sont chacune à sa manière, diversement, capricieusement. Il me parait certain que Molière n'y a pas regardé, ou n'y a regardé que Lien en gros, et que prote et correcteur n'y regardaient pas non plus de bien près »
Voilà qui ne laisse pas de discréditer un peu les « éditions originales » de Molière ; et le scrupule de M. Le Petit à les décrire toutes, sans même excepter celle du Remerciement au Rojj et de la Gloire du Valde-Grâce, en paraîtra peut-être excessif. Sipour fixer, en effet, le texte de Molière, il faut bien qu'un éditeur y recoure, ici du moins quelques descriptions et quelques fac-similé pouvaient suffire. Les opinions de M. Le Petit sur Molière s'espacent aussi peut-être un peu complaisamment dans ces quatrevingts pages. Mais un homme qui parle si bien de Pascal ne pouvait laisser passer une bonne occasion de s'expliquer sur Tartufe^ et de dire vertemenf leur fait aux « fanatiques d'hypocrisie ».
Nous aurions encore aimé, puisqu'il la décrit aussi, qu'il discutât l'édition de 1682 — la première édition des Œuvres complètes de Molière, — et qui ne mérite guère plus de confiance que les « éditions originales » séparées. Molière a été dé-
cidément malheureux en éditeurs; et, sans rien vouloir exagérer, il est bon de savoir, puisqu'on l'a si souvent attaqué sur son style, que parmi nos grands écrivains, il en est peu dont le texte, à y regarder de près, soit plus douteux ou moins assuré.
Je ne sais là-dessus si Lagrange et Vinot, qui <( procurèrent », comme Ton disait, l'édition de 1682, s'y permirent les modifications dont on les a quelquefois accusés. Mais ce que l'on peut dire avec sécurité, c'est qu'il y a peu d'éditions plus laides ; — et qu'il n'y en a pas de plus incorrectes . Quelle confiance voulez- vous que l'on accorde aune édition où, dans une seule page du Bourgeois gentilhomme^ on trouve le nom de Jourdain orthographié de trois manières : Jourdain^ Joordain et Jorrdain ? Lagrange était assurément le plus galant homme du monde et même, si l'on veut, encore mieux que cela, mais ce n'était pas un bon correcteur d'épreuves, et c'en était même un piteux. En collationnant pour les décrire les huit volumes de l'édition de 1682, c'est de quoi je m'étonne que M. Le Petit ne se soit pas aperçu. Et, de même que des « éditions originales » de Molière, il faut bien qu'on se serve de l'édition de 1682, puisque aussi bien c'est la première qui contienne Dom Garde de Navarre^ Dom Juan^ la comtesse d^Escarbaguas f etc., mais il convient d'être averti, pourtant, afin de ne pas croire, comme quelques ré-
cents éditeurs, que Ton va faire merveilles en en reproduisant le texte.
Si Molière ne revoyait pas très diligemment ses épreuves, il semble qu'il en fût autrement de Bossuet. Les Errata tout seuls de ses éditions originales en feraient foi. Bossuet fait un Erratum pour: une virgule, pour une lettre omise, pour remplacer guère par guères^ ou Térèse par Thérèse. D'autres corrections intéressent davantage l'histoire de là grammaire et celle de la langue. C'est ainsi que, dans l'édition originale de V Instruction sur les états d'oraison, on avait d'abord imprimé cette phrase : « Faites-moi oublier, Seigneur, les mauvais fruits des mauvaises racines que j'ai veuës autrefois germer dans le lieu saint; » mais on fit tout exprès un Erratum pour, au lieu de veuës ^ qui est la leçon, des éditions modernes, nous faire lire veû, sans, accord. On voit qu'il ne s'agit point ici de théologie^ . mais d'orthographe. Et ce qui paraît bien prouver: que ces scrupules ne sont pas du correcteur ou du prote, comme on pourrait le croire, mais de Bossuet, c'est une lettre curieuse, datée de 1687 et adressée à Huet, où il lui demande une décision de l'Académie sur le point de savoir s'il faut écrire la vie de Heni^ ou la Vie d^ Henry, Comme Pascal, avec la faculté de concevoir les ensembles, Bossuet, avait le goût et le souci du détail.
En fait d'éditions originales de Bossuet, M. Le Petit s'est contenté de décrire celles que tout le
monde connait, ou à peu près : la première édition des six grandes oraisons funèbres, et la première édition du Discours sur l'histoire universelle. Mais il suffisait d'une ou deux des Oraisons funèbres ^ celle d'Henriette de France, par exemple, et celle du prince de Condé, — dont on saura gré, d'ailleurs, à M. Le Petit de penser quelque bien. Il ne fait pas difficulté de trouver Bossuet « éloquent ». En revanche, à la description de la première édition du Discours sur l'histoire universelle, il fallait joindre celle de la troisième, l'édition de 1700, la dernière que Bossuet ait revue, et qui difTère de la première en plus d'un point. M. Le Petit, à ce propos, veut bien nous apprendre que Voltaire, « peu suspect de tendresse pour Bossuet », ne laissait pas pourtant d'admirer beaucoup le Discours sur V histoire universelle. Dans une prochaine édition de son livre, M. Le Petit pourra même ajouter que Voltaire l'admirait tant qu'il crut devoir le réfuter, et que telle est l'origine de son Essai sur les mœurs, M. Le Petit doit être une bonne ûme, qui n'admire que ce qu'il approuve, qui se croit même obligé d'approuver tout ce qu'il admire : Voltaire était un peu plus compliqué.
Que si maintenant, de son volume, nous pouvions persuader à M. Le Petit de retrancher un jour quatre sur six des grandes Oraisons funèbres de Bossuet, il nous semble que la description de V Histoire des variations des églises protestantes, ou
encore, et au besoin, le fac-similé du titre de 17nstruclion sur les états d'oraison, en tiendraient bien la place. Je ne parle pas des œuvres posthumes^ telles que les Elévations sur les mystères, ou telles encore que les Sermons, quoique pourtant, si Ton les retrouvait dans une Bibliographie des éditions originales de nos grands écrivains, qui s'en plaindrait? Mais alors, la première édition de la Politique tirée des propres paroles de V Ecriture sainte vaudrait bien aussi la peine d'être décrite, et d'autant que la beauté de l'exécution typographique en est comparable à celle de V Histoire des variations ou du Discours sur l'histoire universelle.
Sur le chemin du xvii® au xvni^ siècle, nous rencontrons dans le livre de M. Le Petit le nom de madame Deshoulières, et la description de l'édition originale de ses Poésies, datée de 1688. C'est leur faire beaucoup d'honneur. Mais elles sont, paraitil, assez recherchées des bibliophiles. Saisissons donc cette occasion de renvoyer M. Le Petit à la notice que Sainte-Beuve a jadis tracée de madame Deshoulières dans ses Portraits de femmes. Il y apprendra que madame Deshouhères n'est pas seulement l'auteur des Moutons, mais aussi celui du Ruisseau, par exemple, et de diverses Réflexions qui ne manquent pas de hardiesse.
Courez, Ruisseau, courez, fuyez-nous ; reportez Vos oudes dans le sein des mers dont vous sortez ; Tandis que pour remplir la triste destinée
Les éditions originales. 73
Où nous sommes assujettis, Nous irons reporter la vie infortunée
Que le hasard nous a donnée Dans le sein du néant d'où nous sommes sortis.
Comme Sainte-Beuve Ta si bien dit, cette madame Deshoulières, que l'on voit de loin <( dans un costume couleur de rose », fut plutôt triste; d'une tristesse philosophique assez analogue à celle de madame Ackermann; et il est intéressant de rappeler que sa ruelle ou son salon, dans les dernières années du xvii^ siècle, fut Tun des lieux où s'élabora ce qui allait devenir Tesprit du xvni*.
Les écrivains du xvni® siècle ne tiennent qu'une assez petite place dans le livre de M. Le Petit, et les raisons s'en conçoivent sans peine. Les éditions originales en sont moins recherchées, parce que Ton y apprend peu de choses. Elles ne sont pas non plus très belles, pour ne pas dire qu'elles sont en général fort laides. On en est fâché, ou même un peu humilié, pour ce siècle des élégances. En fait de beaux Uvres, le xyu!** siècle ne nous a guère légué que des livres à gravures, des La Fontaine et des Molière, les illustrations des Boucher, des Oudry, des Eisen, des Gochin et des Moreau le Jeune.
Mais à quoi je ne me résigne point, dans le volume de M. Le Petit, c'est à voir la description des éditions originales de Marivaux y tenir plus de place que la description des éditions de Montesquieu, presque autant de place que celle des édi^
tioiis de Voltaire. Il n'y a pas là de proportion; et quoique je n'accorde point à M. Le Petit que Marivaux, comme il a Fair de vouloir l'insinuer, soit une invention de mademoiselle Mars et de madame Arnould-Plessy, cependant on n'avait pas besoin, sur les éditions originales de V Ecole des mères ou de Marianne même, de tant de renseignements.
Faut-il ajouter que M. Le Petit a d'ailleurs négligé de nous donner ceux qui nous eussent intéressés, comme de nous apprendre pourquoi les dernières parties du roman ont été imprimées sous la rubrique de La Haye? Toute cette matière de la librairie du xvni^ siècle est obscure, et nous espérions, en ouvrant le livre de M. Le Petit, qu'il l'eût éclaircie, du moins en quelques points. Mais il nous répondra que celle de la typographie du xvii® siècle est plus obscure encore, et qu'il ne s'y est pas non plus aventuré.
Ce n'est pas seulement sur Marivaux, c'est sur "Voltaire et sur Montesquieu que son livre est insuffisant. Passe encore pour Voltaire, depuis que nous avons sous la main l'excellente Bibliographie voltairienne de M. Georges Bengesco, et quoique nous eussions préféré le fac-similé du titre des Lettres anglaises, par exemple, à celui du titre de ta Henriade et de la PucellCy ou même, la description de la première édition de V Essai sur les mœurs à celle de la première de la Vie de Molière. Mais, de toutes les petites questions que soulève la bibliographie
de Montesquieu, je suis surpris que M. Le Petit n'en ait voulu discuter presque aucune. Il nous dit bien qu'il existe huit éditions des Lettres persanes^ sous la même date de 1721, mais il ne nous dit point que les unes portentla rubrique Sl Amsterdam, chez Pierre Brunel, et les autres celle de Cologne^ citez Pierre Marteau, Gela pourtant est bon à savoir, parce que cela donne lieu de supposer qu'il y en a, comme l'on dit, une famille, à laquelle Montesquieu n'eut point de part. C'est la même question qui revient : la question des impressions, suppositions et contrefaçons de Hollande. Sijamais quelqu'un y faisait la lumière, il aurait bien mérité de l'histoire de la Uttérature. Pourquoi encore la description que M. Le Petit nous donne de l'édition qu'il lui plaît de considérer comme l'originale — car iln'a point expliqué ses raisons, — n'est-elle pas conforme à la description que j'en trouve dans le Catalogue de la vente JRochebilière? Qui a tort? qui a raison? le catalogue RochebiUère, ou le livre de M. Le Petit? Car ce n'est pas la peine d'être le second pour m'en apprendre un peu moins que le premier.
Enfin, dans une Bibliographie des Éditions originales de nos grands écrivains, je ne doute pas que l'on ne soit aise, et je le suis autant que personne, de trouver la description de l'édition originale de Vah^ert^ ou du Voyage autour de ma chambre. Mais, à côté des noms de Gresset et de Xavier
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de Maistre, je voudrais bien avoir lu ceux de Diderot ou de Bufîon, le fac-similé du titre ie V Histoire naturelle, ou celui du titre du premier volume de V Encyclopédie, Malheureusement, on ne lit plus V Encyclopédie, dont les vingt-sept in-folio, non compris les tables et le supplément, ne servent plus guère, comme les in-quarto de Y Histoire naturelle, qu'à former des bas de bibliothèques. « Yous achèterez V Encyclopédie y écrivait lord Chesterûeld à son fils, et vous vous asseoirez dessus pour lire Candide, » Était-ce bien Canc/irfe ? mais il suffit que ce fût quelque chose de plus divertissant que les articles de Diderot et de d'Alembert. Ce n'est pas toutefois une raison, dans un ouvrage comme celui de M. Le Petit, d'oublier des noms aussi fameux. En vérité, je Fassure que Bufi'on vaut Destouches et que Diderot vaut Sedaine. Et c'est pourquoi je l'engage à les faire figurer l'un et l'autre dans la prochaine édition de son livre.
Car son livre pourra rendre alors de vrais services; et, nous avons essayé de le montrer par quelques exemples, puisqu'il n'y a plus aujourd'hui de critique possible, ni d'histoire de la littérature, sans un peu de bibliographie, les éditions originales, n'est-ce pas comme qui dirait les dessins des grands peintres, le premier état de leur pensée, « avant la lettre » en quelque sorte? avant l'épreuve et le jugement du public tît de la critique? l'exemplaire qui garde encore la trace de la main de Cor-
neille ou de Racine? On n'est pas assuré du vrai texte d'un écrivain, et on ne l'a pas vu, si je puis dire, face à face, tant qu'à travers ses éditeurs on n'est pas remonté jusqu'à lui, c'est-à-dire jusqu'aux éditions originales. L'utilité, l'intérêt, l'importance de cette confrontation, on a pu d'ailleurs s'en apercevoir ou plutôt s'en douter sur ce que nous avons dit des premières éditions des Pensées de Pascal et de la dernière des Essais de Montaigne. Une connaissance imparfaite des éditions successives de Montaigne a induit Prévost-Paradol en erreur sur le caractère même du style de Montaigne. Et, pour Pascal, une description bibliographique peu exacte a consacré dans l'histoire littéraire une opinion très discutable sur l'étendue des suppressions que les autorités ecclésiastiques ou les scrupules du public du xvn^ siècle auraient exigées des premiers éditeurs des Pensées,
J'ajouterais volontiers, pour les amateurs de beaux livres, qu'en dépit des progrès de Tart typographique, il n'est pas du tout vrai qu'en général les éditions modernes soient mieux imprimées, sur de plus beau papier, ni surtout mieux « habillées » comme l'on dit, que les éditions originales de la plupart de nos grands écrivains. Nos Molière j nos Racine^ nos La Fontaine^ nos Pascal même, sont mieux imprimés, ou l'ont mieux été de nos jours; mais je ne sache aucune édition de Bufîon qui vaille celle de l'Imprimerie royale, aucune édition
de y Histoire des Variations qui vaille Toriginale, aucune édition des Sermons de Bourdaloue qui puisse rivaliser avec celle de Rigaud; et, en remontant plus haut, il n'y a pas de plus beau Corneille que Tin-folio de 1663, de plus beau Montaigne que celui de 1595, si ce n'est l'in-quarto de d588; ou de plus beau Ronsard, enfin, que l'édition de 1584. Voilà des livres, voilà du papier, voilà de l'art enfin, et voilà des textes qui inviteraient à les lire par le seul plaisir qu'ils font aux yeux.
Que si maintenant, au lieu de se contenter d'améliorer son livre, M. Le Petit voulait quelque jour le refondre, nous lui conseillerions de le réduire uniquement à la Bibliographie des éditions originales de nos écrivains du xvu® siècle. Chose en effet singulière! et même gênante. Pour le xvi® siècle et pour le xv% quand nous avons besoin d'un renseignement, nous savons où le prendre ; nous le savons également pour le xvni*^ et le xix* : nous ne le savons pas pour le xvu^ — ou du moins nous le savons, et avec beaucoup de patience et de temps nous finissons par nous retrouver; — mais il n'y a pas de Répertoire, de Dictionnaire ou de Bibliothèque qui nous mette pour le xvii® siècle, comme la France littéraire deQuérard pour le xvni® ou comme la Bibliothèque française de la Croix du Maine et du Yerdier pour le xvi% sur la piste des renseignements qu'elles ne nous fournissent point. N'y aurait-il pas là de quoi tenter un bibliographe?
Et, à défaut de ce corps complet de bibliographie, pourquoi M. Le Petit, s'il en a le loisir, laissant de côté tous les autres, ne nous donnerait-il pas au moins une Bibliographie des principales éditions originales des écrivains finançais du X VII^ siècle ?
i" mars 1888,
LK DICTIONNAIRE HISTORIQUE DE L'ACA- DÉMIE ET LHISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
Maintenant que le chiffre des Quarante est accompli; que Tauteur de Francillon^ quand paraîtront ces lignes, aura fait les honneurs de TAcadémie française à celui des Poèmes antiques et djBS Poèmes barbares, qu'il ne restera plus à y recevoir que M. le vice-recteur de TAcadémie de Paris ; et qu'ainsi la docte Compagnie « n'aura plus dans son sein un seul fauteuil vacant », ne pensera-t-on pas que c'est le moment de parler un peu d'elle, c'està-dire de ses occupations? puisque n'ayant, en effet, le moindre candidat ni à déprécier ni à faire valoir, nous en pouvons parler sans complaisance ni malice. Aussi bien, si nous ne croyons pas, comme on l'entend dire quelquefois, que l'Académie soit maîtresse chez elle; — ce qui n'irait à rien moins qu'à lui ôter son caractère d'institution publique pour en faire un salon
d*hommes du monde, ou une société de gens de lettres ; — il importe assez peu quels noms elle s'associe, pourvu qu'elle n'oublie ni la nature de son rôle ni celle des services que les lettres attendent d'elle. Or, ces services, quels sont-ils? et les rend-elle? C'est la question que l'on se fait, quand on la voit à peu près uniquement occupée de ses distributions de prix, et, entre temps, d'un Dictionnaire historique de la langue française^ qui, depuis trente ans bientôt qu'il a commencé do paraître, n'a pas encore atteint la lettre B. « Mais pourquoi ne veux-tu pas dire A, demandait-on à cet enfant, puisque tu le peux et que tu le sais? — C'est que je n'aurais pas plus tôt dit A, répondait-il, que l'on voudrait me faire dire B. » L'Académie tout de même : elle n'en veut pas finir avec la lettre A, de peur qu'on ne lui demande aussitôt où elle en est de la lettre B.
Pour poser cette question intéressante, mais indiscrète, nous ne manquerions certes pas de prétextes, si nous le voulions et qu'il en fallût. Ce Dictionnaire de la langue anglaise^ par exemple, dont nous parlait M. Taine il y a quelques jours, « œuvre admirable et colossale, » n'en serait-il pas au besoin un premier? et le projet tant de fois formé, jamais exécuté, de fonder une Académie anglaise « pour la langue, » à l'imitation de la nôtre, n'en serait-il pas un second, puisqu'il parait qu'on y reviendrait de nouveau? Un livre récent, que
j'ai là sous les yeux : V Académie des derniers Valois^ par M. Edouard Frémy, pourrait en être un troisième. C'est, en effet, un livre curieux, un livre intéressant, moins neuf peut-être que ne le croit son auteur; — et aussi où Ton voudrait voir, si Ton osait former un vœu, moins de « scissions dans la trame de nos destinées littéraires », moins « d'erreurs qui reposent sur des lacunes! » Mais, sans chercher tant de prétextes, il vaut encore mieux traiter la question pour ellemême : en France, et de notre temps même, l'Académie française est toujours une actualité.
Instituée « pour rendre le langage français non seulement élégant, mais capable de traiter tous les arts et toutes les sciences », l'Académie française, quand elle eut donné au public la première édition de son Dictionnaire de l'usage, se trouva fort embarrassée des loisirs qu'elle venait de se faire. Elle essaya bien d'une Grammaire, Fénelon, dans sa Lettre sur les occupations de VAcadérniCy — non moins chimérique que son Télémaque, — parla bien de rédiger une Rhétdiique, une Poétique^ un Traité de la manière d'écrire V histoire^ je ne sais quoi encore. Voltaire, un peu plus tard, proposa de commenter les grands écrivains du xvi® et du xvn® siècle, ainsi qu'il avait lui-même commenté Corneille ; mais rien de tout cela n'aboutit, comme l'on sait; et l'on se borna, pour passer le temps des séances, à préparer, en causant de l'événement de la veille et
de celui du jour, les éditions futures du premier Dictionnaire.
Cependant les autres Académies, — TAcadémie des sciences, l'Académie des inscriptions, — publiaient des Comptes Rendus^ des volumes entiers de toute sorte de Mémoires, Aussi, lorsque Voltaire, en 1778, quelques jours avant de mourir, proposa le plan d'un nouveau Dictionnaire^ « qui p.ût tenir lieu — selon son expression — d'une grammaire, d'une rhétorique, d'une poétique française », l'idée, si nous en croyons Condorcet, fut-elle accueillie favorablement; et si favorablement qu'en réalité ce n'est pas seulement l'idée de Voltaire, mais son plan, que l'on adopta, et que l'on suit encore pour la composition du Dictionnaire historique. Il est même étonnant, à ce propos, que le rédacteur de la Préface du Dictionnaire historique n'ait pas cru devoir y mentionner seulement le nom de Voltaire. Car, « l'origine, les formes diverses, les acceptions successives des mots, avec un choix d'exemples tirés des écrivains les plus autorisés, » tout ce qui est, en un mot, l'objet et la matière de ce Dictionnaire^ c'est ce que Voltaire, dans le plan que l'on en a, tracé de sa propre main, avait précisément demandé que l'on y mît... Il a paru de 1778 à 1887, deux volumes, ou à peu près, du Dictionnaire historique de l'Académie.
Faut-il dii^e la vérité? Si l'Académie française n'avance pas plus rapidement dans un travail très
8i NOUVELLES QUESTIONS DE CRITIQUE.
long, très pénible, et surtout très méticuleux, il y en a une bonne raison, très simple, mais très forte : c'est qu'elle y est incompétente.
En 1778, l'Académie avait le droit de ne voir dans le Dictionnaire historique^ avec Voltaire, qu'une extension de son Dictionnaire de l'usage. La critique alors, — j'entends naturellement ici la critique philologique, — était née, si Ton veut, mais elle était bien jeune encore, toute petite fille, si l'on peut ainsi dire, et elle avait à peine commencé de s'appliquer à la langue française. Les choses ne sont plus aujourd'hui les mêmes ; et elles ne l'étaient déjà plus en 1858, quand parut la première livraison du Dictionnaire historique. Une science nouvelle s'était constituée, sur la valeur, sur la solidité de laquelle il ne conviendrait pas de faire trop de fonds; dont les principes n'ont pas toute l'étendue ni les conclusions toute la certitude que l'on voudrait quelquefois nous faire croire; mais avec laquelle il faut compter pourtant, et notamment, et surtout, dans un Dictionnaire historique de la langue, — ou nulle part. Ni les questions d'origine ou d'étymologie, ni toutes celles qui touchent à l'histoire des mots, de leurs changements de sens ou de son, ni même le choix des exemples ne se décident plus, comme jadis, au hasard de l'instinct littéraire, de la mémoire, et du goût. Il y a des règles, sinon des lois ; il y a des conditions, il y a des principes, il y a aussi des méthodes ; et
il faut les connaître, et il faut s'y soumettre, ou, si l'on s'y refuse, il faut dire pourquoi.
Quelles études cependant ont préparé les poètes ou les romanciers, les écrivains dramatiques ou les philosophes de TAcadémie française, à discerner une bonne étymologie d'avec une mauvaise, la vraie d'avec la fausse; — et d'autant que la fausse, en général, est la plus séduisante? Hommes politiques ou avocats, savants, ou historiens de la littérature, que peut-on exiger qu'ils sachent de la grammaire de la langue d'oil? ou encore, si l'Académie se les est associés, qui dira que ce soit pour l'étendue, pour la précision, pour la sûreté de leurs connaissances bibliographiques? Mais si je no le dis point, si je ne puis le dire, j'espère qu'ils ne m'en voudront pas, car je m'empresserai d'ajouter que ce n'est pas là leur affaire; et, — quelque intérêt qu'il puisse y avoir à connaître la théorie de la conjugaison romane ou les règles successives de l'accord des participes, — j*avancerai ce paradoxe : que nous attendons d'eux, et le public avec nous, autre chose et mieux que cela.
Dans ces conditions, il est assez naturel que le peu qu'il a paru du Dictionnaire historique de l'Académie ne soit rien de ce qu'il devrait être. Comment, par exemple, l'Académie a-t-elle pu décider que l'histoire des mots de la langue française ne commencerait qu'avec le xvi*' siècle, et que l'on renverrait, pour les temps antérieurs, au Glossaire de La-
curne de Sainte-Palaye? Plaisanterie d'autant plus piquante, s'il faut être franc, qu'en 1858, faute d'un assez courageux éditeur, l'excellent, Tadmirable Glossaire de Lacurne reposait toujours en manuscrit à la Bibliothèque nationale : on ne l'a publié pour la première fois qu'en 1875*. Comme si cependant le principal intérêt d'un Dictionnaire historique^ ou plutôt sa raison même, n'était pas de nous donner un inventaire complet de la langue nationale! Comme si l'on pouvait publier sous ce titre trompeur une compilation qui n'est presque d'aucun secours pour la lecture de nos anciens auteurs, de Comynes et de Villon, de Froissart et de Jean de Meung, de la Conquête de Constantinople et de la Chanson de Roland! et comme si enfin la portion ^dve de l'histoire des mots, n'était pas justement l'histoire de leurs commencements !
Mais quand bien même il serait vrai que le XVI® siècle a marqué dans notre histoire l'époque d'une révolution de la langue ; et quand cette révolution, d'ailleurs encore assez mal connue, aurait été plus profonde qu'elle ne le fut, l'argument serait littéraire, il ne serait pas philologique. Il pourrait être bon dans une histoire de la littéra-
1. Pour être tout à fait exact, il faut dire qu'on avait publié jadis un demi-volume de ce Glossaire^ qui en forme dix aujourd'hui ; et pour ôtre juste, il faut remercier M. Favre de n'avoir pas reculé devant la publication de tout l'ouvrage. Niort. 1875-1870
ture, il ne vaut rien pour un Diclionnaire historique. Un Dictionnaire historique nous doit compte aussi bien de la disparition d un mot que de l'apparition d'un autre dans la langue, de ce qui fut que de ce qui est, de ce qui meurt que de ce qui vit. Rien de ce qui a été français ne peut cesser de Têtre pour lui. Le choix, qui d'âge en âge ou de génération môme en génération, renouvelle un vocabulaire, ne lui est pas permis. Bien loin d'être une espèce d'amplification du Dictionnaire de l'usage, il serait plutôt le contraire, il devrait l'être, et comme qui dirait une protestation par alphabet contre les caprices, les bizarreries, la folie même de la mode. Et, de là, cette conséquence que, si la base du Dictionnaire historique de l'Académie française est manifestement trop étroite, il n'appartient pas à l'Académie de prétendre l'élargir, — puisqu'elle ne le pourrait qu'en manquant à son institution, qui n'est pas de faire l'histoire de la langue, mais de suivre l'usage, de l'épurer tout en le suivant, et de le légitimer enfin, en l'adoptant.
Parlerai-je maintenant du choix des exemples? des conditions qu'ils doivent réunir pour faire autorité? de la difficulté qu'il y a de les déterminer et de les contrôler ? des mille précautions qu'il faudrait prendre (et que l'on ne prend point), pour être assuré qu'en citant Pascal, ce n'est point Arnauld, ou Nicole, ou l'abbé Bossut que l'on invoque, et que l'on nous impose.
Le Dictionnaire historique invoque quelque part Tautorité de Rabelais, en son Pantagruel^ Uvre V, chapitre xii. Or, d'abord, il n y a pas de cinquième livre de Pantagruel, mais un quatrième seulement; et, ce quatrième Uvre, c'est une question fort débattue que de savoir s*il est de Rabelais. Le Dictionnaire invoque ailleurs Tautorité de Calvin, dans son Institution chrétienne, et il se réfère, comme d'ordinaire, en l'invoquant, à l'édition de 1561. Mais, dans cette édition, les infidélités abondent, et des infidélités qui altèrent jusqu'à la doctrine, et à ce point que l'on s'est demandé si le texte en avait seulement passé sous les yeux de Calvin. Le Dictionnaire cite couramment Molière. Où est le texte de Molière ? Dans l'édition de 1734, ou dans celle de i682, ou dans celle de 1673? Le fait est qu'on ne saurait le dire ; et, quant aux éditions originales, il n'y a rien de plus constamment ni de plus diversement incorrect. Le Dictionnaire cite, souvent les Sermons de Bossuet. D'après quelle édition? celle de domDéforis, ou celle de Versailles, ou celle de M. Lâchât? Car encore diffèrent-elles étrangement entre elles, et les manuscrits de Bossuet — que nous avons, surchargés de variantes, et de ratures, et d'additions, — bien loin d'éclaircir la lecture, l'embrouilleraient plutôt.
Et Massillon? dont les Œuvres n'ont paru qu'après sa mort, dans une édition si manifestement incorrecte? et Rousseau, qui corrigeait si di-
ligemment ses épreuves, mais que ses éditeurs n'ont pas moins cru devoir corriger à leur tour? Or, notez qu'il s'agit, dans les exemples d'un Dictionnaire, non seulement d'un mot, mais d'une lettre de plus ou de moins. Est-ce Massillon qui recommandait de « rapprocher les exemples à la règle » ? Rousseau écrivait-il : « Vous accueillirez » ou « vous accueillerez »? Mais qui ne sait à combien de lectures, de recherches, de voyages même au besoin, de pareilles vérifications nous engagent? Et tout intéressantes ou même importantes qu'elles soient, qui ne conviendra que, sans être au-dessous de personne, cependant elles ne sont point de la compétence naturelle d'un écrivain dramatique ou d'un historien même ? Il peut y avoir des bibliographes à l'Académie française, — plus de bibliophiles que de bibliographes, — il y en a eu, il y en a, mais ce n'est point comme bibliographes qu'ils sont académiciens, ou du moins ne l'ai-je pas ouï dire.
Enfin, la classification des sens ou des différentes acceptions des mots n'est guère plus heureuse dans le Dictionnaire historique de l'Académie que le choix des exemples. Pour y avoir voulu « faire marcher de front, — ce sont les propres expressions du rédacteur de la préface, — l'histoire philosophique et l'histoire positive des mots, » on a encore ici tout mêlé et tout confondu. Grâce à cette combinaison, nous trouvons en effet, dans le
Dictionnaire^ de soi-disant sens propres ou premiers qui n'auraient commencé d'être employés, si nous l'en voulions croire, qu'au xvin^ siècle, par exemple, tandis que le xvi% au contraire, et le xvii% auraient fait constamment usage du même mot dans le sens figuré.
Je ne sais d'ailleurs si, dans une langue telle que la nôtre, qui n'est pas née d'elle-même, si l'on peut ainsi dire, mais du concours de plusieurs autres, l'histoire philosophique des mots doit être l'objet d'un Dictionnaire, et, particulièrement, d'un Dictionnaire historique. Pour l'historien d'une langue donnée, le sens propre d'un mot n'est pas même celui qu'il avait dans la langue dont on l'emprunte, et encore bien moins celui que Ton lui trouve, ou que parfois on lui prête, en le décomposant en ses éléments ; c'est le sens avec lequel il est entré pour la première fois dans la langue. Car si l'on fait une fois commencer l'histoire d'un mot français avec celle du mot latin dont il est dérivé, quelle raison aura-t-on de ne pas poursuivre et remonter jusqu'au grec, jusqu'au sanscrit, jusqu'à la prétendue langue mère indo-européenne ?
Mais, sans insister, sans demander quelle est la compétence de l'Académie française dans ces questions qui confinent à tout ce qu'il y a de plus obscur dans la science encore à peine ébauchée des étymologies, qui ne voit du moins qu'à partir du moment où un mot est entré dans la langue, son his-
toire, en dépit de la philosophie, ne saurait plus s'écrire qu'avec des textes et qu'avec des exemples? Et les textes, où sont-ils? Ces exemples, où les trouve-t-on? Justement dans ces périodes lointaines de l'histoire, qui ne relèvent pas de l'Académie française ; et non seulement dans les grands écrivains de l'époque classique, mais encore dans les écrivains du moyen âge ; non seulement dans les écrivains, mais dans les chartes, mais dans les diplômes, mais dans les « documents d'archives, » ainsi qu'on les appelle; mais dans les débris enfin des anciens dialectes et jusque dans la formation des langues sœurs ou dans la corruption de la langue mère. Est-ce l'affaire de l'Académie française ; et, pour préciser les idées par un nom, lorsque jadis elle s'associa Raynouard, était-ce le rénovateur futur de la philologie romane, ou l'auteur applaudi de la tragédie des Templiers ?
Or, il existe une autre compagnie, une autre « classe de l'Institut, » destinée, depuis qu'elle existe, à ce genre d'études ou de recherches : c'est l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Si l'Académie française n'avance point dans son Dictionnaire histotique^^ c'est qu'elle sent bien qu'elle n'est point faite pour ce labeur, ni ce labeur pour elle. Otez-le lui, confiez-le à l'Académie des Inscriptions : celle-ci le mènera plus loin en vingt ans que l'Académie française en plus d'un siècle. Car, c'est là qu'il se trouvera des érudits : — des indianistes
et des sémitisants, des hellénistes et des latinistes, voire des celtisants et des germanisants — pour décider du titre, en quelque sorte, et de Taloi d'une étymologîe. C'est là qu'il s'en trouvera, pour résoudre ou pour éclaircir ces difficultés bibliographiques ou philologiques, d'où dépendent, comme on l'a vu, la valeur et l'autorité des exemples qui doivent être l'illustration d'un Dictionnaire historique. C'est là qu'il s'en trouvera qui possèdent enfin la littérature du moyen âge, — langue d'oc et langue d'oQ, — comme à l'Académie française la littérature classique ; et qui seuls en sauront tirer ce qu'elle peut rendre de services à l'histoire de la langue. L'Académie française, au surplus, n'en voudra-t-elle pas convenir elle-même? Si le Dictionnaire historique n'était pas pour elle un Ipgs du passé, jamais, au grand jamais, dans le siècle où nous sommes, l'idée ne lui serait venue de l'entreprendre. Et quant aux inconvénients qu'il pourrait y avoir à en abandonner le dessein commencé, pour qu'ils fussent de quelque gravité, tout le monde avouera qu'il faudrait que le Dictionnaire fût un peu plus avancé.
Que fera cependant l'Académie française? Car encore n'admettrions-nous pas, comme disait Sainte-Beuve, il y a tantôt vingt ans, avec une irritation mêlée d'irrévérence, « qu'elle fût un Heu tout de loisir, ni une institution de luxe, qui se croit quitte moyennant un ou deux bals publics de ré-