‹ Nouvelles recherches sur l'Entrée de SpagneChapitre 5 sur 8 · K) NOUVELLES RECHERCHES · texte numérisé non relu

K) NOUVELLES RECHERCHES

vue là. comme au poiiil do vue du vocabulaire, la remanjuc do M. Paul Meycr est excessivement juste : « on peut dire d'une manière générale que la Prise de Pampeliine est plus italienne que le poème contenu dans le ms. XXI : c'est un fait qui frappe quiconque lira une page de chacun de ces textes. » 11 résulte cependant de la communauté de certains faits aux deux textes , bien (ju'avec un degré de fréquence différent , qu'on présence d'un fragment de 131 vers seulement, plusieurs des observations de M. Paul Meyer ne peuvent guère nous être utiles. Prenons par exemple l'élision, dans les cas où le français proprement dit ne l'admettrait pas. M. Paul Meyer dit : « Comparée à la Prise de Pampelnne , V Entrée en Espagne en use d'une façon très réservée. » Cette remarque est exacte; mais il n'en est pas moins vrai que dans V Entrée de Spagne on pourrait trouver — à l'état plus ou moins exceptionnel — des exemples de presque tous les cas (]ui abondent dans la Prise de Pampelune. Qu'on en Juge par des vers comme les suivants :

Richement lii armé, si avoit une sorveste

Trestotc ad or 'oatue a enseigne de sa geste (ms. XXI, f" 97").

Oiivei- (u en la ville eati-ez tôt |)rimei'an (190»).

Onques meis damoisele ne (/< an tiel convoitise (ms. conotiso) De servir son amant, quant amor la justise (18.")'").

De pieté et joie fu grand le ploreïs ('299»).

De pietir c joie le cor oil si destroit (302").

Tl n'y a donc aucune conclusion à tirer de l'exemple (]ue nous trouvons au v. 28 :

E com ao retornier il trovrt en la forcste (I).

Nous avons, entre la première et la seconde laisse (v. 18-19), un exemple de la cobla capfinida, dont M. Paul Meyer a relevé la fréquence dans la Prise de Pnmpelune ; mais s'il n'y en avait pas trace dans les fragments publiés par M. Léon Gautier, le cas n'est plus le môme quand on étudie le ms. XXI lui-mome. Sans

(l) Plus concluantes sont les élisions h l'intérieur des mots (voy. Mussafia, l. l.), dont nous trouvons deux exemples -. v. 126, stee dont les deux e ne comptent que pour une syllabe, et vont morne jusqu'à se fondre avec celui de rscondue, h moins ((u'on ne lise sconduu, et v. 131, rie.

SUR l'entrer de SPAfiNE. 17

y être aussi fréquent que dans le ms. V, l'usage de la cobla capjinida apparaît de temps en temps :

Salamons remonta et délivrez fu Gaine.

Salatnons est montez q'oit grant paor ahiie... (171 v°).

Garda sor destre e vit l'enperaor.

Leduc regarde, voit li rois che venoit... (301 v»),

S'engenola, si comfe] fer devoit, Davant celu cbe plus de cor amoit D'orne del secle, e merci li cr[ijoit.

Davant son oncle le fil de la marchise S'engenola e merci oit requisse... (302»).

Ces observations nous obligent donc à nous limiter à un petit nombre de faits dans l'examen de notre fragment, et parmi les arguments qui nous font le rattacher à la Prise de Pampelune , nous n'invoquerons que les suivants , comme absolument irréfutables (1) :

lo La graphie;

2» L'élision et la vocalisation de l'article;

3° L'emploi du mot ond.

lo Graphie. Le lecteur aura déjà remarqué que les traits purement graphiques de la Prise de Pampelune , traits qui sont bien connus, se retrouvent dans nos 131 vers ; comme le ms. V, notre fragment offre des formes telles que ao , Maoçeris , heome, etc., . formes inconnues à tous les autres copistes qui ont collaboré au ms. XXL Ce n'est pas là un fait insignifiant, surtout si l'on remarque que la main qui a écrit nos 131 vers ne peut être iden- Liliée avec aucune de celles qui ont écrit le ms. V. Ce manuscrit est en effet , comme le ms. XXI , l'œuvre de plusieurs copistes. Une pareille constance dans la graphie n'en est que plus frappante, et doit faire supposer un original commun , probablement l'autographe de l'auteur. Si donc la même orthographe n'apparaît pas dans le ms. XXI, c'est que ce manuscrit a un original différent , et par suite un auteur différent , et si nous la trouvons dans notre fragment , c'est que ce fragment , étranger au ms. XXI dans son état primitif , est indissolublement lié au ms. V.

(l) On peut également invoquer l'enjambement du v. 129 comme tout à fait dans le goût de la Prise de Pampelune.

2» Elision cl vocalisation de l'article. Ce Irait du ms. V a justement été relevé par M. Paul Meyer comme inconnu au ms. XXI, où je ne l'ai jamais remarqué , sauf peut-être dans el , quelquefois eu, pour et le. On peut affirmer que le Padouan n'aurait pas écrit les vers de notre fragment , où nous en trouvons ces deux exemples remarquables :

Pour oïr eno[n]cier ce qe-ou duc [a] geï (35)

et

Qe de 11 doçe pers aura-ou nombre forni (68).

Ce sout là des cas h mettre à côté de Car Zarlle ou fil Pépin et Bien coneï-ou mesclin du ras. V (Voy. Mussafia , p. XI-XII).

3" Emploi du mot ond. M. Paul Meyer a relevé dans la Prise de Pnmpehme une particularité de vocabulaire, bien insignifiante en ai)parence, qui a pour nous la plus grande importance. Il a remarqué que dans le ms. V on trouve fréquemment la particule ond , étrangère au français proprement dit , avec le sens de « aussi, c'est pourquoi, » et que, dans les 900 vers du ms. XXI publiés par M. Gautier, il ne l'avait pas rencontrée une seule fois. On va juger do l'exactitude et de l'importance de cette remarque. J'ai pris soin de relever dans le ms. V, — c'est-à-dire dans l'édition de M. Mussafla, — tous les exemples de la particule en question. Sur un total de 6113 vers, il y en a, sauf oubli, deux cents où elle figure , c'est-à-dire qu'on la rencontre en moyenne tous les trente vers. Le plus long passage que j'aie pu lire sans en trouver d'exemple s'étend du vers 3168 au vers 3377, et compte , par conséquent, 209 vers. Or, d'autre part, je crois pouvoir dire que dans les 15,600 vers du ms. XXI il n'y en a pas un seul exemple. Le lecteur aura peut-être quelque défiance de ce dernier résultat, à cause même de son caractère absolu, et j'avoue que, dans un dépouillement aussi long, il est fort possible que mon attention ait été plus d'une fois en défaut. Je ferai donc remarquer que M. Léon Gautier a publié 900 vers du ms. XXI, et j'ajouterai que j'en ai moi-même copié environ 1600 , dont 482 d'une seule teneur : or, sur ce total de 2500 vers, je puis affirmer de la façon la plus absolue que le poète de Padoue n'a pas employé une seule fois la particule ond.

Au contraire , dans les 131 vers de Nicolas qui terminent le ms, XXI, cette particule se rencontre trois fois (v. 7, 78 et 128).

Il est inutile d'insister sur la valeur de cet argument: Je crois

SUR l'entrée de spagne. 19

avoir démontré que les 131 vers de Nicolas no sont pas du Padouan , mais de l'auteur de la Prise de Pampelune , et que par conséquent la Prise de Pampelune est bien l'œuvre du continuateur du ms. XXI.

Il me reste h dire un mot de deux petits faits que l'on pourrait m'objecter.

M. Paul Meyer a remarqué que l'auteur du ms. XXI était beaucoup plus pieux que son continuateur, et se plaisait à faire des citations latines auxquelles on ne trouvait pas d'analogues dans le ms. V. Or, notre fragment de 131 vers contient deux citations latines : Hec est dies quam fecit dominus (v. 106-7) et Venite exuUemus (v. 117). 11 ne faut pas se hâter de tirer de ce fait des conséquences qu'il ne saurait avoir ; il a une explication bien naturelle. Quand un auteur se décide à continuer une œuvre d'aussi longue haleine que celle de notre Padouan , il doit y être préparé par une longue étude, qui a pour résultat de le faire s'assimiler aussi complètement que possible l'esprit comme le sujet de cette œuvre; il est bien difficile qu'en prenant la plume pour la première fois , il soit en possession complète de sa propre personnalité , si môme il ne s'étudie pas à imiter de propos délibéré la manière de l'auteur qu'il continue. Ce n'est que peu k peu, et quand il a tout à fait perdu de vue son prédécesseur, qu'il arrive à se créer une manière à lui. Si j'avertis le lecteur que, dans ses 250 derniers vers, le poète padouan venait d'étaler jnsqu'à trois citations latines (f' 298\ 299" et 301"), il comprendra quel sentiment a poussé son continuateur à ne pas rester en arrière à ce [)oint de vue (I).

Je n'ai pas fait remarquer encore la versification du fragment de Nicolas. Dès le premier vers , nous voyons des alexandrins sucréder aux décasyllabes du Padouan : or , on sait que la Prise de Pampelune est tout entière en alexan(h'ins , tandis que nos 15,000 premiers vers ont tantôt dix, tantôt douze syllabes. Si je n'ai pas fait usage de cet argument, c'est (pi'il a un point faible ; il se trouve, en effet, que parmi ces 131 vers, — sans compter les quelques vers irréguliers qu'il est facile de corriger — nous en avons 15 de dix syllabes (v. 5, 14 , 15, 16 , 17 , 18 , 20, 70 , 71 , 72, 97, 108, 109, 110, 111). Assurément il serait facile do les ramener à la même mesure que les autres, et de n'y voir que des

(1) 11 y a, cVailleurs, dans la Passion, deux citations latines au moins (v. 1G2 et IGi), ce (lui prouve (jne, inèmc abandonné h lui-mènie. Nicolas n'en était pas ennemi.

20 NOUVELLES RECHERCHES SUR l'eNTRKE DE 9PAGNE.

fautes (le scribe : mais j'avoue que j'ai beaucoup de scrupules sur la légitimité de ce procédé; car nulle part le sens ne paraît souffrir de cette différence du mètre, et il serait bien surprenant, pour les vers 14-18, par exemple, que le copiste eût fait îinq fois de suite la même faute , en passant juste deux syllabes a chaque vers. J'incline donc à faire remonter cette irrégularité k Nicolas lui-même, et j'y vois, comme plus haut, une influence du premier auteur sur le second. Qu'on explique d'ailleurj; le fait comme on voudra, je ne crois pas que le fond de ma thèse puisse en être le moins du monde ébranlé.

L'auteur de la seconde partie de l'Entrée de Spagiie est Nicolas de

Vérone.

Nous n'avons aucun document assuré, en dehors du ms. XXT, sur le premier auteur de l'Entrée de Spagne, et, en supposant qu'il s'appelait Minocchio de Padoue, nous avons fait remarquer que sa patrie seule était absolument hors de doute. Il n'en est pas de même pour son continuateur : si le ms. XXI ne nous donne que son nom, il est facile de lui restituer sa patrie à l'aide d'autres monuments.

Parmi les Italiens qui ont écrit en français au moyen âge, l'histoire littéraire ne connaît que deux Nicolas : Nicolas de Vérone, auteur de la Passion, et Nicolas de Gasola, de Bologne, auteur d'Attila. Avant d'augmenter cette liste d'un troisième nom, il est indispensable d'examiner si notre Nicolas ne doit pas être identifié avec l'un de ses deux homonymes.

Le poème de Nicolas de Gasola (1), composé en 1358, à la plus grande gloire de la famille d'Esté, ne nous est pas parvenu dans toute sa volumineuse étendue , car des trois volumes qui le contenaient, les deux premiers seulement se conservent aujourd'hui à la bibliothèque de Modène. Bien que l'œuvre soit inédite dans son ensemble, les quelques fragments qui ont vu le jour çà et là suffisent pour donner une idée de la langue et de la versification de l'auteur. M. Adolfo Bartoli notamment en a inséré les trois premières laisses, comprennent 105 vers, dans la savante préface de son édition des voyages de Marco Polo (2) ; il suffit de

(I) Voy. D'Aiicona, SUidj di critica e storia lelleraria (Bolof^na, 1880), p. 455 et suiv.

(i) l Yiaggi di Marco Polo (Firenze, 1863), p. lxix-lxxii.

22 NOUVELLES RECHEUCHES

loslire attentivement i)Oiii' se convainci'C ([u.'AltU(i ne saurai t avoir le même auteur que la Prise de Pmnpelune. Si ce dernier poème est sensiblement plus italien que celui du Padouan , celui du Bolognais à son tour le dépasse de beaucoup en barbarismes et en solécismes, et la langue dans laquelle il est écrit est encore bien plus éloignée du français de France. Sans m'attarder à une longue démonstration , je me contenterai d'indiquer un argument décisif, emprunté à la versification. Des trois laisses publiées par M. Barloli, la dernière, contenant 23 vers, est en ais\ les mots que l'auteur y fait entrer, et auxquels il impose uniformément cette terminaison, ont les origines les plus diverses et, sous leur forme vraiment française , ils n'auraient jamais pu être ainsi accouplés. Qu'on en juge par les premières rimes : verais (fém., forme française : veraie), plais (pour p/aii) cantals {=chanta, 3" p. sing.); mostrerais (futur 1^ p.), sclelais (?), mauvais^ injendrals {= engendra), fais , bais (bas) , Salenals (= Satanas) , etc. Il faut noter surtout l'introduction, dans ces rimes, des 3'-'* pers. en a, fait qui dénote une corruption de la langue poussée à l'extrême limite. Si au contraire nous étudions les rimes analogues de la Prise de Pampelune, nous voyons qu'il en est tout autrement; l'auteur distingue soigneusement les laisses en a (v. 309-338 , 1020-1051, 2545-2570, 3335-3364, 4331-4362, 4498-4532, 5475- 5511) des laisses en aïs (v. 365-388 et 3669-3782); ces dernières renferment des mots qui, en français proprement dit, rimeraient en als ou en as , mais jamais en a ; dans les premières , au contraire, ne figurent que des 3"' p. en a et les particules ça, ja et la.

Le Nicolas auteur de la seconde partie de l'Entrée de Spagne ne peut donc pas être Nicolas de Gasola , auteur du poème à'Altila.

Le poème de la Passion, de Nicolas de Vérone, est contenu dans un manuscrit unique provenant delà bibliothèque Gonzaga (no 8 de l'inventaire publié par la Rornanla) , manuscrit qui a figuré en 1879 dans le catalogue de la vente Rouard, et qui doit être aujourd'hui dans quelque collection particulière. Ce manuscrit a été signalé pour la première fois , en 1838 , par Gazzera (1) qui l'avait vu dans la bibliothèque de M. Rouard, conservateur de la Méjanes d'Aix ; le plus long fragment connu (27 vers) est celui qui a été publié récemment par la Romania, h propos de

(1) Notizie intorno ai codici mss. di cose italiane conservati nelle pubbliche bibl. del mezzodi délia Francia. Torino, 1838.

SUR l'entrée de spagne. 23

l'article 8 de l'inventaire Gonzaga. Les deux premiers vers :

Seignour, je vous ay ja pour vers e pour sentançe Contié maintes istoires en la longue de France ,

Ces deux vers, dis-je, ont été souvent cités (1), comme une preuve, entre tant d'autres, do la diffusion du français en Italie. M. Léon Gautier n'a connu notre poème de la Passion que par le catalogue Rouard : ce n'est donc que dans la seconde édition de ses Epopées françaises qu'il a i)U le signaler (2). Il a fort bien vu et il a fait remarquer la ressemblance du style de la Passion — autant qu'on pouvait en juger par les seuls vers connus, — avec le style de la Prise de Pampelune et des derniers vers du ms. XXI.

Cette judicieuse constatation ne pouvait conduire à rien, tant que la critique n'était pas sortie du labyrinthe où M. Léon Gautier l'avait enfermée, sans le vouloir, avec son Nicolas do Padoue. Il en est autrement maintenant, et le lecteur devine tout de suite que l'identification du Nicolas qui se nomme dans notre ms. XXI avec Nicolas de Vérone doit être admise et proclamée hautement. La démonstration sera facile. Les deux vers cités précédemment ont bien leur importance; mais il est clair qu'ils ne suffisent pas à prouver que , parmi ces histoires que Nicolas de Vérone avait déjà racontées à son public itcUion , figurât la Prise de Pampelimc] mais si ce fait peut être rendu évident, ou même simplement probable, par des raisons d'un autre genre, les deux vers en question viendront y ajouter un élément chronologique im[)ortant. La vraie démonstration réside dans la comparaison de la Passion et de la Prise de Pampelune. J'ai dit qu'une vingtaine de vers seulement du premier poème avaient été publiés; M. Paul Meyer ayant bien voulu m'abandonner une copie plus étendue qu'il en avait prise, je puis en mettre 195 sous les yeux du lecteur, circonstance d'autant plus précieuse que le manuscrit a disparu plus ou moins complètement du domaine public :

P'" 1" Seignour, je vous ay ja pour vers e pour sentançe Contié maintes istoires en la longue de France; Or m'est venu dou tout en cuer e eu remembraiiçe De teisir toutes couses pour fer vous rcmonstrançc De la grand passion clie porta en paciançe 5

(1) Notamment Hist. litt., XXIV. 546, d'où G. Paris, //. p. de Charkmagne, [K 164.

(2) Tome III, p. 405 «t 457.

24 NOUVELLES UEGHEHCHES

Jesu le (il de Dieu par notre délivrance , Ond je vous veul proier por l'autisme puisançe Che vous tous (es) escoutiès en peis e en silançc; Char je ne vous diray nule couse d'enfance, Ains vous diray de cil che , pour la pietançe lo

De nous , soufry à morir à aspre penetançe ; Et. je le pri de cuei", cuni cil ch'est ma sperançc , Ch'il me doint tant de grâce , de sen e de sciançe Che je die ceste couse par tele (1) destinançe Che Dieu (2) de cors e d'arme m'en rende profitance ; lo

E vous che l'oïriès en peis sens discourdançe En la fin Dieu vous main en sa digne habitançe Et, s'il vous pleit , pries la santisme sustançe Pour celu Nicholais ch'a rimé par certançe Ceste sanctisme couse , qar bien (3) de l'arme avance 20 Cil che pour autrui prie à droite consciançe , !'■ Car prier por soi seul n'est buene costumance.

Or escoutiès en peis , car escoutier se doit Ceste grand pasion che le sir beneoit

Sofri pour nous hostier de l'enfernal destroit. 20

A cil tens qe Yesus à cestu mond estoit E la doctrine sainte à la giant prediçoit, La vertu e la sciançe e le sens q'il avoit E les buenes paroules che à la giant il disoit E les très grans merveilles che tutor il fesoit , 30

Moût grand giant dou pais à lu se convertoit E ceschun de celour fermemant se afermoit Che la grand sapïence de lu si demotroit Che de Dieu voir prophète estoit, con lour sembloit , E sa grand renomance tant fortraent publicoit 35

Che seul par grand envie , non por autre convoit , Li princes des Juïs, fariseis, sacerdoit Estoient contre lu félons e faus sens droit. Après la grand envie che ceschun d'eus porloit A Yesus , e il fist susciter sens resploit 40

Le frer la Madelaine che en moniment gisoit, Ond la prexe e la turbe che avec Yhesus aloit 2" Se davant creoient à ce q'il paleçoit,

Chescuns plus che devant as siens saint discreoit,

Ond ceus pontiûces e princes lor en droit 45

(1) Ms. : uele.

(2) Ms. : bien.

(3) Ms. : dieu.

Ob

SUR l'entrée de spagne. 25

Sacerdous, escrivens, ceschun grand ire en oit.

Adon firent entre eus un consil , e parloit

L'un d'eus encontre l'autre , coman se destrueroil

Yesu le fil de Dieu. Lour s'en dreça un tôt droit

E dist : « Esgardons ce che meilour à nous soit ; bo

Cist lion feit tiel mervoiles e signes, quand li ploit.

Che pour siens grand engins toute giant decevroit

Se nous les leisons gueires ; ensi tost seduroit

La giant , ond notre loy dou tout mal conduroit. »

Après ce che cist oit suen dit ensi conté, 55

Un autre se dreça che Chayfas fu nomé E dist : « Signor , savés ce che vous fer devé? Il est mestier ch'il soit entre nous esgardé Cornant un pour le pople soit à la mort livré A ce che toute giant ne père , ond ay pensié eo

Che pour le mieus de nous cist doit estre tué. » Asès avoit Chaifas entr'eux profetiçé Mes nul ne l'entendi, car quand avoit parlé Tournoit desous celu che tous nous a saovié. Ensi s'afermerent e ensi fu ordené 60

De mètre à mort celu che meis n'avoit pecé. Yesu che ce savoit par ferme vérité , Cuni cil à cui ne puet estre noiant seré , Savoit bien ch'il estoit à morir condamné Dedens Yerusalem da ceus faus maleuré; 70

Mes à ce qu'il ne fust ancour da lour trové En le désert se mist voisin à une cité Ch'estoit nomec Efrem e ou soi oit mené Siens disciples , e ensi fu notre sir celé Toute celé semaine c das Juis eslonçé. 75

Pues , pour voloir nous armes tornier à saoveté , Le samedi avant de l'olive, sacié Ch'il isci dou désert e se fu demotré Entre lu e siens disciples , pues fu en l'ostel entré 3» De Simon le lebrous, et iluech fu arivé go

Laçar e ses serours e la fu ajjresté Le mangier de la çaine cum à Yesu fu à gré.

Ensi sipant Yesu dedens l'ostel Simon Marie Madelaine cum grand devocion Un unguent precious , che fu santisme c bon , 85

Espandi sour le cief à nostre sir Y'eson , Ond che tretout fu ont dau chief jusque hou talon. De ce à murnuirier pris Judas le; félon, Dils)aiil : « Par qoy est feit de ce perdicion Che bien troi cent diniers valoit sens doteison , »o

Oiid trente m'en venoit , se je say fer reison ,

Car la disisme part m'en venoit sens tençon ?

Mes je en acevray si bien or à cist pon

Clie je ne en recoivray daomage d'un boton. >)

E sens Judas furent en grand destourbeson os

Maint des autres disciples par l'onguent ond parlon

E disoient entre eus : « E pour qiele ocheison

Est cist onguement spaint , cbe ja preu n'en avron?

Mieus seroit che donc fust as pobres cist don. »

Yesu qo bien veoit la lour murmureson loo

Dist lour : « Que vous pertient à fer reprension

De ce qc ceste a feit à buene entencion?

La buene ovre sour mey ovra de cuer parfon.

En veritié vous di , c entendes cist sermon,

Che li pobres avrès à servir grand seison , 105

Mes moy ne avrès long tens, de ce aies menbreson. »

Judas pensoit tutor à fer la vonjeson

De l'onguenient ch'estoit cspandu à tiel foison

Et disoit entre soy coiemant, le lairon :

a Je me vençeray bien à curt tenps de cist bon, 110

Car li Juïs l'ont moût en grand suspicion ;

Je le lour trairai, e ne saura pas con,

E pues n'avray grand sogne s'il sera mort ou non ,

Par che je aie l'avoir ch'estoit ma garison. »

Ce fu le samedi che desour vous ay dit. us

La domençe sivant Jhesu sens plus respit Se parti de Betaine e sens nul contredit Ver Jérusalem prist le cemin plus eslit. Cist feit fu conté avant aou pople en lor habit : « Yesu vient che as non sains a feit tant buen profit ! » 120 Lour pristrent raims d'olive e d'autres con délit, Ver lui aloient cantant : « Osanna, fil Davit, 4» Clie en cist mond eis entré, tuen nom soit benedit! >/ Lour fu plus honoré notre sir Jhesu Crit Ch'il fust meis en cist siegle, cum nos trovons cscrit. 125 Puis le lun eou martdi Jhesu de cuer perfit Aloit moût doctrinant ceschun grand e petit E predicant ses couses cum santisme entelit , Ond ceus ne l'avoient de noiant on dcspit Che voloient entendre ses diz de cuer contrit. 130

Dedens Yerusalem, selong qe je vous di, Predicoit notre sire à cil pople juï ; Entre lequiel paroules cist sermon proferi : « Huimès ne me voiries vous plus jusque(s) à cil di

SUR l'entrée de spagne. 27

Chc vous beneïrès qi {ms. qe) en le nom Dieu vint ci. 133 Ou vous sut je aou prcsant, mes je bien vous afi Chc (le ci à petit terme sens moy serès ausi. » Et ce disoit Yesus pour ch'il savoit de fi Ch'il devoit das Juïs être mort e traï.

E ccus distrent : « Cestu s'en veut fuir en secri. » un

Le mercredi sivant princes e farisi Orent de ceste chouse un grand consil basti E disoient ontr'eus , li félons Deu nemi : « Yesu s'en vient fuir selong q'il a geï , Ce n'est seno par ce che auchun li descovri i45

Che nous le volions fer morir. Or feisons si Che ce che for devons soit à cort tens coupli. Mes moût acortemant soit cist feit establi , Non pas en jour de feste, ch'il n'en fust ostormi Le pople, car grand part en a [à] lui coverti. » 150*

Atant ec vos Judas de mal pensier garni Si cum cellu ch'estoit daou diable seisi ; 11 vint entre cens faus e pues lour dist ensi : vi Que me voliès doner se sens noise ne cri Je le traï à vous? » E un d'eus respondi iss

Por lo voloir des autres e si li proferi Trent(e) dinors, e Judas maintinant lour plevi De traïr cil Jhesu qe mais n'a voit failli.

Ensi tray Judas Jhesus le fil Marie Que mois n'avoit pecié à tout jour de sa vie. 160

E sour cist feit avoit davant dit Yeremie : « Tradidit me quein diligcbam sens envie. » Ancor avoit Davit dit en sa profecie : « Traditus sum et non egrediebar mie. » Ce fu-ou mercre che Judas fist la grand traitorie. ig.h

Le jovedi sivant, se dir ne doy bosdie, Li disciples distrent à Jhesu : « En quiel partie T'apareill[er]ons nous ou tu e ta conpegnie Puises à cestc pasçc mançer sens estormie ? » Lour appella Jhesus cum une cierc pic 170

Des siens disciples dous e dist sens gaberie : « Aies par ceste voye qe cà la citic l'en guie E troverès un home par ceste voie antie Portant un vaisel d'eve , e on la maison ou il plie "Vous cntreriès o luy, et ceschun de vous die it.s

Aou seignour ch'est la dens che un lieu ceste fie Il vous doie motrier, ou je e ma druerie Puisons mangicr cnsanble ceste pasce nomie , E cil vous motrcra, sens nulle triccrie, Un cénacle, e iluec soit ma çaine garnie iso

E apresté pour la pasce. » Et ceus sens félonie

Alei'cnt , et oi-ent trové toute averie

La paroUe Jhesus, e la fu apareillie

La çaine de la pasce e à leur sen establie.

Fin :

Seiguour , vous che avès oïe e entendue iss

La pacion de Dieu che vous est menteûe , Damnideu vous en rande merit e grand aiue E mand peis entre vous e confonde e destrue La gère e la discorde , c en la fin vous conduc En suen saint paradis de la gloire asolue. 190

Jusquement à cist pont ceste couse a esponue NicoLAis Veronois e pour rime estendue ; ^ Mes de cist feit n'est plus de luy rime veùe,' Pour ce plus non dirai fors che a la departue Jhesu vous beneïe che en bien fer nous argiie. 195

Amen.

Il est impossible de méconnaître dans les vers qui précèdent la manière du second auteur de VEntrée de Spagne : tous les faits signalés par MM. Mussafia et Paul Meyer comme caractéristiques de la Prise de Pampelune s'y retrouvent fidèlement.

Je note en premier lieu la graphie ao , dont j'ai fait remarquer plus haut l'importance : saovié (v. 65) , saoveté (v. 76) , daomage (v. 94). De là dérivent , sous l'influence d'un copiste postérieur , les formes aou (v. 119, 130 , 176) et daou (v. 152).

Nous avons deux exemples remarquables de l'élision de l'article avec vocalisation : e-ou (v. 126) et Ce fu-ou mercre (v. 165).

Enfin la particule ond y apparaît avec autant de régularité que dans \à Prise de Pampelune : vers 7 , 42, 45, 54, 60,87, 91, 96, 129.

Il est presque inutile après cela de faire remarquer la fréquence des élisions à l'italienne (vers 3, 5, 11 , 28, 49, 65 , 72 , 74, 79, (deux ex. dans un seul vers), 80 , 82, 104, 108, 119, 122, 135, 137, 150, 167, 174, (2 ex.), 181, 183, 184, 189, 191), un cas d'élision intérieure (vers 14), l'usage de la, cob la cap finida (vers 158-159) et de l'enjambement (vers 11, 40, 54,74, 150, 157, 180, 182).

Je ne crois pas que désormais on puisse mettre en doute que c'est bien Nicolas de Vérone qui a continué VEntrée de Spagne, laissée inachevée par le poète padouan, qui en avait tracé le cadre et composé les 15,000 premiers vers ; que cette seconde partie de

SUR l'entrée de spagne. 29

VEntrée de Spagne est antérieure à la Passion, et que, d'après l'hémistiche

Qi tant è stée escondue,

il a du s'écouler plusieurs années depuis le moment où le Padouan a quitté la plume jusqu'à celui où Nicolas de Vérone l'a reprise.

N'est-il pas piquant de trouver ainsi, à l'origine de la littérature chevaleresque en Italie , le même épisode qui devait se reproduire deux siècles plus tard : Nicolas de Vérone continuant le Padouan , comme Lodovico Ariosto devait continuer le comte de Scandiano, Matteo Bojardo(l)?

(1) Signalons, pour être juste, quelques mots de Paulin Paris, qui montrent que ce savant éminent, dont l'érudition française déplore la perle récente, avait eu comme une intuition de la vérité : « Nicolas de Padoue avait été pris de lassitude au milieu de son travail;., la chanson (c'est-à-dire l'œuvre contenue dans le ms. V), suivant toutes les apparences, commençait au point où Nicolas de Padoue avait laissé l'Entrée en Espagne... » Hist litt., XXVI, p. 361.

Page 1