‹ Nouvelles recherches sur l'Entrée de SpagneChapitre 7 sur 8 · II. — Lacunes du ms. XXI · texte numérisé non relu

II. — Lacunes du ms. XXI

Le manuscrit est régulièrement (1) composé de cahiers de huit feuillets avec une réclame au verso du huitième. Il est facile d'après cela de se rendre compte qu'il a perdu un feuillet entre ceux qui sont numérotés 41 et 42 et un autre entre 81 et 82.

(1) Voici les seules irrégularités qu'offre le manuscrit à ce point de vue : les feuillets 158-162 constituent un cahier de quatre feuillets seulement, disposition rendue nécessaire pour ne pas couper en deux la grande miniature des folios IGO V" et 161 r° (le manuscrit est ouvert à cet endroit pour figurer dans la vitrine de la bibliothèque de Saint-Marc) ; un autre cahier, de quatre feuillets, dont le quatrième a été coupé intentionnellement, forme les folios 219-221 ; 294 est un folio isolé, et les deux derniers feuillets (303 et 304) ont été ajoutés à la suite d'un cahier de huit feuillets.

NOUVELLES RECHERCHES SUR l'eNTRÉE DE SPAfiNE. 31

Au fo 98 vo le scribe a passé par distraction du milieu d'une laisse en ist au milieu d'une laisse en eus, ce qui fait une lacune pour le sens. Une main ancienne a écrit en marge : Hic déficit.

J'arrive à la grande lacune soupçonnée, plutôt que signalée, par M. Léon Gautier. M. Gaston Paris s'était parfaitement rendu compte, en étudiant les rubriques de la Spagna, que cette lacune, que M. Gautier avait crue seulement de quelques tirades, devait être beaucoup plus considérable. En effet , elle s'ouvre au bas du fo 269 v» avec le vers

Après fait aporter à cescun son grahaus ,

qui est le huitième d'une laisse en aus ; ce feuillet est le dernier d'un cahier, et, bien que le bas ait été fortement rogné, on distingue la partie supérieure de la réclame, qui semble bien être : A cescuns. Or, le f» 270 commence avec le vers : « La nuei sont à déport li dui pareil jeu; » et le nouveau cahier est complet; la lacune est donc au minimum d'un cahier de huit feuillets.

L'inventaire de Francesco Gonzaga assigne au ms. XXI 308 feuillets ; dans son état actuel, il en a 304; en y ajoutant les deux feuillets enlevés dont j'ai parlé, nous arrivons à 306. Il est impossible que la différence de 2 feuillets provienne de notre grande lacune, on vient de voir pourquoi; il est probable que l'auteur de l'inventaire a compté deux feuillets de garde qui auront disparu depuis ; peut-être môme s'est-il simplement trompé de 2 feuillets. En tout cas, il est certain que la lacune entre les feuillets 269 et 270 existait déjà en 1407 : elle doit remonter au moment môme où le manuscrit a été constitué par la réunion des cahiers qui devaient y entrer. Le cahier ijni manque anjourd'hui et qui devait être le 36° aura été oublié par le libraire chargé de l'assemblage et du reliage du volume. Gomme on n'avait pas pris la précaution de numéroter les cahiers , il est impossible de savoir matériellement s'il en manque plus d'un.

Au point de vue du récit , la lacune est considérable. Pendant que Malquidant quitte La Mecque pour aller dans son royaume préparer la guerre et la vengeance de son neveu Pelias, Roland est comme on sait, nommé bailli par le Soudan (1). Il fait une visite générale du royaume de Perse , en compagnie de

(I) Le Soudan s'appelle Daire, et est desccud.'iiit de son homonyme, vaincu par Alexandre le Grand.

32 NOUVELLES RECHEP.nHES

Sansonnel, pour réformer les abus et se rendre compte des forces dont il pourra disposer contre Malquidant. A son retour à La Mecque, il introduit les bonnes manières à la cour et à la table du Soudan : c'est à cette réforme que sont consacrés les derniers vei-s du fo 269 v». Quelques-uns méritent d'être cités pour montrer quelle singulière idée on commençait à se faire en Italie du rôle civilisateur de Roland :

Le jor fist le niés Karle cescun barons goster

Tôt sols an un vaisel, entre dos un plater,

Que bien savons de voir que d'illuec in arer

Souloient sis et set insanble pasturer :

Ancor le funt ausi main Tiois (ms. nois) raontener...

Avec le premier vers du.feuillet suivant nous tombons au milieu de la nuit de noces d'Anseïs, personnage dont nous n'avons pas entendu parler , et que nous trouvons roi de Syrie et de Jérusalem et mari de Dionès. Nous sommes, en effet, à Jérusalem, dont Marcel est patriarche , en compagnie du Soudan et de son fils , de Roland , de Hugues de Blois (1) et du convers Aquilant , ces deux derniers personnages nouveaux pour nous de même qu'Anseïs. Voici les premiers vers du fo 270 r» ([ui permettront de se faire une idée de la situation :

La nuei sont à déport ii dui pareil jeij ;

Tost furent d'un amor ensa[n]ble revestu :

Cescuns autre désir qu'il eusent ehu ,

L'uns (2) d'on, l'autre de famé, sunt au matin (3) perdu ,

Un amor (4) , un voloir furent pues anbedu

E menèrent teil vie qi moût pleisi Jexu.

Qua[n]t lo jor esclarci (5), ou p[a]lès sont venu

Soldan e son enfant et da(n) Roland, lor dru,

Margel (sic) le patriarch et Ugues le menbru.

Li prences de Sorie e li quens e li du

Lor bon roi Anseïs ont entr' e[u]s receu

(1) C'est ainsi, en eflfet, que s'appelle, dans l'Entrée de Spagne, le personnage que, d'après le Viaggio , M. Léon Gautier appelle à tort Hugues de Floriville {Epopées françaises, IIP, p. 446).

(2) Ifs. : Lons.

(3) Ms. : auinatin.

(4) Ms. : uti.

(5) Ms. : esclarij.

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E li e sa moiler amerent anbedu...

Gariç est Aquilant q'avoit estes féru ;

Hue (1) , le sir de Blois, l'en amange avec lu ,

Si l'a feit batiçer, le nom n'i a tolu (2).

Pues le dit : « Biau (3) ami , alons (4) devant celu

Por qoi je ai passés deçà la mer fondu ;

Por lui ai refusée corone de or molu ;

Quand il avra de vos le grand bien entendu

Le sens (5) e la proece (ô) et les autres vertu

0 nos vos (7) amenra delà la mer fondu...

Pour reconstituer les événements qui ont dû se passer antérieurement , nous avons comme source de première main le petit résumé de Nicolas de Vérone (voy. plus haut p. 12, v. 25-28 et 45-48) ; mais c'est une bien faible compensation à la perte du texte môme du Padouan. Les récits italiens postérieurs de la Spagna en vers et des deux Spagna en prose, qui dérivent tous du passage perdu, offrent beaucoup de divergences. Il ne sera donc pas inutile d'insérer ici un autre résumé fait incidemment par l'auteur du roman franco-italien d'Aquiloti de Bavière, roman demeuré jusqu'à ce jour complètement inconnu, et que je me propose d'étudier prochainement :

« Al tenp che le cent Roland mist li canp atorn Jeruxalem , Ugon de Blois estoit in cil pais cum .X. millie homes che avogient tôt prixe la cros e alogient cerchant Roland. Le roi Malquidant li prist à son sold e li mena in Jeruxalem , e quand Ugon soit clie Roland estoit cil che estoit bailis de le soldan de Perse che avoit asediés Jeruxalem, il prist une nuit la cité ella dona al cent, e alor li Soldan conuit che cist estoit Roland, si soi fist batezer e Sansonet , son fil , e sa dame e Dionés , sa fille , celle che tant fu sazes in art de astrologie e anchor fu bono nigromante, e douèrent ceste dame por muiller à Ansuis de Blois, li frer de cist Ugon che avoit pris Jeruxalem. »

(1) Ms. : Hue lessir.

(2) Ms. : inant colu.

(3) Ms. ; bian.

(4) Ms. : auont.

(5) Ms. : Les eus.

(6) Ms. : proete.

(7) Ms. : 0 uos nos.

III. — Les manuscrits de /'Entrée de Spagne possédés en 1407 par

Francesco Gonzaga.

Ces manuscrits occupent, dans l'inventaire que j'ai eu fréquemment occasion de citer, les n"' 53 à 58. Les n"' 53 et 58 seuls existent aujourd'hui et sont les ms. XXI et V de Venise. J'ai déjà parlé du no 57. C'était un manuscrit qui ne contenait que le texte du poète de Padoue -. comme il n'avait que 116 feuillets, et que l'œuvre du Padouan comprenait environ 16,000 vers, il devait contenir en moyenne 137 à 138 vers par feuillet, circonstance qui ne peut guère convenir qu'à un manuscrit à deux colonnes, comme est par exemple le ms. XIII de Venise.

Voici les trois autres manuscrits mentionnés dans l'inventaire :

54. Liber Inùroitus Yspânie. Incipit .• Molt fu luoco illuc datons H milon oir (1) Et finit ; ne sognent cum linfrange. Gontinet cart.

55. Liber Introitus Yspanie. Incipit : Grant fu la prese entor le duc d'Anglent. Et finit : tu nota respondus. Gontinet cart. 154.

56. Liber Introitus Yspanie secundum Minochium. Incipit : En onor en bien in gran reverenza. Et finit : non trovera falanza. Gontinet cart. 246.

Le ms. 56 étant le seul qui débute par le premier vers du Padouan , on est naturellement porté à croire que les deux autres lui faisaient suite. La comparaison du ms. XXI confirme en partie cette hypothèse.

Le ms. 56 correspond aux 254 premiers feuillets du ms. XXI : c'est au f 254 v" que nous trouvons comme dernier hémistiche d'une laisse : non trovera falançe. La laisse qui vient après débute par le vers suivant :

Grant fu le {sic) preise intorn le duc d'Anglent ,

qui était précisément le premier vers du ms. 55. La fin du ms. 55 ne se retrouve pas et ne pouvait pas se retrouver dans le ms. XXI ; il en est de même du premier et du dernier vers du ras. 54. N'estil pas infiniment probable que ce dernier était la suite du n" 55, comme celui-ci l'était du n» 56 ? Si l'on se rappelle qu'en parlant du n» 58 (ms. V), le rédacteur le nomme Liber secundus Ystoriarum

(1) Il faut très probablement lire : « Molt fu bien accoilliz da tous li Milon oir. »

SUR l'entrée de spagne. 35

Ispanie^ on sera très porté à croire, avec M. Gaston Paris , qu'il regardait les n°' 56 , 55 et 54 comme formant un « liber primus. » Il semble bien en outre que notre ms. V actuel ait été la suite du u» 54. Ce dernier finissait par l'hémistiche : ne sognent cum linfrange : non seulement cet hémistiche ne figure pas dans le ms. XXI , mais dans les laisses en agne (= ange) , qui ne sont pas très nombreuses , je n'y ai jamais trouvé ce subjonctif du verbe enfraindre. C'est dire que ce verbe n'est pas d'un emploi fréquent , et doit être motivé par une situation très particulière. Or , on sait dans quelle situation nous nous trouvons avec le premier vers du ms. V :

Con fu la sbare a verte, le vaylant roy lombard...

Désirier et ses Lombards , après avoir conquis le palais de Pampelune , se barricadent sur la place , ainsi que le roi le rappelle plus tard :

Ains me fis sour la place sbarier e enfortir Pour qu'il ne me poûst nul pain sourvenir, Et quand je me cuidoie auquant en peis tenir. Bien dis mil Alemans me vindrent à asaillir Des monteniers de sour... (v. 216-220).

Il est probable qu'en se voyant attaquer par les Allemands, les Lombards ne jugent même pas nécessaire de se servir de la barricade , mais qu'ils l'ouvrent spontanément sans attendre qu'elle ait été forcée ,

[La sbare ont fait avrir] , ne sognent c'um l'infrange.

En admettant cette hypothèse, on a un état très satisfaisant des manuscrits de VEntrée de Spagne possédés par la famille Gonzaga.

Quand fut composé le poème du Padouan, les Gonzaga en firent prendre deux copies (n"' 53 et 54), dont l'une nous est parvenue. Puis, lorsque Nicolas de Vérone eut terminé l'œuvre laissée interrompue par son prédécesseur, ils firent exécuter un exemplaire complet de VEntrée de Spagne (n°* 56, 55 , 54 , 58). De cet exemplaire complet il ne s'est conservé que le dernier volume (ms. V de Venise). Heureusement, on avait eu l'idée d'utiliser le ms. 53 pour le faire servir de tête à un autre exemplaire complet, et on avait amorcé la continuation aux derniers feuillets du ma-

nuscrit : c'est grâce à cette dernière circonstance que nous avons pu faire la lumière sur les rapports des ms. 53 et 58 (XXI et V de Venise).

On peut partir de ces données pour calculer quel devait être le nombre des vers de l'Entrée de Spagne dans son ensemble. Le ms. 56, correspondant aux f" 1-254 du ms. XXI, devait avoir à peu près 13,200 vers, soit en moyenne 53 vers par feuillet. En supposant la môme proportion pour les ms. 55 et 54 (ensemble 438 feuillets), nous aurions en tout 36,414 vers, auxquels il faudrait ajouter les 6,113 du ms. 58. Il faut avouer que ce total général de près de 42,500 vers (16,000 du Padouan et 26,500 du Véronais) est fait pour laisser quelques doutes sur la justesse de nos hypothèses. Nous les donnons pour ce qu'elles valent , sans y attacher autrement d'importance.

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