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IV. — Les douze pairs dans /'Entrée de Spagne

M. Léon Gautier établit ainsi la liste des douze pairs d'après V Entrée de Spagne (1) : !<> Roland; S» Olivier; 3» Estout; 4» Hostes (? = Otton) ; 5" Ogier; 6° Bérengier; 1° Anseïs ; 8° Turpin ; Q» Girard; lOo Samson de Bourgogne (remplacé à la fin du poème par le jeune Samsonnet, fils du roi de Perse); 11° Naimes; 12" Saloraon de Bretagne (ou Richard de Normandie). Ces noms seraient fournis par le ms. XXI, tandis que le ms. V donne les suivants, reproduits également par M. Léon Gautier (2) : 1» Roland ; 2o Olivier; 3" Estout; 4o Turpin; 5» Samson le Persan; 6» Girard ; 7° Bérengier ; S» Otton ; 9° Anseïs ; lO» Ivon ; il*» Ivoire (ces derniers présentés par le poète comme les fils de Naimes) ; 12° Engelier.

Ces deux listes , on le voit , diffèrent sensiblement ; en admettant l'identification de Hostes avec Ofton , neuf personnages seulement, sur douze , leur sont communs. Tant que les vrais rapports du ms. V avec le ms. XXI n'avaient pas été mis en lumière, cette différence n'était pas faite pour surprendre ; en supposant l'existence d'une Prise de Pampelune autre que celle qui nous est parvenue, et antérieure au texte du ms. V, on était libre de croire que l'auteur du ms. V avait altéré intentionnellement la tradition. Il n'en est plus de même maintenant. Le lecteur a pu se convaincre que Nicolas de Vérone , en dehors des particularités de style

(1) Epopées françaises, 2" éd., t. III, p. 185.

(2) Ibid., p. 186.

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qui lui sont propres et dont il lui était impossible de se défaire , n'a cherché qu'à continuer fidèlement l'œuvre laissée inachevée par le poète de Padoue , en s'inspirant partout de l'esprit de son devancier. On retrouve chez lui les mêmes personnages que l'on a vus dans la première partie de VEntrée de Spagne, et ces personnages continuent à agir conformément au caractère que leur avait imposé le premier auteur. C'est là un fait que M. Gaston Paris a fort bien mis en lumière ; et si la conclusion qu'il en avait tirée ne s'est pas vérifiée depuis , cela n'enlève rien à la réalité du fait lui-même, que personne ne peut songera contester. Comment donc expliquer les divergences signalées par l'éminent auteur des Epopées françaises , au sujet des douze pairs? Ces divergences seraient tellement surprenantes, si elles existaient réellement, qu'il faudrait y voir une grave distraction de Nicolas de Vérone. 11 est plus probable que nous sommes en présence d'une distraction moins grave, ne remontant pas au delà de 1856.

Pour reconstituer la liste des douze pairs , telle que la comprenait le premier auteur de VEntrée de Spagne , nous avons un passage précieux , c'est l'épisode immédiatement antérieur au combat de Roland avec Ferragus (1). Le terrible neveu de Marsile a envoyé Norbredas défier en combat singulier les barons de Charlemagne ; ceux-ci délibèrent, en présence de l'empereur, sur la réponse à rendre. Le Danois Ogier, irrité par les plaisanteries d'Estout, qui l'accuse d'avoir peur, s'arme à la dérobée, va combattre avec Ferragus , et est fait prisonnier. L'auteur ne nous dit rien qui laisse supposer qu'il regardât Ogier comme l'un des douze pairs. Il le dit formellement, au contraire, de celui qui vient ensuite se mesurer avec Ferragus :

Por la venjance pre[n]dre esperonna Hoton ; Frère fu Bere[n]ger, des .XIL compagnons (2).

Après Ogier et Otton , combattent successivement et sont faits prisonniers , au témoignage même do M. Léon Gautier : Bérengier, Anseïs, quatre autres des douze pairs à la fois, l'archevêque Turpin, le duc Girard, Olivier et Estent. « Ainsi, ajoute M. Léon Gautier, sur les douze pairs , onze sont emprisonnés. ^) Il va de soi que le douzième est Roland.

(1) Voyez l'analyse de M. Léon Gautier, Bibl. de l'Ecole des Chartes, année 1858, p. '229.

(2) Ms. XXI, f« 22 V».

Si nous récapitulons, nous trouvons dans ce passage, sans parler de Roland, douze chevaliers que l'auteur met successivement aux prises avec Forragus. Gomme Roland ne saurait céder sa place , il faut à tout prix exclure un des douze premiers combattants de la liste des douze pairs. L'exclusion doit évidemment porter sur Ogier (1).

Reste à déterminer quels sont les quatre anonymes. Leurs noms ont, en effet, été oubliés par le premier scribe du ms. XXI ; heureusement le correcteur qui a revu son travail a ajouté , en caractères minuscules , le vers qui avait été passé. Je l'imprime en italique, ainsi que le dernier mot du vers précédent, qui avait été également omis :

Quatre des doçes pers brocerent d'un garait : Engelier e Sanson e (tous fils Naimes i ait (2).

Nous avons déjà exclu Ogier de la liste de M. Léon Gautier; ces deux vers permettent d'y ajouter Engelier et d'en exclure également Naime , pour le remplacer par ses deux fils. Assurément, ce n'est ni Salomon de Bretagne, ni Richard de Normandie , qui peuvent passer pour les fils du duc de Bavière, et notre poète ne peut avoir eu en vue que Ivon et Ivoire.

En fin de compte, la liste des douze pairs dans VEntrée de Spagne est la suivante : Roland, Olivier, Estout, Girard, Turpin, Engelier, Samson, Anseïs, Ivon, Ivoire, Otton et Bérengier, liste identique dans le ms. XXI et dans le ms. V.

Il ne sera pas sans intérêt de dire quelques mots sur ces différents personnages, si inégalement connus, en extrayant de VEntrée de Spagne les renseignements qu'elle nous fournit sur l'histoire poétique de chacun d'eux.

1° Roland (3). On sait que la naissance de Roland est racontée d'une façon toute particulière par les textes de provenance italienne , et que le poème franco-italien de Rerle et Mllon , base de ce récit légendaire , est en contradiction avec toutes les sources purement françaises (4). M. Pio Rajna a déjà indiqué que cotte

(1) Cette exclusion est d'ailleurs indiquée nettement par le poète, à deux reprises : « Li XI piers a pris et Oger le pros... Li autre pieres et Ogiers que fera? » L. Gautier, Entrée en Espagne, p. 230 et 231.

(2) Ms. XXI, f» 24 r».

(3) Voyez une esquisse de l'histoire poétique de Roland dans les éditions 4*, 5', 6« et 8» de la Chanson de Roland de M. Léon Gautier.

(4) Voyez G. Paris, Hist . poél. de Charl.. p. 170, et Pio Rajna, I Reati di Francia (Bologna, 1872), page 253,

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légende , de formation assez récente , n'était pas connue du premier auteur de l'Entrée de Spagne (I) ; c'est ce que montrent les vers suivants par lesquels Roland , au moment où il va abattre Pélias, se fait connaître à son adversaire :

Cel roi de France (Charlemagne), fait Rollant le gfujerei", Une suer ot, que donna à muiler Peppin le roi au duc Mille d'Angler ; Un fils en ot que l'on fait appeler Rolant : jel sui (2).

Ces vers rappellent singulièrement un passage de Girard d'Amiens, cité par M. Gaston Paris (3) :

L'aisnée des .II. suers , quant on la bauptiza, Fu nommée Gilain , que roy Pépin donna Au duc Mile d'Ayglent.

La coïncidence est-elle fortuite? Cela se pourrait, d'autant plus que pour le poète do Padoue, la mère de Roland ne s'appelle pas Gilain, mais Berte (4). Pour Nicolas de Vérone , aussi, Roland est fils de Berte , puisque le poète l'appelle « la noble engendrée

Que conceï Milon en Bertaine sa drue (5).

Mais l'expression « sa drue, » ne peut être qu'une allusion aux amours illégitimes de la sœur de Charlemagne et du sénéchal Milon , amours qui font précisément l'objet du poème de BeiHe et Milon. C'est donc dans la seconde partie de l'Entrée de Spagne , postérieure de quelques années à la première , que se trouve , comme on voit , la plus ancienne allusion connue à ce poème.

Le père de Roland est appelé , dans V Entrée de Spagne , Milon d'Angler ou d'Anglarit , suivant les besoins de la rime. Il est fait allusion à sa mort, arrivée antérieurement à l'expédition de Charlemagne en Espagne :

Membre lui (à Roland) de son père qi jadis (6) fu la graine De tôt buens chevalier, quand fu mort eu Ardaine; De son aiol li mambre, de sa geste anciaine (7)...

(1) Beali , p. 255.

(2) Ms. XXI, f° 253 r».

(3) Hist. poét., p. 407.

(4) Ms. XXI, f" 264 v° : Roland est appelé le fils Bertaine la marchise.

(5) Sriprà, p. 13, vers 119-120.

(6) Ms. : qe ja deus.

(7) Ms. XXI, f» 223 V».

La tradition que suit ici le poète padouan pavait encore très voisine de celle de Girard d'Amiens , qui fait mourir Milon en Flandre, tandis que Turpin le fait mourir en Espagne (1) , et des textes franco-italiens postérieurs , dans l'expédition d'Aspremont (2). Quant à Vaïeul, mentionné dans les vers précédents, il n'est nommé nulle part dans VEntréc de Spagne ; mais vsi l'on se rappelle que notre poème appelle fréquemment Roland ,1e sire de Clermont (3) , on sera porté à croire qu'il ne peut s'agir que de Bernard de Clermont. Ainsi donc, le ms. XXI se trouve d'accord avec le ms. XIII pour constituer à Roland une généalogie inconnue aux chansons de geste françaises , généalogie qui doit s'imposer plus tard à tous les écrivains italiens sans exception (4).

Les deux auteurs de l'Entrée de Spagne connaissaient l'un et l'autre la chanson d'Aspremont, où Roland joue un rôle si important (5); la plupart des allusions, d'ailleurs très courtes , reviennent à propos de l'épée de Roland, Durendal,

La belle spee dont il fu conquérant Quant il oucist le fil rois Agolant (6).

Aspremont est une de nos légendes épiques qui a eu le plus de succès en Italie, et ce succès s'explique bien naturellement, puisque Aspremont a pour théâtre la Galabre , et raconte comment l'Italie, envahie par Agolant et son flls Heaumont, fut délivrée par Gharlemagne (7). Ge n'est pas ici le lieu d'examiner les différentes versions françaises , franco-italiennes et italiennes qui nous en sont parvenues, et d'en dresser un tableau généalogique. Je veux dire seulement quelques mots d'une légende intimement liée à Aspremont, celle de Girard de Fretle.

M. Gaston Paris a fait remarquer que le roman en prose italienne d'Aspramoiite, oeuvre d'Andréa da Barberino, et suite natu-, relie des Reali di Francia, se composait de deux parties distinctes : la première partie correspond à notre chanson de geste d' Aspremont ; la seconde , consacrée au récit d'une longue guerre entre

(1) G. Paris, Hist. poét., p. 412.

(2) Notamment le roman d'Aquilon de Bavière, auquel j'ai fait allusion plus haut.

(3) Voyez plus loin , p. 60, vers 347.

(4) M. G. Paris l'avait déjà supposé ainsi : Hist. poét., p. 178.

(5) M. Léon Gautier a déjà relevé le fait : L'Entrée en Espagne, p. 254, et Epopées françaises, 2' éd., t. lll, p. 76.

(6) Ms. XXI, fo 59 r».

(7) Voyez L. Gautier, Epopées françaises, 2« éd., t. III, p. 70 et suiv.

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Charlcmagne et Girard de Frette', paraît reproduire une chanson de geste aujourd'hui perdue. « Ai)rôs un long épisode , peut-être peu ancien, où une invasion des Sarrasins dans les terres de Girard est repoussée par lui à l'aide de Gharlennagne , la question posée par la charte de Turpin devient l'occasion d'une guerre terrible entre l'empereur et Girard , qui est assiégé dans Vienne, sa capitale. Furieux de quelques défaites, Girard brise le crucifix, va en Espagne, où il renie sa foi, et revient en France avec une immense armée de Sarrasins. Cette fois, l'empereur se sent tout' à fait dans son droit : les païens sont battus; Roland tue Clairon, le neveu de Girard; enfin les propres enfants de celui-ci l'enferment dans une tour de pierre , où il meurt , et livrent Vienne à Charlemagne (1). »

Ce récit d'Andréa da Barberino , où Roland a un rôle considérable, a-t-il pour base une chanson de geste réellement française, ou simplement franco-italienne (2) ? Cette chanson était-elle une suite donnée après coup à la chanson d' Aspremont , ou était-elle antérieure? Ce sont là des questions qu'il est impossible de traiter incidemment et dont la solution exigerait de longues recherches. Tout ce que je puis dire ici, c'est que le premier auteur de V Entrée de Spagne a connu Girard de Frelle , le combat de Roland et de Clairon , qui forme un épisode important de cette chanson perdue, et l'alliance de Girard avec Marsile et les Sarrasins d'Espagne. Voici des allusions qui le montrent clairement :

Scignors barons, dist il (Roland), q'estes ci asemblés,

Remembre vos la gi-ant dcsloiautés

Qe vos a fcit Mai'sille des le tenz trapassés,

Qe promis à cist roi (Charlemagne) desoz Viene al prés

Fealté et homaje e devint (3) son hom liés,

Quant Girard le mena , l'orguelos deu Fratés

Poe confondre et dcstruir vos e Cristinistés... (Fo 3 v°).

L'apostrophe de la mère d'Isoré , reproduite par M. Léon Gautier (4) :

Mar acointastes le mari Harmeline,

(1) Hist. poét., p. 325. Une analyse de cette chanson perdue se trouve également dans la chronique de Jean d'Outre-Meuse.

(2) M. Léon Gautier se borne à rapporter l'opinion de M. G. Paris, sans se prononcer personnellement : « Certes, s'il est vrai , comme le pense M. G. Paris , qu'il a existe un vieux poème français consacré à ces dernières aventures du terrible Girard... » Epopées françaises, 2° éd., t. III, p, 75.

(3) Ms. : et mentre ?

(4) L'Entrée en Espagne , p. 242.

s'adresse non à son flls , mais à son frère Marsile , et fait également allnsion au secours qu'il avait accordé jadis à Girard de Frette (1). Enfin le combat de Roland avec le neveu de Girard est nettement indiqué dans les vers suivants :

Là soi cunbait le neveu Charlemaine (2)

Envers Pelliais le ardi (3) zavetaine ;

Fors Feragus et Claire souz Viaine (4),

Non trovoit home de si très fiere alaine. ..

Cyl refiert lui cum aïrouse haine (5)

Amont en l'eume Agoulant (6) li soldaine :

Le duc Roulant le cunquis la semaine

Qu'il fist à Claire l'arme (7) del cors lointaine (F" 247 v").

L'existence de la chanson de Girard de Frelle et sa diffusion en Italie, dès l'époque franco-italienne, est donc un fait inron'ostable; les deux manuscrits à'Aspremont, de la Marciana, et le roman d'Aquilon de Bavière, nous offrent d'ailleurs à ce sujet des témoignages non moins précis, qu'il est inutile de citer ici.

Un autre trait caractéristique de la légende italienne de Roland, c'est de nous le représenter comme sénateur de Rome, chargé par le pape du commandemant de vingt mille « soudoyers de l'Eglise (8). » Ce caractère figure déjà dans VEntrée de Spagne, et l'on serait porté à en rechercher l'origine dans le poème luimême. Il n'en est rien cependant. Voici en quels termes Roland annonce qu'il se mettra à la tête de ses vingt mille hommes , et comment il va les chercher à Rome :

(1) Ce fait est aussi rappelé dans le Viaggio di Carlo lHano in Ispagna, publié par M. Ceruti (Bologna, 1871) : « Il re Malzarise , il quale non aveva se non una mano ; l'altra li tagliè Rolande in Bregogna , quando Girardo délia Fratta rineg6 Cristo, che coudussi Malzarise in Bregogna. » Tome I, p. 87 ; le dernier Malzarise doit probablement être corrigé en Marsilio.

(2) Ms. : le neus Charles helmaine.

(3) Ms. : Onuers Pelliais les ardiz.

(4) Ms. : souhz uiainhe.

(5) Ms. : hayrousses huaine.

(6) Ms. : leumes Hagoulant.

(7) Ms. : ha Clairon larne.

(8) Dans le Viaggio publié par M. Ceruti et dans d'autres textes italiens , ce n'est plus 20,000 hommes, mais 20,660, que commande Roland. On reconnaît là cette préoccupation apparente de l'exactitude, qui est un des caractères de la littérature chevaleresque italienne , et qui, même à l'origine , ne va pas sans un peu d'ironie.

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« Or est venus le termes et le pont arivés

De venger Deus et vos ; je sui [totj aprestés

Cum XXm homes de la glixe soudés

De estre primirans trestot entallentés... » (F° 3 v»).

Entre Rollan li duc et Olliver son dru

Cevaucerent à Rome , o bien sunt receû ,

E totes lor demandes acomplies lor en fu;

De XXm chevaliers fu Rolant revestu

Par entrer en Espaigne sor l'oncle Feragu (F» 6 v»).

Ce voyage de Roland à Rome , ce commandement de vingt mille hommes fournis par l'Eglise , semblent , comme on voit, chose toute naturelle à notre poète. Il faut admettre que , dans quelque poème antérieur que nous ne connaissons pas , Roland avait déjà été officiellement revêtu du titre de champion de l'Eglise et de sénateur de Rome. L'auteur d'Aquilon de Bavière , parlant sans doute en connaissance de cause , nous dit que cette charge avait été confiée à Roland, à la Pentecôte qui suivit le retour de l'expédition à'Aspremont , et il nous apprend que le pape lui-même était venu à Paris l'offrir au neveu de Gharlemagne.

2° Olivier. Les débuts d'Olivier sont racontés dans Girard de Vienne (1), où nous le voyons combattre avec Roland , et où le combat se termine par les fiançailles de Roland et de la belle Aude , sœur d'Olivier. Il est fait allusion à cette chanson dès les premières pages de VEntrée de Spagne , où Gharlemagne rappelle qu'il a promis de conquérir le chemin de Saint-Jacques :

« Jel jurai souz Vienne en mi la praerie ,

Quant de moi e Girard fu la gère fenie ;

En fu la pulcella Aude por Reliant creantie » (F« 2 v»).

M. Gaston Paris a montré (2) que la Karlamagnns-Saga nous a conservé, sur Gii'ard de Vienne, un récit plus ancien que le poème actuellement connu, œuvre de Bertrand de Bar-sur-Aube. L'originalité de Bertrand consiste surtout à avoir rattaché Girard et son neveu Olivier au cycle des Narbonnais , auquel ils étaient originairement étrangers. G'est bien le poème de Bertrand , et non le poème antérieur, qu'a connu notre Padouan ; car il appelle Olivier « li cosiîis Aymiris » (fo 180a), et il fait intervenir « Ernaut le guerer, Cil de Belande, clii ert uncle Olivier » (f» 127 v»).

(1) Voyez L. Gautier, Epopées françaises, 2* éd., t. III, p. 95.

(2) Hist. poét., p. 325.

Je n'ai trouvé, dans le ms. XXI, aucune allusion à la chanson de Fierabras] mais peut-être, en étudiantde très près le combat de Roland avec Ferragus, arriverait-on à montrer que le Padouan a connu et imité le combat célèbre, môme en Italie, d'Olivier et de Fierabras.

3° Estout. Ce personnage , sous le nom d'Astolfo , acquiert, comme on sait, dans les poèmes chevaleresques italiens, beaucoup plus d'importance qu'il n'en avait dans les chansons de geste françaises. Cette importance remonte au poète padouan, qui fait de lui , comme d'Olivier , un compagnon inséparable de Roland. Dans V Entrée de Spagne, comme dans la légende française, Estout est fils d'Odon, duc de Langres :

Hestou m'appellent là en la grant Bergoigne ,

Duch sui de Lengres (nis. Longres) , nus hom le me caloigne,

Un sui des doçes qi por saint Jaqe poigne (F» 11-2 r»).

Mais une confusion singulière s'introduit, et sous la plume du scribe, et dans l'esprit même du poète : pour lui, Estout commence à ne plus être « Lengrois » ou même « Lenglois, » mais « Englois (1); » lorsqu'il est blessé, il est emporté par « dos Englois » (f" 199 v»). Plus loin nous voyons qu'un Sarrasin s'avance :

E fiert un sodoier qe tu nez d'Engeltere ..

a Parfois , ce dist Hestous, celui colp me feit g[ujere :

Mon compagnons m'ais mort, Sarasins, filz de 1ère» (F» 211 v»).

On comprend dès lors que les rornans italiens postérieurs appellent constamment Astolfo « sire di Ingalterra (2). »

Estout est cousin de Roland (3) et neveu de Girard de Roussillon ; mais il ne faut pas s'attendre à trouver la geste de Clermont constituée dans VEnlrée de Spagne comme dans les Reali. Nous ne savons si le poète padouan considérait déjà Odon, père d'Estout, comme frère de Milon , père de Roland ; en tout cas , ce n'est

(1) Nicolas de Vérone dit de même « l'Englois Basin » pour Basin de Langres (v. 459, éd. Mussafia) ;• comparez l'expression le bon d' Âsnemart , pour de Danemark, appliquée à Ogier (Appendice, v. 152). Dans Aquilon de Bavière, le cri de guerre d'Ogier est : Asnemarch!

(2) M. G. Paris a déjà fait cette remarque : Hist. poét., p. 153, note 1.

(3) Voyez notamment Appendice, v. 358.

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pas par son père, mais par sa mère, qu'il le rattache à Girard de Roussillon :

Car son neveu estoit, de sa soror nasus (F» 196 v°).

40 Girard de Roussillon. Pour le premier auteur de VEntrée de Spagne, il existe trois personnages du nom de Girard, qui ont été successivement en lutte avec Gharlemagne : Girard de Fi-ette, Girard de Vienne, Girard de Roussillon (1). Ce dernier seal figure dans l'expédition d'Espagne, et notre poète ne l'identifie pas avec le Girard dont les luttes contre Charles Martel nous sont racontées dans la célèbre chanson de Girard de Roussillon (2). Le Girard de Roussillon du poète de Padoue est celui qui est mentionné dans la Chanson de Roland , avec les épithètes de fier et de vieux] c'est celui dont il est question plusieurs fois dans Renaud de Monlauban (3). C'est très probablement à une rédaction franco-italienne, aujourd'hui perdue, des Quatre Fils Aimon , que se rapportent différents passages deV Entrée de Spagne, où sont rappelées les guerres de Gharlemagne avec Girard de Roussillon. Voici ces passages curieux :

« Sire 6era[r]fi , dist Hestos , je quidoie

Gh'il vos membrast la bataile daroie ,

Quant Caries Maines , que le [s] fêlions g[u]ei'oie,

Vos desconfi; loi* fusez pris à proie,

Car dan Riçars et Ganter de Savoie

Vos avoient versé anmi (4) la voie

(1) Ces différents personnages légendaires remontent tous à un même prototype historique , Girard, fondateur de l'abbaye de Pothières et régent de Provence , mort vers 875. Voyez P. Meyer, La légende de Girart de Roussillon {Remania, t. VII, p. 161-235), et A. Longnon, Girard de Roussillon dans l'histoire (Revue hist., nov.-déc. 1878, p. 24.i-279).

(2) Le Padouan a connu cette chanson de geste, dont le meilleur manuscrit vient, comme on sait, de la bibliothèque de Francesco Gonzaga. On lit dans l'Entrée de Spagne cette allusion à la bataille de Valbeton, épisode important de Girard de Roussillon :

En Valbeton , où fu l'asenblemant

Des Berguegnons e de la franche jant .

Où fu Gérait e Folches , son parant ,

Envers Carlon Martel ou cors valant.

N'i fo esfcir si greu ne si pesant

Cum vos oirois, s'un petit plu .vos çant (F» ItiO v«).

(3) Voyez G. Paris, Hist. poét., p. 297.

(4) ifs. : amien.

E tant férus , dont il encor m'enoie ,

Che vos aviès (1) jà la parole coie.

Je m'i trovai o le brant que tenoie ;

Con celui brant, que maint félons chastoie ,

Oucis Gautei- maintenant, sans deloie ;

Se conseù le duc Richard avoie ,

Oucis l'eusse (F» 47 r»).

Plus loin, Malceris, s'adressant à Estout prisonnier, dit, en parlant de Charlemagne :

« Se il atend dous semaines o trois , Je li croi mètre ou cor un tel efrois Conque Girard , lui ne ses Vienois , Ne li mis teil devant à Maschonois. »

— « Sir, dist Hestou, je li fu, ce sachois; L'orguel Girart i vit et mus et qois E de ses mors tôt covert le chamois ; Fuir le vi come batu borjois.

Quand Carie poigne d'abatfrje un orguelois , Sacès de voir q'il non vit (2) à gabois (3) . »

Ailleurs, Girard de Roussillon rappelle lui-même à l'empereur les démêlés qu'il avait eus avec lui :

a Encor me manbre — ne sui pas si veilard — Q'entre nos fu cà guère et de gent grant esart, Quant voleves destruir Renaut et Adelart , Madalgis le lairon e son cosin Guiçard, Par le consoil de cels qe ci en sunt en part , Tant que Rolant , entre lui et Bernard , A l'acord fere nos conduit à Monmard, Puis fu mon plege e lui e Durindard (4) » (F» 218 v").

Nous voyons enfin, dans les vers suivants , une dernière allusion aux mêmes événements :

(\) Ms. : ames. j

(2) Ms. : aie. ^

(3) M. Pic Rajna (I Reali di Francia , p. 278) , cite trois de ces vers ; mais i) croit que le Girard y mentionné est Girard de Frette.

(4) Ce passage, sauf un vers, a été publié par M. L. Gautier {Entrée en Esp., p. 255), et l'intérêt qui s'y rattache, pour la légende des Quatre fils Aimon, n'a pas échappé à M. Gaston Paris (Hist. poél., p. 187). Il est étonnant que M. Pio Rajna n'en ait pas eu connaissance dans son travail intitulé Rinaldo da Montalbano (Bologna, 1870, extrait du Propugnatore).

SUR l'entrée de spagne. 47

Plus (l) orguelous jamais non fu Gira[r]t

Chant à Paris ficha son estendart ,

Et mut (2) les host ho fu mort Guinimart,

Le bailis Karie, niés au conte (3) Bernart (4) (F» 256 v°).

5° Turpin. Il n'y a rien de particulier à dire sur le Turpin épique ; quant au pseudo-Turpin et à la chronique qui porte son nom, ce n'est pas ici le lieu d'examiner jusqu'à quel point le Padouan et son continuateur en ont fait usage. Une étude approfondie des sources de VEntrée de Spagne ne pourra être entreprise avec fruit que quand le poème aura été publié in extenso.

6» Engelier. Ce personnage figure , comme on sait , dans la Chanson de Roland :

E Engeliers , li Guascuinz de Burdele (v. 1289).

C'est évidemment là que le Padouan l'a pris, et il le qualifie de même « Enceler che fu de Bordelois « (f" 152 v»).

7° Samson. Toutes les chansons de geste françaises regardent Samson comme duc de Bourgogne ; il est assez probable qu'il faut corriger le passage où Nicolas de Vérone le dit : « de Gascogne noï (5), « et lire Bourgogne^ au lieu de Gascogne. L'ingénieuse substitution |de Samsonnet , fils du roi de Perse , à Samson de Bourgogne, que l'on suppose mort dans "un assaut contre Pampelune , s'accomplit à la fin du ms. XXI, sous la plume du second auteur de l'Entrée de Spagne, Nicolas de Vérone; mais le premier auteur l'avait déjà préparée en faisant venir Samsonnet en Espagne, en compagnie de Roland, et en faisant prédire à ce dernier, par l'ermite, qu'il allait trouver un vide parmi les douze pairs. Ce n'est pas d'ailleurs la première fois que l'ancien Samson se voit, bon gré, mal gré, obligé de céder la place à un païen converti ; la

(1) Ms. : De plus.

(2) Ms. : Et nuls.

(3) Ms. : Le bailis Karmes au cent Bernart.

(4) La vie latine de Girard de Roussiilon , d'après une chanson perdue, dont le Girard de Roussiilon actuel n'est qu'un remaniement, parie d'une guerre où Girard enferma Gliarles Martel dans Paris ; Henaud de Montauhan raconte la même chose de Chariemagne. Je crois que l'allusion du Padouan se rapporte à ce dernier fait , car il me parait improbable que notre poète ait connu la première forme épique de Girard de Roussiilon. Je laisse d'ailleurs à mon savant maître Paul Meyer, qui prépare un travail d'ensemble sur la légende de Girard de Roussiilon , le soin d'éclaircir ce point particulier.

(5) Voyez ci-dessus, p. l'2, v. 63.

substitution rêvée par le Padouan et accomplie par Nicolas de Vérone a un précédent qui ne devait pas être inconnu à nos poètes. Dans la chanson à'Aspremont^ lorsque Balant se convertit, ou lui donne le nom de Samson :

Sanson Tapaient 11 chevalier vaillant.

Li fiUolaiges li valut ce jor tant , Dont il fu puis riches tôt son vivant ; Mas puis fu morz, si con trovons lisant , An Roncevax où fut la dolors grant (1).

8o Anseïs. II s'agit naturellement de l'Anseïs qui figure dans la Chanson de Roland parmi les douze- pairs, et non d'Anseïs de Garthage, héros de la chanson de geste de ce nom et de la Seconda Spagna. Il n'est guère mentionné, en dehors du Roland et de ses remaniements , que dans Otinel. J'ignore quelle est la patrie que lui donnent les chansons françaises ; dans VEntrée de Spagne , il est appelé « Anceïs le proz de Picardie » (fo 210 v»). Il en est de même dans Aquilon de Bavière^ et l'auteur nous dit qu' Anseïs de Picardie portait un faucon dans ses armes, « car ceste arme portoit la geste de Maganze , che cist Ansuis fu de celle gieste , e fu un logiaus chevalier e pros à merveile, si fu di doces per (2). »

9", 10°, Ho et 12° Ivon^ Ivoire, Otlon et Bérengicr. Ivon et Ivoire sont toujours mentionnés côte à côte dans la Chanson de Roland, et il est à croire que, dès cette époque, la légende les regardait comme frères; l'auteur de Gaufrey les fait fils du roi Otton, sixième fils de Doon de Mayence (3); mais cette assertion n'a rien de traditionnel. J'ai montré que le Padouan, aussi bien que Nicolas de Vérone, les regardait comme fils du duc Naime de Bavière (4) : c'est là une parenté absolument inconnue de toutes nos chansons de geste d'origine purement française. On a vu aussi (5) que le Padouan fait de Bérengier le frère d'Otton ; on ne saurait dire s'il ne regardait pas déjà ces deux derniers personna-

(1) Ms. du Vatican, Begina 1360, f° 94 v°. Les deux manuscrits de Venise donnent au contraire à Balant converti le nom de Guitalin. L'analyse de M. Léon Gautier {Epopées françaises, 2' éd., t. III, p. 70 et suiv.) ne me renseigne pas sur la version des autres manuscrits.

(2) On voit que, pendant la période franco-italienne, malgré une tendance bien accentuée à rattacher les traîtres à la geste de Mayence , tous les Mayençais ne sont pas cependant des traîtres.

(3) Voyez L. Gautier, Chanson de Roland, 8* éd., p. 182, note.

(4) Voyez plus haut , p, 38.

(5) Ibid.

SUR l'entrée de SPAGNE. 49

ges comme frères des précédents. Mais ceqai est douteux chez lui est absolument certain chez son continuateur. Pour Nicolas de Vérone, Ivon , Ivoire , Otton et Bérengier sont les quatre fils du duc de Bavière. C'est ce que montrent , par exemple , les vers suivants :

Il (Roland) appella Yvon e Yvoire ancour,

Dous des fils ao duc Nalmes , de Baivicre scignour,

Che quatre fUs avoil des douces pugneour.

(V. 1504-1506, éd. Mussafia.)

Il est difficile de dire sur quelle autorité traditionnelle repose cette paternité de Naime, car les sources françaises ne lui connaissent que deux fils, Bertrand et Richer (1). Il faut y voir probablement une simple invention franco-italienne ; déjà VAspremont de Venise (ms. IV) semble considérer Bérengier et Otton, les jeunes compagnons de Roland, comme fils de Naime -.

Voit s'en Berençier , qui filz fu dan Nairnon ,

Oies U fant... (F" 12 r% 2« col.).

Quoi qu'il en soit , cette invention , si invention il y a , a fait fortune en Italie, et tous les récits chevaleresques postérieurs l'ont acceptée. Non seulement nos quatre pairs sont tous les quatre fils du duc Naime, mais ils ne se quittent pas d'une semelle; on ne peut voir l'un sans voir les autres , et leur quatre noms sembleraient malheureux de ne pas se trouver dans le même vers, qu'ils remplissent d'ailleurs à merveille :

Avino, Avolio, Ottone e Berlinghiere (2).

(1) Voyez G. Paris, Hist.poét., p. 323.

(2) M. Pio Rajna a trouvé dans ce fait bien connu un de ses plus ingénieux arguments pour montrer que le poème italien d'Orlando , par lui découvert , avait servi de modèle h Pulci pour son Morganle {Propugnatore , tome II). Ce vers même, qui revient à satiété dans les poèmes italiens, est le titre d'un poème burlesque publié h Florence, en lGi3, par BeriJio Darpe (pseudonyme de Pietro de' Bardi) , poème dans lequel sont tournés en dérision les exploits des paladins (Voy. Ferrario, Sloria dei romanzi cavatlereschi, tome IV, p. Î22).

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