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L'ESTHÉTIQUE & LA MORALE

Ces < nouvelles rechevches >, que je soumets aujourd'hui au public, datent d'un bon tiers de siècle. Des circonstances indépendantes de ma volonté les empêchérent de paraître en leur temps. Cependant la nouveautL^ du livre n'y perdra rien, par la raison que les idées qu*il expose sont aussi peu connues, aussi inédites qu'à Vépoque où il fut écrit. Son actualité, qui plus est, u'aïua fait que gagner à ce retard, la situation présente lui donnant malheureusement plus d'à-propos qu'il n'en aaniit eu il y a trente et quelques années.

On m'avait conseillé de remanier entièrement ce travail, assez décousu, pour le rendre plus compacte, lui donner plus d'unité, et surtout pour le mettre au courant, pour le rajeunir. Après réflexion, je me suis décidé à l'offrir tel quel, je vais dire pourquoi.

Différer encore la publication d'un ouvrage depuis si longtemps en soulTrance, c'était témérairement l'6xt)û-

•3:: îiCHbyltLE^-^EÇfc^ÇiiliS sur l'esthétique ET LA MORALE

ser, vu l'âge de Fauteur, à mourir avec lui avant d'avoir vu le jour. Or ma vieillesse s'est imposé un devoir pieux envers ma maturité : publier son œuvre posthume.

Mais j'ai été déterminé en outre par une autre considération mieux faite pour toucher le lecteur. Dans l'exposé de mes vues sur divers points d'esthétique et de morale, j'eus l'occasion de mettre en cause les doctrines et les écrivains du jour appartenant à la sphère de mon sujet. Ces doctrines et ces écrivains sont passés de mode, sinon complètement oubliés, et la place notable faite aux uns et aux autres dans mon écrit, à l'exclusion de ceux d'aujourd'hui, est ce qui le vieillit. Cependant est-il juste, est-il opportun de mettre aux oubliettes un passé philosophique d'hier ou d'avant-hier? Je soutiens le contraire, je soutiens que ce passé est nécessaire pour expliquer le présent, et qu'il n'est pas inutile de remonter jusqu'à lui pour chercher le mot des terribles énigmes proposées à la génération actuelle. Et c'est pourquoi j'ai pensé que des discussions où, me plaçant à un point de vue nouveau, je prenais à partie des champions ayant nom Cousin, Proudhon, Littré, Renan, Taine, etc., pourraient intéresser les esprits de ce temps et même profitera leur instruction.

Dans notre chère et belle France— poumons contenter en ce moment de voir la poutre qui est dans notre œil — le désarroi, la débâcle de l'opinion sur la question du beau et du bien, c'est-à-dire sur la question souveraine des règles de conscience, de goût et de bon sens devant diriger notre conduite publique et privée, touche déjà, de l'avis unanime, aux dernières limites ; et tout le monde parait être également d'accord que ce trouble

sans exemple de l'âme nationale menace le pays d'une catastrophe prochaine et suprême au point de vue moral et au point de vue matériel tout à la fois.

D'où nous vient un si grand mal, et comment y remédier s'il n'est déjà irrémédiable ? La chose vaut la peine d'être examinée.

Jusqu'à ces derniers temps, et en dépit des révoltes violentes de la libre pensée, au dernier siècle, en dépit de l'explosion terrible et sublime de la Révolution, la nation française, ceci est incontestable, vivait entièrement sur la morale de l'Eglise. C'est tout au plus si, depuis la fin de la Restauration, la philosophie éclectique avait réussi à usurper sur le dogme la direction d'une élite des consciences fort restreinte, tout en se gardant bien de rompre avec la religion, en se ménageant au contraire avec elle un modusvivendi très courtois, et en lui laissant tout son vieil empire sur la femme et l'enfant, c'està-dire sur la famille, pour se contenter de quelques prosélytes isolés parmi les hommes. Et ce qui encore est bien important à noter, c'est que, si le catéchisme laïque de Téclectisme méconnaissait la révélation, ce n'est guère que par là, et non par les maximes, qu'il différait du catéchisme de l'Eglise. De celui-ci, en effet, il conservait les bases essentielles : Dieu, l'immortalité de l'âme et le libre arbitre.

Depuis, un troisième larron est entré en scène, le positivisme, bientôt suivi, renouvelé et renforcé par le transformisme et le < struggle-for-lifisme >, qui le débarrassaient des rêveries altruistes et pseudo-mystiques d'Auguste Comte, pour lui communiquer une allure franchement, nettement et radicalement subversive de

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tous les principes établis. Devant ce nouveau prétendant, un prétendant de cette taille, Féclectisme eut vite fait de rentrer sous terre, et il ne s'est plus trouvé dès lors en présence que les deux adversaires vraiment sérieux: le catholicisme, avec sa vieille dogmatique intégrale, compacte, immuable, tout entière assise sur la foi, — elle positivisme ou néo-positivisme, lequel, s'arrogeant la qualité d'organe de la science, nie en son nom tout ce que l'Eglise affirme, non pas seulement en ontologie et en théologie, mais encore en morale.

L'éclectisme, avons-nous dit, s'accordait foncièrement avec le catholicisme sur la métaphysique et sur Péthique, et son ambition discrète se limitait à régner sur un petit cénacle animé d'un zèle purement platonique. D'humeur conservatrice et aristocratique, il ne visait aucunement à convertir les foules, qu'il estimait au contraire vouées à l'éternel esclavage de l'ignorance et de la superstition. Odi profamim vulgus et arceo était en quelque sorte sa devise.

L'Eglise jouissait donc d'une existence paisible à côté de l'éclectisme inoffensif, et continuait à régir souverainement les consciences. Avec le positivisme, tout a changé ; il s'est mis en guerre ouverte avec la foi catholique, et a déclaré bien haut sa résolution de lui arracher à tout prix le gouvernement des âmes. Et de même qu'autrefois l'Eglise avait eu largement recours au bras séculier pour extirper l'hérésie, pareillement le positivisme, arrivé au pouvoir à la suite du parti républicain, a voulu à son tour s'imposer par la force, et le fanatisme religieux a trouvé son pendant dans le fanatisme de l'irréligion. Une foi sincère et vive, qu'elle soit religieuse ou antireligieuse, peut-elle ne pas être intolérante ?

Cependant le positivisme s'engageait par là dans une impasse. Détrôner la religion et la morale régnantes, c'est creuser un vide immense, et ce vide doit être comblé. En effet, il est évident que les hommes ne peuvent vivre en société sans se reconnaître certaines obligations les uns à Tégard des autres, et sans être dominés plus ou moins par des motifs d'ordre supérieur les sollicitant à remplir ces obligations. En d'autres termes, une société ne peut vivre sans un code de lois morales nous enseignant que ceci est bieuy que cela est mal, et qui nous donne des raisons déterminantes pour faire le bon choix.

Et maintenant, en échange du code de la vieille morale religieuse, quel est celui que le positivisme nous apporte? Il n'en apporte aucun, pas l'ombre d'un. Et cela est si vrai que, devenu, par suite des événements politiques, l'arbitre de l'éducation nationale, il s'est vu dans la nécessité ridicule de faire remplacer le catéchisme des évêques par des manuels où sont exhumées toutes les vieilleries déistes et spiritualistes de l'ancien éclectisme universitaire. Et vraiment il est heureux qu'il se soit résigné à cette humiliante transaction : où en serions-nous si l'irréligion et V € a-morale » positives et soi-disant scientifiques étaient professées dans toute leur nuditti par instituteur primaire !

Il est évident que la culture de l'homme ne doit pas

se limiter à son intelligence, et qu'elle doit s'étendre à

son moral. Et certes l'état d'inculture et de sauvagerie

.morales n'est pas pour nuire à l'individu et à la société

à un degré moindre que la simple friche intellectuelle.

Il existe des guides de l'agriculteur, du viticulteur, du sériciculteur, de l'apiculteur, du pisciculteur, etc. :

je demande en vain au Positivisme son guide de Thominiculteur, et particulièrement du cultivateur; de la conscience et du caractère.

Tout aussi évidemment, le moral de l'homme est, comme son intelligence, sujet aux deux états contraires de santé et de maladie. Où donc, dans quel livre, du haut de quelle chaire, le Positivisme nous enseigne-t-il tes lois de la santé et de la maladie morales, les signes auxquels on les distingue l'une de l'autre ? et les règles d*h ygiène à suivre pour conserver et fortifier la première et pour éloigner la seconde? et les recettes thérapeutiques destinées à combattre celle-ci et à rétablir celle-là ?

Le Positivisme trouve ces questions indiscrètes ; il n'y répond pas, et pour cause.

Encore une fois, le positivisme n'apporte que des solutions négatives. Il plonge la conscience dans l'obscurité la plus noire, et lâche la bride à la bête humaine sans se soucier de ce qu'il en adviendra. Habile et ardent à démolir, ne laissant rien debout, quand il s'agit de réédifier il se montre d'une incapacité navrante. Avec le Dmdéronome, il peut bien dire : destruam, mais il lui e^t interdit d' Sijoxxter : et œdificabo. Ah l qu'on ne compte pas sur. lui pour nous construire la société nouvelle, bîeii fou qui s'y fierait.

De son côté, l'Eglise, au lieu de reculer devant les assauts de son nouvel ennemi, sent qu'elle a sur lui Tavantage décisif du pis aller ; elle se sent forte de l'impaissance du démolisseur à élever quoi que ce soit à la place de ce qu'il renverse, et, loin de lui faire des con-

cessions, elle lui jette un suprême défi à la face : elle outre encore Tirrationalité, le credo quia absurdum, de son dogmatisme, par Tinstitution de dogmes nouveaux du caractère le plus excessif,et met le monde en demeure, ou de lui immoler tous les droits de la raison par un dernier sacrifice pour prix d'une factice quiétude — celle de Tautruche, qui ferme les yeux au danger pour y échapper —, ou de sauter dans le gouffre béant de négation et de désolation où le positivisme Tattire.

Nous voilà donc tiraillés entre ces deux appels contraires, tous deux également impérieux, et fort peu tentants l'un comme l'autre.

La discipline catholique est diamétralement l'opposé de tout ce qui est nécessaire pour préparer les peuples et les individus à faire bonne figure, à ne pas se laisser battre et détruire,dansla lutte générale pour l'existence, qui devient aujourd'hui la lutte pour le progrès humain. Il nous faudrait des cordiaux, elle ne nous sert que des débilitants. En effet, tous les mobiles de la vertu et du bien agir sont rabaissés par elle à la crainte serviled'un maître capricieux et cruel ; elle nous représente le travail comme un châtiment ; elle nous enseigne que c'est péché de compter avant tout sur notre énergie, sur notre effort personnel, pour obtenir les biens du corps et de l'esprit, et que c'est de la prière, c'est-à-dire de la faveur et du bon plaisir d'un Dieu sensible à nos implorations et à nos dévotions, qu'il faut les attendre.

Cette conception antique répondait sans doute à la mentalité de peuples enfants, pour qui l'impératif catégorique de Kant eût été bien trop peu concret, et dont on ne pouvait rien attendre que par la contrainte de la

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peur. Mais aujourd'hui, sans être entièrement sorties de cette primitive enfance, les âmes réclament une alimentation plus substantielle.

De l'autre côté, le positivisme cru et brutal des savants nous offre un non moins insuffisant viatique. Piqué au jeu, il va à son tour aux extrêmes, et s'efforce d'exagérer les conclusions antireligieuses et antimorales que la science, prise dans son état actuel — qui assurément n'est pas son état parfait et définitif — semble autoriser. Par son athéisme, son matérialisme, son déterminisme et son struggle-for-lifisme mal digérés — et que Pon pourrait considérer peut-être comme des fruits de bonne sorte, mais encore aigres et malsains pour être loin de leur maturité — il nourrit les esprits et les cœurs d^in vrai poison, qui éteint la volonté et le courage, le goût et la force de l'action, et ne laisse subsister que la sensation — qui se satisfait de jouissances paresseuses et fiévreuses. Coupant le, pied à tous les sentiments supérieurs, c'est-à-dire collectivistes, il tend à rendre toute association humaine impossible, et à nous faire revenir à l'individualisme et à l'antagonisme absolus, à V insocialisme, des premiers âges. C'est lui qui nous a inoculé le microbe de cette étrange asthénie morale ou misère psychologique qu'on appelle du nom bien trivial mais si expressif deje-m'en-fichisme. . Le positivisme enfin est le véritable et seul coupable de la « banqueroute > qui a été reprochée à la science.

En résumé, le Catholicisme et le Positivisme ne sont en mesure, ni'l'un ni l'autre, de nous armer et de nous munir pour les grandes luttes de l'époque ; et la guerre qu'ils se font entre eux achève de nous épuiser, de nous détraquer et de nous disloquer.

Allons au-devant d'une objection : Voyez, va-t-on me dire, voyez à côté de nous les peuples de souche germanique. Quel contraste entre leur état et le nôtre ! Chez eux, quel mouvement, quelle sève, quelle vie robuste, quelle saine agitation de travail et de production ! Et le progrès intellectuel, moral et social, qui y va de pair avec le progrès de la richesse ! car si ces Tudesques sont avides de s'enrichir de guinées, de dollars ou de thalers, ils ne le sont pas moins d'accroître la valeur intrinsèque de leur personne jusque dans ses plus nobles attributs. Le selfimprovement est une expression de leur langue qui leur appartient en propre ; elle n'a pas d'équivalent dans nos langues latines. Et pourtant Tirréligiosisme scientifique a eu chez eux ses apôtres, non moins que chez nous, plus que chez nous peut-être: Moleschott, Louis Bûchner, Garl Vogt, Haeckel, ne sont-ils pas des Allemands ? Darwin, Huxley, Spencer, des Anglais?

En effet, ce douloureux contraste est un problème, et il nous importerait de le résoudre. Essayons de l'élucider tant soit peu.

Les peuples germains (Anglo-Saxons, Allemands, Scandinaves) qui prennent si hardiment la tète delà civilisation scientifique, qui s'emparent du rôle de civilisateurs et organisateurs du globe, et menacent de réduire nos Latins à la condition de sujets ou de pupilles à l'égal des barbares, ces peuples dominateurssont protestants. Or c'est un effet de cette circonstance qu'il y a eu là comme un tampon pour amortir le choc de la rencontre entre la religion établie et l'invasion positiviste ; et

10 NOUVELLES RECUEBCHES SUR l'eSTHÉTIQUE ET LA MOHALE

ce tampon providentiel, c est rinconséquence même, ou, si Ton veut, l'absurdité du système protestant qui Ta ménagé.

Le protestantisme est né d'une révolte de la raison contre le despotisme spirituel de l'église romaine ; il est donc libre-penseur de naissance ; et si, après avoir proclamé le droit au libre examen, il a ensuite mis à ce droit des bornes arbitraires, il n'en est pas moins resté imprégné de l'esprit d'indépendance et de liberté individuelle qui dérive de ses origines, et cet esprit-là a pénétré profondément Tâme des peuples qu'il a élevés. Et, d'un autre côté, cette religion bâtarde, hétéroclite mixture de raison rebelle et de foi obéissante, a fourni à ces populations une morale acceptée, indiscutée, qui a maintenu solidement chez elles le lien social tout en laissant son plein essor à l'individu.

Et si la critique positiviste a respecté chez les protestants les fondements religieux de cette morale, c'est qu'elle n'a pas rencontré dans leur dogmatisme le tout ou rien, lenonpossumus^ le simutsum aut non sim de la foi catholique ; c'est qu'elle n'a pas trouvé derrière cet antagoniste d'ordre spirituel un antagoniste politique, derrière cette doctrine théologique un plan de dominalion théocratique ; c'est encore que le protestantisme n'est pas un mais divers,et qu'il sait revêtir différentes formes pour s'accommoder aux multiples degrés et modes de développement des ditl'érents esprits ainsi qu'aux différentes circonstances d'époque et de lieu.

En résumé, il n'y avait pas matière à duel entre le protestantisme et le positivisme ; aussi ont-ils jugé expédient pour le bien commun de se ménager l'un l'autre, de se faire des concessions mutuelles. C'est ainsi qu'on a vu Darwin concéder à la théologie, à l'entier mépris de

la logique, que sa théorie de la création des espèces par voie de transformation exceptait de cette loi l'espèce humaine. C'est encore ainsi que le moniste Haeckel biaise et équivoque sur les questions de Dieu et de Timmortalité d'une façon si étrange et avec une préoccupation si manifeste de ménager les susceptibilités religieuses.

Voilà comment les nations protestantes tirent des progrès de la science tout ce qu'on peut leur faire rendre de pratiquement utile, ferment les yeux sur les conclusions troublantes et décourageantes autant que prématurées que prétend en tirer le positivisme, et continuent à puiser dans la religion une direction morale et un soutien qui, loin de briser les volontés et les initiatives, viennent accroître leur ressort, et font des caractères solides et virils.

Et maintenant est-ce là un exemple dont nos Latins puissent profiter, qu'ils puissent imiter? Hélas ! non. Le protestantisme durera plus ou moins, avec ses qualités et ses défauts, sur le terrain qu'il occupe; mais si ce compromis bizarre entre la raison et la foi a pu s'établir empiriquement à une époque relativement peu éclairée, et se maintenir jusqu'à ce jour par la force de l'habitude et ses avantages sociaux, il ne saurait aujourd'hui supplanter le catholicisme là où celui-ci s'est cantonné depuis la Réforme ; car il ne pourrait plus tenter l'entreprise qu'au nom de la science moderne, et celle-ci ne se prononce pas avec moins de rigueur contre l'hérésie que contre l'orthodoxie. Le protestantisme ne saurait donc se faire de la science une arme contre le catholicisme ; cette arme se tournerait d'abord contre lui.

La condition de nos malheureux Latins est-elle donc

désespérée ? Sont-ils donc voués à une déchéance irrémédiable, à une ruine finale et prochaine? C'est ce que nul ne peut dire, car le cas japonais (unique, il est vrai, dans l'histoire) est là pour autoriser tous les espoirs de relèveroent et de quasi-résurrection pour un peuple. Cependant je ne vois pour nous qu'une chance sérieuse de remonter le courant qui nous entraîne vers Tabime; je la vois dans une solution véritablement et largement scientifique du problème religieux, du problème moral et clii problème social. Hors de là, à mes yeux, pas de salut.

Mais, direz-vous, ce triple et illusoire desideratum u'est-il pas déjà réalisé, autant qu'il peut l'être, par le positivisme ? Non, vous répondrai-je, non, mille fois non. En métaphysique, en religion, en éthique et en sociologie, le positivisme se montre exclusivement — et j'ajouterai gr^ossièrement — crilique et négatif, et parfaitement vide de toute solution organique. Il est purement destructeur.

Il s'autorise de la science, mais cette prétendue science se résout en sciences spéciales et partielles qui, en outre qu'elles n'ont pas encore atteint tout leur développement respectif, et qu'elles sont loin d'avoir consommé leur synthèse, n'ont parleur objet propre qu'un rapport indirect et plus ou moins éloigné avec les trois ordres de questions dont il s'agit ici. Les thèses philosophiques du poïiitivisme se réduisent alors à des inductions tirées — pnr les cheveux — de ces sciences physiques, par des spécialistes ne possédant guère que leur spécialité, et qui, étrangers par éducation et par prévention à la philosophie, saisissent mal les problèmes qu'elle pose, ou, à vrai dire, n'en comprennent pas même l'énoncé, et par conséquent sont de tous points incompétents pour les résoudre. Et quant au vulgaire des adeptes, pour

lui, positivisme signifie guerre à la religion, guerre aux « curés >, et rien de plus.

Mais les sujets de métaphysique, de religion, tle morale et de sociologie se prêtent-ils à un traitemen t véritablement scientifique dans toute l'acception du mot ^ Oui, certes, on n'en saurait douter. La science étant la découverte et la démonstration delà vérité, dire «iireîle n'a rien à voira de tels sujets, c'est dire qu'ils sniiL fcr* mes à tout jamais à la lumière. Et sur quoi, s il vous plaît, se fonderait-on pour avancer une proposition pareille ? Uniquement sur ce fait que la cognée et la pioche de la méthode scientifique, occupées ailleurs, ne se sont pas encore portées sur ce terrain vierge pour le délVicher et le mettre en culture. Mais n'en fut-il donc [ras rie même jusqu'à une certaine époque de chacun ilc ces domaines que la science exploite aujourd'hui avec tant de fruit, et qu'elle a rendus si admirablement féconds ? Eux aussi, durant de longs siècles, languirent stériles sous la brousse de l'empirisme et de l'hypothèse, attendant leur toiir de voir arriver le pionnier et le labonieuL; et cela n'est pas vrai seulement des sciences d'observation et d'expérimentation, mais des mathématiques elles-mêmes. Dès lors, n'est-il pas souverainement arbitraire et illogique de prétendre que ces sciences on herbe, sciences empiriques et conjecturales appelées religion, morale et politique, ne se développeront pas à leur tour, ne passeront pas de l'état de pseudo*s<iences à l'état de vraies sciences,pour s'imposer alors à Tintelligence humaine, non plus par telle ou telle autorité extrinsèque, mais par leur seule clarté ?

Préparer cette évolution est une tâche glorieii^^o qui

me semble incomber principalement à nos philosophes français ; car aucun autre pays n'offre en ce moment ce que possèdele nôtre (c'est sa seule revanche), une jeune génération d'esprits d'une haute et intégrale culture qui, après s'être rompus au maniement des idées générales et de Tabstraction transcendante, ont voulu s'initier successivement à chacune des sciences spéciales dites positives, et y sont passés maîtres. Ce sont là les « Intellectuels > de la bonne marque, en qui m'apparaitle dernier espoir de la France. A eux la mission trois fois sainte de préparer notre relèvement moral, social et national.

Dans un petit livre qui vaut beaucoup plus que son pesant d'or, et que Tauteura intitulé (je ne vois pas bien pourquoi) Le nouveau mysticisme, M. Paulhan nous parle ainsi :

< Nous sommes de plus en plus convaincu que toute effusion sentimentale qui ne s'accompagne pas de connaissances précises, court grand risque de rester sans efficacité ; la science, l'esprit scientifique, la précision dans les faits, la minutie dans l'analyse, la rigueur dans la synthèse, sont pour nous les seuls moyens d'arriver à des résultats sérieux, soit en théorie, soit en pratique. >

Combien M. Paulhan n'a-t-il pas raison! Si nous voulons nous refaire des mœurs (nous n'en avons plus), retremper nos caractères, qui sont bien quelque peu détrempés, et refondre dans un nouveau moule notre société, qui tombe en morceaux, disons-nous que c'est là une œuvre de réfection plutôt que de destruction, une œuvre de théorie et de technique, une œuvre d'étude et de travail fructueux, et non pas seulement de critique, de

polémique et de < chambardement > ; qu'enfin ce n'est pas sur les prestiges de l'éloquence et sur l'entraînement des passions, celles-ci fussent-elles les plus généreuses et les plus justes, qu'il faut tabler principalement pour atteindre un pareil résultat.

Ce qu'il faut encore, c'est de ne plus traiter les questions de philosophie en motifs littéraires ou oratoires, par des phrases, mais avec le sérieux et l'application qu'un homme sensé apporte dans une affaire où tous ses intérêts sont engagés ; en un mot, c'est de les traiter de façon à en tirer des lumières nouvelles, utiles et pratiques. C'est de cet esprit positif — mais non positiviste — que j'ai tâché de m'inspirer dans tous mes essais philosophiques, et tout particulièrement dans une étude récente sur la science générale des classifications, qui a eu le bonheur rare de se voir unanimement approuvée parles connaisseurs. Les articles détachés que j'ai groupés pour en former ce nouveau volume portent la marque des mêmes préoccupations de méthode, mais je ne puis compter qu'ils obtiennent la même faveur. En traitant de la taxinomie j'étais sur un terrain neutre et froid ; aujourd'hui je marche sur un terrain brûlant — incedo per ignem — , et je crains de n'y rencontrer que des adversaires. Car, ici, autant d'opinions contraires, autant de camps ennemis ; et comme je ne suis affilié à aucun parti et que je dis à chacun son fait franchement sans avoir égard aux conséquences, je ne puis manquer d'indisposer beaucoup de monde sans être sûr d'être agréable à personne. Cependant il y a partout des cœurs sincères : c'est à eux que je me recommande comme leur appartenant, car < Cecy est un livre de bonne foy, lecteur. >

Arsac {Aveyron),avril 1899.

1. La haute question à l'examen de laquelle le présent mémoire est consacré est de celles qui font le mieux ressortir les inconvénients pour la science et pour la philosophie de marcher isolées l'une de l'autre. Il n'en est point en eflfet dont la persistante obscurité tienne d'une manière plus manifeste à l'impuissance philosophique des savants et à l'insuffisance scientifique des philosophes.

2. Se dispenser de fixer préalablement la valeur des termes sur lesquels doit r oule r soit tout un enseignement, soit toute une discussion, alors que Tacception usuelle de ces mots est vague et ambiguë, n'a rien de précis, n'est-ce pas méconnaître la logique dans ce qu'elle a de plus élémentaire et de plus obligatoire ?

De telles omissions pourtant sont habituelles dans la didactiq ue de nos sciences spéciales. Un traité de physique récent i et des plus favorablement accueillis, le bel ouvrage de MM. les professeurs Boutan et d'Almeida % le croirait-on, s'abstient complètement de définir la lumière, le son et la chaleur. Les auteurs ont-ils jugé par hasard que ces termes soient tellement clairs

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