Allusion à l'affaire Mortara
Quelle diflférence essentielle y a-t-il donc entre les deux systèmes coercitifs, celui des philosophes voulant l'instruction obligatoire, et celui de l'Église réclamant la confession obligatoire? Quelle différence entre les deux doctrines au point de vue du droit et de la liberté ? A proprement parler, il n'y en a pas : toutes deux reposent sur le même principe, le droit de chacun, moyennant qu'il soit le plus fort, d'imposer sa volonté aux autres pour ce qu'il croit être leur bien. M. Jules Simon et ses amis voient le bien des hommes dans une culture intellectuelle et morale donnée par des instituteurs laïques et d'après les principes de la philosophie éclectique ; de leur côté l'auteur et les partisans de V Encyclique sont non moins sincèrement et intimement convaincus que cette instruction primaire laïque, considérée par les libres penseurs comme le salut de l'humanité, est, en réalité, la voie de la perdition universelle et un immense dissolvant des croyances religieuses et morales qui sont le fondement de l'édifice social et du bonheur individuel dans cette vie et dans l'autre. Non moins convaincus que leurs adversaires, ils croient comprendre avec la clarté de l'évidence, et sentir avec une force invincible, que l'enseignement catholique avec compulsion et persécution contre les dissidents et les indifférents est le premier devoir de tout gouvernement qui s'inspire des vrais intérêts spirituels et temporels des existences dont il a charge *.
1. Aujourd'hui, TÉglise revendique hautement a la liberté du père de famille », c'est-à-dire son droit de faire élever ses enfants par qui et comme il lui convient. Au récent Congrès catholique de Lyon (mai 1899), un orateur s'est écrié : c L'objet de ce Congrès, c'est de rappeler à tous que les Rousseau, les Danton, les Saint- Just ont menti quand ils ont dit que les enfants appartiennent à l'Ëtat avant d'appartenir à la famille. Nos enfants sont à nous de par Dieu, et quand Dieu fait rayonner un berceau dans
Il faut bien le reconnaître, au point où nous en sommes encore de notre évolution sociale et morale, les principes de liberté et de droit n'ont rien d'absolu, rien d'inflexible, et se plient servilement aux circonstances. Voulez-vous donner la liberté à l'enfant, vous en ferez un vaurien ; vous sacrifierez le bonheur de toute sa vie à votre scrupule libéral. Voulez- vous laisser aux parents la liberté entière de disposer de lui à leur fantaisie, ce sera la négation absolue des droits de l'enfant et son abandon à un pouvoir purement personnel, qui pourra se porter impunément aux plus tyranniques excès.
L'État a-t-il le droit d'intervenir entre le père et l'enfant pour protéger ce dernier contre les abus possibles de l'autorité paternelle?
Si l'on se prononce pour l'affirmative, je pose cette autre question! jusqu'où va et où s'arrête ce droit d'intervention? Une telle limite n'étant pas établie par une ligne naturelle et apparente, il appartiendra au plus fort, c'est-à-dire à l'État, de la fixer à sa guise, ce qui revient à dire que son droit sur l'enfant sera entier et absolu, et
notre foyer, il nous impose des devoirs sacrés ; mais il nous donne des droits inaliénables. »
Cette doctrine n'est pas canonique, mais politique et opportuniste ; elle est purement de circonstance et de lieu, et manque entièrement de sincérité. L'Église ne l'adopte que pour combattre le pouvoir civil, quand elle a le dessous ; quand elle règne, elle la rejette, et se fait un saint devoir de fouler aux pieds ce prétendu droit du père de famille, si celui-ci est un juif, un protestant ou un libre penseur. Et en ceci le catholique ne fait qu'obéir à sa conscience de croyant. U ne peut être de bonne foi quand il réclame la liberté de l'enseignement pour tous ; il ne peut honnêtement la vouloir que pour lui seul, puisque seul il possède la vérité ; il ne saurait la vouloir pour ceux qui à ses yeux ne peuvent professer que l'erreur et le mensonge et mener à la perdition.
D'ailleurs la lidélité aux principes est également interdite au vrai libéral. Comment pourrait-il ne pas mettre des entraves à la liberté, quand il a le pouvoir, alors que le plein usage de cette liberté lui apparaît comme devant fatalement en amener la ruine ?
que celai du père ne sera qu'illusoire, et qu'en un mot son enfant ne lui appartiendra pas.
Si l'on est pour la négative, les conséquences logiques de cette solution sont des plus menaçantes pour l'individu et pour la société. Le père ayant la faculté de disposer de Tenfant à son. gré, il peut l'opprimer et l'élever dans Tignorance et le vice; il peut impunément ruiner une existence humaine au point de vue physique et au point de vue moral, et préparer à la société un membre qui sera pour elle une charge ou un danger. '^Ainsi les conséquences de chacune de ces doctrines, celle de M. Jules Simon et celle de M. Granier de Gassagnac, semblent également incompatibles avec la raison et le sens moral. Si ces législateurs veulent être logiques, veulent suivre jusqu'au bout les principes respectivement posés par eux, il en résultera cette double contradiction des plus bizarres : l'éminent orateur libéral devra amnistier la Sainte Inquisition de l'anathème que le libéralisme fait peser sur elle pour son oppression des consciences ^t de son côté l'ardent avocat du gouvernement personnel devra se prononcer pour un régime de laisser faire et de laisser passer sans restriction aucune, et en toutes choses.
149. Les antinomies d'ordre sentimentar et d'ordre juridique que je viens de signaler me paraissent irréductibles dans le milieu moral et social actuel. Ou, pour parler plus rigoureusement, je crois qu'il en est d'elles comme de certaines antinomies mathématiques qui constituent des problèmes insolubles ; mais en même temps je crois à un avenir de société, d'intellectualité et de moralité publiques qui ôtera à ces problèmes toute leur
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importance pratique, les rendra oiseux en fait et fera par suite cesser l'angoisse qui s'y attache. Et en attendant, autant que dure la situation sociale et mentale présente, et que le devoir reste flottant et perplexe entre le droit actuel et le droit virtuel mal définis, entre le respect dû à la liberté du prochain et le souci non moins moralement obligatoire du mal dont on peut le croire menacé, et enfin en présence de la question non moins inquiétante de la part de droits et de devoirs réciproques à faire entre Tindividu et la société, et entre chaque peuple et l'ensemble de l'humanité, ce qu'il y a de mieux à faire pour le repos de notre conscience — sinon pour la tranquillité de notre égoïsme — serait-il de nous décider en faveur du plus grand bien d^autrui tel qu'il nous apparaît, et de négliger un droit théorique dont l'exercice, à notre jugement, aurait surtout des suites funestes ? Question de tact et de mesure.
Et maintenant, que les croyances conjecturales — en religion, en morale, en pédagogie, en politique — qui mettent les hommes aux prises et cherchent à s'opprimer et à se supplanter mutuellement par l'emploi de la force brutale à défaut de la force de démonstration, fassent place enfin à la vérité scientifique, et celle-ci mettra tout le monde d'accord . Rappelons-nous que pendant des siècles, de longs siècles, les esprits furent non moins divisés sur des questions d'un autre ordre — questions de cosmographie, d'astronomie, de géographie, de géologie, de physiologie, de médecine, etc. —, qui aujourd'hui ont cessé d'exister parce que la science est venue répandre la lumière de l'évidence, qui fait l'apaisement et l'union, à la place de l'obscurité, qui donne champ libre aux hypothèses les plus contradictoires et aux luttes furieuses non moins qu'aveugles des opinions et des partis.