‹ Nouvelles recherches sur l'esthétique et la moraleChapitre 39 sur 39 · Sainte-Beuve a écrit ceci · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve a écrit ceci

< On commence par opposer aux novateurs que ce qu'ils disent est inouï ; puis, au second moment, on s'avise de leur répondre que ce qu'ils croient inventer n'estpas nouveau. Pourquoi donc, peuvent-ils répliquer, se tant effaroucher d'abord? C'est qu'il y a des choses qu on n'aperçoit et qui ne prennent au vif que du jour où elles sont dites d'une certaine manière. > {Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1839, p. 842.)

A cette citation, faite par Charles Pellarin dans la Science sociale du 1" novembre 1869, le judicieux disciple de Fourier répond : < A vous donc, qui la possédez, cette manière de dire les choses, à vous, littérateurs en vogue, écrivains choyés du public, à vous la faule quand, au grand dommage de la société, des vérités

d'une importance capitale restent longtemps inaperçues et comme si elles n'étaient pas découvertes. >

167. € Quel que soit le principe fondamental que nous donnions à la nâoralilé, dans tous les cas des principes subordonnés nous sont nécessaires pour l'appliquer. L'impossibilité de se passer de ce moyen étant commune à tous les systèmes, on ne peut rien en conclure contre aucun d'eux en particulier; mais argumenter gravement comme si ces principes étaient inaccessibles, et comme si l'humanité était restée jusqu'à ce jour et devait rester à jamais sans tirer aucune conclusion générale de Texpérience de la vie humaine, c'est, je crois, le plus haut degré d'absurdité que la controverse philosophique ait jamais atteint. > John Stuart Mill {Utilitarianism, p. 36).

168. Je relève dans Diderot les opinions suivantes touchant les rapports de l'art et de la morale.

I. — < Quel art serait plus funeste que celui qui me rendrait complice du vicieux? > {De la poésie dramatique, t. 4®, 2® partie, p. 268, édition complète de 1818.)

II. — « quel bien il en reviendrait aux hommes si tous les arts d'imitation se proposaient un objet commun et concouraient un jour avec les lois pour nous faire aimer la vertu et haïr le vice ! C'est au philosophe à les y inviter ; c'est à lui de s'adresser au poète, au peintre, au musicien et à leur dire : Hommes de génie, pourquoi le ciel vous a-l-il doués? S'il en est entendu, bientôt les images de la débauche ne couvriront plus les murs de nos palais ; nos voix ne seront plus les

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organes du crime, et le goût et les mœurs y gagneront. » {Op. cit., ibid,)

III. — < Que voulez-vous que cet artiste jette sur sa toile [il s'agit du peintre Boucher]? Ce qu'il a dans rimagination; et que peut avoir dans Timagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage? > (Salon de 1775, article Boucher,)

169. « Ainsi, tandis que la Justice semble la loi de la multitude, d'autant plus obligatoire pour cette multitude que son sort est plus misérable,vpyons-nous l'individu, à mesure qu'il grandit en force, en richesse, en génie, jeter le masque, s'affranchir du préjugé, se poser dans son orgueil, comme si, en affichant son égoïsme, il rentrait dans sa dignité. Talent, pouvoir, fortune, furent de tout temps, dans Topinion du peuple, une cause de dispense des devoirs imposés à la masse. Le plus mince auteur, le plus obscur bohème, s'il se croit du génie, se met au-dessus de la loi : qu'est-ce des princes de la pensée et des princes de l'art? des princes de l'Eglise et des princes de l'Etat?... Gomme la religion, la morale est renvoyée à la plèbe : gare que la plèbe, à son tour, ne tranche du grand seigneur et du bourgeois ! Et qui donc pourrait encore être dupe? n'avons-nous pas, depuis soixante et dix ans, changé vingt fois de maximes? ne sommes-nous pas, avant tout, adorateurs du succès ? Et tout en redoublant d'hypocrisie, ne faisons-nous pas profession de penser et de dire à qui veut l'entendre que le crime et la vertu sont des mots, le remords une faiblesse, la justice un épou vantail, la morale un grelot ?

» Justice, morale, on peut dire d'elles ce que les

Anglais disent aujourd'hui du régime protecteur^ que c'est un brevet d'invention expiré, une recette devenue inutile. > P. J. Proudhon {La Justice dans la Rév. et dans l'Église^ 1. 1«', p. 70).

170. € Sous l'action desséchante du doute, et sans que le crime soit peut-être devenu plus fréquent,la vertu plus rare, la moralité française, au for intérieur, est détruite. Il n'y a plus rien qui tienne : la déroute est complète. Nulle pensée de justice, nulle estime de la liberté, nulle solidarité entre les citoyens. Pas une institution que l'on respecte, pas un principe qui ne soit nié, bafoué. Pas d'autorité, ni au spirituel, ni au temporel : partout les âmes refoulées dans leur moi, sans point d'appui, sans lumière. Nous n'avons plus de quoi jurer, ni par quoi jurer ; notre serment n'a pas de sens. > J. P. Proudhon {De la Justice^ etc., 1. 1«% p. 3).

171. « Cette justice que nous attendons de l'Etat pour le travailleur des champs, nous devons commencer par en donner l'exemple ; nous devons la pratiquer à Fégard des hommes dont le labeur nous est indispensable. Il ne faut pas qu'une différence d'éducation nous inspire pour eux un injuste dédain. C'est à nous, en travaillant à répandre chez eux l'instruction, les lumières, les habitudes de la vie policée, de les élever à notre condition. Les labeurs des champs sont compatibles avec l'éducation la plus avancée, et ils ont de plus l'avantage de donner à la vie ces habitudes de moralité et d'ordre qui se perdent trop aisément dans les villes. Secouons donc les derniers lambeaux des préjugés de nos pères, et faisons

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participer le plus tôt possible aux bienfaits de la civilisation ceux dont le bras nous nourrit, et, plus souvent que d'autres, nous défend. > Alfred Maury {Lapopu^ lation agricole au XVII^ siècle, Cours du Collège de France — tiré de la Revue des cours littéraires, année 1867, p. 586).

Ces belles et généreuses paroles de M. Alfred Maury n'ont qu'un défaut, mais il est grave. lia échappé à ce libre et éminent esprit, animé des sentiments les plus justes et les plus nobles, il lui a échappé que réléviition, par l'instruction et l'éducation, de l'homme de la terre, a invariablement pour effet de lui inspirer Favei-siou de cette terre ingrate et de l'en éloigner. Il faut que la profession agricole cesse d'être un misérable pis-aller, et le séjour des champs, avec l'obligation d'un labeur sans relâche et l'isolement, un insupportable exil pour l'homme éclairé, ou le bienfait de l'instruction largement distribuée aux paysans sera en réalité un désastre national: la désertion en masse vers les villes de tout ce que la population rurale a de plus sain, de plus robuste et de meilleur sous le triple rapport moral, intellectuel et physique *.

172. « Le travail est le plus grand bienfait que Dieu ait accordé à l'homme. » A. Thiers (Discours au Corps législatif, séance du 13 mai 1868).

1. Ces prévisions pessimistes d'il y a plus de trente ans sont aujourJliui en pleine réalisation, grâce d'une part à l'enseignement primaire g:r^tuit et obligatoire, et d'antre part à ce que la troisième république, suivant les errements des régimes antérieurs, n a rien entrepris de sérieux pour régénérer l'agriculture nationale et pour attacher au soi la population runile, émancipée par l'instruction.

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173. La Vertu comporte plusieurs distinctions logiques essentielles; indiquons-en quelques-unes.

Un caractère ne possédant qu'un faible coefficient d'inclinations altruistes, mais avec un coefficient de penchants égoïstes plus faible encore, sera vertueux, mais négativement.

Un caractère positivement vertueux sera celui dont Taltruisme sera absolument puissant et l'emportera sur son égoïsme, sans que ce dernier soit nécessairement faible.

Et si, fort en altruisme, il est sensiblement plus fort encore en égoïsme, il n'en restera pas moins vertueux, mais alors d'une vertu seulement potentielle^ laquelle ne se manifestera, ne deviendra a(?;w^/te que tout autant que, le contrepoids égoïste venant à s'alléger, la balance se mettra à pencher du côté opposé.

La vertu peut être encore active ou passive. Si je pratique la chasteté dans une lutte continuelle du sentiment du devoir contre les assauts de la passion vénérienne, je suis activement chaste; je ne le suis que passivement si ma retenue résulte du calme de mes

sens.

174. M. Jules Duval fait les réflexions suivantes, dans V Economiste français du 18 avril 1867, à propos du livre du D'' Barrier, Principes de sociologie^ :

« DansTordreharmonieuxqua conçu Fourier comme

1. Jules Ouval, rédacteur en chef de VEconomiste français^ et auteur de nombreux travaux très estimés, trouva la mort dans une collision de trains près de Tours, à l'époque de la guerre. Il se rendait dans FAveyron, son département d'origine, qui allait l'envoyer à l'Assemblée nationale, dont il aurait été certainement une des lumières.

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étant le royaume de Dieu sur la terre, où la raison et ia passion, la liberté et la vertu s'accorderaient — airisi que de Taveu des théologiens elles s'accordent dans le ciel pour les saints —, l'étude des lois morales pouvait être subordonnée, effacée même, comme adéquate à l'étude des essors harmoniques des passions ; mais jusqu'à l'avènement de cette ère paradisiaque, dans la période d'acheminement dont la durée est inconnue, alors que la raison et la passion, la liberté et la veitn se heurtent au lieu de s'accorder, quelles sont les règles à suivre? Où en sont les dépôts et les maîtres les plus autorisés? etquelles confirmations ou quelles modifications la sociologie, fondée sur la science, apporte-t-elle aux traditions religieuses et aux lois civiles et politiques? Ce code de morale pour le temps présent et pour l'avenir prochain ne ressort pas des livres de Fourier — bien qu'il le pratiquât lui-même aussi bien ([ue [lersonne — , parce qu'il voulait en finir au plus vile avec cet âge de transition ; mais c'est une lacune à combler pour son école >

Le tort que M. Jules Duval reproche à la doctrine de Fourier est partagé par tous nos réformateurs sociaux. Pour eux l'homme est un rouage parfait qui pour fonctionner normalement ne demande qu'à être mis a sa place dans un mécanisme à constituer dont il est destiné à faire partie. Constituons donc ce mécanisme, c'est-àdire la société idéale, et nous serons délivrés comnio par enchantement de nos vices et de nos défauts — qui ne sont pas notre fait, mais le fait du milieu social —, et la morale alors aura perdu toute raison d'ôUe.

Raisonner ainsi, c'est jusqu'à un certain point cti fjiie l'on appelle mettre la charrue devant les bunii's. Eu

effet, admettons pour un moment (mais pour un seul moment , car la proposition est absolument fausse) , rapophthegme de Jean-Jacques applaudi par nos socialistes : € Tout est bien en sortant des mains de la nature ; tout se déforme aux mains des hommes >. Admettons que l'homme, comme tout le reste, soit sorti parfait « des mains de la nature >. Mais cette œuvre de la nature — l'Homme — , n'est-elle point passée par < les mains des hommes >, et n'a-t-elle 'point par conséquent été < déformée > ? Accordons que l'homme est une roue d'horloge exécutée avec une incomparable perfection ; mais si cette roue d'horloge a été longtemps employée comme roue de brouette, ne sera-t-elle pas devenue par là impropre à Tusage d'instrument de précision pour lequel elle avait été faite? Elle devra donc nécessairement être réparée, remise au point, pour récupérer son aptitude à sa véritable destination. Gomment dès lors le sauvage, le barbare et le civilisé lui-même, qui depuis tant de milliers d'années subissent de père en fils Tin-^ fluence déformatrice de milieux sociaux si contraires à la société parfaite, et auxquels ils se sont si complètement adaptés, pourraient-ils, sans subir au préalable de profondes retouches, se montrer illico, de plain-pied, aptes à fonctionner régulièrement comme organes de cette société parfaite?

Formés durant le cours d'innombrables générations à l'individualisme et à l'antagonisme les plus effrénés, formés à la haine mutuelle, à être non point des hommes, mais de vrais loups pour leurs semblables {homo homini lupus), nos civilisés les plus raffinés de cette fin du XIX^ siècle présentent eux-mêmes un état mental infiniment plus réfractaire à la vie d'association intégrale et d'harmonie universelle rêvée par le socialisme que ne le

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serait celui d'un Hottentot ou d'un Fuégioii pournott-e civilisation parisienne. Que les socialistes comprennent donc ceci, qu'ils ne se peuvent dispenser de pinîparer nos âmes aux réformes sociales en s' appliquant à leur donner Téducation et le pli moral qui peuvent seuls rendre ces réformes viables. Sans doute ils n'ont guère, pour atteindre ce but, d'autre moyen en lent pouvoir que la prédication, la propagande, mais ce moyen est puissant, les grandes transformations poliLiques et religieuses, et notre grande Révolution entre autres, en sont la preuve. Que les socialistes nous prèclu^nt donc le relèvement de Târae humaine comme intioduction indispensable à un nouveau régime social, et sui 1out qu'ils nous prêchent d'exemple * !

1. Ces exhortations aux socialistes du second empire ne sont pas moins, on en conviendra, à l'adresse de ceux de la troisième republique, ri f^iuL ajouter, pour être justes, que, plus clairvoyants que les nôtres, les sociaiistes de certains pays voisins, ceux de la Belgique prindpaleioeiit, s^^ipplîquent, avec le plus grand zèle et une remarquable intelU^^ence, à préparer rhomme de la société future, Thomme nouveau, par rinlellectualls^ition el la moralisation des masses.

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