A. DEI.PP.CH
A. DKLPECH.
qui se passait autour de lui, ne faisant que compter ses ballons comme il le faisait dans son travail.
Quand il revint à lui il avait perdu le mouvement et la sensibilité de tout le côté droit du corps, il ne voyait plus de l'œil droit et peu du gauche. La mémoire était abolie et la parole rendue impossible par la paralysie de la langue.
H... resta à l'hôpital jusqu'au 5 février. Il y subit un traitement dont il ne donne point les détails. Atteint d'une constipation persistante, il fut purgé plusieurs fois et prit des bains sulfureux pendant près de deux mois.
A l'époque de sa sortie il se trouvait très amélioré. 11 avait en partie retrouvé l'usage du bras et de la jambe droite, la sensibilité y était revenue incomplètement, la mémoire était moins troublée et la parole plus facile. La vue laissait beaucoup à désirer, mais la lecture était possible.
Rentré chez lui, il ne reprit point son travail. Cependant dans le courant de mars, il éprouva des crampes dans la jambe et le bras droits ; la vue s'altéra de nouveau, la langue s'embarrassa et la parole devint difficile. C'est alors que, le 16 mai 1 864, il entra à l'Hôtel- Dieu.
A cette époque l'hémiplégie est très prononcée. La sensibilité de tout le côté droit du corps est très amoindrie. La contraction musculaire est abolie à peu près complètement. Mais à la paralysie se joint un degré très prononcé de contracture, surtout au membre thoracique. Cette contracture maintient le membre dans une légère flexion et les efforts que l'on fait pour le déplacer provoquent de la douleur. Ces symptômes sont moins prononcés au membre inférieur. H... peut, lorsqu'on l'aide, rester debout, marcher même, mais difficilement, il ne sent pas le sol sous le pied droit. Il se plaint d'une céphalalgie modérée.
La lecture est impossible, l'œil gauche dislingue encore les objets, l'œil droit est couvert d'un épais brouillard.
La parole est difficile, la langue n'est pas déviée et elle paraît normalement mobile. Les lèvres sont roides et laissent souvent écouler la salive au dehors, la déglutition se fait bien, l'appétit est conservé.
Quoique H... n'ait pas travaillé depuis six mois, il se dit encore poursuivi par le goût du sulfure de carbone.
L'anaphrodisie est complète. Il sort de l'hôpital le u juin, à peu près dans le même état.
Les renseignements qui précèdent résultent d'une note que M. le docteur Château, chef de clinique de la Faculté, a bien voulu me remettre et de quelques informations que j'ai prises.
Depuis, H... est entré le 5 décembre 1861 dans mon service à l'hôpital Necker, salle Saint-André, n° 22.
A cette époque il n'est pas dans un état général trop défavorable, à l'exception des paralysies sur lesquelles je vais revenir. Il n'est pas amaigri, seulement il est pâle, la peau est flasque et décolorée.
La physionomie offre le caractère d hébétude des affections cérébrales anciennes. De plus, on constate une déviation marquée des traits. Ils sont entraînés à droite où cependant la sensibilité est moindre et où les aliments s'arrêtent dans la gouttière géno-dentaire. Il y a là bien évidemment un déplacement par contracture.
Les yeux sont fixes, sans expression; les pupilles sont anormalement dilatées, la gauche surtout, et peu mobiles; le malade dit voir moins bien de l'œil droit que du gauche et à l'ophthalmoscope on constate dans le premier des vaisseaux rétiniens plus ténus et peut-être en voie d'oblitération et une certaine extravasalion du sang dans le corps vilré sous forme de petits filaments extrêmement fins et de petits points noirs qui se déplacent pendant les mouvements un peu rapides de l'œil.
La céphalalgie est peu intense et non continue.
Les troubles de la mémoire persistent. H... fait de grands efforts pour donner des renseignements exacts sur son passé.
La parole est assez facile, la langue est tout à fait libre.
Le bras droit est couché le long du tronc dans l'attitude des membres paralysés. La main est roide, contracturée, dans Une flexion modérée, le pouce ramené vers la paume est couvert par les autres doigts. Les mouvements d'extension sont impossibles, ceux de flexion plus complète le sont également.
La sensibilité est obtuse à la main et à l'avant-bras, moins altérée au bras.
Les mouvements de ce membre sont difficiles. Le malade peut l'amener à la position horizontale, mais il retombe immédiatement. La flexion et l'extension du coude sont très incomplètement obtenues par l'action de la volonté. On éprouve une certaine résistance lorsque l'on veut faire mouvoir les articulations: les mouvements spontanés ou communiqués sont douloureux.
La jambe droite est dans un étal incomplet de paralysie sans roideur. Le malade la soulève lorsqu'il est couché, mais elle retombe promptement. Lorsqu'il veut marcher, il la lance en avant en s'appuyant sur la gauche. Le pied frôle le parquet en raison de ce que Ie9 articulations restent roideset ne se fléchissent pas.
La sensibilité est peu altérée.
Après quelques jours passés à l'hôpital, H... en sort sur sa demande dans le même état qu'à son entrée.
Il y rentre le I o février, au n° 1 2 de la salle Saint-Ferdinand. Il est atteint d'un éfysipèle qui ne dépasse pas les limites du nez et qui s éteint sans avoir progressé.
A. DELPECH
Le 2o, il se plaint de tension et de douleur à la nuque où l'on constate le commencement du développement d'un anthrax, qui prend les jours suivants un vaste et rapide développement. Ce développement s'arrête sous l'influence d'une large incision cruciale, et dès le 30 la plaie sedétergeet prend une apparence satisfaisante. La suppuration est d'une extrême abondance.
Le malade nous fait remarquer que, depuis que ce travail a pris des proportions considérables, la paralysie dont il est atteint semble s'amender ; de légers mouvements volontaires reparaissent dans les doigts, il serre avec quelque énergie la main qu'on lui présente.
Les jours suivants cette amélioration se dessine; le 2 mars, l'extension des doigts est possible; le 6 tous les mouvements se font avec force et avec une certaine adresse.
La sensibilité fait des progrès identiques.
En même temps la marche devient plus ferme, la mobilité et la force reviennent dans la jambe paralysée.
Enfin, vers le 10 mars, pendant que l'anthrax tout à faitdélergé marche lentement, en raison de son étendue considérable, à une cicatrisation régulière, H .. se trouve à peu près complètement guéri de son hémiplégie, gardant à peine un peu d'hésitation dans la marche et de maladresse dans la main droite.
La physionomie est plus éveillée, la parole plus prompte. La vue seule ne fait pas de progrès aussi rapides et les fonctions génitales ne se sont pas réveillées.
Le 15 avril, on donne au malade deux pilules de phosphore de 1 milligramme chacune et la môme dose est répétée le lendemain.
La nuit suivante le malade a deux érections. Il y a un an, dit-il, que cela ne lui était arrivé. Mais en même temps il se manifeste des coliques assez vives suivies de diarrhée.
Le 18 avril, les coliques persistent; six selles abondantes, sans odeur spéciale; une érection la nuit, douloureuse par son intensité et sa persistance; 80 P., pas de céphalalgie, pas d'inappétence, urines fréquentes et abondantes non phosphorescentes, pas de sucre, pas d'albumine.
On cesse les pilules pour laisser la diarrhée se calmer. Elle disparait en effet assez rapidement ; mais les érections nocturnes persistent et se reproduisent avec la même intensité.
Le 3 mai, on recommence l'emploi du phosphore à la même dose. On ne le continue que quarante-huit heures sans qu'il en résulte de diarrhée. Mais, le 5 mai, le malade demande d'une manière pressante à être envoyé en convalescence à l'asile de Vincennes, ce qui lui est accordé.
Il se base, pour faire celte demande, sur l'état satisfaisant où il se trouve, et, en effet, il a recouvré la liberté et la force de ses mou-
vements; il marche bien, il se sert de ses mains avec adresse, la sensibilité a reparu dans les membres paralysés, et il se sent aple à reprendre un travail qui suffise à ses besoins.
Obs. XIX. — Accidents développés rapidement. — Surexcitation pendant la première partie de la journée, suivie d'abattement. — Appétit exagéré. — Irritabilité. — Convulsions épileptiformes . — Affaiblissementdes membres inférieurs. — Amaurose incomplète. — Anaphrodisio. — Stérilité. — Amélioration des accidents par l'emploi d'un appareil de l'invention du malade. — Traitement par le phosphore.
M. D..., âgé de trente-quatre ans, demeurant rue Pradier, à Paris-Belleville, a commencé il y a cinq ans à travailler au caoutchouc soufflé. Pendant un an il travailla pour les fabricants, depuis quatre ans il fabrique à son compte. C'est un homme intelligent, qui, destiné d'abord à l'état ecclésiastique, a plus tard commencé à Alfort des études vétérinaires. 11 en résulte qu'il a observé avec quelque soin, et que ses remarques personnelles ne manquent pas d'intérêt.
lia beaucoup travaillé au sulfure, et dans certains moments jusqu'à douze heures par jour. Dès le premier jour il a été malade, il a éprouvé une céphalalgie intense, compressive, occupant les tempes el l'occiput, puis bientôt il a été atteint de vomissements, tantôt alimentaires, lorsqu'il avait mangé, tantôt glaireux, quand il avait l'estomac vide. Aucun excès alcoolique ne favorisait chez lui le développement des accidents, mais l'atelier était petit et souvent rempli de vapeurs abondantes.
Il a remarqué de lui-même que dans la première partie de la journée il était plus ou moins surexcité, tandis que dans la seconde il tombait dans l'abattement.
Toujours facile à s'irriter, il était dans le principe beaucoup plus irritable que d'ordinaire, ne souffrant pas la contradiction, sans s'abandonner toutefois, en général, à des violences graves. Deux ou trois fois seulement il lui arriva de ne plus être maître de lui-même.
A cette époque il avait beaucoup de peine à s'endormir, poursuivi qu'il était par une irritation très vive de la peau, par une démangeaison, une cuisson qui occupait surtout la poitrine et les cuisses, et aussi le scrotum.
Pendant son sommeil il était agité de soubresauts et rêvait constamment; le matin, au contraire, il était somnolent et il avait de la peine à se réveiller. Il n'attribue d'ailleurs aux rêves et au sommeil du matin qu'une importance secondaire, parce qu'il n'y avait là, croit-i!, qu'une exagération de son état naturel.
A deux reprises, il a été frappé d'accidents nerveux caractérisés par un état analogue à une attaque hystérique. La face était agitée
A. DELPBCH.
de mouvements convulsifs. Il croit n'avoir pa6 perdu connaissance. Assez fréquemment il était pris de rires sans raison, involontaires et incoercibles, tandis qu'il voyait d'autres ouvriers envahis par une tristesse profonde, par le spleen, pour me servir de son expression.
Il était fréquemment atteint d'éblouissement et de vertiges, et surtout, pour employer le mot usité dans les ateliers, lorsqu'il était sulfuré. Jamais il n'a eu de tremblement, quoiqu'il l'ait fréquemment observé chez d'autres ouvriers.
Les membres étaient le siège de douleurs occupant surtout les masses musculaires, mais il pense qu'elles pouvaient résulter d'un ancien rhumatisme, ce qui est peu probable, en raison de leur persistance, de son âge. et de l'amélioration qu'elles ont reçue depuis qu'il est moins soumis à l'action du sulfure.
Jamais il n'a eu d3 crampes, si ce n'est dans le pouce; mais ici il y a une difficulté. Cette crampe tenait-elle à l'action du sulfure? était-elle le résultat de l'action constante de ce doigt dans le nouage, et quelque chose d'analogue à ce qu'on appelle la crampe des écrivains? On ne peut éliminer absolument celte dernière influence, en pensant qu'un ouvrier lie dans une journée plusieurs grosses de pièces, en répétant toujours et avec rapidité le même mouvement. Toutefois, si l'on remarque que l'état spasmoilique était assez passager et toujours le résultat de la fatigue, qu'il n'était que peu douloureux, que la flexion du pouce a persisté en dehors du travail et par une paralysie évidente des extenseurs, qui sont sensiblement atrophiés, que si maintenant D ,.. peut étendre ce doigt assez librement, il est cependant encore très faible, on sera plus porté à penser que cet accident fréquent d'ailleurs, dit-il, chez les ouvriers en caoutchouc soufflé, résulte bien plus probablement de l'action du mélange vulcanisant.
D'ailleurs, des accidents analogues se développaient vers les jambes, D ... était, comme il dit, très affaibli dans les jarrets; il ne se relevait qu'avec difficulté lorsqu'il était assis.
De plus, la sensibilité des mains était modifiée dans le même sens. Après le travail, les doigts étaient insensibles, ils étaient roides, maladroits, et ne pouvaient saisir les petits objets; l'index surtout et le pouce, avant le développement de la paralysie incomplète et de la crampe dans ce dernier, étaient atteints après le travail de ce trouble de la sensibilité et de la molilité ; mais dans l'origine, la nuit suffisait pour le faire disparaître.
D.... me décrit à ce sujet l'impression locale que détermine le mélange vulcanisant, et que j'ai bien souvent observée déjà. A l'exception des doigts de la main, qui supportent assez bien l'action du sulfure, la peau est très sensible à son contact. Il se produit d'abord une sensation assez intense de froid, puis une cuisson, puis
une douleur insupportable lorsque des surfaces étendues en ont été mouillées.
Au milieu de ces accidents, D.... qui avait une vue excellente et très puissante, l'avait conservée pendant les trois premières années. Il y a dix-huit mois, il eut avec l'administration des difficultés : on lui contesta, dit-il, qu'il fût suffisamment auiorisé à exercer son industrie. A tout événement, il se pressa de mettre en œuvre, pour l'écouler, la plus grande quantité possible de la matière première qu'il avait chez lui, et il subit pendant plusieurs jours l'influence des vapeurs sulfurées. Arrêté et mené à la Conciergerie, où il fut détenu trois jours, il s'aperçut le lendemain de son arrestation qu'il ne pouvait pas lire un livre qu'on lui avait apporté. Lors de sa sortie, il lui fut impossible de lire le journal. Arriéré dans son t/avail, il passa sept nuits à gonfler des pièces de caoutchouc ; depuis cette époque il lui est impossible de lire.
Tout ce qui l'entoure lui semble, dit-il, couvert d'un léger brouillard ; il ne voit pas les petits objets distinctement, il ne peut apprécier les détails d'une feuille d'arbre que je lui présente ; toutefois! sa pupille est mobile.
Il y a cinq semaines, il s'est présenté à la consultation de M. Desmarres fils, qui a diagnostiqué une amblyopie.
D n'a jamais eu l'ouïe très fine, mais elle n'a subi aucune
altération.
Il croit, comme quelques autres ouvriers, que le goût s'est perfectionné, qu'il est devenu plus fin et plus délicat.
Il a toujours eu l'odorat très développé; il lui semble l'être plus encore maintenant, du moins est-il plus impressionnable aux mauvaises odeurs.
Son appétit a toujours été surexcité par le sulfure; il était poursuivi par une faim atroce (sic) et il mangeait avec voracité. Jamais il n'a ressenli de dégoût ; cependant, quand il est sulfuré, il a comme dans I origine des vomissements ; il a des renvois qui présentent le goût et l'odeur des œufs pourris. Sa digestion est assez longue et pénible. Il n'a pas de coliques : il rend fréquemment des gaz qui offrent l'odeur du sulfure. Chez lui la constipation est habituelle.
Il n'a pas d'essoufQement; son haleine a quelquefois l'odeur du sulfure de carbone.
Ses facultés génitales étaient autrefois tout à fait normales ; depuis qu'il exerce son industrie, elles se sont considérablement amoindries. Il a peu de désirs et jamais d'érections nocturnes. Chez lui, à aucune époque il n'y a. eu d'excitation génitale.
Toutefois, l'anaphrodisie n'est pas complète. Deux ou trois fois il a cru sa femme enceinte, et toujours, après un relard plus ou moins long, il est survenu une perte avec expulsion de caillots volumineux et résistants.
A. DELPI5CH.
11 ne connall d'ailleurs aucune femme ou aucun homme travaillant au sulfure et malade qui ait eu des enfants.
Il a remarqué que les règles sont exagérées chez les ouvrières et qu'elles ont des pertes abondantes. Plusieurs étaient obligées d'interrompre leur travail pour ne pas les exagérer pendant les époques, d'autres abandonnaient la profession.
Dans une des circonstances où il a cru sa femme enceinte, lavortement très probable s'est produit après deux mois de retard, à la suite d'un court séjour qu'elle a fait dans l'atelier. Il me fait à ce sujet une observation intéressante : Madame D.. . a tous les mois de longues et violentes coliques utérines au moment de ses règles; lorsqu'elle va passer une ou deux heures dans l'atelier, au sulfure, les coliques cessent et les règles paraissent.
Ajoutons que madame D. qui a été obligée d'abandonner !e travail, a été malade assez sérieusement, après avoir été peu de temps exposée à l'action sulfocarbonique. Outre les troubles qui précèdent, elle a éprouvé des accidents abdominaux, l'exagération de l'appétit et des troubles intellectuels. Elle était devenue peureuse et se croyait poursuivie par des diables {sic).
Chez D au contraire, les phénomènes intellectuels n'ont pas
été prédominants.
Il reconnaît que sa mémoire est amoindrie, et qu'elle l'a été beaucoup plus qu'elle ne l'est maintenant. À propos des perfectionnements qu'il a imaginés pour se garantir de l'intoxication, il dit bien : « Je ne tenais pas à m'abrutir tout à l'ait [sic) », et cependant, un peu systématique dans ses opinions, il ne veut pas attacher à cela une grande importance.
En définitive, comme on le voit ci-dessus, il était très malade; fabriquant jusqu'à vingt grosses de pièces soufflées par jour, il le devenait de plus en plus. Il résolut de se soustraire aux causes d'empoisonnement par les vapeurs. Après divers essais, il est arrivé à disposer son atelier de la façon qui a été indiquée dans le cours du mémoire, et sur laquelle il est inutile de revenir ici.
Ce que l'on peut dire de plus favorable en faveur de cette disposition, c'est que depuis qu'il s'en sert, D... n'a éprouvé aucun accident nouveau, que son état ancien s'est très sensiblement amélioré, et que deux ouvriers qui travaillent constamment n'ont ressenti que les troubles locaux signalés du côté des doigts, et qui disparaissent presque complètement, disent-ils, quelques heures après qu'ils ont quitté l'atelier. Ces troubles, on le sait, consistent dans un certain degré d'insensibilité, de roideur, de maladresse, de difficulté à saisir les petits objets; mais les ouvriers n'ont été atteints d'aucun de ces accidents généraux si pénibles, qui résultent en général de l'exercice de leur profession.
Je revois M. D.... le 1er octobre 1861, quelques mois après ma première visite. Il se trouve sensiblement mieux encore, quant à son étatgénéral. Je l'adresse à M. Desmarres, qui veut bien examiner ses yeux, dont l'état s'améliore un peu, mais bien lentement. Voici le résultat de son examen :
L'aspect du malade est celui des amaurotiquespar albuminurie. 11 en a l'air étonné et fixe. Il a tous les caractères extérieurs de l'anémie.
L'œil est physiologiquement conformé à Intérieur, d'une pâleur prononcée; les pupilles sont mobiles, mais dilatées ; le champ de la vision est complet (phosphènes normaux).
M. D ne peut lire, et cela avec peine, que des caractères d'impression très forts, n° 10, de l'échelle d'accommodation.
A l'examen ophthalmoscopique, on constate que la papille du nerf optique est très pâle et déjà profondément excavée. Elle est moins transparente qu'à l'état normal.
M. D , questionné à ce sujet, déclare qu'il a toujours très peu
fumé.
Au mois d'octobre 1861, je conseille à M. D de prendre des
pilules de phosphore, d'après la formule de Mandl et Gobley. Ces pilules contiennent chacune un milligramme du médicament. D.... en prend une chaque jour pendant cinq jours seulement. Lorsque je le revois, il me raconte les faits suivants :
Cette dose très faible l'a purgé, bien qu'il soit habituellement très constipé. Il éprouvait à l'anus un sentiment de cuisson, de chaleur, de picotement, comme s'il eût eu des ascarides vermiculaires. La soif était assez vive.
Dès le milieu du huitième jour, il entra dans un état d'excitation générale très prononcée. Sa tête travaillait, dit-il, son intelligence lui semblait plus étendue, la conceptron plus vive; il formait des projets de toute espèce et faisait dans son esprit de nombreuses inventions.
On se souvient que D est loin d'être un ouvrier ordinaire, et
que si ses facultés intellectuelles ont été momentanément troublées, dans une certaine mesure, par le sulfure, il n'en est pas moins resté et redevenu un homme réfléchi et inventif,
Ses facultés génitales ont subi une stimulation très prononcée.
L'érection était presque constante. D.... aurait renouvelé constamment l'acte vénérien s'il n'eût pas été retenu par sa raison. L'éjaculation était brûlante ; c'était, dit-il, comme du feu qui sortait. Le périnée était le siège d'une sensation d'ardeur intense. Les urines déterminaient une vive cuisson ; il a cru dès lors devoir s'arrêter. Ces faits, dont il me rend compte, ont pris une assez grande inlon-,
A. DELPKCH.
sité pour que sa femme, effrayée, ait jeté le flacon de pilules par la fenêtre.
Au mois de janvier 1862, D...., d'après les conseils de M. Desmarres, cessa absolument do fumer. Toutefois, au mois de mai, aucune amélioration ne s'est produite dans l'étal de sa vue; il se trouve au contraire moins bien. Mais à cette époque il cesse presque complètement d'aller à l'atelier au sulfure; depuis, sa vue tend à s'améliorer. Il commence à pouvoir lire une lettre au commencement de juillet <l 862, époque où je le revois.
Obs. XX. — Intoxication ancienne modérée. — Accidents aigus à la suite d'un travail exagéré.
M. A , trente-deux ans, est contre-maître dans une fabrique
de caoutchouc depuis huit ans. Dans le principe, il habitait au dehors et il ne faisait que surveiller la fabrication sans travailler de sa personne. Il fut cependant atteint de céphalalgie, sans autre accident bien sérieux. Mais, deux ans après son entrée, soumis par hasard à des vapeurs plus abondantes, il fut assez fortement impressionné par le sulfure de carbone pour perdre connaissance, et il eut beaucoup de peine à rentrer chez lui.
Depuis celle époque, il a toujours été plus ou moins souffrant, fatigué, manquant d'appélil, surtout depuis le moment où il est venu demeurer dans la fabrique. Cependant il ne fait que traverser les ateliers sans jamais toucher au sulfure, et il passe dans son bureau la plus grande partie du lemps. Ce bureau est séparé par une cour de l'usine à proprement parler ; mais l'odeur du sulfure y arrive avec une inlensilé assez prononcée lorsque le travail se fait sur des quantités importa nies.
Les faits généraux observés ordinairement par M. A sur luimême sont les suivants : trouble do la mémoire; modification profonde de son caractère : autrefois doux et calme, il est devenu irritable et même emporté ; parfois il tombe dans des idées tristes, son sommeil est agité et tourmenté par des rêves pénibles. Il ne se rappelle pas que la sensibilité cutanée générale ail été excitée. Il a eu fréquemment des maux de tête, des vertiges, des douleurs dans les membres. Sa vue est depuis longtemps Iroublée, il voit un brouillard devant ses yeux.
Ses facultés génitales sont surexcitées, il se livrerait constamment au coït, si le raisonnement ne le retenait. Sa femme est devenue enceinte il y a quatre ans ; l'enfant est venu à terme et se porte bien. Il n'avait jamais de crampes autrefois et il plaisanlail les nageurs qui avaient peur d'être surpris par cet accident, maintenant il en a de fréquentes et très douloureuses. Ses jambes sont roides. On ne
peut le décider à sortir de l'usine après son travail, par suite de la fatigue rapide qu'il éprouve. Il a une inappétence continuelle; jamais son appélit n'a été surexcité; il a constamment la diarrhée, diarrhée fétide sentant plutôt l'hydrogène sulfuré que le sulfure de carbone ; ses vents ont une odeur très forte.
Sa respiration est troublée ; il est tout de suite essoufflé. Il y a quelque temps il est allé à la campagne, il s'y trouvait plus essoufflé qu'à Paris. La percussion delà poitrine donne une sonorité au moins normale; l'auscultation, une certaine prolongation de l'expiration en arrière.
Les urines sont odorantes.
Tels sont les antécédents de ce malade qui n'a jamais fait d'excès alcooliques. Depuis quelque temps on travaille beaucoup à la fabrique, on fait de l'imperméable seize heures par jour, et les vapeurs de sulfure sont très intenses. M. A ne fait que traverser les ateliers pour suivre la fabrication ; il y séjourne cependant quelquefois, mais sans jamais y passer un temps très long.
Sous l'influence de ces conditions nouvelles, il a été pris, après quelques jours, d'accidents intenses qui l'ont amené à me demander avis, tandis que jusqu'alors il m'avait soigneusement caché son état.
Je le vois le 6 juillet I 862. Il est dans l'état suivant :
Face congestionnée, couverte de sueur; expression anxieuse, incertaine et abattue tout à la fois. Toute la peau du corps est mouillée de sueur comme le visage ; les mains sont agitées d'un léger tremblement; le pouls est à 120 pulsations, modérément dur. L'haleine présente à un haut degré l'odeur spéciale qui est celle du sulfure, un peu modifiée etcomme acide. M, À... est anxieux, abattu; il est cependant mieux que la veille. Il me raconte que, depuis plusieurs jours, les vomissements qu'il a quelquefois sont devenus continus : il a rendu tout ce qu'il a mangé et il a de plus des vomissements bilieux. La diarrhée est intense. Sa pensée est profondément troublée : il ne sait ce qu'il fait d'un moment à l'autre, il oublie où il vient de placer ce dont il a besoin; il ne sait pendant un moment où prendre ce que je lui demande pour écrire. Il est profondément attristé; ses nuits ont été troublées par des rêves pénibles pendant le peu de temps où il trouvait un sommeil agité.
Une céphalalgie intense, des vertiges, des douleurs erratiques, une grande faiblesse musculaire qui rend la marche vacillante, un trouble plus prononcé de la vue, l'abolition des facultés génitales, de la roideur des mains avec un sentiment marqué de picotement et de diminution delà sensibilité, quoiqu'il n'ait pas touché le sulfure, une sensation plus prononcée d'oppression complètent cet état d'intoxication à l'état aigu.
Je me contente de conseiller le repos, l'éloignement absolu do
A. DELPECH
l'atelier, la diète, des boissons légèrement acidulées, des purgatifs répétés. Sous l'influence de ce simple traitement, une amélioration progressive se produit, et lorsque je vois le malade pour la dernière fois, quinze jours après, il est redevenu à peu près à l'état dans lequel il était avant celte exacerb;ition.
Obs. XXI. — Intoxication suljocarbonée légère. — Accidents plus vifs par l'exagération des causes. — Céphalalgie. — Vertiges. — Vomissements. — Diarrhée. — Excitation de l'appétit. — Stimulation génitale. — Puis, anaphrodisie. — Altération de la mémoire. • — Tristesse. — Courbature. — Fatigue. — Faiblesse musculaire. — Traitement par le phosphore. — Guérison.
T...... vingt et un ans, ouvrier en caoulchouc, est entré, le
1 0 avril 1 862, au n° 3 de la salle Saint-Ferdinand.
Dès l'âge de onze ans et demi, il a commencé à travailler le caoutchouc. Employé d'abord a l'imperméable jusqu'à l'âge de quatorze à quinze ans, il était seulement chargé de diriger la pièce d'étoffe lorsqu'elle passait sous le cylindre, et il n'imprimait point. A quinze ans, il passa à la vulcanisation au soufre, qu'il alternait par demijournée avec le travail au sulfure. Ce dernier consistait dans le soufflage des ballons et des condoms vulcanisés avec le mélange de sulfure et de chlorure de soufre. Il ne le faisait que par intervalles et seulement quatre à cinq jours de suite. Il l'a continué jusqu'à la quinzaine qui a précédé ton entrée à l'hôpital.
Il n'a jamais été employé à la dissolution ni au brassage des cuves que l'on est obligé de faire avec la main pour éviter, comme il dit, les grumeaux et les désagréments.
Les seules interruptions qu'il accuse sont celles qui ont été nécessitées par les souffrances suites du travail. Il està remarquer dès l'abord qu'à l'âge de quinze ans les appétits génitaux s'éveillèrent chez lui, de bonne heure, comme il dit, et cette époque coïncide avec celle à laquelle il a commencé à subir l'influence toxique avec quelque intensité.
Toutefois , dès l'origine de son travail à 1 imperméable , il fut atteint de céphalalgie violente et de vertiges intenses. Jamais il n'a perdu connaissance, mais il était comme ivre et se buttait contre tous les obstacles, sans avoir déraisonné jamais. D'ailleurs, dit-il, tous les ouvriers sont comme soûls.
Notons en passant qu'il a connu le vieillard tout contourné par
l'influenc3 du sulfure de carbone dont nous parlent B (obs. XI)
et tous les ouvriers qui ont travaillé dans cette fabrique. Ce vieillard, devenu incapable de tout travail, en a été récomment expulsé. Les ateliers étaient en général bien aérés. On n'aurait pu, dit-il,
y travailler sans cela. Ils se trouvaient très chauffés par le seul fait des tuyaux de transmission de vapeur.
T n'a jamais fait d'excès alcooliques.
Outre la céphalalgie et les vertiges, il était atteint assez fréquemment de diarrhée, et il ressentait de la faiblesse musculaire.
Mais c'est au soufflage qu'il a été sérieusement atteint. Des vomissements, une diarrhée beaucoup plus intense, une céphalalgie excessive, des vertiges portés jusqu'à la perte complète de connaissance se sont rapidement- développés. Ces accidents d'ailleurs étaient observés chez tous les ouvriers, et ils atteignaient souvent môme les femmes employées à coudre dans les ateliers à l'imperméable.
Sa mémoire s'altéra bientôt profondément; il oubliait d'un moment à l'autre ce qu'il avait à faire. La parole était gênée, il ne pouvait articuler ce qu'il voulait dire, et il oubliait les mots : cela ne sortait pas. Il était facilement irritable et violent, sans aller pourtant jusqu'à des voies de fait. Plus tard, il est devenu triste, et cet état a persisté jusqu'à son entrée à l'hôpital. Il rêvait constamment de choses douloureuses ; agité par des cauchemars, il se réveillait en sursaut.
11 n'a jamais eu d'hypereslhésie cutanée, mais il éprouvait des fourmillements et des picotements douloureux des mains et des pieds. Il est d'une grande sensibilité au froid. Jamais il n'a présenté d'anesthésie.
Sa vue s'est profondément altérée ; elle s'est voilée, et la vision s'opère comme à travers un brouillard. Aujourd'hui encore, il ne reconnaît pas, même à une petite distance. La pupille dilatée est incomplètement contractile. Toutes ces observations ne portent d'ailleurs que sur l'œil gauche. Adroite, en effet, la vue est bien plus altérée par suite d'un accident.
Il y a un an, une goutte de mélange vulcanisant a sauté dans l'œil droit; une vive douleur s'est développée; une ophlhalmie intense, qui aurait été caractérisée, dit-il, par le nom d'ophthalmie purulente, s'est développée, et maintenant encore il reste un staphylôme de la cornée et de l'iris.
L'ouïe, l'odorat, le goût, ne semblent pas avoir été troublés.
Il n'en a pas été de même des fonctions génitales. A quinze ans, dit-il, j'étais très fort sur l'article. Il répétait, probablement sous l'influence d'une excitation toxique, le coït deux ou trois fois par jour. Bientôt un amoindrissement progressif prit la place de l'excitation, et à dix-huit ans l'anaphrodisie était presque complète. Les fonctions se rétablirent ensuite imparfaitement pendant quelque temps pour subir une dépression nouvelle, ot depuis plusieurs mois, lors de son entrée à l'hôpital, il est à peu près complètement nul.
L'érection est d'une extrême difficulté, l'éjaculalion presque impossible. Depuis quinze jours même, toute excitation génitale a
HO
A. DELPECH
absolument disparu. Ses parties génitales sont dans un état normal de développement.
Du côté de la motilité, on ne constata à aucune époque ni crampes ni lies.
Dès l'origine, un sentiment de fatigue et de courbature s'est produit. Au bout de trois ans, et soumis à une action toxique plus intense, T.. . marchait difficilement en se reposant à chaque instant.
Ses bras avaient aussi beaucoup perdu de leurs forces, il ne pouvait rien soulever de lourd.
11 insiste beaucoup sur l'affaiblissement de la contractilité musculaire. Ses nerfs, dit-il, ne veulent pas agir.
y A la faiblesse se joignit une roideur très prononcée aux membres inférieurs, moins marquée aux mains qui cependant étaient difficiles
à fléchir complètement. Jamais T n'a été atteint de tremblement.
On ne constate point non plus chez lui d'atrophie musculaire.
Il est inutile de revenir sur les dégoûts, les vomissements, la diarrhée intense avec coliques, qui ont marqué chez lui la première période. Il rend des gaz intestinaux fétides ; mais ce qu'il y a eu de remarquable, c'est qu'il a été poursuivi, depuis qu'il est soumis à une influence toxique plus vive, par une faim excessive qui a persisté presque jusqu'à ce jour.
Il a été et il est encore atteint d'un essoufflement très prononcé qui d'ailleurs ne s'accompagne d'aucune trace d'emphysème.
Il croit avoir eu à plusieurs reprises de véritables accès de lièvre.
Il se plaint de palpitations. On ne constate aucune altération cardiaque. Au premier temps et à la base, il existe un bruit de souffle doux se prolongeant dans les vaisseaux du cou où il est très intense, et qui est dû évidemment à l'anémie.
Les urines sont chargées; elles présentent une forte odeur de sulfure, et elles déterminent, en traversant l'urèthre, un sentiment de cuisson.
T n'a pas de sueurs notables.
Le 25 avril, il fut atteint d'une violente inflammation de l'œil droit, présentant les caractères d'une irido-kératite. Le calomel à l'intérieur, des instillations de collyre avec le sulfate d'alropine ; la diète, le repos du corps et de l'œil amenèrent une guérison qui ne s'accompagna point d'une altération plus sensible de la vision.
On a vu que le malade était entré à l'hôpital dans un état presque absolu d'impuissance. Du 10 avril au 4 0 mai aucune érection diurne ou nocturne ne se produisit. A partir du 10 mai, il eut plusieurs fois pendant la nuit des érections très incomplètes.
Le 19 mai, il prit 1 milligramme de phosphore sous forme de pilule. Dès la nuit suivante, des érections intenses se développèrent
et allèrent même, par leur intensité et leur persistance, jusqu'à la douleur
La miction était cuisante et même douloureuse à la suite de ces érections. Deux garderobes, la première demi-liquide, la seconde liquide, se produisirent avec accompagnement de coliques.
Le 20, il prit une nouvelle pilule : deux garderobes liquides. Erection fatigante toute la nuit, avec cette particularité que l'érection, presque mécanique la veille, s'accompagne celte fois de désirs très vifs.
Les urines n'ont pas été plus fréquentes. La miction ne s'accompagne plus de cuisson.
On continua l'administration du médicament pendant quelques
jours avec le? mêmes effets, et T demanda à sortir se sentant
infiniment mieux.
Sa gaieté avait reparu; sa mémoire était plus présente, ses forces plus grandes; il marchait sans secours. Son appétit commençait à ?e prononcer. Sa vue seule ne s'améliorait pas avec la même rapidité.
Revu depuis (27 août), il nous a raconté les faits suivants :
La guérison a persisté et même progressé. Sa force est plus grande, sa marche tout à fait ferme.
Sa vue s'éclaircit de plus en plus; ses facultés génitales sont dans un état à peu près normal. Toutefois il a encore des vertiges.
Il lui est arrivé un accident singulier : il y a un mois, il a donné l'hospitalité à un ancien camarade encore employé à la vulcanisation f;t au soufflage, imprégné de l'odeur du sulfure, et avec lequel il a partagé son lit. Il a été pris de céphalalgie et de diarrhée, sans vomissements, de faiblesse et de tremblement général. Depuis, ses mains ont conservé un tremblement marqué. Il avait, dit-il, perdu la tête et courait en faisant des folies chez les pharmaciens pour leur demander des remèdes. Il fut ensuite atteint d'idées noires; se croyant fou, il pleurait. Il croyait voir des bâtes, et il lui était impossible de s'expliquer devant le médecin que l'on avait appelé. La nuit il se réveillait en sursaut. Les érections avaient disparu, il ne pensait plus au coït. Il croit avoir eu de la fièvre. On lui donna de l'opium et du sulfate de quinine, et peu à peu ces accidents s'éteignirent.
Obs. XXII. — Intoxication rapide. — Période originelle d'excitation intellectuelle et génitale. — Exagération de l'appétit. — Seconde
période d'affaissement. — Perte de la mémoire. — Impuissance.
Inappétence.
H< A , fabricant de caoutchouc soufflé, âgé de trente-deux
ans, eat d'une bonne constitution , il n'a jamais fait d'excès alcooliques, et, depuia six ans en particulier, il n'apa3 bu en tout un litre d'eau-de-vie.
A. DELPECH
Depuis cinq ans, il fabrique par insufflation les ballons et les condoms par l'action du trempage dans le mélange de sulfure de carbone et de chlorure de soufre. Dans l'origine, il travaillait chaque jour pendant un temps très long (dix à douze heures) dans une très petite pièce fortement chauffée. A celte époque, les procédés les plus avantageux de fabrication n'étaient pas bien arrêtés, et l'on employait inutilement des masses bien plus considérables de sulfure et de chlorure.
Au bout de quelque temps, M. A fut atteint d'une vive
surexcitation des organes génitaux ; les érections étaient constantes, fatigantes. Il ne fit cependant aucun excès, mais rapidement cette excitation fit place à une anaphrodisie très prononcée. Les autres accidents prirent, dans une certaine mesure, la forme de cette excitation originelle.
L'esprit du malade était occupé de craintes continuelles, de préoccupations de nature triste. Il lui semblait qu'il oubliait tout ce qu'il avait à faire, que tout son travail devenait inutile. Sa pensée s'engageait dans des rêvasseries sans fin.
Son appétit était exagéré ; toutefois, ses digestions étaient difficiles, irrégulières, sans qu'il ait jamais eu de coliques, de vomissements, de constipation ni de diarrhée.
Plus tard, tous ces phénomènes firent place à des symptômes de dépression.
Il se sentait, dit-il, comme hébété. Sa mémoire s'était profondément altérée; il était obligé de faire les plus grands efforts pour se rappeler les choses les plus importantes. Cependant son esprit, moins excité, avait gardé une mobilité extrême; il avait un véritable besoin de discussion, et, par suite, il se livrait à des accès d'impatience ou même d'emportement et de violence extrême. Celle violence était d'ailleurs tout à fait superficielle, et, comme chez les autres malades, elle cachait un manque absolu d'énergie et une grande mollesse de caractère.
Ces accès de colère étaient suivis d'un tremblement très vif, qui ne se prolongeait point dans les intervalles. Ce sont là les caractères
particuliers que la marche de la maladie a présentés chez M. A
]| a d'ailleurs éprouvé la série des accidents constants déjà signalés.
Toutes les fois qu'il travaille, même maintenant où il ne travaille que quelques heures, il est atteint de céphalalgie, quelquefois très intense; il a en général peu de vertiges; jamais il n'a ressenti de troubles de l'ouïe ou de !a vue. Après le travail, ses doigts restent quelque temps froids, roides et peu sensibles. Il semble, dit-il, que le sang se soit retiré; autrefois la roideur était grande et constante.
Ses jambes sont affaiblies et roides; il était leste autrefois, il est lourd maintenant et marche avec quelque difficulté. La jambe
gauche est plus faible que la droite: il n'y a de douleur ni dans l'une ni dans l'autre. Je n'ai constaté ni analgésie ni anesthésie.
Les variations précédemment indiquées dans l'état de M. A ,
à diverses époques, viennent de ce que, effrayé de la gravité de son état, il a beaucoup diminué la durée du travail qu'il avait même presque interrompu. De là un amendement notable dans les accidents.
Il y a trois mois (juillet 1 860), il changea d'atelier et se transporta d'un local bien aéré dans un local très renfermé. Presque immédiatement les facultés génitales qui avaient repris un peu d'énergie s'affaissèrent tout à coup, et l'impuissance devint absolue.
Au moment où je l'examine (octobre 1860), l'abandon ou la diminution momentanée du travail a fait reparaître quelques érections nocturnes.
Les autres accidents, affaiblissement de la mémoire, céphalalgie inappétence, engourdissement des mains, roideur inégale des membres inférieurs, persistent.
Obs. XXIII. — Absence congénitale du sens de l'odorat. — Troubles digestifs. — Amaigrissement. — Intelligence altérée. — Hallucinations. — Loquacité. — Violences. — Sans céphalalgie. — Perte de la mémoire. — Roideur et insensibilité des doigts. — Affaiblissement des membres inférieurs. — Anaphrodisie.
Madame A , âgée de trente-cinq ans, d'une bonne constitution, a commencé, il y a cinq ans, à travailler le caoutchouc soufflé. Elle a été très rapidement atteinte d'accidents très graves. Il est intéressant d'établir que, chez elle, le sens de l'olfaction n'existe pas. Elle n'a jamais senti l'odeur du sulfure do carbone.
L'action de ce corps sur l'odorat peut par conséquent ici être considérée comme nulle et éliminée.
Les premiers accidents qu'elle ait éprouvés ont été une anorexie profonde portée à ce point de la mener progressivement à une extrême maigreur; un besoin constant d'avaler sa salive, des vertiges et un sentiment habituel d'oppression. Aucune cause spéciale, si ce n'est la petitesse, l'aération incomplète, le chauffage exagéré de l'atelier, ne peut être invoquée chez elle comme ayant favorisé l'apparition des accidents ; elle n'a jamais fait d'excès alcooliques.
Elle éprouva très rapidement des iroubles intellectuels profonds ; sa mémoire s'amoindrit et se perdit presque entièrement. Elle avait à trouver les mots dont elle avait besoin pour exprimer ses idées, une grande difficulté. Cependant sa loquacité était extrême; elle se sentait déraisonner sans pouvoir arrêter le flot de ses paroles.
Elle était devenue irritable, violente, préoccupée d'idées tristes et mélancoliques, et cependant indifférente à tout ce qui devait l'in-
A. DELPP.CH g
A. DEI.PKCH.
léresser, V.W* pleurait avec uno grande facilité; somnolente souvent pendant le jour, elle était livrée la nuit à une insomnie pleine de rêvasseries iristes et fatiguntos; dans une espèce de demi-hallucinations, il lui semblait que son corps se gonflait et se distendait énormément; D'ailleurs, elle n'avait point de céphalalgie, ce qui s'explique peut-être par son insensibilité olfactive, mais cependant des vertiges très intenses.
Sa vue n'a jamais été affaiblie; mais elle voyait, affirme -l— elle, les objets plus volumineux qu'ils ne l'étaient réellement.
L'ouïe n'a jamais été troublée. Madame A n'a jamais éprouvé de
douleurs ni de crampes. Ses doigts, dit-elle, étaient morts jusqu'aux deuxièmes phalanges; ils étaient roides et insensibles; elle ne pouvait se boulonner.
Il en était de même des membres inférieurs, des pieds surtout, mais à un moindre degré. La malade y éprouvait une lassitude extrême, des frémissements, do la roideur; elle marchait sur la pointe des pieds.
Les facultés génitales subirent de profondes altérations.
Madame A n'avait jamais ressenti d'appétits génitaux très
vifs, mais la sensibilité génitale était normale. Elle s'aperçui d'abord que les sensations développées par le coït étaient très amoindries, puis qu'elles s'étaient annulées ; en même temps tout désir s'était éteint. Cette anaphrodisie a persisté jusqu'à ce jour d'une manière absolue.
Toutefois, la menstruation ne paraît pas avoir été troublée. Il n'y
a jamais eu de relards ni de pertes. Madame A présente les
symptômes d'un catarrhe utérin léger. On a vu que l'anorexie, la salivation, avaient été prononcés. Il n'y a jamais eu de vomissements, de constipation ni de diarrhée. Des gaz abondants, d'une odeur très forte, étaient fréquemment expulsés.
Du côté des organes respiratoires, à l'oppression près, rien n'a été noté. Il n'y a jamais eu d'accidents fébriles.
Effrayée de l'intensité de ces accidents, madame A abandonna
toute la partie des opérations industrielles qui pouvait la mettre en contact avec le mélange vulcanisant . Quelques toniques aidant, elle revint à peu près à la santé, prit do l'embonpoint; mais parmi les quelques accidents qui persistent , l'insensibilité génitale est le symptôme le plus frappant.
Obs. XXIV. — Ouvrier en caoutchouc souillé. — Inhalations abondantes de sulfure. ■ — Période d'e.icilalion prononcée suivie de collapsus. — Amélioration par le régime hygiénique. — Guérison rapide par le phosphore.
I) (B,), âgé de trente-quatre ans, ouvrier en caoutchouc, est
entré, le 29 octobre 4 862, au n° 2 de la galle Saint-Ferdinand.
Depuis trois ans, cet ouvrier est employé à la vulcanisation des ballons. Chaque jour on consomme, dans la fabrique, de 70 à 80 kilogrammes de sulfure de carbone, tant à la vulcanisation qu'à la teinture. — Voici comment se fait le travail : les petites vessies, préparées comme de coutume, sont plongées dans un mélange de 10 kilogrammes de sulfure coloré par l'orcanette et de 101) grammes de chlorure de soufre. Elles y passent le temps nécessaire pour compter de \ à 35 ou 40, et on les retire. Soufflées immédiatement pour les dilater et les essayer, on les laisse ensuite se dégonfler d'elles-mêmes et sécher sur des claies ou sur des toiles pour les employer à fur et mesure des besoins. Lorsque l'on veut obtenir une coloration rouge plus intense, on en place soixante à quatre-vingts grosses attachées par douzaine par les goulots, et fermées par suite dans une bassine; on les recouvre de trois à quatre seaux de sulfure de carbone fortement teint par l'orcanette. mais non additionné de chlorure. Un couvercle et un poids les main, tiennent plongées. Après quelques minutes, on les retire et on les place près de la chaudière à vapeur pendant l'hiver ou au soleil pendant l'été pour les faire sécher.
D a été d'abord employé à la vulcanisation ; seulement, plus
tard, il était plus spécialement chargé, comme contre-maître, de surveiller les ouvriers et la fabrication, et de préparer, comme on dit, les bouillons, c'est-à-dire les mélanges et le sulfure de carbone coloré.
Il est important d'établir que D.... était d'une constitution athlétique. Il est brun, fortement coloré ; la peau, sur toute la surface du corps, est couverte de poils noirs abondants. La force qu'il pouvait développer était exceptionnelle; ses appétits génitaux étaient très vifs, et là encore, pour employer son expression , il était de première force.
Dès l'abord, il a travaillé pendant dix heures. Dès les premiers jours, il a été atteint de céphalalgie bitemporale à n'y plus voir clair, dit-il, de bluetles, d'étincelles. Il chancelait un peu en marchant. Il n'a jamais eu de vomissements, quoique tous les autres ouvriers en soient, dit-il, atteints; il a éprouvé des alternatives de diarrhée et de constipation. Pendant quelque temps, il ne paraît pas avoir présenté d'autres accidents, mais il travaillait alors en plein air et dans un lieu largement battu par le vent. Bientôt cependant il se sentit plus excité que d'habitude; il bavardait sans mesure et 9ans raison ; il était aussi plus irritable. Deux fois il lui arriva de boire plus que d'habitude, mais sans excès; il rentra chez lui dans un état d'exaspération terrible, cassa tout dans son ménage, et eût assommé, dit-il, quiconque lui eût résisté. La nuit, il sautait conli-
A. DKLPECH.
nuellemenl, tourmenté qu'il était par l'insomnie et des rêves constants.
Ses facultés génitales furent surexcitées, à cette époque, d'une manière trèsjjremarquable.
Du côté de la musculation , il signale des crampes et de la roideur.
L'appétit était très souvent exagéré ; le sulfure, dit-il, pousse à manger.
Cet état d'excitation persista pendant deux ans, placé qu'était D. . dans de bonnes conditions hygiéniques relatives. A cette époque, il changea d'atelier et travailla dans un local fermé et insuffisamment aéré, que d'ailleurs on a dû abandonner depuis.
Il deviut rapidement plus malade. La céphalalgie était fréquemment insupportable. Il éprouvait des vertiges intenses; la mémoire s'altérait rapidement; il ne se souvenait plus, d'un moment à l'autre, de ce qu'il avait à faire. Il parlait difficilement; la langue était pâteuse et ne tournait pas. Il avait des moments de tristesse pendant lesquels il ne se trouvait bien que seul. Quel ours! disait-on de lui, il ne parle jamais. Dès qu'il le pouvait, il se couchait. Toute énergie, toute volonté l'avait abandonné pour faire place à une complète indifférence.
La vue s'altéra profondément surtout à gauche, un brouillard couvrit les objets et les rendit confus; la lecture devint impossible.
Cet état a persisté jusqu'à ce jour. — Cependant l'examen extérieur ne présente rien de particulier : les pupilles sont contractiles, peut-être un peu dilatées, d'une manière habituelle.
A l'examen ophthalmoscopique, on constate une atrophie avancée de la pupille du nerf optique plus marquée à gauche. De ce côté, la pupille, tout à fait décolorée, est blanche comme de la nacre.
Ces altérations sont semblables à celles que parait déterminer l'abus du tabac à fumer.
D fume sans doute beaucoup, mais non pas d'une manière
exagérée. Peut-être les deux intoxications déterminent-elles les mêmes troubles locaux.
L'onïe, sans être troublée profondément, est moins fine que précédemment.
Les facultés génitales s'amoindrirent d'une manière rapide. Sa femme, dit-il, est jeune et gentille; il en est épris, et cependant, à partir de cette époque, il fallait une excitation très vive, la tôle très montée, pour qu'il pût, difficilement encore, arriver à des rapports complets. Toutefois sa fécondité n'a pas été altérée; sa femme est enceinte en ce moment, et elle a eu un enfant tous les ans.
La musculation subit une dépression analogue. Il était faible et ployait sur ses jambes; il n'eût rien pu porter. Il me donne, avec ses
doigts qu'il roidit, un aperçu de sa démarche. Il portait difficilement une jambe devant l'autre.
Les mains étaient roides, douloureuses, malhabiles; la flexion et l'extension offraient la même difficulté. Tout le corps, et surtout vers les membres supérieurs, était agité d'un tremblement habituel qui s'exagérait parfois. Les masses musculaires paraissent avoir diminué de volume à cette époque.
L'appétit s'était rapidement amoindri ; il était surtout capricieux ;
il y avait des jours où D ne soupait pas. — Des coliques avec
une diarrhée assez habituelle, des gaz intestinaux fétides complètent l'état des fonctions digestives.
Deux influences semblaient, disait-il , agir sur l'intensité des accidents : les temps bas, humides, étaient moins favorables que les temps secs et clairs, par la diffusion moins grande des vapeurs. Certains sulfures lui paraissaient agir plus fâcheusement sur lui ; il croit que ceux qui sont faits avec le charbon sont plus toxiques que ceux pour la fabrication desquels on emploie la braise.
Son haleine présentait, à un haut degré, l'odeur spéciale; il était fréquemment essoufflé, surtout en montant les escaliers, sans jamais tousser. D'ailleurs l'auscultation de la poitrine ne montre qu'une prolongation presque insignifiante du bruit expirateur en arrière.
11 n'a jamais eu d'accès fébriles. Son pouls est à 68 ; le premier temps du cœur est légèrement soufflant; le souffle très doux se prolonge dans les vaisseaux du cou.
Les urines ont souvent présenté l'odeur du sulfure ; elles étaient très rouges et déterminaient, par leur passage, une cuisson uréthrale vive.
Les sueurs étaient abondantes, et elles présentaient l'odeur du sulfure.
Tels sont les faits commémoratifs que D signale à mon attention. Lorsqu'il entre à l'hôpital, ils persistent. Il se plaint surtout d'affaiblissement et de roideur des membres inférieurs et de diffi culté dans la marche; de l'impossibilité où il est de distinguer le parquet du carreau par suite de l'insensibilité de la peau de la plante des pieds ; du trouble extrême de la vue, du brouillard qui l'empêche de distinguer les objets, et qui le gêne encore pour se diriger; de l'impuissance presque absolue dont il est atteint; de son manque d'appétit.
Des purgatifs, des bains sulfureux, un régime modéré, mais suffisant, sont seuls employés. Au bout de quinze jours, une amélioration sensible se produit. La marche est plus solide, les jambes moins roides; la sensibilité de la plante du pied reparaît; la vue s'améliore, quoique très lentement ; la lecture reste impossible. Quelques érections, très incomplètes encore, se produisent la nuit.
A. DKLI'KCH.
Le 18 novembre, on donne 1 milligramme do phosphore dis6ou« dans l'huile el émulsionné dans une potion gommeuse :
Le pouls est à 72 pulsations.
Dans la journée, le malade éprouve des coliques. — Dans la nuit, deux garderobes liquides, sentant, dit-il, le sulfure. Urines plus fréquentes sans cuisson. — Érections plus fréquentes.
Le 19, 72 pulsations. Même état.
Le 20, 76 pulsations. Deux garderobes liquides: besoins d'uriner plus fréquents; pas de cuisson. Érection continue depuis trois heure9 du matin avec désirs erotiques. Il dit de lui-même- qu'il se trouve plus d'entrain et de gaieté; appétit augmenté. — Renvois phosphores.
Le 21, 76 pulsations. Deux garderobes moins liquides; besoins fréquents d'uriner sans cuisson. Érections complètes un peu moins vives qu'hier. La vue reste trouble La vivacité d'esprit, l'entrain, sont toujours en progrès. Appétit croissant. — Quatre portions. Pas de renvois.
22 novembre, 84 pulsations. Deux garderobes moins liquides ; besoins moins fréquents d'uriner. — État à peu près normal de ce côté, pas d'urgence, pas de cuisson. — Érection continue cette ;iuit; cela devient gênant, dit-il. La vue semble s'améliorer; la gaieté persiste.
Pour la première fois, ce matin, il a pu frotter le cabinet où il est couché ; il sent parfaitement le parquet. I! marche bien; ses mains sont maintenant souples et se ferment complètement; la force s'y rétablit. — Même traitement.
23 novembre, 72 pulsations. Deux garderobes moins liquides. Appétit excité , pas de renvois. Urines fréquentes, sans cuisson. Érections fréquentes pendant la nuit.
24 novembre, une seule garderobe. Urines fréquentes, quelquefois urgentes, pas de cuisson. — Érections.
25 novembre, une seule garderobe peu liquide. Urines fréquentes. Érections presque fatigantes. État moral excellent. Vue slatioonaire. Appétit extrême. Les mains sont à l'état normal. Un peu de tremblement persiste cependant. Les jambes sont solides et sensibles. — 72 pulsations.
26 novembre, 84 pulsations. Appétit excité, sans renvois. Une seule garderobe solide; urines fréquentes, urgentes, sans cuisson. H est sorti hier en permission et a pris en une seule fois son
Julep gommeux Huile d'olive..
Phosphore. . .