Amerigo Vespucci, p. 68, Lima, 1865, in-fnlio
Le prénom ou plutôt le surnom, car il ent placé au-dessus du (Amerrig: ) { Vespucci Ÿ’ Amerrigo avec deux r. Cette signature a un double paraphe encadrant et éblouissant. On dirait la signature d’un maître d'écriture, calligraphe émérite. Il est évident que pour son auteur le prénom primait le nom, et il l'a mis en relief, comme une sentinelle avancée, l’espaçant bien du mot Vespucci, afin que l’on füt tout d’abord frappé par la vue du prénom. Quelle différence avec la signature modesie et hiéroglyphique de Cristoforo Colombo!
La seconde signature au bas de la lettre au cardinal archevêque de Tolède, du 9 décembre 1508, est tout aussi élaborée et éclatante, avec cette différence que le prénom figure sur la même ligne que le nom. Ge léger changement a été fait pour donner place au titre de Piloto mor (major), mis en seconde ligne. Amerrigo a la leltre r doublée aussi, ce qui montre que Vespucci, en 1508, et après celle date, orthographiait bien son prénom avec deux r. Les deux paraphes encadrants et éblouissants sont les mêmes, peut-être même encore un peu mieux accentués que dans la première signature dont j'ai donné tout à l'heure la description. Enfin, le Piloto Major, avec un long trait sur toute la longueur des lettres du mot écrit en abréviation mor, se détache bien du nom et du prénom, et montre que Vespucci faisait grand cas de son titre.
L'écriture de la lettre entière est bien distincte, élégante même, et indique que Vespucci devait avoir des talents peu communs de calligrephe et de dessinateur : ces talents ont dû l'aider à obtenir la place de Piloto major, qui veul dire : conservateur et dessinateur des cartes marines appartenant au Conseil des Indes.
Le doublement de la lettre r prouve que Vespucci a voulu rapprocher autant que possible son prénom ou surnom, du nom indien Amerrique lequel se prononce encore de nos
nom de la manière suivante: est orthographié
jours, dans l'Amérique centrale, avec le roulement très prononcé des deux r', Si l’on rapproche celte nouvelle orthographe d’'Amerigo, de la proposition du Gymnase vosgien de 1507, on ne peut s'empêcher d'y trouver une intention bien évidente d'aider à maintenir l'erreur, d'autant plus que le nom n'ayant pas encore été imprimé en français, Vespucci ignorait qu'au lieu de l’orthographier Amerrique, comme il aurait dû l'être, les Français adouciraient le double r, et le remplaçcraient par un ér, avec un accent aigu sur l’e.
Humboldt s’est bien aperçu de ce doublement de la lettre r; mais, ne sachant comment l'expliquer, il l’attribue « presque à une preuve d’érudition ? », la regardant comme une assimilation de deux consonnes rapprochées, au lieu d’Amelrico, qui était le nom d’un évêque de Côme, en 865, dit-il d’après un érudit de Berlin, le professeur von der Hagen.
Maintenant que nous savons qu’au Nicaragua et plus spécialement dans les petites villes de Libertad, de Juigalpa et d’Acoyapa, aux pieds de la Sierra d'Amerrique, on prononce fortement la lettre r redoublée, nous avons l’explication du changement opéré dans l'orthographe du nom Amerigo (1504), en Amerrigo (4508), avec le baptême de Saint- Dié (1507) dan; l'intervalle.
Ce changement, avec la signature du prénom bien en évidence, est la seule preuve que nous ayons, non pas de la part que Vespucci a prise, au baptême de Saint-Dié, mais de l’aide qu'il lui a fournie pour le rendre valide et efficace. Pour son silence au sujet de la découverte du Nouveau Monde due à Colombo et non à Vespucci, la preuve est seulement négative; car il est possible que Vespucci ait protesté dans une lettre et que cette lettre ait été détruite, sans laisser de trace.
1. Le doublement de l’r est une preuve aussi voisine d’une certitude absolue, qu'il est possible de l’espérer dans les conditions où nous sommes placés, à la distance de près de quatre siècles, que Vespucci a entendu prononcer directement le nom d’Amerrique, soit en 1498, soit en 1505 par
les Indiens du cap Gracias à Dios, cu par ceux de la côte des Mosquito:, 2. Examen critique, vol. IV, p. 48 et 54,
Résumé et conclusions.
En résumé nous sommes en présence des faits suivants, d'une authencité parfaite :
4 En janvier 1496, Vespuche (sans prénom) a reçu 10000 maravédis.
% Première lettre de Vespucci à Médicis, écrite-pendant les trois premiers mois de 1503, avec le prénom Alberico (Albericus).
3 Colombo exécute son quatrième voyage, du 9 mai 1502, départ de Cadix, à juin 1503, avec séjour, en septembre 1502, au pied de la Sierra Amerrique. En juillet 1503, deux de ses compagnons, Mendes et Fiesca, arrivent à Hispagnola, et racontent leur voyage. En septembre ou octobre 1503, les résultats de ce voyage sont connus en Europe.
4 Deuxième lettre de Vespucci à Soderini, datée du 4 septembre 1504, et signée Amerigo.
5 En février 1505, Colombo, dans deux lettres, écrit Amerigo Vespuchi.
6° Jean Basin, à Saint-Dié, imprime, en mai 1507. les prénoms Amerige et Americus, et le Gymnase vosgien propose de donner à la quatrième partie du monde le nom d'America.
1° Lettre de Vespucei au ce. ‘linal archevèque de Tolède, du 9 décembre 1508, signée Amerrigo . vec le doublement de la lettre r, comme dans le nom indien Amerrique.
8° De 1508 à 1512, date de la mort de Vespucci, deux à trois signatures, avec le prénom Amerrigo placé au-dessus du nom et très en vue.
9% En 1515, Schôner déclare que le nom America est généralement employé.
80 NOUVELLES RECUHERCHES
Les lexles, les noms, les lieux et les dates ayant élé ainsi serrés de près, quelle est la conclusion ? Celte conclusion s'impose et doit — si elle n’est pas toute la vérité (car la vérité la saura-l-on jamais ?) — doit du moins s’en rapprocher beauroup.
Après une étude attentive de lous les documents, je pense que, si l’on est allé beaucoup trop loin en traitant Vespucci d’ « heureux imposteur », ou même en disant, comme Santarem, qu’« il a consenti indirectement à l'injustice commise envers Collomb », ses panégyrisles, en le nommant « un génie sublime », un « homme d’une éducation supérieure », avec « le ta'ent prodigieux d’un Pline », n'ont pas été plus justes et ont dépassé les limites du vraisemblable.
Adolphe de Varnhagen, dans son désir de réhabilitation, s'est laissé emporter par ses sympathies, el s'est trop avancé, en voulant, dit-1\, rendre « hommage à la justice, à la moralilé et à la vérilé historique, en faveur du nom américain et d’Amerigo Vespucci ».
Alexandre de Humboldt lui-même, tout en reconnaissant les parties faibles du caractère et des écrits de Vespucci, a cru que c'était plutôt une victime innocente d'événements en grande partie inexplicables, de confusions, d'altérations fantaisistes, et d’inexactitudes ‘nhérentes à tout ce qui se rapporte aux découvertes des navigateurs de la fin du xv° el du commencement du xvi° siècle.
De l'étude qui précède on peut conclure que Vespucci a été, ce qu’on nomme aujourd'hui un homme habile, très diplomale, très adroit, en italien un fan fino. Et il est bon de considérer qu'il s’agit d’un compatriote des Médicis et du non moins célèbre Machiavel. Malheureux dans ses spéculations commerciales, après des navigations comme simple passager ou employé en sous-ordre, il eut le talent de se faire recommander par son compatriote l'amiral Colombo, et d'obtenir la place de Piloto major. IN prit en outre ses pri-
cautions pour ne pas se laisser oublier dans sa patrie el se poser dans le monde comme un grand navigateur, en envoyant des lettres à des hommes très haut placés à Florence, lettres évidemment destinées à la publicité, et qu’il n’a point désavouées.
On ne peut raisonnablement admettre qu'il n’ait pas eu connaissance de leur publication, car il n’est mort qu'en 1512, et sa position de Piloto major à Séville le mettait en rapport avec des personnes telles que Pierre Martyr, membre du Conseil des Indes, l’ambassadeur de la République de Venise, et bien d’autres, qui ont dû, soit lui remettre des exemplaires des plaquettes imprimées de ses lettres, soit lui en apprendre l'existence.
En terminant, je ne puis m'empêcher de faire remarquer que le nom indien d’Amerrique a été attribué à un pilote-cartographe, employé pour ses talents de calligraphe et de dessinateur, le Florentin Alberico Vespucci, et que ce singulier baptême a été placé non moins à tort sous l'égide d’un autre dessinateur-cartographe en même temps que castigatore, Martin Waltzemäüller; que cette attribution s’est faite en laissant de côté d’abord le ‘navigateur qui a découvert le Nouveau Monde, le Génois Cristoforo Colombo, puis les souverains d’Espagne qui l’avaient envoyé, ainsi qu’en rejelant le prénom de Vespucci (Alberico) et enfin en passant entièrement sous silence le nom du parrain fantaisiste et à licence poétique du Nouveau Monde, Jean Basin de Sandocourt. Quelle suite d'erreurs et de confusions, unique dans l’histoire des sciences géographiques! Le Florentin Alberico Vespucci a eu l’honneur d’être le premier homme de race blanche à qui ait été appliqué le surnom d’Americus, Amériquain ou Américain. Cette gloire assez belle, vu le rôle que Vespucci a joué, est après tout suffisante et doit satisfaire ses compatriotes, même les plus exigeants, de Florence et
d'Italie,
On chercherait, avec nos connaissances actuelles en géographie physique et descriptive, à donner un nom au Nouveau Monde, qu’il ne serait pas possible de trouver mieux, ni même aussi bien. Nom indigène, à désignation descriptive: Amerrique, le pays du vent, en même temps que le pays riche en or; quelle belle définition ! Les quatre cinquièmes des orages qui fondent sur l’Europe occidentale sont apportés par les vents du sud-ouest et de l’ouest, venant tous d'Amérique, le pays d'où vient le vent. Et l'or mis en circulation depuis la découverte, par Cristoforo Colombo, de la Castilla del oro ‘, a plus que deux fois vingtuplé, grâce aux placers et aux filons de quartz aurifère répandus d’un bout à l’autre de ce nouveau co:.unent. Ces deux grands faits de géographie physique se trouvent admirablement réunis et résumés entre le lac de Nicaragua et la côte des Mosquitos, au centre même du continent, à la Sierra Amerrique. Éloignée de tous les grands centres de population et n’appartenant à aucune grande nation, c’est un point neutre, qui n’entraîne aucune jalousie de peuple à peuple pour rivalité de découvertes. Le grand Colombo reste incontestablement le découvreur et Vespucci n’apparaît que comme un personnage subalterne, dont le surnom est devenu bien plus célèbre que lui-même n'avait pu ie penser ni même le rêver, lorsque ce surnom lui a été donné ou qu’il l’a pris.
Que d'obstacles n’a-t-il pas eu à franchir, ce beau nom d'Amérique, qui couvre la moitié du globe terrestre! Il brille aujourd’hui pur de tout mélange. Il ne doit rien à : personne en particulier, s’élant produit au milieu des récits des premiers navigateurs, des matelots, des aventuriers; il a été accepté avec l’assentiment et le concours de tous.
1. La Geogrofia di Claudio Ptolemeo Allessandrino, la première édition italienne, par Jacopo Gastaldo, Venise, 1548; cartes intitulées : Ter: « nova et Universale novo ; p. 54 et 59, où se trouve la province Castilla del oro.
Tel qu'il était énoncé, on le recevait, sans y faire attention, sans y prendre garde. C’est un nom populaire, sorti du sein des masses, qui l’ont lancé inconsciement; ensuite il a été sanctionné de la façon la plus bizarre et d une manière tout à fait erronée par les doctes, les savants, les cartographes et les grands de la terre. Peu à peu il s'est étendu des régions équinoxiales jusqu'aux deux pôles,
Ce nom n’a rien d’exotique et si sa naissance est obscure, si sa jeunesse a été difficile et même orageuse, rien à présent ne l’obscurcit plus; rien ne ternit plus l’éclat de sa juste renommée.
Cambrige, Massachusetts, septembre 1886.
EE