TROISIEME PARTIE
Des expériences de Ferrein , Liscovius , Lehfeldt et Mùller, il résulte que le larynx est une anche membraneuse à deux lèvres. Telle est l'opinion de plusieurs physiciens, comme Biot, Cagniard-Latour, Muncke, etc., de musiciens théoriciens, comme Weber, etc. , et de quelques physiologistes, comme Magendie, Malgaigne, Longet, etc. Les expériences laryngoscopiques faites par Liston, Tiirck, Czermak, Semeleder, M. Garcia et moi-même, ne laissent plus désormais aucun doute à cet égard.
En effet, dans ces expériences, il ne s'agit plus de tissus privés de vie, mis enjeu par des moyens mécaniques, il s'agit d'un organe vivant, sollicité par des forces physiologiques, et présentant à l'œil toutes les phases d'un phénomène vital.
Dans les observations faites sur le cadavre, deux causes graves d'erreur pouvaient égarer et ont égaré les investigateurs.
La première résultait de la différence capital»1 qui existe entre les tissus morts et les tissus vivants.
La seconde, plus dangereuse, parce que l'on en tient moins compte, est l'irrésistible facilité avec laquelle on applique les lois de la physique à la physiologie.
Or, si Ton considère que les expériences laryngoscopiques permettent de constater de visu les fonctions de l'organe vocal pendant la vie ; si l'on réfléchit que ces expériences ont été faites, à la fois, par d'habiles physiologistes et des chanteurs exercés, on comprendra comment est désormais mise hors de doute la vérité suivante :
Le larynx de Vhomme est une anche membraneuse à deux lèvres.
On sait que le larynx est pourvu d'un porte-vent, la trachée-artère, et d'un porte-son, le vestibule de la glotte c ontinué par le pharynx, et les cavités buccale et nasale.
Millier a démontré que toutes les parties situées audessus des ligaments vocaux ne prenaient aucune paî t à la généra lion du son.
Le laryngoscope confirme pleinement cette assertion.
Mais l'habile physiologiste prétend que la longueur de la trachée-artère ou porte-vent influe sur l'élévation ou l'abaissement du son, ce qui est une erreur.
En effet, tous les chanteurs exercés peuvent faire entendre des gammes descendantes pendant que la trachéeartères' allonge, et des gammes ascendantes pendantqu'elle se raccourcit. L'emploi de la voix sombrée qu'enseignent l'école de Garcia et celle de Duprez démontre tous les jours, dans nos théâtres, que la longueur du porte-vent n'influe pas sur l'élévation ou l'abaissement du son.
C'est donc uniquement à la glotte, et, dans la glotte, aux ligaments thyro-aryténoïdiens inférieurs, ou ligaments vocaux, qu'il faut attribuer la génération des sons de la voix humaine.
Les observations laryngoscopiques qui précèdent, outre
qu'elles m'exposeront à des redites, devront abréger beaucoup le développement des considérations physiologiques que j'ai à présenter.
On se rappellera toutefois qu'il s'agit principalement ici d'étudier la physiologie du chant, et que je ne dois insister absolument que sur les phénomènes ayant trail directement à cette étude.
Les phénomènes principaux de la génération du son vocal sont au nombre de quatre, savoir :
V affrontement des aryténoïdes, la tension des ligaments vocaux, leurs vibrations, et Y occlusion progressive de la glotte en arrière.
A. — L'affrontement des aryténoïdes est une des conditions.sme quâ non du phénomène vocal. Cet affrontement peut être intime ou avoir lieu à distance, et peut, lorsqu'il est intime, s'opérer progressivement d'arrière en avant. Lorsqu'il a lieu à distance, c'est-à-dire lorsque la face interne des aryténoïdes n'est pas en contact, on obtient des sons étouffés et limités aux degrés inférieurs de l'échelle vocale. (Pl. VI, fîg. 2 et 3.)
Lorsqu'il est intime, les sons peuvent acquérir tout l'éclat dont ils sont susceptibles. Lorsqu'il est intime et progressif, les sons deviennent de plus en plus aigus. Mais cet affrontement progressif peut avoir lieu de deux manières, par rapport à la convexité des faces internes ar\ ténoïdales, ainsi que le démontrent les observations laryngoscopiques : ou c'est par les deux tiers supérieurs de ces faces internes que s'affrontent principalement les aryténoïdes, ou c'est par le tiers inférieur. L'anatoraie va nous donner la clef de ces divers mouvements.
L'affrontement intime ou non des aryténoïdes, tout à fait en arrière, est évidemment l'œuvre des aryténoïdiens postérieurs. D'une part, le laryngoscope nous a fait Voir, surtout à propos du registre de fausset, ces muscles soulevant la muqueuse pendant leur contraction ; d'autre part, les expériences de M. Longet mettent le fait hors de doute.
Seulement, il faut ajouter que cet affrontement pouvant avoir lieu par degrés, lesdits muscles se contractent par portions, ce qui résulte de leur disposition fasciculée.
(pi. m, %. *)
Mais ces muscles qui s'insèrent au bord externe des aryténoïdes, et non à leur face postérieure, doivent imprimer à ces cartilages un mouvement de rotation sur euxmêmes qui tendrait à écarter légèrement les sommets apophysaires ; d'autres agents doivent donc intervenir pour effectuer le rapprochement de ees mêmes sommets, et ces agents sont les muscles criço-aryténoïd ien latéral et ihyro-aryténoïdien.
En effet, les sommets des aryténoïdes étant écartés, ces deux muscles se trouvent représenter, avec l'aryténoïdien postérieur, deux forces agissant en senscontraire, dont la résultante est dirigée obliquement de dehors en dedans et d'arrière en avant. (Pl. IV, fig. 2.)
Voilà pour l'affrontement en général des aryténoïdes ; maintenant si l'on se rappelle que les muscles crico-aryténoïdien latéral etthyro-aryténoïdien présentent chacun des faisceaux très apparents, on déduira facilement de cette disposition la cause de l'affrontement progressif.
Mais il est encore un mode d'affrontement particulier à chaque registre, c'est-à-dire que les apophyses aryté-
noïdes peuvent entrer en contact, soit par les deux tiers supérieurs, soit par le tiers inférieur de leurs faces internes!
Le phénomène trouve d'abord sa raison d'être dans la convexité particulière à ces mêmes faces internes, ainsi que nous l'avons vu en décrivant les aryténoïdes et leurs mouvements. (Pl. II. fig. 1 .)
Maintenant si les aryténoïdes s'affrontent par le tiers inférieur de leurs faces internes, ils le devront évidemment au faisceau plan thyro-aryténoïdien et aux fibres internes du crico-aryténoïdien latéral. D'une part, la disposition de ces deux faisceaux musculaires fait pressentir ce résultat; et d'autre part, l'affrontement en question coïncide toujours avec la tension de la région sous- glol tique des ligaments vocaux, c'est-à-dire avec la contraction du faisceau plan thyro-aryténoïdien. (Pl. IV, fig. 2.)
Si au contraire les aryténoïdes s'affrontent par leurs sommets, c'est que les muscles thyro-aryténoïdien grêle, aryténoïdiens transverse, obliques, et leur prolongement, auront augmenté leur action pendant que les précédents faisceaux du thyro-aryténoïdien et du crico-aryténoïdien latéral auront diminué ou suspendu la leur. (Pl. IV, fig. 1 .)
En résumé :
1° L'affrontement aryténoïdal est une condition absolue de la génération du son.
2° Il peut être intime ou avoir lieu à distance Dans le premier cas, les sons n'ont aucun éclat, et sont limités aux degrés inférieurs de l'échelle vocale; dans le second, les sons ont de l'éclat, et peuvent devenir de plus en plus aigus.
3° L'affrontement des aryténoïdes peut avoir lieu gra-
duellement jusqu'aux limites antérieures des apophyses aryténoïdes.
A0 L'affrontement intime ou non des aryténoïdes, tout à fait, en arrière, est dû aux muscles aryténoïdiens postérieurs obliques et transverse.
5° L'affrontement progressif des aryténoïdes tout le long de leurs apophyses est dû aux muscles crico-aryténoïdiens latéraux et thyro-aryténoïdiens.
6° L'affrontement des aryténoïdes parle tiers inférieur de leurs faces internes est dû aux faisceaux plans thyroaryténoïdiens, aux fibres internes des muscles crico-aryténoïdiens latéraux, et aux libres inférieures de Taryténoïdien postérieur transverse.
7° L'affrontement des aryténoïdes par les deux tiers supérieurs de leurs faces internes est dû aux muscles aryténoïdiens postérieurs obliques, thyro-aryténoïdiens grêles, et aux fibres supérieures de l'aryténoïdien postérieur transverse.
B. — Les ligaments vocaux ne peuvent vibrer qu'à la condition d'être tendus, et leur tension a lieu à la fois en longueur et en largeur.
Lorsque sur le cadavre on fait basculer le cricoïde sur le thyroïde, à l'aide des articulations crico-thyroïcliennes, on voit les ligaments vocaux se tendre en longueur proportionnellement à l'effort.
Sur le vivant, lorsque l'on produit des sons de plus en plus aigus, on voit les ligaments vocaux se tendre également en longueur proportionnellement à l'acuité du son.
Déplus, le mouvement basculaire du cricoïde sur le
thyroïde est parfaitement appréciable à l'aide du dôigl placé dans l'espace inter-crico -thyroïdien.
D'autre part, dès que les sons de poitrine se produisent, la région sous-glottique et la région ventriculaire des ligaments se soulèvent, pendant que le bord libre se tend, s'arrondit et se gonfle.
Le mécanisme de la tension longitudinale est facile à comprendre. Il résulte de l'action simultanée du cricothyroïdien et des aryténoïdiens postérieurs.
Ces derniers concourent à la tension longitudinale en entraînant les aryténoïdes en arrière et en haut, grâce à la disposition oblique en haut et en arrière de la facette articulaire crico-aryténoïdienne.
Relativement au muscle crico-thyroïdien, on comprend qu'il a pour mission d'attirer le cricoïde vers le thyroïde; le fait a, du reste, été mis hors de doute par les expériences de M. Longet.
En outre, la disposition en éventail de ce muscle indique clairement qu'il peut se contracter. par faisceaux, et déterminer, en conséquence, une tension graduée des ligaments. Dans ce cas, la tension la plus faible est produite par ses fibres les plus inférieures, qui sont les plus rapprochées du point d'appui. (Pl. III, fig. 1 .)
La tension sous-glottique ou latérale interne s'explique d'elle-même, quand on réfléchit que la membrane, concave dans l'état de relâchement, perd cette concavité pendant la production des sons de poitrine, et qu'elle ne peut être soulevée que par le faisceau plan thyro-aryténoïdien. (Pl. II, Bg. 2, et pl. IV, fig. 2.)
Mais il faut se rappeler les conditions anatomiques des
PHYSIOLOGIE. îîî
libres obliques internes ou arciformes du ihyro-aryténoïdien, si l'on veut se rendre bien compte du mode de tension de la région ventriculaire, ou tension latérale externe.
On se souvient que ces fibres, tendues entre l'arytéuoïde et le thyroïde, s'acollent au bord supérieur du faisceau plan, de manière à présenter une concavité en haut et en dehors. (Pl. V, %. 1 etO.)
Lorsqu'elles entrent en contraction, elles redressent leurs concavités, et chacune d'elles devient la corde de l'arc qu'elle formait précédemment. 0 rces concavités, en se redressant, doivent entraîner la membrane en dehors, et la tendre dans ce sens, à peu près comme les branches d'un éventail tendent le tissu qui les unit.
La tension en longueur des ligaments vocaux est sans contredit la plus apparente, et par conséquent celle qui doit jouer le rôle le plus important.
La tension sous-glottique et la tension ventriculaire sont bien moins efficaces, sans compter que la tension sousgloltique cesse aussitôt l'apparition du registre de fausset.
En somme, les ligaments vocaux sont tendus à la fois, par traction, dans le sens antéro-postérieur, et par soulèvement, dans le sens latéral interne et externe.
Je n'ai pu apprécier mathématiquement les degrés divers de ces tensions.
Les expériences de Mùller à ce sujet ont l'inconvénient extrême d'avoir été pratiquées sur des tissus morts, c'està-dire profondément modifiés dans leurs conditions d élasticité et de densité.
Pour constater les diversités de tensions qui engendrent des sons éloignés, l'œil est un guide suffisant.
Relativement aux tensions qui engendrent des sons voisins, ou le passage d'un registre à l'autre, sur la même note, ou bien encore l'accroissement et la diminution dans la force des sons, j'ai employé un moyen de contrôle peu rigoureux, il est vrai, mais qui, pratiqué souvent avec tact et contrôlé par l'œil, donne des résultats très approximatifs. Ce moyen consiste à placer le doigt dans l'espace inter-crico-t]iyroïden,qui diminue pendant la contraction du crico-thyroïdien, et augmente pendant son relâchement, ou bien encore à saisir entre le pouce et l'index le bord supérieur du thyroïde et le bord inférieur du cricoïde, sur la ligne médiane. De cette manière, j'ai trouvé :
1° Que les tensions inhérentes à chaque registre croissaient avec l'acuité des sons et diminuaient avec leur gravité ;
2° Que la tension longitudinale était en raison inverse de l'intensité du courant d'air, et en raison directe.de l'occlusion de la glotte en arrière pour un son donné;
3° Que cette tension était plus grande, dans le registre de fausset, pour un même son ;
lx° Qu'elle était toujours accompagnée, soit de la tension sous-glottiqueaï de la tension ventriculaire, soit de la tension ventriculaire seule.
Ajoutons à ces conclusions:
1° Que la tension longitudinale est due aux muscles crico-thyroïdiens et aryténoïdiens postérieurs;
2° Que la tension sous-glottique est due au faisceau plan thyro-aryténoïdien, et la tension ventriculaire aux fibres obliques internes ou arciformes du même muscle.