SUR LE TABLEAU ORIGINAL ET LES COPIES DE LA « LÉDA
(Lyon, 27 janvier 1532).
La Léda est certainement, de toutes les œuvres secondaires de Michel-Ange, celle qui a le plus préoccupé les historiens. On se souvient que, lors de la mission diplomatique et militaire à Ferrare qui lui avait été confiée par la république à la fin de juillet 1529, en plein siège de Florence, l'artiste avait promis à Alphonse Ier d'Esté d'exécuter une peinture destinée à une des
salles du palais ducal 1 . Il consacra à cette œuvre les heures de loisir que lui laissait le soin des fortifications de San Miniato, après son retour des deux voyages qu'il fit à Venise : le premier, une mission officielle, semble-t-il, au commencement de septembre, et le second, la fuite précipitée qui a provoqué tant de commentaires et qui prit fin, sur les instances des magistrats florentins, vers le 20 novembre 1529. Il termina le tableau plus vite peut-être qu'aucun des autres travaux qu'il entreprit sous le pontificat de Clément VII. En octobre 1530, il avisait de son achèvement Alessandro Guarini, ancien ambassadeur de Ferrare à Florence et secrétaire ducal, et, à la fin du mois, le duc envoyait un certain Jacopo Lachi, surnommé Pisanello, prendre livraison de l'œuvre nouvelle. Lachi, qui ne connaissait pas la vivacité du caractère de Michel-Ange, eut le grave tort de prononcer, à la vue du tableau, une phrase dédaigneuse, et le « patrizio fiorentino », que se vantait d'être Michel-Ange, le congédia sur-le-champ, refusant tout net de lui remettre la Léda2.
L'année suivante, le « garzone » de Michel- Ange, son aide et médiocre3 élève Antonio di Bernardo Mini, qui était à son service dès la fin de 15234, eut, à ce qu'il paraît, des difficultés
1. Alphonse Ier d'Esté avait déjà demandé un tableau à Michel-Ange, lorsqu'ils se rencontrèrent à Rome en juillet 1512 (voy. Alessandro Luzio, Federigo Gonzaga ostaggio alla corte di Giulio II, dans YArchivîo délia Société romana di storia patria, 1886, p. 540). On voit que l'artiste n'en voulait pas au duc, à qui les Bentivoglio de Bologne avaient, quelques mois auparavant , envoyé la statue ou plutôt les débris de la statue de Jules 11, jetée bas le 30 décembre 1511, pour en faire des pièces d'artillerie. Cf. Aurelio Gotti, Vita di Michelangelo Buonarroti, vol. I (Firenze, 1875, in-8°), p. 66 et n. 2. — La lettre des Dix de baillie annonçant la venue de Michel-Ange à l'ambassadeur de la république à Ferrare est datée du 28 juillet 1529; publiée par Gotti, op. cit., vol. I, p. 187. Cf. Vasari, éd. Milanesi-Sansoni, vol. VII, p. 369.
2. Voy. Campori, Atti e Memorie délia Deputazione di storia pafria per la provincia delV Emilia, 1881, p. 139.
3. Dans l'énumération des élèves familiers de Michel-Ange, Vasari dit de lui (vol. VII, p. 273; cf. 334-335) : « Antonio Mini arebbe voluto, ma non ebbe il cervello atto; e quando la cera è dura, non s'imprime bene. » Un certain nombre de dessins conservés à Oxford, à Londres et au Musée du Louvre ont été attribués plus ou moins justement à Mini; voy. Henry Thode, Michelangelo und das Ende der Renaissance, t. III (Berlin, 1912, in-8°),p. 22-23, 132, 165, 197, 201, 208, 216, 231.
4. Lettre de Piero Gondi à Michel-Ange alors à Rome (Florence, 12 décembre 1523) : « Questa per dirvi, chôme Piero Ossaio e io abbiamo stamani parlato
avec son oncle Giovanni à propos d'une amourette et résolut de s'éloigner de Florence. Michel- Ange, qui l'avait pris en grande affection1 et l'avait emmené avec lui dans sa fuite à Venise2, admit les raisons de Mini et, lui rappelant qu'il devait songer à marier ses deux sœurs, il lui donna, pour l'aider à les doter et à s'enrichir lui-même, la Léda, dont le maladroit envoyé du duc de Ferrare avait fait si peu de cas, et un certain nombre de cartons, de dessins, de modèles en cire et en terre3, qu'il avait sans doute déjà confiés aux soins d'Antonio, comme ceux qu'auparavant celui-ci s'était laissé voler et qui furent restitués au maître par la police florentine4. Grande joie de l'élève, qui se souvenait que l'année précédente, lors de sa fugue à Venise, Michel-Ange avait parlé de se rendre en France et de s'y fixer5, déclarant fort justement que sa gloire lui vaudrait à la cour un incomparable accueil et une fortune assurée.
Mini part aussitôt6 avec un de ses jeunes compatriotes, Benedetto Del Bene7. Mais les modèles sont lourds et fragiles; la
con Antonio Mini, e olli fatto la parola nel modo rag[i]onammo qui insieme a lui... » Karl Frey, Sammlung ausgewdhlter Briefe an Michelagniolo Buonarroti nach den Originalen des Archivio Buonarroti (Berlin, 1899, in-8°), p. 197; cf. p. 260.
1. En juillet 1528, pendant la dernière maladie de son frère Buonarroto, Michel-Ange, voulant acheter une pièce de vêtement (gamurra) pour la femme du moribond, Bartolommea di Ghezzo Délia Casa, qui était elle-même alitée, s'adressa à la mère de Mini, « mona Lessandra [da Panzano] che fu moglie di Bernardo Mini ». Cf. Gaetano Milanesi, Le lettere di Michelangelo B. (Firenze, 1875, in-4°), p. 599-600.
2. Vasari, éd. cit., vol. VII, p. 370 et suiv. Cf. ci-dessous, Appendice IV.
3. Vasari, vol. VII, p. 202-203, 276, 620. — Sur le sort de ces dessins, cartons et modèles, voy. Reiset, Une visite aux musées de Londres en 1816, dans la Gazette des beaux-arts, 1877, t. II, p. 247 et n.; Thode, M. A. Kritische Untersuchungen, t. III, p. 259 et 265, etc.
4. Vasari, vol. VII, p. 227; cf. Gotti, op. cit., vol. I, p. 203.