‹ Nouvelles satiresChapitre 11 sur 39 · CHANT DES NATIONS · texte numérisé non relu

CHANT DES NATIONS

Qu'il est beau le soleil , Quand son reflet vermeil Vient Jouer sur des armes!

Qu'une épée a de charmes , Quand traçant dans les airs De rapides éclairs ,

Elle étend sur la poudre , Comme un grand coup de foudre , Les cimiers entr'ouverts !

France! ta lance nette Peut reluire au grand jour :

Maintenant qu'on apprête Le casque , ton amour.

Qu'on le frotte et qu'on mette Du crin rouge à l'entour, Afln que sur ta tête , La Peur sombre et muette Plane comme un vautour.

Vive , vive la guerre !

C'est pour la France altière Un cri de volupté Mille fois répété.

La guerre ! c'est pour elle L'herbe fraîche et nouvelle Aux oiseaux du printemps ; C'est la lice emportée Par la fougue indomptée Des chevaux haletant».

POT-DE-YDI. 65

Ah ! si les forts savaient descendre k Pindulgence ,

Sourire ani pauvres abattus; Si les vainqueurs pouvaient pencher à H clémence ,

Adoucir les maux des vaincus; On ne verrait jamais les victimes trompées

Se redresser contre le fort , Le Meurtre reparaître, et, dans le sang trempées,

Rougir les lèvres de la Mort.

Mais non : comme le vin qui bout et qui fermente

Dans le fond du cuvier natal , Le pouvoir grise l'homme , et sa Aimée ardente

L'emporte à redoubler le mal ; Et bientôt oubliant la voix de la nature

Superbe, en son iniquité, Il se croit tout permis et passe la mesure

Des forces de l'humanité.

Alors quand Jusqu'au ciel monte la violence ,

Quand le flot du mal est trop grand, Justice ! il se peut que ta sainte balance

Se rétablisse avec le sang.

Comme un beau saint CSeorge , la France

Va mettre son casque brillant :

Pleine de cœur et de vaillance ,

Elle entreprend notre défense ,

Et montant sar son cheval blanc Elle va percer de sa lance Le corps du dragon triomphant. La bête est vraiment formidable :

Horribles sont ses vastes reins; Horrible est le cri redoutable Qni sort de ses flancs souverains; Ses mille têtes en furie Sont les têtes de l'anarchie Exhalant d'atroces venins; Le sang humain fait sa pâture ; Et couvert d'une fange impure , Le despotisme ténébreux Forme son ventre monstrueux.

France, France tutélaire, Amazone à la lance d'or, Ton bras aura beaucoup à faire ; n lui faudra plus d'un effort Pour mettre le dragon à mort :

Mais n'importe , en avant , guerrière !

En avant ton cheval nerveux , En avant! U est beau sur terre De secourir les malheureux.

POT-DE-YIW. «7

LA FRANCE

Merci , mes sœurs, merci! Mon antique cuirasse , Grftce à votre travail , reluit comme une glace ; Par de longs jours de paix son lustre avait pâli.

LES NATIONS

Le voilà revenu, voyez, quel beau poli! Comme elle vous sied bien quelle grâce parfaite !

?ot-de>ViD entre.

LA FRANCE

Poi-de-vin!... vous ici, seigneur! à ma toilette Venez- vous assister?

Je viens à deux genoux Vous prier de jeter ces armes loin de vous.

LA FRANCE

Êtes -vous insensé?

POT-DE-VlN.

Non, mais je veux encore Sauver votre candeur du péril qu'elle ignore;

68 POT-DE-TIIf.

Je veux faire entrevoir à vos yeux éperdus L'abtme au bord duquel vos pas sont suspendus.

LES MATIONS.

Ma sœur, n'écoutez pas! cet homme vous abuse...

LA FRANCE

Mes sœurs, ne craignez rien ; s'il cache quelque ruse, Je le verrai...

Pardonne, 6 reine, mais la Paix, La douce Paix approuve ici ce que je fais ; Et c'est elle qui veut par mes lèvres sensées Dans la droite raison remettre tes pensées , Et détacher enfin le bandeau spécieux Que de perfides mains ont posé sur tes yeux.

LA FRANGE

Que voulez- vous? parlez!

déesse intrépide , Tu te trompes , crois-moi , sur l'instinct qui te guide !

POr-DE-TIN. 69

Tu t'armes pour la guerre, et la guerre vraiment

N'est pas dans le désir de ton peuple opulent.

Je viens de parcourir ton immense domaine ;

Eh bien , de la Bretagne aux champs de la Lorraine

Les clameurs de tes fils en concerts inégaux

Ne demandent partout que bien-être et repos.

Oui , J'ai prêté l'oreille aux voix de l'Industrie,

Et de ses ateliers voilà ce qu'elle crie :

Ah ! si la France encor se remet à courir ,

K batailler sans fin, je n'ai plus qu'à mourir ;

Et mes sucres blanchis, et mes étoffes fines.

Mes tapis somptueux, mes ardentes machines,

Les trésors infinis de mes vastes travaux ,

Tout ira profiter à d'habiles rivaux;

C'en est fait de ma vie , et ma gloire est perdue;

Et l'affreuse Misère en place descendue ,

Ck>mme une maigre louve aux sombres hurlements ,

Reviendra s'attacher à mes malheureux flancs.

Prance! entends l'Industrie et sa vchx qui me glace :'

Par tes sacrés genoux que j'étreins et j'embrasse ,

Ne t'abandonne pas à des élans de cœur

Qui te reporteraient aux jours de la terreur :

Impose ton épée et ta brillante armure,

Et reprends du plaisir la divine parure.

Ah ! si tu peux céder à mon engagement,

70 POT-DE-Yin.

Je te promets l'azur d'un ayenir charmant.

Je soufflerai dans l'air de douces influences; Je remplirai les cœurs du feu des jouissance»; J'embaumerai de fleurs les murs de ton palais ; Et dans des lacs dorés , de splendides filets , J'aurai soin d'enfermer le muffle de la presse Pour qu'aucun de ses cris ne trouble ton ivresse.

L*ITÀLIE.

France! je comprends où tendent ces discours; De tes nobles ardeurs on veut rompre le cours , Peffrayer du chemin où ton grand cœur t'entraîne Et faire chanceler ta volonté certaine.

France! s'il est bon qu'au sein de tes cités L'industrie apparaisse en toutes ses beautés , Et tienne constamment le travail en haleine , Il ne feut pas non plus qu'elle soit souveraine, Car l'homme ne vit pas uniquement de pain , Il vit de sentiment, et son cœur en a faim.

C'est pourquoi tu ne peux borner ta noble vie Aux faciles travaux die l'active industrie.

Et passer tes beaux jours dans la satiété Du luxe des habits et de la volupté.

A chaque nation Dieu donna son AfiSûre, A l'une l'idéal ,. à l'autre la matière.

POT-DB-VIH.

Qr ta gloire n'est pas la gloire d'Albion, Celle de fabriquer du fer ou du charbon , Et d'en voir à flots noirs les Tilles inondées; Ta gloire est d'opérer sur les grandes idées. De les tirer du sein qui les porte et nourrit , De les élaborer au feu de ton esprit Gomme an feu clair et vif d'une fournaise ardente , D'en forger une maille à la trame brillante, Et d'en couvrir les reins de l'univers puissant An prix de ton bien-être et même de ton sang.

Princesse! se peut-il que des billevesées, Des phrases de journaux , absorbent tes pensées ! Se peut-il pour des mots débités de travers Que tu songes encore à troubler l'univers!

l'espagne.

Ma sœur, laisse parler ce ricaneur immonde.

Va , ta forte nature est de courir le monde Pour y planter partout Tarbre tant souhaité, L'arbre divin du droit et de la liberté :

Le ciel ne te créa \ue pour rendre service A tout ce qui pâtit sous la dure injustice,

Et que ponr soulager les pauvres nations Fléchissant sous le poids de leurs oppres8i<nis. Songe , songe, ma sœur , que tu fus la première A dérouler dans l'air une sainte bannière.

Et traînant sur tes pas un immense troupeau , A conquérir du Christ l'ineffable tombeau.

Tu ne décherras point de ton antique gloire; Tu ne peux fermer là ta magnifique histoire ; Et tu feras encor ponr notre humanité Ce que tu fis jadis pour la Divinité.

Stupide illusion , misérable folie !

Rêves creux et malsains d'une tête affaiblie!

Belle France, croi»-moi, reviens au sens commun ;

Ta véritable affaire est de laisser chacun

Agir comme il lui plaît. Du jour où le tonnerre

Eut rôti de ses traits l'aigle franc dans son aire ,

La Paix, mettant un terme aux dévastations,

Ordonna pour toujours le champ des nations.

Des États de l'Europe elle a fait les limites.

Par ses divines mains leurs bornes sont prescrites :

C'est être criminel, c'est violer les droiu,

Que d'aller à cette heure au rebours de ses lois.

P0T*1>E«VIN. 75

LA POLOGNE

Ne dites pan la Paix ; la Paix n'est pas coupable

De pareils attentats et d'un forfait semblable ;

Mais dites la Victoire au cœur ambitieux ,

La Victoire cruelle et sans pitié pour ceux

Qu'elle vit à ses pieds : nos maux sont son ouvrage.

C'est elle qui , réglant cet infâme partage ,

Dans la cité de Vienne, au congrès de vingt rois.

Viola la nature et renversa ses lois ;

C'est elle qui , voulant assouvir et repaître

Les vainqueurs du lion qu'on faisait disparaître ,

À cbacun leur jeta , comme un morceau de chair,

Des portions de terre et des lies de mer;

À la voracité de l'aigle autrichienne

Tes membres palpitants , ô belle Italienne !

A r«iglé noir de Prusse, avide de butin ,

Les moines de Cologne et les enfants du Rhin ;

Le léopard anglais eut pour sa proie inique

Tous les puissants écueils qui peuplent l'Atlantique ;

Le lion de Hollande eut aussi dans son lot

Le droit d'ouvrir la gueule en travers de l'Escaut;

Et moi, plus misérable, hélas! queProméthée

Livrant son large foie à la serre effrontée

D'un atrpce vautour ; moi , Pologne aux yeux bleus ,

lé P<>T*DB<>VUf.

J'en ai dû porter trois à mon flanc généreux. Partout, enfin, partout, la Victoire traîtresse A sous le pied du fort abattu la faiblesse , Et lié rudement par un infernal tour La brebis et le loup, la colombe et Tautour.

Ah! si Taimable Paix eût été consultée.

Elle eût travaillé mieux pour l'Europe attristée; Elle eût anéanti les discords douloureux :

Car, remettant partout les peuples malheureux Dans le sens primitif de leur pleine nature , Au droit elle eût rendu sa lumière si pure.

Quand le faible an fort a subi les décrets , Il faut qu'il se soumette et respecte les faits.

LES NATIONS

C'est la peur qui le dit. — Mais le droit inflexible N'en subsiste pas moins, il est imprescriptible. Ni le.fer, ni l'airain, ni le feu destructeur. Ne peuvent d'un atome altérer sa vigueur.

Fût-il chargé de fers et relégué dans l'ombre De vingt siècles d*onbli; comme un prisonnier sombre, Eût-il par dessus lui tout l'Olympe eti'Ossa; Fût-il , comme Encelade, enfoui soui^mna,

POT-DK-VUf. 75

Il lespire tOHjouf« ; plein de vie et d'bateiie , Il peut brâer d'un bond robatacle qni le gêne, II peut 96 relever {pissant et radieux ; Car il est immortel , il est enfant des cieux.

LA FRANCE , tout exaltée.

Oui , vous avez raison , il est impérissable;

Et bien que trop souvent sur la terre coupable

Il soit vaincu du fait, injuste souverain,

II se redressera ; car sur le globe humain

Il est toujours pour lui quelque élan magnanime...

Eh bien ! France , suis donc le transport qui t'anime. Pour secourir tes sœurs laisse là les discours ; A cheval , lance-toi sur les pas de la guerre. Tu ne seras pas longue, ô grande aventurière! déserte ton palais , tes salles et tes cours ; A ressentir l'effet de ton aveuglement.

^<nir moi , je ne veux plus t'arrèter un monent; Gomme un vaineu je ploie et Je cède la place.

LA FRANGE

C'est bien , car la parole et m'ennuie et me glace. A l'action! ma lance aux reOets jaillissants ,

Mon casque au cimier rouge et mon glaive... Je sens Bouillonner dans mon sein lés chaleurs belliqueuses ; J'entends sonner dehors les YOi>ytumultneuses Des clairons , et ma bouche entonne la chanson Qui donne la victoire et qui vaut du canon :

Allons , enfants de la patrie , Le jour de gloire est arrivé.

VOIX AD DEHORS. i

Allons, enfants de la patrie , Le Jour de gloire est arrivé.

LA FRANGE, étonnée.

Déjà l'on me répond I

Oui , le peuple répèle Tes chants; tout est sans voii quand ta voix est muette, France! mais du jour où la moindre clameur S'épanche de ta lèvre , une vaste rumeur S'empare de l'empire , et comme une grande onde , Ëmeut le peuple entier dans sa masse profonde.

Oii entend des coups de tasil .

LA FRANCE

Quoi ! déjà la bataille avant de faire un pas !

Un garde tout ellkré se précipite daos laiMlle.

LE GARDE

France !

LA FRANCE

Que voulez-Toua?

LE GARDE

Reine! n'avancez pas.

Tout au fond du palais rentrez , je vous en prie !

LA FRANCE

Explique ta pâleur !

LE GARDE

Un monstre, une furie, MéprisanMe rempart de nos mousquets serrés , De ton noble palais a franchi les degrés.

LA FRANCE

L'Ëmeute encor !

78 PQT-DE-TIN.

LE GAKDE.

Hélas !

Mammon , ô mon père !

Je reconnais ici l'empreinte salutaire De ton bras protecteur. — Allons , vienne le sang ! Qu'il mette les désirs de la France au néant.

LE lEURTaE.

U «ppimit, tralaant par les cheveux deux cadavres.

LA FRANCE

Quelle horreur !

LES NATIONS

Que nous veut cette figure humaine D'où le aang chaud Jaillit comme d'une fontaine , Ce monstre de l'enfer, cet écorcbé vivaiil?

LE MEURTRE

Je suis le Meurtre impur et le père du sang.

Je viens coller ma lèvre aux lèvres de la France ,

MlT-IW-TIK. 70

Teindre sa robe blanche en ronge de garanee ,

Et pour lit amoureux lui faire un mateias

Des deoxcarpsteutaMiglantsqui pendent à mes bras.

LA FRANCE

Arrière , loin de moi les baisers de cet être !

LE MEURTRE

Pourquoi me repousser? Tu dois me reconnaître :

C'est moi qui , sous i'Iiabit du terrible Danton ,

Au seuil eusanglanté de plus d'une prison,

Fia travailler la Mort comme un ardent manœuvre ;

C'est moi qui toujours ivre, et pour achever l'œuvre,

Donnai, rude jouteur, le signal des combats.

En jetant une tète aux fronts des potentats ;

Moi qui is ruisseler d'une pique brutale

Les longs cheveux épars de la bl(»de LambaUe.

LES NATIONS

Quels discours! Dieu ! le front de la reine p&lit.

LE MEURTRE

Allons, ma belle France, ofire-moi donc ton lit! Jadis, ta n'étais point pour moi si dééatgneu^ !

De mes miles béantes autrefois amoureuse , L'haleine entrecoupée et les seins haletants , Au milieu des combats tu me suivis vingt ans. II est vrai que j'avais sur le dos un costume Plus convenable alors : je portais une plume Au chapeau, des rubans qui me servaient de fard , Et les peuples tremblants m'appelaient tous César.

LES NATIONS

Ah ! le corps de la France et frissonne et chancelle.

LE MEURTRE

Aujourd'hui me voilà , souveraine immortelle , Me voilà devant toi de nouveau revenu , Non plus chamarré d'or, mais le corps demi-nu , Gomme l'on est aux lieux où la sauvagerie Dans les plaisirs du sang plonge et vautre sa vie ; Où , le scalpel en main , la ruse dans les yeux , L'homme bondit sur l'honune , et chacal furieux ^ Sans la moindre pitié l'immole et le dépèce...

LES NATIONS

Assez, assez d'horreur et de scélératesse t

POT-DB-Vm. Si

LE MECBTBB.

Assez d'horreur! vraiment! lorsque son cri guerrier

Met le glaive à la main d'un peuple tout entier.

Que le salpêtre en feu Jette une clarté vive y

On ne veut pas soudain que près d'elle j'arrive.

vous dont la poitrine et les bras menaçants

Osent cacher la France à mes embrassements,

Retirez-vous ! il faut que la guerrière voie

Tout ce que ma nature et comporte et déploie

De fléaux désolants et de destructions ;

Il faut que j'apparaisse avec tous mes rayons.

A moi , sombre Pillage à la mine rapace !

A moi , Viol infâme à la lèvre salace ,

Ëtemel ennemi de la douce Pudeur !

tlt toi , vif Incendie , implacable fureur y

Viens, les bras allumés, plus rouge que l'aurore,

Vugir à mes côtés , et comme le centaure

Broyer dans ta colère et tes bonds éclatants

^ chefs-d'œuvre de l'hommeetles travaux du temps!

PÔT-DE-VIN.

Bravo, Meurtre!

Vue foule de monstre* sortent de terre et se rangent autour

du Henrtre.

8t POT-DB-TfN.

Ah! l'eofer est-il tout à ma porte !

Cette apparition pour mon âme est trop forte.

LES NATIONS

France ! remeU-toi , ne ferme pas les yeux ; Ces monstres pleins de rage et de sang écumeux Ne sont pas les vrais fils de la puissante Guerre. Des yiles passions c'est le fruit délétère , Une œuvre d'ignorance et de brutalité , Le reste venimeux du pouvoir effronté Qui , passant sur ton sol comme un bouillant orage , Y sema quelque temps la mort et le ravage.

Aujourd'hui , cette troupe a beau surgir encor Et Jusqu'en ton palais prendre son noir essor, Elle ne donne plus de sérieuse crainte.

Gourmande-la sans peur; à ta parole sainte Elle partira toute : un mouvement de bras, Un seul coup de ta lance , et les monstres à bas Fuiront comme un essaim que le vent du nord chasse.

LA FRANCE

Hélas! la voix me manque et la terreur me glace.

A>«l^?iL.j..^ ..4ftaBiÉBMMaiâii^ .. .>^^ ^ .. ^.AM^hUMMl^

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