UN ALCYON
H&tez-vous, matelots, fermez, fermez les voiles! Hfttez vous , car les vents vont mugir dans les toiles!
LE PILOTE
Alerte, matelots! — La conque des tritons Rappelle de Thétis les coursiers vagabonds.
Le souverain des cieux , le maître du tonnerre Va , ce soir , visiter les palais de son frère : Déjà le vieux Neptune, aux approches du sang, I>e plaisir et de joie enfle son sein puissant.
L*ALCV0N.
Adieu , bons nautoniers , bonne chance et courage ! Le couchant est en feu ; je vais, avant l'orage.
ÂROSTRATE. IIS
Chercher le nid flottant de mes chères amours Qae les vents et la mer bercent, bercent toujours.
ÉROSTRATE
Alcyon bienveillant, qui, d'une aile assurée Vas joindre sur les flots ta famille égarée , Paisses-tn , jeune oiseau qui files loin de moi , M'emporter dans ton vol ! Si j'étais comme toi , Je n'aurais pas assez de plumes et d'haleine Pour gagner le ciel pur et sa voûte sereine , Et quitter cette barque où mes élans hardis Ont heurté vainement des cœurs abâtardis.
LES MATELOTS
A l'ouvrage ! la mer gonflée et mugissante
Fait écumer ses flots ; La nuit et la terreur sa compagne puissante
Descendent sur les eaux.
Par de fauves clartés les sillons de la foudre
Interrompent la nuit ; On dirait que le ciel entier va se dissoudre
Et le monde avec lui.
ÉROSTRATE
Mort! pourrais-tu bien, triste enfant de la Parque,
114 ÉROSTRATE
Tabattre en ce moment rar cette frêle barque ,
Et la couvrant de l'aile, ainsi qu'un sombre oiseau,
Me saisir au milieu de ce blême troupeau?
Mort! quand tu parais sur le champ des batailles ,
Maniant le fer brui aux profondes entailles,
Et compagne de Mars , et debout sur les chars,
A travers l'incendie et le bruit des remparts ,
Conduisant les iQourants à la rive étemelle ;
Ah ! tu me semblés grande et ta figure est belle !
Mais à cette heure, ô dieux! sous un horizon noir,
A la pâle lueur d'un ciel horrible à voir ,
Au sifflement aigu des ondes pluvieuses,
Au choc étourdissant des vagues monstrueuses ,
fille de la nuit, du tonnerre et des vents.
Mort inféconde, ô Mort, tu me glaces les sens !
LES MATELOTS
Nous avons beau lutter contre la vague forte ,
Nous courber sur les bancs ; La rame est impuissante, et la mer nous emporte
Au gré de ses courants.
Nous sommes tourmentés de la poupe à la proue
Par le noir aquilon , Et nous tournons sur l'eau comme tourne la roue
De l'infftme Ixion.
ÉROSTRATK. ^. ' «5
ÉROSTRATE
Dans les plaines du temps et ses déserts immenses Heureux celui qui peut jeter quelques semences ; Gomme un divin laurier la tige de son nom Fleurira pour toujours dans l'aTcnir profond. Mon âme, en secouant sa terrestre poussière, Devait faire autour d'elle éclater la lumière, Ëtsurrétemité , comme un autre soleil, Tracer les reflets d'or de son disque vermeil : Elle Be $etVL pas même la flamme obscuro Qui sur l'eau des étangs rôde d'une aile in^vre; Elle ne sera rien, car nul acte impiwtant Ne la préservera des ombres du néant.
Pour altor «'enfouir au vaste sein des choses , Et pour ne point compter dans la masse des causes ; Pour être après la mort autant qu'un flot amer , Une frêle globule, un léger souffle d'air, Ëtait-ce donc la peine en ce monde de naître; D'avoir de la pensée afin de tout connaître, D'être toujours gonflé de vœux ambitieux.
De porter le nom d'hcnnme eC d'invoquer les dieux ?
LES MATELOTS
Ah ! nous sommes perdus! l'onde emplil le navire
116 ÉROSTRATE
Et roule avec fracas; Sous les vents déchaînés la voile se déchire
Et tombe avec les mftts ; Jupiter sauveur, père de tous les hommes!
Calme Tonde en courroux l Ëtends ta large main sur l'abîme où nous sommes»
Ou nous périssons tous!
ÉROSTRATE
Misérable Destin ! implacable Fortune !
C'en est fait de mes jours , l'empire est à Neptune ; Et le dieu mugissant, prenant les matelots, Aux poissons monstrueux les livre sous les flots. Qu'ils plongent tous avec la pâleur au visage, Moi , je me sens au cœur remonter le courage. Féroce dieu des mers ! je ne veux pas mourir , Sous les flots comme un plomb tout entier m'engloHtir, Je ne veux pas mourir : non , je ne veux pas être A tout jamais perdu , sans pouvoir reparaître , , Et voir sur moi la mer avec sa masse d'eau Retomber pour toujours comme un sombre manteau. Que les feux de Vulcain redoublent sur nos tètes! Qu'Éole crève l'outre où grondent les tempêtes! Qu'il confonde et la terre et les cieux et les flots , Et que le monde aspire à l'antique chaos !
ÉROSTRATE. 117
Toujours je lutterai ; jusqu'à ma dernière heure , Sur cet esquif tremblant je vogue et je demeure ; Et si la foudre y tombe, et si de son trident Neptune courroucé rentr'ouvre horriblement, Et comme un vain amas de pailles toutes blanches Disperse ses agrès, sa mâture et ses planches ; Je m'attache en serpent à ses moindres débris : Âh ! si tout m'abandonne , hélas! si je péris , Je te disputerai , Mort infSUne et cruelle , Du flambeau de mes jours la dernière étincelle!
Là foudre tombe tur le navire ci le bri*e.
LE lUTAGE DE LA BIER,