LA MER
GHAIfT DES MATELOTS.
Déjà le par soleil de la voûte azurée
A. quitté le milieu ; Hypérion incline à la vague empourprée
Ses chevaux tout en feu.
Ah! lorsque de nouveau précipités dans l'onde.
Ils reboiront les flots»
Nous serons près de voir la barque vagabonde
Et nos bras en repos.
En attendant la fin de notre long voyage».
Courbons-nous sur les bancs»
106 ÉaOSTRATE.
Fendons la vague bleue, et pendus au cordage
Tournons la Toile aux vents.
Travaillons nuit et jour, observons sans relâche
Et les flots et les cieux ; Faisons suer nos corps ; à la tâche, à la tâche
Le travail plaît aux dieux.
souverain puissant de la plaine liquide.
Vieux père aux larges reins !
protecteur sacré de la barque rapide.
Dieu des retours sereins !
Océan, loin de nous pousse les noirs orages
Qui flottent sur ton front; Écarte sous les eaux la cause des naufrages,
L'écueil vaste et profond !
Ah! puissions-nous, amis, aux rives désirées
Revenir tous vivants.
Et presser dans nos bras nos femmes éplorées
Et nos petits enfants !
LE PILOTE
Le vent est boa, la voile est tendue, el la proue, Gomme un soc laboureur, dsns Fonde qui se joue Trace un large sillon d'écume tecoiivert.
Quel plaisir de mener, sur le floi calme et vert.
éaefiTRATK. 101
Une barque légère^ aa rapide sillage»
Et qui porte en <es flancs un docile équipage I
ÉROeiRATE.
Pilote intelligent, ô toi qai sur les flots,
Les yeux tournés au ciel, guides ces matelots î
N'es-tu point fatigué de consumer ta vie
Au stérile labeur d'une pauvre industrie,
De sillonner toujours Tablme souverain
Pour un maigre salaire et pour un faible gain,
De passer sur les mers comme le vent y passe.
Sans y marquer ta route et laisser d'autre trace
Que l'écume du flot qui s'écoute sans bruit,
¥^t comme la poussière au del monte et s'enfuit?
L£ PILOTE
h fais ce qu'avant moi toujours ont fait mes pères ; le cours dans tous les sens sur les vagues amères Ne songeant qu'à bien vivre et bien prendre le vent : Le reste est incertain sur l'Océan mouvant.
ÉROSTRATE
Ah ! ce grand cœur qui bat sous ta large poitrine, Ce courage hautain, cette tertu divine
408 ÉROSTRATE
Qui fait qne joor et nuit, au reboun des humains^ Tu contemples sans trouble et les regards sereins La foudre en traits de feu descendant sur ta tête ; Ce grand cœur qui te fait dédaigner la tempête, Braver les noirs écueils et les monstres nageants, Ne te fut pas donné par les dieux indulgents Pour né tirer des mers qu'une vile pâture.
Et, comme un pauvre oiseau manquant de nourriture, Disputer avec peine à l'humide élément L'algue verte qui court sur le flot écumant.
LE PILOTE
Mes désirs sont bornés ; et le peu de courage Que la bonté des dieux m'a remis en partage.
Sert à sauver parfois des écueils et des flots Les vins que je conduis de Gorinthe à Sestos.
ÉROSTRATE
Laisse, laisse Sestos, Gorinthe et ses collines, Laisse Bacchus se fondre en ondes purpurines. Et d'autres recueillir le jus des pampres verts : De plus nobles travaux t'attendent sur les mers. Je sais, au sein des flots, an fond de l'Atlantique Je sais une grande Ile, une Ile magnifique
£ROSTRATE. i09
Où navire mortel &*ait abordé jamais.
Là, sar cet heureux sol, dans ce séjour de paix,
Les dieux ont répandu comme à pleines ccNrbeilles
Les plus riches trésors, les plus rares menreilles.
Là, les fruits les plus doux, des cieux toujours d'azur.
Et des fleuves roulant les perles et Tor pur.
C'est là, nous le dit-on, que le divin Achille
Et le fier Diomède, au brodequin agile.
Habitèrent longtemps ensemble après la mort.
Eh bien I roi delà mer, pilote sage et fort.
Ces beaux lieux seraient-ils indignes de ta peine?
L'honneur de découvrir une terre lointaine
Ne vaut -il pas celui de conduire à Sestos
Tous les parfums de Smyrne et les bois de Naxos?
Par la blanche Thétis, si tu daignes me croire.
Tu peux cueillir les fruits d'une immortelle gloire ;
Ta peux, en poursuivant la route que les dieux
Me montrent à travers les flots injurieux.
Renouveler le temps des fameux Argonautes :
Enfonçons donc la proue au sein des vagues hautes,
Et, rapportant aux Grecs quelques riches toisons.
Montons au rang des dieux comme d'autres Jasons.
LE PILOTE
Il m'importe fort peu que la famille humaine
BARBIER. iO
110 ÉROSTBATB.
Admire mes vertus et de moi se souviemne , Et qu'une fois en proie au trépas flétrissant Je laisse dans le monde nn nom retentissant.
Vivre sans trop de peine et sans souflfrance amère Est l'unique souci de mon &me sur terre :
La gloire, n'est qu'un bruit par l'écho répété Que le moindre zéphyr a bien vite emporté.
ÉR08TRATE.
pilote I la gloire est mieux qu'un vain nuage Qui se fond sans laisser trace de son passage ; Elle est mieuK qu'une ride, un sillon murmurant Que le vent sur les flots creuse et ferme en courant; Elle est chose solide et de longue existence, Car l'homme qui l'enfante est de divine essence.
LB^iLOTB.
L'existence de l'homme est un point dans le temps ;
Son corps un composé d'étranges éléments ;
Son âme une vapeur, une haleine inégale
Qui s'échappe du sang et dans les airs s'exhale ;
Sa fortune changeante une profonde nuit;
Sa renommée un songe, et son nom un vain bruit.
Pour tenir sur la terre une plus large place.
Pour vivre et s'agiter un peu plus dans l'espace.
ÉROSTRATB. 111
L'homme a le même sort que tous les animaux Qui rampent dans la fange ou glissent 90us les eaux : Il ne vit qu'un moment et n'est qu'une pareelle Qui rentre tôt ou tard dans l'àme universelle.
ÉROSTRATE
Non , l'homme en soi renferme un principe certain Qui , détaché des flancs de Jupiter divin , Ne retourne jamais au lieu de sa naissance , Et vit dans l'univers par sa toute-puissance. L'homme peut dans le sein de l'horrible néant Tomber comme une pierre au contour rebutant.
Et laisser expirer pour toujours l'étincelle Descendue avec lui de la voûte étemelle; Mais il peut comme Etna , Tesclave de Vulcain , Ce fier géant toujours en travail souterrain, Faire d'un pâle éclair une flamme brillante, Et revêtir les deux d'une clarté constante.
La gloire est un moyen d'étaler sa beauté :
Tout grand acte par l'homme en l'univers jeté Est comme un coup de foudre , à la lueur profonde , Dont l'éternel écho résonne par le monde.
LE PILOTE
Il n'est rien d'éternel que la Divinité :
119 ÉROSTRATE
Le reste est périssable et plein de vanité
Paisse , jeune étranger , l'orgaeit de la pensée
Ne Jamais t'écarter de la route tracée!
Et puissent les grandsdieux, du fond de leurs loisirs ,
Te suivre et te mener au but de tes désirs.
Par les sentiers du bien , les routes de l'honnête !
Pour nous, jusqu'au moment où, courbant notre tête,
La mort nous êtera les rames de la main ,
Nous frapperons ces mers sans croire au lendemain.