L*E8PAGNE
France! ces yeux éteints que l'horreur accompagne, Ce visage sanglant que tu vois, c'est l'Espagne.
l'italie.
Ces bras désespérés que je dresse dans l'air,
Et qui portent en bleu les empreintes du fer, Sont les bra» de ta sœur la plaintive Italie.
» LA POLOGNE
Et moi, triste squelette à la face p&lie»
Qui Tiens Vépouvanter de mon lugubre abord.
Moi, je suis la Pologne à deux doigts de la mort.
LA FRANCE
Oh ! grand Dieu , se peut-il ! ^
Non, ce sont des fantômes.
LES CONVIVES
Reine! chassez-les vite aux funèbres royaumes : Au signe de la croix les esprits des tombeaux Rentrent en frémissant au fond de leurs caveaux.
LA FRANCK
Hélas! plus je les vois, plus le sombre nuage Qui pesait sûr mes yeux et voilait leur image Se dissipe.. .Mes sœurs... ce sont Inen là leurs traits..* Comment ont-elles pu venii dans ce palais?
54 POT-DE-VIW.
L'arbitre de la terre et de nos destinées
A , pour un peu de temps, quelques p&les journées,
Permis que nous quittions notre sol malheureux.
LA FRANCE
Mais qui vous pousse ici? Quel motif désastreux?
LES NATIONS
C'est l'excès de l'injure et de notre souffrance , Le désir de finir une dure existence, Et de savoir enfin, ô France, chère sœur, Si toute pitié sainte était morte en ton cœur \
LA FRANGE
Mon cœur» von» en donties ?
LES HATIONS.
Oui, car tu nous délaisses.
Les plaisirs sensuels ont toutes tes tendresses : Pourtant ee n'est point là le merveilleux attrait Où nous avions pensé que ton cœur se prendrait.
POT^DB-yiN. 55
C'est toi qui nous a« mis le cbarbon sur la lèvre; Toi qui , nous infiltrant le venin de ta fièvre, Nous as fait boire au fond de ton verre enchanté Le vin de Fespérance et de la liberté.
La souffrance pour nous devenait habitude; Sous le vent du malheur et dans la servitude, Ainsi que des lépreux qui ne peuvent guérir, Sans plainte, sans regrets, nous nous laissions mourir, Ne pensant qu'à Dieu seul ; lorsque ta voix profonde, Gomme un coup de tonnerre épouvantant le monde. Entra dans notre oreille avec ces cris nouveaux : Peuples, rompez vos fers et secouez vos maux, La France vous soutient : alors à la vaillance Nous entonnons un hymne et la lutte commence. Hais le mal était fort et tu ne venais pas, Il nous fallut céder et nous fûmes à bas ; Si bas, que maintenant notre chétive vie N'est plus qu'un râle sourd , une lente agonie, Une ombre qui se traîne, et que le Dieu vivant Balayera bientôt de ce globe mouvant.
LES CONVIVES
La France est tput émue, et ses noires paupières Laissent tomber des pleurs Mhl renversons nosverres^
Amis, le ciel est sombre, et du festin rompu L'allégresse s^enfuit.
POT-DE-VIN , â part.
Mon travail est perdu !
Gbaques mots que j'entends viennent user ma trame, Et comme autant de clous s'enfoncent dans mon âme. Maudit soit le portier, stupide et sans cerveau, Qui laissa jusqu'ici pénétrer ce troupeau !
LA FBANCE.
Mes sœurs, mes chères sœurs, votre voix est amère, Vos reproches sont durs.— Toujours d'un cœur sincère J'ai partagé le pain de vos grandes douleurs. Et passé bien des nuits à vous donner des pleurs.
LA POLOGNE ET l'eSPAGNE.
Il nous eût mieux valu des boulets que des larmes.
Italie, Italie, au premier cri d'alarmes «N'ai-je pas dans Ancône envoyé mes soldats?
POT-DE-TUf. 57
lValie.
Oui, pour voir des remparts, et le fusil au bras, Les enfants de l'Autriche, inondant la campagne, Remettre sous le joug la plalntlye Romagne, Et rendre aux porte-clefs du pontife romain Le sceptre vermoulu qui tombait de leur main.
LA FRANCE
Âh! qne Toulez-TOus donc aujourd'hui que je fasse?
^ES NATIONS
Redevenir toi-même et reprendre la place Où ton cœur généreux jadis était monté; Faire entendre aux tyrans le cri de : Liberté ! Et, si tu n'obtiens rien par ta parole pure.
Sonner de la trompette et ceindre ton armure.
LA FRANCE
Hais puis-je avec la Paix rompre les nœuds si doux D'une tendre amitié, renoncer à l'époux Qui va couvrir de fleurs m^ belle destinée?
BARBIER. é
LES NATI0N8
Un époux !
LÀ FRANCE
Oui, mes sœurs, un nouvel hyménée Par des liens charmants doit m'unir au Repos : L'amour encor pour moi rallume ses flambeaux.
LES NATIONS
Oh ! contraste effrayant des choses de ce monde ! Quand, le front prosterné dans une poudre immonde. Les bras chargés de fers, et le sein déchiré. Nous poussons vers le ciel un cri désespéré, La France esta l'amour et ne songe qu'à plaire. mortel glorieux que notre sœur espère.
Où donc es 'tu? que nous ployions les deux genoux Devant ta majesté!
LA FRANCE
Le voilà devant vous.
LES NATIONS
Quoi l ce Trimalcion , à la face rougie
Du vin de la débauche et des feux de l'orgie,
Ce ventre cousu d'or, ce satyre mondain, Est le héros auquel tu vas donner ta main?
LA FRANCE
C'est le fils de la Paix, l'enfant de la déesse Que l'aime...
Ruse insigne, incroyable faiblesse !
Ah! nous le connaissons ce héros, nous savons Sa naissance et le but de ses ambitions.
Nous savons que la Paix, dans une heure fatale, Séduite par les yeux et la voix triomphale D'un prince de l'enfer, d^un illustre démon.
Ici-bas l'enfanta des baisers de Mammon.
Depuis ce temps, rempli d'audace et d'imposture. Et cédant au penchant de sa vile nature.
Il tâche de ranger l'univers sous ses lois :
11 emprunte au Plaisir et son masque et sa voix ; Ses dehors sont trompeurs, mais le fond est infftme,. C'est l'avilissement et la torpeur de l'&me, L'amour du gain, la ruse, et le manque de foi. France! est-ce bien là l'époux digne de toi?
Est-ce le descendant de la race sublime
Qui toujours mérita ton amour magnanime?
Non, ce n'est point le sang de ces hommes altiers Qui firent à ton front yerdir tant de lauriers. Souviens-toi des auteurs de ton antique gloire; Le cor du grand Roland, de sa bouche d'ivoire. Ne te sonne-t-il plus un douloureux appel?
Et le battoir d'acier du vieux Charles Martel Est-il assez couvert de rouille et de poussière, Pour qu'il ne frappe plus tes yeux de sa lumière? Et le fer de Louis, redouté du païen, Louis, le seul roi franc dont le cœur fût chrétien. L'armure de Guesclin, son épée et sa hache, Le casque tout meurtri du chevalier sans tache, L'écharpe de Grillon, celle de Gatinat, Tous ces pieux débris, dont l'immortel éclat Rehausse ton palais mieux que l'or des tentures. De la fierté de cœur et des nobles allures.
Ne sont-ils plus pour toi les signes triomphants? Et vous, du dernier siècle infortunés enfants! Que la France adora dans sa tourmente amère.
Vous dont la sainteté consola sa misère, André, Bailly, Desaix, Lafayette et Marceau, Tout ce que l'honneur pur a créé de plus beau, M&nes des vrais héros, ombres républicaines, Pouvez-vous, du sommet de vos gloires lointaines.
POT-DB-VIH. 41
Contempler ici-bas sans honte et sans frémir L'être avec qui la France aujourd'hui veut s'unir?
C'en est trop, je ne pais supporter ce langage, France! le discours de ces femmes m'outrage.
Lorsqu'il arrive aux gueux d'être trop Insultants, Sur eux on fait rouler la porte à deux battants. Holà, gardes, amis! loin de ces lieux qu'on traîne Cette troupe bruyante, et que sa langue vaine Aille semer ailleurs ses discours effrontés.
LES CONVIVES
Oui, poussons-les dehors !
LES GARDES
Avançons !
LÀ FRANCE , te levant.
Arrêtez!
Malheur à qui mettra la main sur leur poitrine !
Ces femmes en haillons sont de race divine ;
L'Ëtemel nous tira toutes du même flanc ;
C'est la chair de ma chair et le sang de mon sang.
Ah ! Nations mes sœurs, yos paroles de flamme Ont mis en traits aigas le remords dans mon &me ; Vous ayez fait monter la rougeur à mon fîront, Et , comme un bon coursier, j'ai senti Téperon, Merci : je ne veux plus qu'on dise par le monde : La fille de Brennus, la France sans seconde, A fermé son oreille aux plaintes du malheur.
Et comme l'égoïste, elle a manqué de cœur.
Non, non, de la pitié la chaleur immortelle Ne s'éteindra jamais sous ma large mamelle; Le brasier de l'amour et de la charité Doit reflanU>er au yent de toute adversité ; Assez de jeux , de vins , et de folles dépenses ; A d'autres temps l'hymen, la musique et les danses ; Je renonce au plaisir, aux douceurs de la paix, D'abord le bien du monde, et mon repos après. Allons,mes pauvres sœurs, troupe souffrante et sainte. Entrez dans mon palais, que sa royale enceinte Vous soit un doux asile, et là, près de mon cœur. Livrez-vous à l'espoir d'un avenir meilleur.
LES CONVIVES
Amis, séparons-nous ; la France turbulente A repoussé du pied la table étincelante
Et quitté son grand lit. -—La France est au dieu Mars. Ses yeux rouges d'éclairs, ses longs cheveux épars Inspirent la terreur. — Amis, Yoici la guerre! Gourons boire autre part...
Allons trouver mon père.
Respirons un peu, mes sœurs, Et séchons, séchons nos pleurs!
11 est doux pendant l'orage.
Sur une mer sans rivage, Au sein d'une vaste nuit.
De voir comme un feu qui luit, A travers un sombre voile Blanchir un front d'une étoile ; Ainsi , dans notre malheur, Nous retrouvons un bon cœur Qui saigne à notre soufirance.
C'est le grand cœur de la France :
Tout espoir n'est pas perdu ; Son amour nous est rendu.
L*E8PAGNE , t'adresMnt à iMUlle.
Tel on voit Tolivier, de sa racine antique Et de son tronc ouvert par Toutrage des ans, Élancer dans les airs plus d'un jet magnifique. Et pousser à plein fût des rameaux abondants ; Telle, ô douce Italie, ô noble sœur féconde.
Ton beau terrain natal peut encor reverdir.
Et, tout gonflé de sève et riche d'avenir, Répandre ses parfums sur la face du monde.
Oui, tes vallons encor, tels qu'auijours du printemps, S'émailleront de fleurs, et sous leurs verts ombrages. De grands humains pareils à tes premiers enfants. Avec la corde d'or du plus doux des langages, '^ Réjouiront l'univers de leurs chants.
LA POLOGNE, à l'Espagne.
Gomme la malheureuse et dolente Ghimène,
Âprèè des pleurs de sang et de longs jours de peine.
Vit rayonner sur elle un ciel d'azur et d'or;
Et, laissant là le deuil pour les chants d'hyménée.
Redevint tout à coup l'épouse fortunée
Du plus grand des mortels, du cid Gampeador ;
Ainsi, très- chère sœur, noble Espagne en délire.
POT*DB-yiN. 45
Relève tes cheveux, recommence à sourire, L'Enfer ressaisira rAnarchie et la Mort; Et tendre également pour toute ta famille, Aimant d'un même amour Aragon et Gastille, La ^ouce Liberté te fera luire encor Les jours heureux du cid Gampeador.
l'itâLIE , à la Pologne.
Et toi, pauvre aigle blanche, à l'aile mutilée, A la plume avilie et longtemps flagellée Par les chaînons de cuir du knout impérial, Pologne valeureuse, à la voûte étoilée Tu reprendras aussi ta sublime volée.
Et tu rempliras l'air de ton cri triomphal.
Oui, des fiers Jagellons la compagne guerrière Se rebalancera dans la pure lumière, Et plongeant à son tour sur le monstre puissant Qui tant de fois, hélas ! s'abreuva de son sang, Elle meurtrira Tours à l'épaisse crinière, Et le monstre , hurlant sous un ongle vengeur. Dans ses glaciers fuira plein de terreur.
LES NATIONS
Il est doux pendant l'orage.
Sur une mer sans rivage,
Ah sein d'une vaste nuit, De voir comme un feu qui luit A travers un sombre voile, Blanchir le front d'une étoile.
Ainsi, dans notre malheur, Nous retrouvons un bon cœur Sensible à notre souffrance, C'est le grand cœur de la France :
Ah! l'espoir n'est point perdu; Son amour nous est rendu.
ni