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Nouvelles scènes de la vie de province par de Balzac

En trois années, de décembre 1833 à décembre 1836, l'auteur aura publié les douze volumes qui composent les (rois premières séries des Études de mœurs au six" siècle. En terminant celte première édition, il lui sera pardonné de faire observer que lesouvrages réimprimés et les inédits ont nécessité un travail égal, car de ceux-là, la plupart ont été refaits ; il en est où tout a été renouvelé, le sujet comme le style. Il est probable que les trois autres séries, les Scènes de la vie politique, les Scènes delà vie militaire et les Scènes de la vie de campagne, ne demanderont pu un plus grand laps de temps;

ainsi, ceux qui s'i nié ressent à cette entreprise pourront bientôt voir toutesses proportions, et comprendre par la sente exposition des cadres les immenses détails qu'elle comporte.

Si l'auteur revient sur la pensée générale de son œuvre, il y est en quelque sorte contraint par la manière dont elle se présente, et qui subit des critiques imméritées.

Quand un écrivain a entrepris une description complète de la société, vue sous toutesses faces, saisie dans toutes ses phases, en partant de ce principe que l'étal social adapte tellement les hommes à ses besoins et les déforme si bien que nulle part les hommes n'y sont semblables à eux-mêmes , et qu'elle a créé autant d'espèces que de professions; qu'enfin l'Humanité sociale présente autant de variétés que la Zoologie, ne doil-on pas faire crédit à un auteur aussi courageux d'un peu d'attention et d'un peu de patience ? Ne saurait-il être admis au bénéfice, accordé à la science, à laquelle on permet, alors qu'elle fait ses monographies, un laps de temps en harmonie avec la grandeur de l'entreprise ? Ne peut-il avancer pied à pied dans sou œuvre, sans être tenu d'expliquer , à chaque nouveau pas, que le nouvel ouvrage est une pierre de l'édifice, et que toutes Jes pierres doivent se tenir et former un jour

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un vaste édifice? Enfin, n'y a-t-il pas de grands avantages à la faire connaître en détail, quand l'ensemble est aussi considérable? En effet , ici chaque roman n'est qu'un chapitre du grand roman de la

société. Les personnages de chaque histoire se meuvent dans une sphère qui n'a d'autre circonscription que celle de la sociéLé. Quand un de ces personnages se trouve comme M. de Rastignac dans le Pêhe Goriot, arrêté au milieu de sa carrière , c'est que vous devez le retrouver dans Profil de marquise, dans l'Interdiction, dans la Haute Banque, et enfin dans la Peau de Chagrin, agissant dans son époque suivant le rang qu'il a pris et louchant à tous événements auxquels les hommes qui ont une haute valeur participent en réalité. Cette observation s'applique à presque tous les personnages qui ligurenl dans cette longue histoire de la société : les personnages éminents d'une époque ne sont pas aussi nombreux qu'on peut le croire, et il n'y en aura pas moins de mille dans celte œuvre qui , au premier aperçu, doil avoir vingt -cinq volumes, dans sa partie la plus descriptive il est vrai; ainsi, sous ce rapport elle sera fidèle.

L'auteur avoue donc de bonne grâce qu'il lui est difficile de savoir où doit s'arrêter un ouvrage, quand, par la manière dont il se publie, il est impossible de

le déterminer en entier tout d'abord. Cette observation est nécessaire en tête des Iiausioks perdues, dont ce volume ne contient que l'introduction. Le plan primitif n'allait pas plus loin ; mais quant à l'exécution tout a changé, la tomaison inexorable était arrêtée, et la spéculation ne pouvait pas attendre; il lui a donc fallu s'arrêter à la limite qu'il avait posée lui-même à l'œuvre. 11 ne s'agissait d'abord que d'une comparaison entre les mœurs de la province et les mœurs de la vie parisienne; il avait attaqué ces illusions que l'on se (orme les uns sur les autres en province par le défaut de comparaison, et qui produiraient des catastrophes réelles si, pour leur bonheur, les gens de province ne s'habituaient pas tellement à leur atmosphère et aux beureax malheurs de leur vie qu'ils souffrent partout ail leurs, et que Paris surtout leur déplaît. Pour son compte, l'auteur a souvent admiré la bonne foi avec laquelle ces provinciaux vous présentent une femme assez sotte comme un bel esprit, et quelque laideron pour

plaisance l'intérieur d'un ménage et les révolutions d'une pauvre imprimerie de province; en laissant prendre à ce tableau autant d'étendue qu'il en a dans l'eiposilion, il est clair que le champ s'est agrandi malgré l'auteur. Quand on copie la nature,

Hais en peignant

il est des erreurs de bonne foi : souvent en apercevant iin site , on n'en devine pas tout d'abord les véritables dimensions; telle route paraissait d'abord élre un sentier, le vallon devient une vallée, la montagne facileàfranchiràl'œilavoululoutun jonrdemarcbe. Ainsi las Illusions perdues nedoivent plus seulement concerner un jeune homme qui se croit un grand poêle et la femme qui l'entretient dans sa croyance et le jette au milieu de Paris, pauvre et sans protection. Les rapports qui existent entre Paris et la province, sa funeste attraction, ont montré à l'auteur le jeune homme du xix» siècle sous une face nouvelle : il a pensé soudain à la grande plaie de ce siècle, au journalisme qui dévore tant d'existences, tant de belles pensées, et qui produit d'épouvantables réactions dans les modestes religions de la vie de province. Il a pensé surtout aux plus fatales illusions de celle époque, à celles que les ramilles se font sur les enfants qui possèdent quelques-uns des dons du génie , sans avoir la volonté qui lui donne 0n sens, sans posséder les principes qui répriment ses écarts. Le tableau s'est donc étendu. Au lieu d'une face de la vie individuelle, il s'agit d'une des faces les plus curieuses de ce siècle, d'une face prête à s'user, comme s'est usé l'empire ; aussi faut-il se hâter de la peindre pour que ce qui est vivant ne

devienne pas un cadavre sous les yeux mêmes du peintre. L'auteur croit qu'il y a là une grande mais difficile tâche. En dévoilant les mœurs intimes du journalisme, il fera rougir plus d'un front ; mais il expliquera peut-être bien des dénouements inexpliqués dans plus d'une existence littéraire qui donnait de telles espérances et qui a mal fini. Puis les succès honteux de quelques hommes médiocres se trouveront justifiés aux dépens de leurs protecteurs et peut-être aussi de la nature humaine. Quand l'auteur pourra-t-il achever sa toile? il l'ignore, mais il l'achèvera. Déjà celte difficulté s'est présentée plusieurs fois, soit pour Louis Lambert, soit pour l'Enfant maudit, soit pour le Chef d : 'œuvre inconnu; et chaque fois sa patience n'a pas été en défaut , mais bien celle du public à qui ces détails sont, disonsle, parfaitement indifférents ; il veut ses livres, sans s'inquiéter de la manière dont ils se produisent.

Paris, 15 janvier iB3j.

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