‹ Nouvelles scènes de la vie de province par de BalzacChapitre 2 sur 10 · NE IMPRIMERIE DE PROVINCE · texte numérisé non relu

NE IMPRIMERIE DE PROVINCE

A l'époque où commence celte histoire, la presse de Stanhope et les rouleaux à distribuer l'encre ne fonctionnaient pas encore dans les petites imprimeries (le province. Malgré la spécialité qui la met en rapport avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours des presses en bois auxquelles la langue est redevable de ce mot, maintenant sans application, faire gémir la presse. L'imprimerie arriérée y employait encore les balles en cuir frottées d'encre avec lesquelles l'un des pressiers tamponnait les caractères. Le plateau mobile où se place la forme pleine de lettres sur laquelle s'applique la feuille de papier, était encore en pierre et

justifiait son nom de marbre. Les terribles presses mécaniques oui aujourd'hui si bien fait oublier ce mécanisme auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux livres d'EIzevier, de l'iantin, des Aide et des Didat, qu'il est nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jcrùinc-Nicolas Séchard portait une superstitieuse affection qui leur donne un râle dans celte grande petite histoire.

Ce Séchard était un ancien compagnon pressier, que dans leur argot typographique les ouvriers chargés d'assembler les lettres appellent un ours. Le mouvement de va-et-vient , qui ressemble assez à celui d'un ours en cage, par lequel les pressiez se portent de l'encrier à la presse, et de la presse à l'encrier, leur a sans doute valu ce sobriquet. En revanche, les ours ont nommé les compositeurs des singes, à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper les lettres dans les cent cinquante-deux petites cases où elles sont contenues. A la désastreuse époque tic 1795, Séchard , âgé d'environ cinquante ans, se trouva marié. Son âge et son mariage le firent échapper à la grande réquisition qui emmena presque tous les ouvriers aux armées. Le vieux pressier resta seul dans l'imprimerie dont le maître, autrement dit le naïf, venait de mourir en laissant une veuve sans enfant. L'établissement parut menacé d'une destruction immédiate, l'ours solitaire étant incapable de se transformer en singe, attendu qu'en sa qualité d'imprimeur, il ne savait ni lire ni écrire. Sans

avoir égard à ces incapacités, peuple, pressé de répandre les

un représentant beaux décrets de

nt (lu de la

Convention, investit le pressier du brevet de maître imprimeur, et mit sa typographie en réquisition. Afin de sauver sa téle, le citoyen Séchard accepta ce périlleui brevet. Il indemnisa la veuve de son maître en lui apportant les économies de sa femme, avec lesquelles il paya le matériel de l'imprimerie à moitié de la valeur. Ce n'était rien. 11 fallait imprimer sans faute ni retard les décrets républicains. En celte conjoncture difficile, Jérôme -Ni colas Séchard eut le bonheur de rencontrer un noble du . pays de Fois, qui ne voulait ni émigrer pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour ne pas perdre sa léte, et qui ne pouvait trouver de pain que par un travail quelconque. H. le comte de Marsay endossa donc l'humble veste d'un prote de province; il composa, lut et corrigea lui-même les décrets qui portaient la peine de mort contre les citoyens qui cachaient des nobles; l'ours devenu naK les tira, les fit afficher, et tous deui restèrent sains et saufs.

Enl79ff , le grain de la terreur étant passé, Nicolas Séchard fut obligé de chercher nn autre maître Jacques qui put être compositeur, correcteur et prote. Un abbé, depuis évéque sous la restauration, qui refusait alors de prêter le serment, remplaça le comte de Marsay jusqu'au jour où le premier consul rétablit la religion catholique. Le comte et l'évêque se rencontrèrent plus tard sur le même banc

de la chambre des pairs. Si en 1802, Jérôme-Nico-

las Séchard ne savait pas mieux lire et écrire qu'en 1793, il s'était ménagé d'assez belles èlo/fea pour pouvoir payer un proie. Le compagnon si insoucieux de son avenir était très-redoutable à ses singes et à ses ours , car l'avarice commence où la pauvreté cesse; et le jour où l'imprimeur entrevit la possibilité de se faire une fortune, l'intérêt développa chez lui une intelligence matérielle de son étal, mais avide, soupçonneuse et pénétrante. Sa pratique narguait la théorie. Il avait Uni par toiser d'un coup d'œil le prix d'une page et d'une feuille, selon chaque espèce de caractère. Il prouvait à ses ignares chalands que les grosses lettres coûtaient plus cher à remuer que les Unes ; s'il s'agissait des petites, il disait qu'elles étaient plus difficiles à manier. La composition étant la partie typographique à laquelle il ne comprenait rien , il avait si peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchés léonins, si ses cum [msiieiir-. travaillaient à l'heure, Sun œil ne les quittait jamais. S'il savait un fahricaat dans la gene, il achetait ses papiers à vil prix et li\s.tmmagasinait. Aussi, dès ce temps possédaitil déjà la maison où l'imprimerie était logée depuis un temps immémorial. H cul toute espèce de bonheur, il devint veuf, et n'eut qu'un fils ; il le mit au lycée de la ville, moins pour lui donner de l'éducation, que pour se préparer un successeur. Il le traitait sévèrement afin de prolonger la durée do son pouvoir paternel ; les jours de congé, il le faisait travailler à la casse en lui disant d'apprendre à

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