A ELLE
Du sein de ce; torrents de gloire et de lumière , Où, sur des sistres d'or, les anees attentifs, Aux pieds de Jehoïa redisent la prière ' Ile nos astres plaintifs;
Voilant l'éclat de Dieu sur son Front reflété ,
' Digttized by GoOgk
Du génie aui abois il endort la souffrance ; Jeune fille adorée , il berce le Tieillard Dan. Lu fieura de l'enfance ;
Il inscrit dci méchants Icî tardifs repentirs!
A la mère inquiète il dit en re«e ; espère !
Et, le cœur plein de joie , il compte lea soupirs
Que la ter» amoureuse arrête dam » route; Haii il pleure , et poursuit d'un regard triste e La paternelle voùle.
Ce n'est point de son Front l'éclatante blancheur Qui m'a dit le secret île h noble origine, Ni l'éclair de ses yeui , ni la féconde ardeur De sa icrtudiïine.
Le brillant séraphin qui vers les cieui reiole, Trop tôt il lui dirait la magique parole Qui se chante le loin
Vous les verriei des nuils perçant les sombres voilci Comme un point de l'aurore , atteindre Ici étoiles
Par un roi fraternel.
Et le marin qui veille , attendant un prétage ,
De leurs pieds lumineux montrerait le pasiage, Comme un phare étemel.
— Comprenez-vous? dit Amélie à M. du Cbâtelet en lui adressantun regard de coquetterie.
— Ce sont des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait au sorLir du collège, répondit le baron d'un air ennuyé, pour obéir à son rôle île jugeur que rien n'étonnait. Autrefois nous donnions dans les brumes ossianiques. C'étaient des Malvina , des Fingai, des apparitions nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes avec des étoiles au-dessus de leurs lëtes. Aujourd'hui, celle friperie poétique est remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges, par les plumes des séraphins, par toute la garde-robe du paradis remise à neuf avec les mots : immense, infini, solitude, intelligence ; ce sont des lacs, des parolesde Dieu, une espèce de panthéisme christianisé, enrichi de rimes rares, péniblement cherchées, comme émeraude et fraude, aïeul et glaïeul, etc. Enfin nous avons changé de latitude, au lieu d'être au nord nous sommes dans l'orient; mais les ténèbres sont tout aussi épaisses.
— Si l'ode est obscure, dit Zéphiriae, la déclaration me semble très-claire.
— El l'armure de l'archange, dit Francis, est une robe de mousseline assez légère.
Quoique la politesse voulût que l'on trouvât ostensiblement l'ode ravissante, à cause de madame de Bargelon, les femmes, furieuses de ue pas avoir de poète à leur service pour les traiter d'anges, se
levèrent comme ennuyées, en murmurant trèt-b(en, joli, parfait, d'un air glacial.
— Si vous m'aimez, vous ne complimenterez ni l'auteur ni son songe, dit Lolotle à son cher Adrien d'an air despotique auquel il dut obéir.
— Après tout ce sont des phrases, dit Zéphirine à Francis, l'amour est une poésie en action.
— Vous avez dit là, Zizine, une chose que je pensais, mais que je n'aurais pas aussi finement exprimée, repartit Stanislas en s'épluchant de la tête aux pieds par un regard caressant. > *
— Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amélie à Chatelet, pour voir rabaisser la fierté de Nais qui se fait traiter d'archange comme si elle était plus que nous, et qui nous encanaille avec le fils d'un apothicaire et d'une garde-malade, dont la sœur est une grisetle, et qui travaille chez un imprimeur.
— Puisque le père vendait des hiscuits contre les vers, dit Jacques, il aurait dû en faire manger à son fils.
— Il continue le métier de son père, car ce qu'il vient de nous donner me semble de la drogue, dit Stanislas en prenant une de ses poses les plus agaçantes. Drogue pour drogue , j'aime mieux autre chose.
En un moment chacun s'entendit pour humilier Lucien par quelque mot d'ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit une action charitable en disant qu'il était temps d'éclairer Nais prête à faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener à
bien celle sotte conspiration à laquelle tous ces petits esprits s'intéressèrent comme au dénouement d'un drame, et dans laquelle ils virent une aventure à raconter le lendemain.
L'ancien consul, peu soucieux d'avoir à se battre avec on jeune poêle qui, sous les yeux de sa maîtresse, enragerait d'un mot insultant, comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacre contre lequel la vengeance fût impossible. Il imita l'exemple que lui avait donné l'adroit du Châteiel quand il avait été question de faire dire des vers à Lucieu ; il vint causer avec l'évèque en feignant de partager l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspiré à Monseigneur ; puis il le mystifia en lui faisant croire que la mère de Lucien était une femme supérieure et d'une excessive modestie, qui fournissait à son fils les sujets de toutes ses compositions. Le plus grand plaisir de Lucien était de voir rendre justice à sa mère qu'il adorait. Une fois celte idée inculquée à l'évèque, Francis s'en remit sur les hasards de la conversation pour amener le mot blessant qu'il avait médilé de faire dire par monseigneur.
yuand Francis et l'évèque revinrent dans le cercle au centre duquel était Lucien, l'attention redoubla permi les personnes qui déjà lui faisaient boire la ciguë à petits coups. Tout à fait étranger au manège des salons, le pauvre poËte ne savait que regarder madame de Bargeton, et répondre gauchement aux gauches questions qui lui étaient adressées, li ignorait les noms et les qualités
de la plupart des personnes présentes, et ne savait quelle conversation tenir avec (les femmes qui lui disaient des niaiseries dont H avait honte. Il se sentait d'ailleurs à mille lieues de ces divinités angoumoisincs en s'entendant nommer lantotM. Chardon, tantôt M. de Rubempré, tandis qu'elles s'appelaient Loloite, Adrien, Astolphe, Lili, Fifiue. Sa confusion fut extrême quand, ayant pris Lili pour un nom d'homme, il appela monsieur Lili le brutal M. de Senouclies qui l'interrompit par un : — Monsieur Lulu? dont madame de ISargeton rougit jusqu'aux oreilles.
— Il faut être bien aveuglée pour admettre ici et nous présenter ce petit bonhomme, dit-il à demi-voix.
— Madame la marquise, dit Zéphirine à madame de Pimente! à voix basse , mais de manière à se faire entendre, ne trouvez-vous pas une grande ressemblance entre Al. Chardon et M. de Caute-
— La ressemblance est idéale, répondit en souriant madame de Pimenlel.
— La gloire a des séductions que l'on peut avouer, dit madame de Bargeton à la marquise. Il est des femmes qui s'éprennent de la grandeur comme d'autres de la petitesse , ajouta-l-elle en regardant Francis.
Zéphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul très-grand ; mais la marquise se rangea du coté de Haïs en se mettant à rire.
— Vous éles bien heureux , monsieur , dit à Lu-
cien M. da Pimente! qui se reprit pour le nommer
M. de Rubempré après l'avoir appelé Chardon, vous oe devez jamais vous ennuyer?
— Travaillez-vous promplement? lui demanda Lololle de l'air doul elle eùl dit à un menuisier : Eles-vous longtemps à faire une bolle?
Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d'assommoir; mais il releva la tête en entendant madame de Hargeton répondre en souriant : — Ma chère , la poésie ne pousse pas dans la tète de M. de Rubempré comme l'herbe dans nos cours.
— .Madame , dit l'éréque à Lololte , nous ne saurions avoir trop de respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons. Oui , la poésie est chose sainte. Qui dit poésie, dii souffrance. Combien de nuits silencieuses ont voulu les strophes que vous admirez! Saluez avec amour le poète qui mène presque toujours une vie malheureuse et à qui Dieu réserve sans doute une place dans le ciel , parmi ses prophètes. Ce jeune humme est un poÈte , ajoula-l-il eu posant la main sur la tète de Lucien, ne voyez- vous pas quelque fatalité imprimée sur ce beau front?
Heureux d'être si noblement défendu, Lucien salua l'èvëque par un regard suave , sans savoir que le digue prélat allait être son bourreau. Madame de Barge ion lança sur le cercle ennemi des regards pleins de triomphe qui s'enfoncèrent, comme autant de dards , dans le cœur de ses rivales dont la rage redoubla.
— Ah! monseigneur, répondit le poëte, espérant frapper ces têtes imbéciles de son sceptre d'or, le vulgaire n'a ni votre esprit, ni votre charité. Nos douleurs sont ignorées, personne ne sait nos travaux. Le mineur a moins de peine à extraire l'or de la mine , que nous n'en avons à arracher nos images aux entrailles de la plus ingrate des langues. Le but de la poésie est de mettre les idées au point précis où tout le monde peut les voir et les sentir; le poëte doit donc incessamment parcourir l'échelle des intelligences humaines aûn de les satisfaire toutes ; il doit cacher sous les plus vives couleurs la logique et le sentiment, deux puissances ennemies; il lui faut enfermer tout un monde de pensées dans un mot, résumer des philosophie» entières par une peinture; enfin ses vers sont des graines dont les Heurs doivent eclore dins les cœurs, en y cherchant les sillons creusés par les sentiments personnels; ne fautil pas avoir tout senli pour tout rendre? et sentir vivement , n'est-ce pas souffrir? Aussi les poésies ne s'enfantent-elles qu'après de pénibles voyages entrepris dans les vastes régions de la pensée et de la société. Ce sont des travaux immortels queceux auxquels nous devons des créatures dont la vie devient plus authentique que celle des êtres qui ont véritablement vécu, comme la Clarisse de Richardson, la Camille de Chénier, la Délie de Tibulle, V Acétique de l'Arioste , la Franeesca du Dante , V Atteste de Molière, le Figaro de Beaumarchais, la Rebecca de Walter-Scott, le Don-Quichotte de Cervantes.
— Et que nous créeres-vous ? demanda M. du Châtelet.
— Annoncer de telles conceptions , répondit Lucien , n'est-ce pas se donner un brevet d'homme de génie? d'ailleurs ces enfantements sublimes veulent une longue expérience du monde , une élude des passions et des intérêts humains que je ne saurais avoir faite ; mais je commence , dit-il avec amertume, en jetant un regard vengeur sur ce cercle. Le cerveau porte longtemps...
— Votre accouchement sera laborieux, dît M. du Hautoy en l'interrompant.
— Votre excellente mère pourra vous aider, dit l'évéque.
Ce mol si habilement préparé, celte vengeance attendue alluma dans les yeux un éclair de joie; et aur toutes les bouches, il courut un sourire de satisfaction aristocratique, augmentée par l'imbécillité de M. de Bargelon qui se mit à rire après
— Monseigneur, vous êtes un peu trop spirituel pour nous en ce moment , ces dames ne Vous comprennent pas, dit madame de fiargeton qui par ce seul mot paralysa les rires et attira sur elle les regards étonnés. Un poêle, qui prend toutes ses inspirations dans la Bible , a dans l'Église une véritable mère. M. de Rubempré, dites-nous Saint Jean dans Patmas, ou le Feêtin de Balthazar, pour montrer à Monseigneur que Borne est toujours la Magna parent de Virgile. .
Les femmes échangèrent an sourire en entendant Nais dire les deux mots latins.
Au début de la vie , les plus fiers courages ne sont pas exempts d'abattement; ce coup avait envoyé tout d'abord Lucien au fond de l'eau ; mais il frappa du pied , et revint à la surface . en se jurant de dominer ce monde. Comme le taureau piqi'é de mille flèches, il se releva furieux . et allait obéir à la voix de Louise t:n déclamant Suint Jean dans palmoi; mais la plupart des tables de jeu avaient attiré leursjoueurs qui retombaient dans l'ornière deleurâ habitudes en y trouvant un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné, l'ois la vengeance de tant d'amours -propres irrites n'eût pas été complète sang le dédain négatif que l'on témoigna pour la poésie indigène , en désertant Lucien et madame de Tiargeton. Chacun parut préoccupé : celui-ci alla causer d'un chemin cantonnai avec le préfet, celle-là parla de varier les plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique ; la haute société d'Angoulême , se
des Pimeniel sur Lucien, et plusieurs personnes allèrent autour d'eux. La haute influence que ces deux familles exerçaient dans le département était toujours reconnue dans les grandes circonstances; chacun les jalousait et les courtisait, car tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection.
— Comment trouvez- vous notre poëtctlsa poésie? dit Jacques à la marquise chci laquelle il chassait.
ige en fait de poésie , était suronnaitre l'opinion des Ilasfignac ,
— Mais pour des vers de province , dit-elle en souriant, il ne sont pas mal; d'ailleurs un aussi beau poète ne peut rien faire mal.
Chacun trouva l'arrêt adorable , et l'alla répéter en en étendant ta méchanceté.
M. du Chàlelel fut alors requis d'accompagner M. de Bartas qui massacra le grand air de Figaro. Une fois la parte ouverte à la musique, il lallul écouter la romance chevaleresque faite sous l'empire par M. de Chateaubriand, chantée par M. du Chàlelet. Puis vinrent les morceaux à quatre mains exécutés par des petites filles, et réclamés par madame du UrossJrd qui voulait faire briller la talent de sa fille Camille aux yeux de Al. de Séverac.
Madame de Bargcton . blessée du mépris que chacun marquailà son poète, rendit dédain pour dédain en s'en allant dans son boudoir pendant le temps que l'on fil de la musique. Kllc fut suivie de l'évëque à qui son grand-vicaire avait expliqué la profonde ironie de son involontaire épigramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle de llaslignac, que la poésie avait séduite, se eoula dans le boudoir à l'insu de sa mère. En s'asseyant sur son canapé à matelas piqué où elle entraîna Lucien , Louise put , sans être entendue ni vue, lui dire à l'oreille : — Cher ange , ils ne l'ont pas compris ! mais... Tes vers s onL doux , j'aime h les répéter,
Lucien, consolé par cette flatterie, oublia pour un moment ses douleurs.
— Il n'y a pas de gloire à bon marché, lui dit madame de Bargeton en lui prenant la main et la lui serrant. Souffrez , souffrez, mon ami, vous serez grand , vos douleurs sont le prix de votre immortalité. Je voudrais bien avoir à supporter les travaux d'une lutte. Dieu vous garde d'une vie atone et sans tombals, où les ailes de l'aigle ne trouvent pas d'air. J'envie vos souffrances, car vous vivrez au moins, vous! Vous déploierez vos forces, vous espérerez une victoire , votre lutte sera glorieuse. Quand vous serez arrivé dans la sphère impériale où trônent les grandes intelligences, souvenez-vous des pauvres gens déshérités par le sort , dont l'intelligence s'annihile sous l'oppression d'un azote moral et qui périssent après avoir constamment su ce qu'était la vie sans pouvoir vivre, qui ont eu des yeux perçants et n'ont rien vu , de qui l'odorat était délicat et qui n'ont senti que des fleurs empestées. Chantez alors la plante qui se dessèche au fond d'une forêt , étouffée par des liants, par des végétations gourmandes . touffues, sans avoir été aimée par le soleil, et qui meurt sans avoir fleuri? Ne serait-ce pas un poème d'horrible mélancolie, un sujet tout fantastique? Quelle composition sublime que la peinture d'une jeune fille née sous les cieu* de l'Asie, ou de quelque fille du désert transportée dans un froid pays d'Occident, appelant son soleil bien aimé, mourant de douleurs incomprises, également accablée de froid et d'amour! Ce serait le type de beaucoup d'existences...
— Vous peindriez ainsi l'âme qui se souvient du ciel, dit l'évéque, poème qui doit avoir été fait jadis, et dont je me suis plu à voir un fragment dans le Cantique des cantiques.
— Entreprenez cela, dit Laure de Hastignac en exprimant une naïve croyance au génie de Lucien.
— 11 manque à la France un grand poème sacré, dit Pévêque. Croyez-moi, la gloire et la fortune appartiendront à l'homme de talent qui travaillera pour la Religion.
— Il l'entreprendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec emphase, ne voyez-vous pas l'idée du poëmc poindre déjà dans ses yeux?
— Naïs nous traite bien mal , disait Fifine; que fait-elle donc?
— Ne l'en tendez -vous pas? répondit Stanislas; elle est à cheval sur ses grands mots qui n'ont ni queue ni tête.
Amélie, Fifine , Adrien et Francis apparurent à la porle du boudoir, en accompagnant madame de Rastignac qui venait chercher sa fille pour partir.
— Naïs, dirent les deu\ femmes enchantées de troubler l'aparté du boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.
— Ma chère enfant , répondit madame de Bargeton, M. de Rubempré va nous dire son Saint-Jean dans fatnos, un magnifique poème biblique.
— Biblique! répéta Fifine étonnée.
Amélie et Fifine rentrèrent dans le salon en y apportant ce mot comme une pâture à moquerie.