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Lucien s'excusa de (lire le poème en objectant son défaut de mémoire. Quand il reparut, il n'excita plus le moindre intérêt, chacun causait ou jouait, le poëtc avait été dépouillé de tous ses rayons, les propriétaires ne voyaient en lui rien de bien utile, les gens à prétentions le craignaient comme un pouvoir hostile à leur ignorance ; les femmes jalouses de madame de Bargeton, la Béatrix de ce nouveau Dante, avait dit le vicaire-général , lui jetaient des regards froidement dédaigneux.
— Voilà donc le monde ! se dit Lucien en descendant à l'JIoumeau par les rampes de Beaulieu, car il est des instants dans la vie où l'on aime à prendre le plus long, afin d'entretenir par la marche des choses le mouvement d'idées où l'on se trouve, et dont on veut suivre le courant.
Loin de le décourager, la rage de l'ambitieux repoussé donnait à Lucien de nouvelles forces. Comme tous les gens poussés par leur instinct dans' une sphère élevée où ils arrivent avant de pouvoir s'y soutenir, il se promettait de tout sacrifier pour demeurer dans la haute société. Chemin faisant, il ôtait un à un les traits envenimés qu'il avait reçus, il se parlait tout haut à lui-même, il gourmandait les niais auxquels il avait eu affaire ; il trouvait des réponses fines aux sottes demandes qu'on lui avait faites, et se désespérait d'avoir ainsi de l'espril après coup. En arrivant sur la roule de Bordeaux qui serpente au bas de la montagne et côtoie les rives de ia Charente, il crut voir, au clair de lune, Ève et
David assis sur une solive au bord de la rivière, près d'une fabrique, et descendit vers eux par un. sentier.
Fendant que Lucien courait à sa torture chez madame de liargeton, sa sœur avait pris une robe de percaline rose à mille raies, son chapeau de paille cousue, un petit châle de soie ; mise simple qui faisait croire qu'elle était parée, comme il arrive à toutes les personnes chez lesquelles une grandeur naturelle rehausse les moindres accessoires. Aussi quand elle quittait son costume d'ouvrière, intimidait-elle prodigieusement David. Quoique l'imprimeur se fût résolu à parler de lui-même, il ne trouva plus rien à dire quand il donna le bras à la belle Eve pour traverser i'Houmeau; mais l'amour se plaît dans ces respectueuses terreurs, semblables à celles que la gloire de Dieu cause aux Fidèles. Les deux
Sainte-Anne aûn de gagner la rive gauche de la Charente. Eve, qui trouva ce silence gênant, s'arrêta vers le milieu du pont pour contempler la rivière qui, de là jusqu'à l'endroit où se construisait alors la poudrerie, forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors une joyeuse tralnéede lumière.
— La belle soirée ! dit-elle en cherchant un sujet de conversation, l'air est à la fois tiède et frais, les Heurs embaument et le ciel est magnifique.
— Tout parle au cœur, répondit David enessayant d'arriver à son amour par analogie. Il y a pour les gens aimants un plaisir infini à trouver dans les ac-
cîdents d'un paysage, dans la transparence de l'air, dans les parfums de la terre, la poésie qu'ils ont dans l'âme. La nature parle pour eux.
— Et elle leur délie aussi la langue , dit Ève en riant. Vous étiez bien silencieux en traversant l'Houmeau ; savei-vous que j'étais embarrassée...
— Je vous trouvais si belle, répondit naïvement David, que j'étais saisi...
— Je le suis donc moins? lui demanda-t-elle.
— Non ; mais je suis si heureux de me promener seul a-ec vous, que.....
Il s'arrêta tout interd.it et regarda les collines par où descend la route de saintes.
— Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, j'en suis ravie, car je me crois obligée à vous donner une soirée en échange de celle dont vous avez faitle sacrifice. En refusant d'aller chez madame de Bargclon, vous avez été tout aussi généreux que l'était Lucien en risquant de la fâcher par sa demande.
— Non pasgénéreui, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes seuls sous le ciel, sans autres lémoins'que les roseaux et les buissons qui bordent la Charente; permettei-moi . cbère Ève, de vous exprimer quelques -une* des inquiétudes que nie cause la marche actuelle de l.uaen. Après ce que je viens de lui dire, mes craintes vous paraîtront , je l'espère, un raffinement d'aminé. Vous et votre inète, vous avez tout fait pour le mettre au dessus de sa position , mars en excitant son ambition , ne
l'avez-vous pas imprudemmmcnt voué à de grandes souffrances? Comment se soutiendra-t-il dans le monde où le portent ses goûts? Je le connais ! il est de nature à aimer les récoltes sans le travail. Les devoirs de société lui dévoreront son temps, et le temps est le seul capital des gens qui n'ont que leur intelligence pour fortune. Il aime à briller, le monde irritera ses désirs qu'aucune somme ne pourra satisfaire; il dépensera de l'argent et n'en gagnera pas. Enfin vous l'avez habitué à se croire grand ; mais avant de reconnaître une supériorité quelconque, le monde demande d'éclatants succès. Or, les succès littéraires ne se conquièrent que dans la solitude et par d'obstinés travaux. Que lui donnera madame de Bargeton , en retour de tant de journées passées à ses pieds? Lucien est trop fier pour accepter ses secours, et nous le savons encore trop pauvre pour continuer à voir sa société qui est doublement ruineuse. Tût ou tard, cette femme l'abandonnera après lui avoir fait perdre le goût du travail, après avoir développé chezlui le goût do luxe, le mépris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son penchant à l'oisiveté, cette débauche des âmes poétiques. Oui, je tremble qu'elle ne s'amuse de Lucien commed'un jouet. Ou elle l'aime sincèrement et lui fera tout oublier, ou elle no l'aime pasellereodra malheureux, car il en est Fou.
— Vous me glacez le cœur, dit Ève en s'arrêtant an barrage de la Charente. Mais tant que ma mère aura la force de faire son pénible- métier, et tant que
je vivrai, les produits de notre travail suffiront peulêtre aux dépenses de Lucien, et lui permettront d'attendre le moment où sa fortune commencera. Je ne manquerai jamais de courage , car l'idée de travailler pour une personne aimée, dit Ève en s'animent, ôtc au travail toute son amertume et ses ennuis. Je suis heureuse en songeant pour qui je me donne tant de peine, si toutefois c'est de la peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons assez d'argent pour que Lucien puisse aller dans le beau monde, car là est sa fortune.
— Là est aussi sa perte, reprit David. Écoulezmoi, chère Ève... la lente exécution des Œuvres du génie exige une fortune considérable toute venue, ou ie sublime cynisme d'une vie pauvre. Croyez-moi, Lucien a une si grande horreur des privations de la misère, il a si complaisamment savouré l'arôme des festins, la fumée des succès, son amour-propre a si bien grandi dans le boudoir de madame de Bargeton, qu'il tentera tout plutôt que de déchoir; et les produits de votre travail ne seront jamais en rapport avec ses besoins.
— Vous n'êtes donc qu'un faux ami ! s'écria Ève désespérée, autrement vous ne nous décourageriez pas ainsi.
— Ève! Ève! répondit David, je voudrais être le frère de Lucien ! Vous seule pouvez me donner ce litre qui lui permettrait de tout accepter de moi, qui me donnerait le droit de me dévouer à lui avec le saint amour que vous mettez à vos sacrifiées, mais
co y portant te discernement du calculateur. Eve , chère fleur aimée, laites que Lucien ait un trésor où il puisse puiser sans boute, la bourse d'un frère ne sera-t-elle pas comme la sienne ? Si vous saviez toutes les réflexions que m'a suggérées la position nouvelle de Lucbn! S'il veut aller chez madame de Barge ton, il ne doit plus être mon proie, il ne doit plus loger à l'Houmeau, vous ne devez pas rester ouvrière, votre mère ne doit plus faire son métier. Si vous consentiez à devenir ma femme, tout s'aplanirait. Lucien pourraildemeurerau second chez moi pendant que je lui bâtirais un appartement au-dessus de l'appeulis au fond de la cour, à moins que mon père ne veuille élever un second étage. Nous lui arrangerions ainsi uneviesanssouciset indépendante. Mou désir de souienir Lucien medonnera pour faire fortune un courage que je n'aurais pas s'il ne S'agissait que de moi ; mais il dépend de vous d'autoriser mon dévouement. Peut-être un jour ira-t-il à Paris, le seul théâtre où il puisse se produire et où ses talents seront appréciés et rétribués. La vie de Paris est chère, et nous ne serons pas trop de trois pour t'y entretenir; d'ailleurs, à vous comme à votre mère, ne faudra-t-il pas alors un appui? Chère Eve , épousez-moi par amour pour lui ! plus tard vous m'aimerez peut-être en voyant les efforts queje ferai pour le servir et pour vous ron'dre heureuse. Nous sommes tous deux également modestes dans nos goûts, il nous faudra peu de chose, le bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son
cœur sera le trésor où nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout!
— Les convenances nous séparent, dit Ève émue en voyant combien ce grand amour se faisait petit, tous êtes riche et je suis pauvre, il faut aimer beaucoup pour passer par-dessus une semblable difficulté.
— Vous ne m'aimez donc pas assez encore?
s'écria David altéré.
— Mais votre père s'opposerait peut-être,...
— Bien, bien, répondit David, s'il n'y a que mon père à consulter, vous serez ma femme! Ève, ma ehère Ève ! vous venez de me rendre la vie bien facile à porier en un moment, car j'avais le cœur bien lourd de sentiments que je ne pouvais ni ne savais exprimer. Dites-moi seulement que vous m'aimez un peu, je prendrai le courage nécessaire pour vous parler de tout le reste.
— En vérité , dit-elle , vous me rendez toute honteuse ; mais puisque nous nous contions nos sentiments , je vous dirai que je n'ai jarnais de ma vie pensé à un autre qu'à vous ; j'ai vu en vous un de ces hommes auxquels une femme peut se trouver lière d'appartenir, et je n'osais pas espérer, pour moi pauvre ouvrière sans avenir , une aussi grande destinée.
— Assez, assez, dit-il en s'asseyant sur la traverse du barrage auprès duquel ils étaient revenusj car ils allaient et venaient comme des fous , en parcourant le même espace.
— Qu'avez-vousî lui dit-elle en exprimant pour
la première fois celte inquiétude si gracieuse que les femmes éprouvent pour un être qui leur appartient.
— Rien que de bon , dit-il. En apercevant toute une vie heureuse , l'esprit est comme ébloui, l'âme est accablée. Pourquoi suis-je le plus heureux? dit-il avec une expression de mélancolie. Mais je le
Elle le regarda d'un air coquet et douleur qui voulait une explication.
— Chère Ève, je reçois plus que je ne donne; aussi vous aimerai-je toujours mieux que vous ne m'aimerez, parce que j'ai plus de raisons de vous aimer , vous êtes un ange et je suis un homme.
— Je ne suis pas si savante , répondit Ève en souriant, je vous aime bien...
— Autant que vous aimez Lucien, dit-il.
— Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vous, et tacher de ne vous donner aucune peine dans la vie, d'abord un peu pénible, que nous mènerons.
— Vous êtes-vous aperçue, chère Ève, que je vous ai aimée depuis le premier jour où je vous ai vue?
— Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée? demanda-t elle.
— Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma prétendue fortune , dit David. Je suis pauvre, ma chère Ève. Oui, mon père a pris plaisir à me ruiner , il a spéculé sur mon travail , il
a Tait comme beaucoup de prétendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche , ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant, mais une réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître mes défauts, et ils sont énormes chez un homme obligé de faire sa fortune. Mon caractère , mes habitudes , les occupations qui me plaisent, me rendent impropre à tout ce qui est commerce et spéculation , el cependant nous ne pouvons devenir riches que par l'exercice de quelque industrie. Si je suis capable de découvrir une mine d'or , je suis singulièrement inhabile à l'exploiter; mais vous, qui , par amour pour votre frère , êtes descendue aux plus petits détails , qui avei le génie de l'économie , la patiente attention du vrai commerçant , vous récolterez la moisson que j'aurai semée. Notre situation - car depuis longtemps je me suis mis au sein de la famille , m'oppresse si fort le cœur , que j'ai consumé rocs jours et mes nuits à chercher une occasion de fortune. Mes connaissances en chimie et l'observation des besoins du commerce m'ont mis sur la voie d'une découverte lucrative. Je ne puis vous en rien dire encore , je prévois trop de lenteurs ; nous souffrirons pendant quelques années peut-être, mais je finirai par trouver les procédés industriels à la piste desquels je suis depuis quelques jours et qui nous donneront une grande forlune. Je n'ai rien dit à Lucien, sou caractère ardent gâterait tout. Puis, il convertirait mes espérances en réalités , il vivrait en grand seigneur, et s'endel-
terait peut-être. Ainsi gardez-moi le secret. Voire douce et chère compagnie pourra seule me consoler pendant ces longues épreuves, comme le désir de tous enrichir vous el Lucien me donnera de la constance et de la ténacité
— J'avais deviné aussi, lui dit Ève en l'interrompant , que vous étiez un de ces inventeurs auxquels il faut , comme à mon pauvre père , une femme qui prenne soin d'eux.
— Vous m'aimez donc? Ah! dïles-le-moi sans crainte, à moi qui ai vu dans votre nom un symbole de mon amour. Ève était la seule femme qu'il y eut dans le monde , et ce qui était matériellement vrai pour Adam l'est moralement pour moi. Mon Dieu , m'aimez-vons ?
— Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la manière dont elle la prononça , comme pour peindre l'étendue de ses sentiments.
— Hé bien , asseyons-nous là , dit-il en conduisant Éve par la main vers une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d'une papeterie ; laissezmoi respirer l'air du soir, entendre les cris des rainettes, admirer les rayons dç la lune qui tremblent sur les eaux; laissez-moi m'emparer de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute chose, et qui m'apparall pour la première fois dans sa splendeur, éclairée par l'amour, embellie par vous. Ève, chère aimée ! voici le premier moment de joie sans mélange que le sort m'ait donné 1 Je doute que Lucien soit aussi heureux...
Dinili7i?d- b^ yot f le
En sentant la main d'Ève humide et tremblante dans la sienne, il y laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien les aborda.
— Je ne sais pas, dil-il, si vous avez trouvé celle soirée belle, mais elle a été cruelle pour moi.
— Mon pauvre Lucien, dit Èvc en remarquant l'animation du visage de son frère, que t'esl-il donc
Le poêle irrité raconta ses angoisses, en versant dans leurs, cœurs le* Qois de pensées qui l'assaillaient. Ève et David l'écoulèrent en silence, affligés de voir passer ce torrent de douleurs qui révélait autant degrandenr que de petitesse.
— monsieur de Bargeloa, dit Lucien en terminant, est un vieillard qui sera sans doute bienlût emporté parquetque indigestion ; eh bien, je dominerai ce monde orgueilleux, j'épouserai madame de Bargelon ! J'ai lu dans ses yeux ce soir un amour égal au mien. Ouf, mes blessures, elle les a ressenties; mes souffrances, elle lésa calmées; elle est aussi grande et noble qu'elle est belle et gracieuse! Won, elle ne me trahira jamais !
— fi'est-il pas temps de lui faire une existence tranquille? dit à voix basse David" à* Ève'.
Ève pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses pensées, s'empressa de raconter a Lucien les projets qu'il avait médités. Les deux amants étaient aussi pleins d'eux mêmes que Lucien était plein de lui ; en sorte qu'Ève et David, empressés de faire approuver leur bonheur, n'aperçu-
rent point le mouvement de surprise que laissn échapper l'amant tle madame de Bargeton en apprenant le mariage de sa sœur et de David. Lucien, qui rêvait de faire faire à sa sœur une belle alliance quand il aurait saisi quelque haute position, aûn d'étaycr son ambition de l'intérêt que lui porterait une puissante famille, fut désolé de voir dans cette union un obstacle de plus à ses succès dans le monde.
—Si madame de Bargeton consent à devenirmadamede Rubempré, jamais elle ne voudra se trouver être la belle-sœur de David Séchard! Cette phrase est la formule nette et précise des idées qui tenaillèrent le cœur de Lucien. — Louise a raison ! les gens d'avenir ne sont jamais compris par leurs familles, pensa-t-il avec amertume^ ■**
Si celte union lui eût été présentée en un moment où il n'eût pas fantastiquement tué M. de Bargeton. il aurait sans doute fait éclater la Joie la plus vive ; car, en réfléchissant à sa situation actuelle, en interrogeant la destinée d'une belle fille sans fortune, d'Ève Chardon, il eût regardé ce mariage comme un bonheur inespéré; mais il habitait un de ces rêves d'or où les jeunes' gens, montés sur des si, franchissent toutes les barrières ; il venait de se voir dominant la société; le poêle souffrait de tomber si vile dans la réalité. Ève et David pensèrent que leur frèreaccablé delant de générosité se taisait ; et, pour ces deux belles âmes, une acceptation silencieuse prouvait une amitié vraie. L'imprimeur se mil à
peindre avec une éloquence douce et cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre. Malgré les interjections d'Ève, il meubla son premier étage avec le lused'un amoureux, il bâtil avec une ingénue bonne foi le second pour Lucien et le dessus de l'appentis pour madame Chardon, envers laquelle il voulait déployer tous les soins d'une filiale sollicitude. Enfin il fit la famille si heureuse eL son frère si indépendant, que Lucien, charmé par la voix de David et par les caresses d'Ève, oublia sous les ombrages de la route, le long de la Charente calme et brillante, sous la voûte éloilée et dans la tiède atmosphère de la nuit, la blesssante couronne d'épines que la société lui avait enfoncée sur la téte. Al. de Rubempré reconnut enfin David. La mobilité de son caractère le rejeta bientôt dans la vie pure, travailleuse et bourgeoise qu'il avait menée ; il la vit embellie, sans soucis ; le bruit du monde aristocratique s'éloigna de plus en plus; el quand il atteignit le pavé de l'Houmeau, l'ambitieux serra la main de son frère et se mit à l'unisson des deux amants.
— Pourvu que (on père ne contrarie pas ce mariage, dit-il àDavid.
— Tu sais s'il s'inquiète de moi ! le bonhomme vil pour lui; mais j'irai demain le voir à Marsac , quand ce oc serait que pour obtenir de lui qu'il lasse les constructions dont nous avons besoin.
David accompagna le frère et la sœur jusque chez madame Chardon, qui était rentrée, et à laquelle il demanda la main d'Ève, avec l'empressement d'un
homme qui rfe voulait aucun relard. La mèrf prit la inaifi de sa lille, la mit dans relie île David avec joie, et l'amant enhardi baisa au front sa belle promise qui lui sourit en mugiasant.
— Voila les accordailies des gens pauvres, dil la mère en levaut les yeux comme pour implorer la i i m de Iheu. Vous ave; du courage, mon enfant, dit-elle à llavid, car nous tommes dans le iFialhcur, H Je tremble qu'il ne sou contagieux.
— Nous serons riches et heureux, dit gravement
David, Pour c menccr, vous ne lerei plus votre
métier de garde-malade, et vous viendrez demeurer avec votre tille et Lucien à Angouléme.
Les trois enfants s'empressèrent alors de raconter à leur mère étonnée leur charmant projet, en se livrant à l'une de ces folles causeries de famille où l'on se plaît à engranger toutes les semailles, à jouir par avance de toutes les joies. Il fallut mettre David à la porte, il aurait voulu que cette soirée fût éternelle. Une heure du matin sonna quand Lucien le reconduisit jusqu'à la porte, et de la porte jusqu'au carrefour de l'IIoumeau. L'honnête Pastel, inquiet (le ces mouvements extraordinaires, était derrière sa persienne, il avait ouvert la croisée et se disait en voyant de la lumière a cette heure chez Ève : — Que se passe-t-il donc chez les Chardon I — Mon fiston, dit-il envoyant revenir Lucien, que vous arrive- t-il donc ? Auriei-f ous besoin de moi 1
—Son, monsieur, répondit le poète; mais comme vous êtes notre ami, je puis vous dire l'affaire : ma
- - -DigffizetJTTy CÎOogle
roère vient d'accorder la main de ma sœur à David Séchard.
Pour toute réponse Foslel ferma brusquement sa.
Au lieu de rentrer à Angoulême, David prit la route de Marsac, il alla tout en se promenant chez son père, et arriva le long du clos aliénant à- la maison, au moment où le soleil se levait. L'amoureux aperçut sous un amandier la têle du vieil ours qui s'élevait au-dessus d'une haie.
— Bonjour, mon père, lui dit David.
— Tiens, c'est toi, mon garçon! par quel hasard te trouves-tu sur la roule à cette heure? Enlre par là, dil le vigneron en indiquant à son fils une petite porte à claire-voie qu'il alla ouvrir. Mes vignes ont toutes passé fleur, pas un cep de gcié ! Il y aura plus de vingt poinçons à l'a rpîtat celte année ; mais aussi comme c'est fumé !
— Mon père, je viens vous parler d'une affaire importante.
^ Eh bien ! comment vont nos presses ? lu dois gagner de l'argent gros comme toi !
— J'en gagnerai, rtion père, mais pour Je moment je ne suis pas riche.
— Ils me biâmenl tous ici de fumer à morl, répondit le père. Les bourgeois, c'est-à-dire M. le marquis, M, le comte, MM. Ci el Ça prétendent que j'ote de la qualité au vin. A quoi sert l'éducation? à vous brouiller l'entendement. Écoute! ces messieurs recollent sept, huit, quelquefois dix pièces à
l'arpent, et les vendent soixante francs la pièce, ce qui fait trois cent soixante francs par arpent dans les bonnes années. Moi j'en récolle vingt pièces et les vends trenle francs, total six cents francs ! Où sont les niais? La qualité ! la qualité ! Qu'est-ce que ça me fait la qualité? qu'ils la gardent pour eux la qualité, MM. les marquis! pour moi, la qualité c'est les écus. Tu dis?...
— Mon père, je me marie, je viens vous demander...
—Me demander ? Quoi ! rien du tout, mon garçon. Marie-toi , j'y consens, mais pour te donner quelque chose, je me trouve sans un sou. Les façons m'ont ruiné ! Depuis deux ans, j'avance des façons, des impositions, des frais de toute nature; le gouvernement prend tout, le plus clair va au gouvernement I Voilà deux ans quelles pauvres vignerons ne font rieni Cette année ne se présente pas mal, eb bien! les gredins de poinçons valent déjà onze francs ! On récoltera pour le tonnelier. Pourquoi te marier avant les vendanges ?...
— Mon père, je ne viens vous demander que votre consentement.
— Ahî c'estune autre affaire. A l'eneontre de qui te maries-tu , sans curiosité ?
— J'épouse mademoiselle Ève Chardon.
— Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce qu'elle mange ?
— Elle est fille de feu M. Chardon , le pharmacien de l'Houmeau.
— Tu épouses une fille de l'Houmeau , toi , up bourgeois! toi l'imprimeur du roi à Angoulémel Voilà les fruits de l'éducation ! Mettez donc vos enfants au collège! Ah ça, elle est donc bien riche, mon garçon ? dit le vieux vigneron en se rapprochai! L de son fils d'un air câlin, car si tu épouses une fille de l'Houmeau , elle doit en ? voir des mille et des cent ! Bon ! lu me paieras mes loyers. Sais-tu, mon garçon, que voilà deux ans trois mois de loyers dus, ce qui fait deux mille sept cents francs, qui me viendraient bien à point pour payer le tonnelier. A tout autre qu'à mon Gis, je serais en droit de demander des intérêts, car, après tout, les affaires sont les affaires ; mais je te les remets. Hé bien , qu'a-t-elle?
— Mais elle a ce qu'avait ma mère.
Le vieux vigneron allait dire : — Elle n'a que dix mille francs! Mais il se souvint d'avoir refusé des comptes à son fils, et s'écria : — Elle n'a rien 1
— La fortune de ma mère était son intelligence et sa beauté.
— Va au marché avec ça, et tu verras ce qu'on le donnera dessus ! Nom d'une pipe, les pères sontils malheureux dans leurs enfants ! David, quand je me suis marié, j'avais sur la tèle un bonnet de papier pour toute forlunc et mes deux bras, j'étais un pauvre ours ; mais avec la belle imprimerie que je t'ai donnée, avec Ion industrie cl les cozmaissanees, ludois épouser une bourgeoise delà ville, une femme riche de trente à quarante mille francs. Laisse la
passion , je te marierai , moi ! Nous avons ici une veuve de trente-deux ans, la femme d'un meunier, qui a cent mille francs de bien au soleil ; voila ton affaire. Tu peu» réunir ses biens à ceux de Harsac, ils 30 louchent! Ah! le beau domaine que nous aurions, et comme je le gouvernerais! ■
— Mon père, je suis engagé...
— David , lu n'entends rien au commerce , je te vois ruiné. Oui , si (u te maries avec celte Ittle de l'Houmeau, je me mettrai en règle vis-à-vis de loi , je t'assignerai pour me payer mes loyers , car je ne prévois rien de bon. Ah! mes pauvres presses ! mes presses ! il vous fallait de l'argent pour vous huiler, vous entretenir et vous faire rouler. 11 n'y a qu'une bonne année qui puisse me consoler de cela.
— Mon père, il me semble que jusqu'à présent je vous ai causé peu de chagrin
— Et très-peu payé de loyers , répondit le vigneron,
— Je venais vous demander, outre voire consentement à mon mariage, de me faire élever le second étage de votre maison et de construire un logement au-dessus de l'appentis.
— Eernique , je n'ai pas le sou , tu le sais bien. D'ailleurs, ce serait de l'argent jeté dans l'eau , car qu'est-ce que ça me rapporterait? Ah! lu te lèves dés le matin pour venir me demander des constructions à ruiner le roi Salomon. Mais tu es fou, David ! On m'a changé mon enfant en nourrice. Eu voilàt il un qui aura du raisin ! dit-il en s'interrompajit
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pour montrer un cep à David. Voilà des enfanta qui ne trompent pas l'espoir de leurs parents : tous les fumez, ils vous rapportent. Moi, je t'ai mis au lycée, j'ai payé des sommes énormes pour faire de toi un savant , tu vas étudier chez les Didot ; et toutes ces frimes aboutissent à me donner pour bru une fille de l'Houmeau, sans un sou de dot! Si tu n'avais pas étudié, que tu fusses resté sous mes jeux, lu-te serais conduit à ma fantaisie, et tu le marierais aujourd'hui avec une meunière de cent mille francs, sans compter le moulin! Ah! ton esprit te sert à croire que je te récompenserai de ce beau sentiment, en te faisant construire des palais ! Mais ne dirait-on pas en vérité que, depuis deux cents ans, la maison où tu es n'a logé que des cochons, et que la fille de l'Houmeau ne peut pas y coucher? Ah ça! c'est donc la reine de France?
— Eh bien ! mon père , je construirai le second étage à mes frais, ce sera le fils qui enrichira le père. Quoique ce soit le monde renversé, cela se voit quel-
— Comment, mou gars, tu as de l'argent pour bâtit, et tu n'en as pas pour payer tes loyers ? Finaud, lu ruses avec Ion père! Ça n'est pas bien!
La question ainsi posée devint difficile à résoudre, car le bonhomme était enchanté de mettre son fils dans une position qui lui permit de ne lui rien donner tout en paraissant paternel. Aussi David ne putil obtenir de son père qu'un consentement pur et simple au mariage et la permission de faire i tes
frais, dans la maison paternelle, toutes les constractions dont il pouvait avoir besoin. Le vieil oors , ce modèle des pires conservateurs , lui fit la grâce de ne pas exiger ses loyers , et de ne pas lui prendre les économies qu'il avait eu l'imprudence de laisser
David revint triste, car il comprit que dans le malheur il ne pourrait pas compter surle secours de ■«opère. 1