‹ Nouvelles semaines littérairesChapitre 4 sur 26 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

1" août 18C2.

Nous ne nous étions pas trompé en supposant que le grand ouvrage de M. Victor Hugo pouvait être, pour ainsi dire, coupé en deux, et que les derniers volumes donneraient probablement lieu à un ordre tout nouveau de réflexions et de critiques. Dans ces volumes, en effet, H. Hugo aborde une époque, des idées, des faits que nous pouvons contrôler, non plus avec les souvenirs d'autrui, mais avec les nôtres. Ce n'est plus le poète, inconséquent en apparence, amené par une logique bizarre à confondre dans un même hymne les grandeurs du bonapartisme de 1815 et les aspirations de la démocratie : c'est un révolutionnaire de date plus précise et d*allure plus nette, glorifiant le dogme absolu de la souveraineté populaire, ressuscitant la doctrine du droit au travail, consacrant au nom de la politique et de la poésie la légitimité de l'insurrection et les beautés de la barricade, prêtant enfin les prestiges de son imagination omnipotente à des scènes que nous avons vues, à des personnages que nous con* naissons, sinon par eux-mêmes, au moins par leurs frères, amis et successeurs immédiats. G*est, en même '

temps, le romancier de plus en plus épris de digressions ^^

et de hors-d'oeuvre, interrompant sans cesse, et souvent S,

aux plus beaux endroits, son récit, pour s'attarder tantôt j

à des ëlucubrations métaphysiques qui ne portent pas bonheur à son style, tantôt à des peintures d'accessoires auxquelles il donne étourdiment la même valeur qu'aux figures principales, tantôt à des détails techniques d'édilité, de voirie et d'engrais animal, moins propres peutêtre à raviver Tintêrêt d'un roman qui traîne en longueur qu'à édifier les lecteurs de statistiques et de dictionnaires d'agripulture. Réduit à lui-même, le rtmian qui défraye ces quatre gros volumes pourrait se raconter en cent pages et •*an8lyser en cent lignes. H. Hugo a volontairement méconnu le conseil d*Horace : Semp^r ad ^ventum festina, associant sans doute, dans son dédain superbe, VEpUre aux Pisons à l'ilr^ poétique de Boileau.

Notts avons laissé, & la fin du sixième volume, Harius, baron de Pontmercy, dans une situation fort perplexe; n^ sachant pas s'il doit sauver le père de Cosetta ou mena* ger une diance de salut à Thénardier, et fort heurei|se» ment suppléé, dans cette question de sauvetage, par le féroce Javert. Comme on peut bien le penser, Marius et Cosette se retrouvent : ils ont des rendez-vous amopreux et séraphiques, constellés et nocturnes, dans le jardin d'un vieil hôtel de la me Plumet, jardin que H. Hugo a peint comme s'il s'agissait d'une forêt vierge. Ces rendezr vous sont dépistés par Jean Valjean, qui en profite pour déménager une neuvième ou dixième fois. Voilà Maiius et Cosette de nouveau perdus l'un pour l'autre; d'autant plus qu'il s'agit, pour celle-ci, d'un voyage en Angleterre. Survient alors Témeute, — je me trompe, — rinsurreC" tiondes 5 et 6 juin 1852 : Marius, par désespoir, Jean Valjean, par humanité, vont se mêler aux émeuliers» r^

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non — aux însurrectionnistes de la barricade; Valjean, qui avait été braconnier avant son premier malheur^ c'est-à-dire à vingt-trois ans et avant 1795, n'a rien perdu, trente-buit ans plus tard et malgré la soixantaine, de la finesse de son coup d*œil et de la sûreté de son tir : il fusille un matelas et un casque de pompier. Marius fait des prodiges de valeur, à peine égalés par ceux de Courfeyrac, de Grantaire, d'Enjolras, de Combeferre, de Jean Prouvaire, de Bossuet (ainsi nommé parce qu'il s'appelait Lesgle et qu'il était de Heaux), et autres compagnons de l'ÂBC ou de la Cougourde. Marins est criblé de blessures, dont aucune heureusement n'est mortelle. Jean Valjean, qui le déteste, mais qui, dans ses transfigurations successives, passe du crimeàla vertu, delà vertu audévouement^ du dévouement à l'immolation, de l'immolation au sacrifice, du sacrifice à la sainteté, de la sainteté au martyre, du martyre à l'état d'ange et de l'état d'ange à l'état de Christ, — Jean Valjean, disons-nous, emporte Marius à travers les égôuts de Paris, et donne, en passant, un prétexte à U. Victor Hugo pour délayer en trente pages, mais cette fois au point de vue de l'agriculture, le mot de Cambronne, et pour reprocher aux Parisiens de laisser perdre, depuis des siècles, vingt-cinq millions par an, faute de savoir appliquer le fameux proverbe : < Ce qui est digéré n'est pas perdu. » Si, comme le prétendent les mauvaises langues, le gouvernement est un peu embarrassé, en ce monient, pour réaliser des économies et faire de l'argent, voilà deux recettes que lui propose M. Victoi Hugo avec une précision et une sécurité de chiffres qui ne peuvent laisser le plus léger doute : trois cents millions à épar-

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gner sur les salves de cérémonie et de politesse : trois cents autres millions à gagner par l'emploi bien- senti de tous les égouts de France. Ced serait à la fois, dirait Bossuet (le Bossuet de H. Hugo), trës-Yespasien et très-Commode, et se rattacherait, par conséquent, à l'ère des Césars.

Quoi qu'il en soit, Marins moribond est rapporté — dans quel état, grand Dieu ! — chez son grand-père, H. Gillenormand, par Jean Valjean qui s'esquive. Le vieil ultra (voir les premières parties) oublie, à ce lamentable aspect, tous ses griefs politiques, et reçoit à bras ouverts Tenfant prodigue... de sa vie; — le bon mot est de H. Hugo. Naturellement, on va chercher Stratonîce pour guérir Antiochus, Cosette pour guérir Harius. La convalescence est lente et dure huit lunes, qui sont déjà des lunes de miel. Enfin on les marie : papa Gillenormand, rendu à toutes les affections domestiques, célèbre cethyménée dans un discours de dix pages, enguirlandé de myrtes et de roses, où l'épicurien, Taïeul, le bonhomme et le partisan de l'ancien régime se confondent agréablement. Cosette et Marins sont au septième ciel, et il semble que le roman devrait finir là : mais ce n'est pas le compte de H. Victor Hugo, qui a encore à ajouter un cercle à cet enfer angélique, un fleuron à cette couronne d'épines, un rayon à cette auréole de martyr, un degré à cette échelle de sainteté divine; cercle, couronne, échelle et auréole qu'il a réservés à son forçai transfiguré. Jean Valjean dénonce ses antécédents à Marius, lequel ignore encore le nom de son sauveur. Il est vrai que, sans même compter cette dernière campagne, Valjean a bien quel-

ques titres à sa reconnaissance : il a adopté et élevé Cosette ; il Ta dotée de six cent mille francs : n'importe ! un homme qui a eu Thonneur de se battre sur les barricades côte à côte avec Enjolras et avec Courfeyrac ne saurait se montrer assez susceptible sur ces questions délicates. Harius devient trés-froid pour Valjean, et Cosette, égoïste comme les gens trop heureux, partage cette injuste froideur. C'est tout au plus si le pauvre Valjean obtient la faveur de la voir pendant quelques minutes, dans une chambre durez-de-chaussée, où Ton dispose les chaises de manière à lui faire comprendre qu'il ne doit pas s'asseoir. 11 renonce à cette dernière joie qu'on lui marchande si cruellement, et se renferme dans son galetas, pour y mourir. Un peu plus tard, Harius apprend par ce gueux de Tliénardier que c'est Valjean qui l'a sauvé. 11 se précipite chez lui avec Cosette, et n'arrive que pour assister à son agonie ; agonie consolée par un christianisme idéal et agrandi, où le simple prêtre de paroisse en chair et en os est avantageusement remplacé par l'image de l'ëvèque de Digne, dont l'ombre souriante voltige sans doute à travers les rideaux de l'alcôve. Comme si Cosette et Marins, par cela même qu'ils sont heureux et appartiennent désormais à la société régulière, devenaient désagréables à M. Victor Hugo, il ajoute un trait de plus à leur ingratitude : le tombeau de Valjean est abandonné au bout de quelques mois, et ne tarde pas à disparaiire sous les mauvaises herbes.

Voilà le squelette de ces quatre derniers volumes : maintenant/ appliquez là-dessus, en guise de muscles et de chairs vives, les beautés de détail dont M. Hugo n*a pas été avare; appliquez ensuite, en guise de vêtements de toutes les formes et de toutes les étoffes indéfiniment superposés les uns aux autres, ces digressions iimombrables que Tau- ^teur semble encore multiplier à mesure qu'il approche du terme, et vous aurez cette seconde moitié des Misérables. Hais, disons-le tout de suite, et en toute sincérité : il n'y a rien de plus facile et de plus pitoyable que ces sortes d'analyses avec une nuance de parodie; facile et pitoyable surtout vis-à-vis de H. Victor Hugo, qui, par ses qualités et par ses défauts, prête énormément à ce genre de petite guerre, et peut, au moyen d'une très-légère transposition de la gamme, être amené jusqu'aux notes les plus aiguës du ridicule et du grotesque. C'était là, à l'époque de ses glorieux débuts et de ses luttes vaillantes, le procédé favori des loustics du parti classique, et nous ne nous soucions pas de les imiter, nous qui partagions alors les belles colères des admirateurs du grand poète. Sérieusement, et pour nous punir de ce que notre brève analyse a pu offrir d'irrévérent, nous allons, sans tarder davantage, rendre hommage, ainsi que nous l'avons promis, aux beautés de cet étrange livre. Elles sont nombreuses et éclatantes dans les deux premiers volumes, qui restent les meilleurs de l'ouvrage. Nous avons déjà dit &

M. TIGTOR HUGO. Kt

quel poiQt h figure de Tévëque nous semblerait ddmÎT rable, si l'ëpiscopat et la fantaisie pouvaient marcher en-? semble. Puisque M. Hugo lui-même nous met en goût de déplorables cançettU nous ajouterons que, dans ce beau portrait, la Convention nuit à la vérité. Tous ces cha? pitres, le Soir (T un jour de marche j Petit-GervaiSy YOnd0 et VOmbre^ une Tempête sous un crâne^ Bâtons dans les roues 9 offrent, selon nous, le type d un genre de beautés que la langue française ne connaissait pas encore, dont elle aurait pu peut-être se passer, qu'il faut salqer pourtant comme le produit d'une littérature sans précédents, d'un cerveau sans rival et d'un art sans modèle. Supposez une mine d'or pur, à fleur de terre, dans up pays trèssain, sous un ciel très-clair, dans des conditions exçel* lentes pour être exploitée par des hommes de bonne santé et de bonne humeur : au-dessous, une large couche d'argile, dure et compacte, que l'on ne peut remuer sans y dépenser des forces précieuses et sans soulever des va» peurs insalubres; puis, au-dessous encore, à des profon* deurs ultra-souterraines, une nouvelle mine d'or, enfouie, inconnue, nous allions dire inutile. Arrive un homme d'une force herculéenne, qui, dédaignant la première mine ou la croyant épuisée, se plonge dans }$ couche d'argile avec une sorte d'ivresse, la pénètre, la dompte, la pétrit, en brave les miasmes et les souillures, et, ro-* buste, haletant, halluciné, couvert de sueur et de scories, parvient enfin à cette mine inférieure, s'en empare et la fait:sienne : voilà Timage de H. Hugo, voilà son rôle vis-àvis de notre littérature. On ne peui être que desorienté, et, par conséquent, injuste, si l'on veut le juger d'après

AUSERIES LlTTÈnAlRES.

isacrës, des lois établies, d'après cette faticate que l'on appelle le goût. Maie si l'on il y a eu des hommes nommés Montaigne, I, Racine, Montesquieu, Voltaire, qui ont semble originaux et naturels, clairs et pro- \ sobres, difficiles à surpasser et faciles A l'on réussit à s'abstraire de tout ce qui une règle, à un précepte, à un souvenir 1 ferme sa mémoire à triple clef et sa biluble tour, et si l'on s'enfonce dans cette dans une forêt du nouveau monde, comme ! plein de récifs et de floraisons sous-masèe est orageuse, mais palpitante, l'ensant, l'émotion ardente, la curiosité sans e et déjouée par des visions prodigieuses calculées. Ce n'est pas précisément un e série de sensations extrêmes où, de page ïent d'une ligne à l'autre, l'admiration, invie de rire, la stupeur, la colère, l'efTroi, ; contrarient et se heurtent. L'esprit est formé après une pareille lecture. Si nous lividu à la nation, à la iitlérature et à Ib irend ce qu'elles deviendraient si de sem- 3 se renouvelaient fréquemment. M. Hd^, t une exception, et c'est pour cela peuttion occupe une si grande place dans ses ins ses livres.

ime volume, l'infériorité estvisible : le )erdu de sa puissance; mais lespaysages ine, les objets qu'il nous fait parcourir pa-

paissent déjà monotones dans leur étrangeté. Les ressorts du drame grossissent et se gonflent comme les veines dun homme qui fait trop d'efforts. Les beautés, plus clair-semées, s'achètent plus cher et se trouvent en plus mauvaise compagnie. Telle image vous saisit par sa gran* deur et son éclat ; tout à côté, en voici une qui détonne et fait dissonance; ime lumière^ par exemple, qui est une rallonge. Les digressions, les scènes de remplissage, les superfluités d'un pinceau trop chargé de couleurs et d'un crayon qui appuie trop, la manie de gâter, à force de récidives, un premier trait qui suffisait, des bavardages mi-partis d une puérilité sans naturel et d'une gravité qui sonne creux, tous les caractères, en un mot, de la mau* vaise manière de M. Hugo, se multiplient et surabondent. Mqus avons compté cent cinquante pages pour Waterloo, cent quarante pour les couvents, une soixantaine pour les salons royalistes de 1818, cinquante pour le gamin de Paris, cinquante pour le portrait de H. Gillenormand, cent pour les amis de l'A B G, ou pour Patron-Minettey le tout dans quatre volumes assez minces. Ajoutez à ce premier décompte les pages blanches, les marges, les tètes de chapitre, les titres et sous-titres, les espaces habilement ménagés; il sera facile de calculer ce qui reste pour les parties vraiment vivantes du roman, et à quoi se réduif, en réalité, ce livre aux proportions monumentales. Et cependant une fois ces réserves faites, une fois que l'on a bien constaté que l'énormité, l'invraisemblance et la violence des ressorts diminuent la valeur des effets produits, et que la plupait de ces eCTets remontent en ligne droite ou oblique aux prouesses duroman-fouilleton, il

CiOSEftiBS LITTÉRAIRES.

làen reconnaître que rien de tout cela ne voua le indifférent, et que jamais génie prodigue ne s'est & avec .tant de magnificence. Nous avons signalé des les grandioses, sombres, puissantes, pathétiques: égard de celles-là il est juste déplacer, comme conte, les pages charmantes où le poète nous montre les : mfentins de ces deux petites Thénardier, destinées mal finir, et les premières joies, les premières dou- B de Cosette, l'orpheline adoptée par Valjean. Les en- I, on l'a dit bien des fois, portent bonheur A H. Hugo, r r^racer, noua allions dire pour chanter les grâces fables de l'enfance et mémea les virginales ivresses d'un nier amour, il retrouve, i un moment donné, soua irmebagageamasséparsonorageuaemsturilé, ce tréde tendresse et de fraîcheur qui lui vient de ses jeunes sureuses années, et qui conkraste délicieusement aveo ;réations formidables ou excessives où il se complaît aud'hui. Son géniemanque absolument de cet enlre-dtftu; i parle Pascal : il lui faut, pour réussir tout k fait et r tout Bon jeu, ce qui est en deçà et au delà del'homme. Tant et le monstre : Valjean, Javert sont des ffltftttft*»,

paa, encore une fois, dans le sans vulgaire du mot, î dans le sens étymologique ; des êtres dont le modèli! iste pas dans la nature, dont la clessiflnation estimpos- !, qui appartiennent à une race indéfinie, et qui, dans area moments oùl'auteurparvient à nous y faire croire, . plua curieux qu'intéressants. Voilà, soit dit en thèse ^ale, la vraie inférioritéde H. Viclor Hugo. Les hommes I génie, ainon supérieur, au moiia préférabU aa sien, ardent bien de choisir en dehors do la grande famille hu-

maiae leurs personnages et leurs types. Quelle que soit d'ailleurs leur poétique, ils s'accordent sur ce point capital: ils prennent Thomnie tel qu'il est, avec ses sentiments trais, ses passions, ses vices, ses travers les traits par lesquels il ressemble à son voisin et par lesquels il en dififère : ils s'approprient ce fonds commun par un premier prodige de leur art ; et par un second, ils nous le rendent, marqué de leur empreinte indélébile, mais redevenu le patrimoine universel. Pour mieux. rentrer dans notre sujet, prenons, comme exemple, le sentiment qui tient le plus de place dans le monde poétique et romanesque, — l'amour. Dés que l'amour descend des nuages roses de Tadolescence pour mettre le pied sur la terre et dans la vie, ou, en d'autres termes, dés qu'il cesse d'être élégiaque ou lyrique pour devenir dramatique, H- Yic« tor Hugo, malgré d'incroyables efforts, reste au-dessous de lui-même et de sa lâche. Sa Cosette, tant qu'elle est enfant, laide, nouée, cbétive, est une création ravissante. Elle nous semble encore charmante lorsque, se promenant dans le jardin du Luxembourg au bras de M. Madeleine, elle se sent vaguement attirée vers ce jeune et beau rêveur, qui n'est autre que Harius. Du moment que la partie s'engage, que cet amour entre dans sa phase active, Cosette perd toute sa physionomie, toute sa grâce originale, pour devenir ce qu'on appelle au tbé&tre une amoureuse. L'enfant était déUcieuse, lange était suave, parce que l'enfant et l'ange sont du domaine de la poésie pure : la femme est vulgaire et manquée, parce que la femme fait partie du drame humain: sans compter que M. Hugo, toujours enclin & remplacer par une trivialité affectée le

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naturel dont il est dépourvu, met dans la bouche de sa séraphique Cosette des phrases comme celles-ci : « Depuis hier, vous me faites tous rager.,. Je 6 w^ue beaucoup.» — Vous figurez-vous un ange qui rage^ un chérubin qui bisque! ce sont là de ces dissonnanccs qui déconcertent à tous moments les admirateurs les plus sincères deM. Victor Hugo. Quant à Marius c'est encore pis. Marins, qui, dans le cours du récit, fait partie essentielle du chœur des misérables et qui, dans le plan de l'auteur, devrait représenter, avec Cosette, une sorte de trait d'union, de réconciliation providentielle entre le monde des heureux et celui des opprimés, Harius est aussi insignifiant que peut l'être un jaufze p?*ewier. Sa spécialité consiste à arriver toujours trop tard pour payer ses dettes de cœur, d'abord à son père, ensuite à son sauveur. Le lecteur ne peut admettre qu'en pleine Restauration, en pleine liberté de la presse, un jeune étudiant soit assez niais pour confondre les brigands de la Loire avec de véritables bandits. La rêverie de Marius est ina'te, passive, propre à en faire un mannequin à la merci des passions des autres plutôt qu'un homme aux prises avec les siennes. Le moindre obstacle décourage son amour : il se bat sur les barricades, sans savoir ce qu'il fait, sans s'informer de la cause qu'il défend. Enfin, au dénoûment, Harius devient un égoïste et un ingrat de la plus \adgaire espèce. Ajoutons que ce pauvre Marius a reçu de M. Hugo lui-même une mission difficile dont il s'est très-mal acquitté : celle d'exprimer dans une trentaine de petits flacons d'or ciselé qu'on appelle des pensées détachées l'essence, la quintessence de l'amour pur, tel que les anges et les étoiles l'enseignent

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auxenrants des hommes. Prenons au hasard dans cette gerbe d or mûrie par deux soleils, Tamour et le génie :

« 'amour, c'est la salutation des anges aux astres.

« La réduction de Tunivers à un seul êlre, la dilaialion d un seul être jusqu'à Dieu, voilà l'amour.

« Dieu est derrière tout, mais tout cache Dieu ; les choses sont noires, les créatures sont opaques. Aimer un être, c'est le rendre transparent.

a Aimez ! une sombre transfiguration étoHée est mêlée à ce supplice ; il y a de l'extase dans l'agonie.

« L'amour est une respiration céleste de l'air du paradis... » etc...

Ainsi de suite : remarquez que ce style paradisiaque est destiné à subjuguer Coselte, Cosette qui nous dira plus tard dans un français moins éthérè : « Je bisque beaucoup.» Sérieusement, que tout cela est lourd, prétentieux, tourmenté ! c'est de la pire manière de Victor Hugo, du Victor Hugo de Littérature et Philosophie mêlées. Autre bizarrerie : un lecteur attentif pourrait aisément détacher des Misérables un recueil de pensées, sinon très-fines, au moins très-fortes et souvent très-profondes ; et, lorsque le grand écrivain se recueille, prend son temps, sculpte dans le marbre une de ces phrases qui s'isolent du reste et vivent de leur propre vie, il arrive presque constamment au galimatias dans un genre qui a fourni à notre littérature tant de pagesexquises et qui s'ajuste admirable^ ment au génie même de notre langue. Serait-ce cette langue qui se. venge d'un maître qui, sous prétexte de renrichir, l'a opprimée ? La pensée, chez H. Hugo, est

Icllement accoutumée à s'amplifier el à se répandre, qu'elle ne peut plus se concentrer. En somme, nous le répétons, H. Hugo a échoué, ou à peu près, dans la peinture de Harius et de Gosette, c'est-à-dire des représentants de Fhumanité même, suspendue, sous la main de Dieu, entre les privilégiés et les misérables.

Cette supériorité, tant de fois constatée chez H. Hugo, du lyrique sur le dramatique, nous suggère une remarque qui pourrait, selon nous, résumer toute critique impartiale de son ouvrage. Les Misérables ne sont ni une épopée, ni même un roman, mais plutôt un poème sympbonique. On a comparé Fauteur à H. Eugène Delacroit : cette comparaison n'est pas parfaitement juste. (Test dans un autre art qu'il faut chercher une analogie, aussi exacte que peuvent l'être de pareilles ressemblances. Beethoven, lui aussi, quoi qu'en disent ses fanatiques, a échoué dans l'opéra, qui est le drame des passions humaines, s'exprimant par des notes au lieu de s'exprimer par des mots^ Fidelio n'est qu'une symphonie déguisée où trois ou quatre morceaux magnifiques éclatent sur un ensemble dont rien n'égale la diffusion et l'ennui. L'immortel compositeur n'a pas su écrire pour les voix. Dans Tordre musical, la voix humaine tient une place comparable à celle que l'âme occupe dans l'ordre poétique. C'est, pour ainsi parler, l'élément dramatique par excellence, le foyer de vie et d'activité autour duquel s'échelonnent les objets extérieurs, chargés de concourir à l'action sans la dominer. Or c'est justement ce monde extérieur, ou, si Ton veuf, c'est le dialogue entrerhomme et la nature, dont s'empare Beethoven et dont il tire des merveilles. U.est le souverain

li. VICTOR BOGO. 8#

de ce royaume dont le nom s'est assimilé au sien et qui s'appelle la symphonie. Il y a plus : l'âme, pour se révéler, n'a besoin que d'une voix qui parle ou qui chante. Pour interpréter, au contraire, dans leurs profondeurs mystérieusesy dans leurs variétés infinies, les harmonies du monde extérieur, ce n'est pas trop de toutes les ressources d'un orchestre, agrandi et multiplié par le génie du maître. Il faut des centaines d'instruments à Beethoven comme à Victor Hugo. Seulement, il y a ici une légère différence à l'avantage jiu compositeur. Ces instruments dont il se sert existent déjà ; il ne leur demande que ce qu'ils peuvent rendre, et il trouve pour chacun d'eux des virtuoses qui en jouent avec une justesse admirable. H. Hugo, pour parvenir aux mêmes effets, est obligé de demander à la langue française plus d'instruments qu'elle . ne peut lid en fournir. En outre, il est seul â en jouer ; il lui arrive parfois déjouer faux, et il suffit d*une fausse note pour gâter tout un morceau Si j'osais, si je ne craignais d*ètre accusé de trop de raffinement et de paradoxe, j'indiquerais encore un trait de ressemblance. L'oreille est pour les musiciens ce que le regard est pour les poètes tels que M. Victor Hugo. Beethoven, qui l'ignore? finit [ par devenir sourd; mais je m'obstine à croire que ce n'é- \ tait pas une surdité ordinaire, que le grand homme était / i devenu sourd aux bruits du dehors pour avoir trop écouté ! ' au dedans de lui-même, pour s'être absorbé dans l'inè- ' puisable symphonie dont il était le merveilleux interprète. Nous avons pu dire, dans le même sens, que M. Hugo devenait aveugle; aveugle pours' être trop contemplé comme le réflecteur de toutes les clartés, de toutes les merveilles

du inonde extérieur et du inonde invisible. Quoi qu'il en soit, nous avons, non pas le poème, le roman ouThistoire des Misérables j mais la symphonie de Y Onde et VOnibre, celle de la Tempête mis un crdnej celle de Waterloo^ celle deVArgoty celle des Barricades^ celle de Paris àvold^ hibou, etc., comme nous avons VHéi'oïqiie et la Pastorale^

Nous voici ramené aux quatre deniier» volumes : ils ont, eux aussi, leurs symphonies; plusieurs sont fort belles, et il en est une qiH, selon nous, dépasse tout le i^este ; c'est le chapitre que M. Hugo a intitulé la Cadène (la Chaîne). Jean Valjean et Cosette se promènent, au point du jour, dans les environs de Paris. Le poète fait une description charmante de cette heure crépusculaire qui donne au rêveur la solitude, avec le réveil de la nature pour dissiper les tristesses de la nuit. Tout^ coup, dans lombre, à l'angle du boulevard extérieur, on entend un bruit vague et formidable; on aperçoit des silhouettes étranges qui s'ébauchent peu à peu et se dessinent dans ce mélange de clarté naissante et d'ombre nocturne : c'est la chaîne des galériens, le convoi sinistre qui les transportait, à cette époque (183i), de Paris à Toulon ou à Rochefort. A mesure que cette masse de spectres, voitures sur une claie avec une chaîne au dos et un carcan au cou, approche et se précise dans sa réalité hideuse, II. Ilugo s'en empare et la décrit avec une puissance et

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un relief extraordinaires. Figurez-vous une vision dantesque illustrée par Goya. On ne peut lire sans frisson de semblables pages, qui font l'effet de tenailles rougies au feu de la haine et maniées par un géant révolté. Victor Hugo est là tout entier, avec ses colères contre la société ofiîcielle, sa compassion insensée pour les malfaiteurs, et son incroyable vigueur de pinceau, décuplée par une sorte d'assimilation entre le sujet et Fartiste, entre l'aigle et les vautours. Il faut aussi reconnaître tout ce qu'il y a de vivant et de poignant dans le tableau des barricades de juin, dans Tévasion des complices de Thënardier. Pour être juste, on ne doit pas oublier quelques détails charmants des rôles d'Éponine et de Gavroche ; enfin, l'on peut de nouveau mesurer la distance de ces deux extrêmes, où réussit presque également l'auteur des Misérables, en rappelant la jolie scène des pauvres petits enfants abandonnés, trouvant, sous le patronage de Gavroche, un gîte dans le ventre de l'éléphant de la Bastille, et surtout le chapitre qui nous montre ces deux orphelins affamés, disputant aux cygnes du grand bassin du Luxembourg mie brioche jetée par l'enfant d'un riche, très-malheureux de n'avoir plus faim. Nons donnerons tout à Fheure notre avis sur la dernière phase du long martyre de Jean Yaljcan, qui nous servira à conclure. Restons encore un moment dans le domaine de la littérature.

Les restrictions seraient innombrables ; bornons-nous à quelques-unes : nous avons suffisamment démontré que, dans les Miser Mes j l'effet des plus belles scènes était amoindri ou gâté, pour le lecteur attentif, par ce genre d'invraisemblance matérielle et morale, par cette com-

plication violente de ressorts grossiers et bruyants qm faisait dire au comte Alexis deSaint-Prîest, de spirituelle et regrettable mémoire : « Le malheur, dans les productions modernes, c*est que Ton voit toujours que les choses n'ont pas pu se passer comme l'auteur nous le dit. » A côté de ce défaut capital plaçons-en un autre, le dédain absolu de Victor Hugo pour cet art des valeurs relatives j aussi nécessahre à Técrivain qu'au peintre. On a dit de je ne sais quel bel esprit qu'il avait le tort de vouloir faire un sort à chacune de ses phrases : on peut en dire autant du procédé habituel de H. Hugo : il est si sûr de son pinceau, les objets matériels exercent sur lui une tentation si permanente, qu'un buisson, une vieille toiture, un moellon, un tuyau de poêle, une guenille, prennent sous ses doigts une saillie, un grain merveilleux, mais qui diminue d'autant la valeur et l'effet de ce qui devrait concentrer l'attention et le regard. Il croit redoubler, par ce moyen, la vie, l'âme de ses récits ou de ses tableaux : il se trompe ; il la déplace ; il l'éparpillé : ce qu'il donne de trop aux choses, il Tôte aux hommes; ce qu'il ajoute de vitalité et d'accent aux objets inanimés, il Fenlève aux senti* ments, aux caractères, aux personnages. C'est d'ailleurs une infraction grave aux lois de l'harmonie ; car il y a une liarmonie littéraire comme il y a une harmonie musicale, et les écrivains de bonne école nous fourniraient, au besoin, mille preuves de tout ce qu'on peut obtenir, sans effort apparent et sans violence, en sacrifiant habilement l'accessoire au principal, la matière inerte à l'être vivant. H. Hugo, comme sll craignait qu'on ne s'aperçût pas assez de ce défout, le fait ressortir par des insistances

singulières : ce papier, il Fa entre les mains; cette pierre, 00 la lai a montrée tel jour et à telle heure; ce pfttè de maisons a disparu en vertu d'un arrêté dont il a la date dans sa mémoire et la copie dans sa poche : cette cloison était lapissée d'assignats dont il donne le fac-similé. L*en« seigoe de ce cabaret, il en connaît, par le détail, l'origine et l'orthographe primitive, etc., etc. Nous avons déjà dit ce que nous pensons des prodiges de cette précision magistrale, qui constituerait au profit de H. Victor Hugo un cumul accablant pour notre faiblesse, puisqu'aux richesses d'une imagination sans rivale il joindrait les mérites d'une exactitude sans réplique. Pour achever d'éclaircir nos doutes, nous nous sommes imposé un travail de révision et de minutie, non pas, grand Dieu ! sur le livre tout en« tier, mais sur une cinquantaine de pages, et voici le résultat de nos recherches : M. Hugo a placé le magasin de madame Gaucher rue du Figuier-Saint-Paul : lisez rue dea lions-Saint-Paul. Il nous présente, en octobre 1831, Jean Yaljean regardant d'un œil d'envie le général comte Coutard, commandant de Paris : or le comte Coutard avait donné sa démission en 1830. Dans le chapitre de la Ca^ dènej pour rendre les galériens plus intéressants et lo gouvernement plus odieux, il nous dit qu'on faisait passer le convoi de ces malheureux par la route du Mans, au risque de prolonger de trois jours cet horrible voyage, afin d'éviter Fontainebleau et d'épargner h la personne royale cette mauvaise rencontre. Jean Va}jean se souvient alors que trente-cinq ans auparavant, pour ne pas s'exposer « aux rencontres royales, toujours possibles sur la route de Fontainebleau, » on le fit également passer par le

même chemin. Or nous voudrions que M. Hogo nous dit quel était le roi de France et comment s'appelait la famille royale en 1795, époque qu'il a fixée lui-même pour les débuts de son héros au bagne. Nous pouvons lui affirmer, en échange, qu'en octobre 1831, sa seconde date, le roi Louis-Philippe et les princes n'avaient pas encore mis le pied à Fontainebleau. Dans ce même chapitre, il fait chanter par les forçats « un pot-pourri de Uésaugiers, « alors fameux, lu Vestale. » Or la Vestale a été représentée le 15 décembre 1807; la parodie de Désaugiers suivit de prés, et il n'est pas probable que, vingt-quatre ans plus lard, en 1831, cette chanson, qui d'ailleurs est bien douce pour des gosiers de galériens, fût dans toute la fraîcheur de sa vogue. H. Hugo (cette remarque n'est pas de nous) conduit le 25 décembre 1823, Jean Valjan devant l'affiche du théâtre de la Porte-Saint-Hartin, affiche qui annonce le mélodrame des Deux Forçats : on lui a rappelé que, sous la Restauration, tous les théâtres, le jour de Noël, faisaient relâche. Nous dira-t-il qu'il ne s'est trompé que de vingt-quatre heures? Nous lui répondrons que, les 23, 24, 25, 26, 27 et 28 décembre 1823, le théâtre de la Porte-Saint-Martin jouait le Gascon à trois visages et les Invalides. Enfin, — car cette énumération serait trop longue, — pour se donner le triste plaisir de faire commettre une puérile impiété par un de ses chers héros des barricades, il nous montre, le 5 juin 1832, Bahorel, un des insurgés, déchirant sur un coin du mur un mandement de carême, « une peniiission de manger des œufs, adressée par l'archevêque de Paris à ses ouailles, » Ceci a l'avantage de rappeler une des plus heureuses inspirations

M. VICTOR HOGO. 65

di H. Edmond About. Nous n'en demanderons pas moins â M. Victor Hugo : l'^ s'il croit que le mot ouailles^ qui scandalise Bahorel, ait jamais figuré en tète d'un mandement de Mgr de Quélen ; 2^ s'il est bien sûr qu'en juin un mandement de carême affiché depuis pf'ès de quatre mois pût être encore très-intact et très-Iisible ; S"* si ces mandements, qui, même en temps ordinaire, ne sont placardés que dans le tambour des églises, s'étalaient au dehors, sur les murs de Paris, entre deux émeutes, le 5 juin i 832, un an après le sac de rarchevèché et au moment où l'archevêque, encore proscrit, était forcé de se cacher. Total, sept bévtiesj relevées en quelques pages par un homme qui est le contraire d'un savant. A septem disce omnes. Jugez à quel chiffre l'on arriverait, si l'on avait assez de temps et de patience pour contrôler en détail les dix volumes. Chicanes et vétilles, nous dira-t-on : De minimis non curât prdRtor, Soit! Mais ici le préteur affecte d'être aussi bien renseigné dans les petites choses que dans les grandes, et semble même vouloir qu'on apprécie sa compétence dans les grandes choses par l'exactitude qu'il met dans les petites. Prenez garde ! nous trouvons M. Hugo, en dépit de ses affu'mations précises, trèspeu infaillible dans des questions secondaires qui se rectifient au moyen d'une date, d'un morceau de journal, d'un almanach ou d'un chapitre d'histofa'e : qui m'assure qu'il ne sera pas en défaut, qu'il ne commettra pas les mêmes erreurs, â mesure que nous nous élèverons avec lui vers des questions plus hautes, plus importantes, mais aussi plus difficiles à vérifier, offrant des solutions toutes différentes suivant qu'on y apporte plus de pré-

CAUSERIES LETTËItiIRES.

u de sagesse, plus de sophisme ou de boniie t si cet aplomb dogmatique, cet éphantilion ^e versells nondutUmunent c^lbè à propos d'ut)

affiche, d'une chanson ou d'un nom propre, I destinés justement à me faire croire que le^ Dtioverses philosophiques et historiques, les le la misère, du droit au travail, de la eouverailire, les statistiques du bien et du ma), les théo^ alisme,la proportion desdéljla et des peines ont

avec le même soin, approfondis avec la mime isolus avec la même certitude? On nous perc de noter, comme trait caractéristique, ce

minuties et d'erreurs, cette maniedepelils dé* liant avec ces flagrants délits d'inexactitude.

sionSfOonsl'ayonsdit, occupent unebnnne moi de H. VictorHugo; la plupart netienneptison run fil bien l^r; quelques-unes sont d'inexplid'œuvro. Toutes se rattachent pourtant i. son sa prétention évidente de donner à son œuvre portée philosophique et politique. Tdle est sur préoccupation, qu'il trouve moyen daiyreserttre en ligne des morceaux éiHsodiques, séparés le son récit par un intervalle de seiie ans. ÉTi- .Hugo a regrettédenepasavoirénous racon" içadesdejuin 1848, ces terribles sœurs ca-

M. VICTOR HUGO- 6ï

dettes de juUi \ 833 ; mais il lui eut fallu donner à Marius quarante ans et à Cosette trenle^eept; c*eât été exiger d'eux, ainsi que des lecteurs, un trop grand excès de patience* Qu'a foit H. hiigo? Il a imité ces conteurs bavards qui saisissent au vol unmot ou une anecdote, et vous disent : « Vous parlez de tel individu ou de tel cvénemont? Je me soutiens, à ce propos, vête., etc., et ils entament une autre histoire. C'est ainsi que H. Victor Hugo, après avoir écrit poufi acquit de sa conscience : « Là où le sujet n*est point perdu de vue, il n*y a pas de digression, » réussit à p/acir dix-huit pages sur la barricade du faubourg Saint-Antoine et la barricade du faubourg du Temple (24 juin i848), en guise de prologue antidaté de la barricade Saint-Herry (6 juin 1633). N'ayant encore, en ce moment, i juger que le roman, l'œuvre d'imagination, nous n'avons pas besoin d'insister sur le dommage irréparable que ces digressions, dissertations et divagations ont fait au livre, à sa valeur littéraire, à son succès réel auprès de la majorité des lecteurs. Nous savons que H. Hugo récuse Boileau : c'est un malheur pourtant, mime pour un grand poète romantique, que les esprits légers, — souvent mieux inspirés qu'on ne pense, — lui appliquent trop fréquemment le vers :

|e saute vingt feuillets pourp trouver la fin.

Nous savons aussi qu'on nous oppose Notre-Dame de PariSj où abondent les chapitres descriptifs, les détail^ arcbiteetoniques, les temps d'arrêt historiques et philo- :Sop{ii<ma6, les pages inutiles à l'action, et qui n'en eut

68 CAUSERIES LITTËRAIRES.

pas moins un grand succès. Hais d'abord on pourrait répondre par un calcul d'arithmétique : Notre4)amede Paris n'a que deux volumes: mettez six digressions parirolume, cela nous en fait douze. Les Misérables ont dix volumes ; supposez pour chacun douze digressions ; nous arrivons au chiffre de cent vingt. On voit de quel cété se rencontrent les circonstances atténuantes : et puis, quelle différence ! Dans Notre-Dame de PariSj la véritable héroïne, c'est la cathédrale. L'action, les personnages, le roman proprement dit, sont comme autant de figures sculptées sur ce vieux portail, sur ces sombres tours, que le poète rendait à toutes les splendeurs de l'art au moment même où il substituait le dogme implacable de la fatalité aux clartés^ bienfaisantes de la foi. L'architecture gothique à glorifier, le romantisme à incruster dans les pierres comme on l'avait déjà installé dans la poésie et au théâtre, le vieux Paris à disputer aux empiétements de la truelle et de l'é* querre (hélas ! plus envahissants aujourd'hui qu'alors), le moyen âge à faire sortir de ces épaisses ténèbres ou de cette ombre blafarde où l'avaient maintenu tour à tour le dédain de l'école philosopliique et les mièvreries de Té* cole chevaleresque, tout un monde, tout un siècle à faire revivre avec ses types, ses costumes, sa langue, sa couleur, sa légende, ses beautés, ses laideurs, ses visages et ses grimaces, tel était le but de l'auteur, telle fut la pensée du livre. La Esméralda, la Sachette, Phœbus, Gringoire, Quasimodo, Jehan, Claude ProUo, ne pouvant vivre d'une autre vie que de celle que répandait le poète à Ira" vers ces monuments et ces ruines, étaient chargés de tenir le lecteur en haleine, de le passionner pour ce siècle

M. VICTOR HOGO. 60

mort, pour ce monde disparu, pour ces choses inanimées dont ils étaient les représentants et les interprètes. Et cependant, comme Th^umanité ne se laisse jamais impunément reléguer au second plan, Victor Hugo, malgré tout son génie, ne produisit, en définitive, qu'une chose pétrifiée, et la critique eût dés lors le droit de lui dire : c Dans cette œuvre prodigieuse, où est l'homme ? » Hais le sujet des Misérables est tout différent; il est moderne, il est humain : c'est l'homme qui doit le dominer et le remplir ; l'homme, c'est-à-dire le sentiment et l'action, ou, en d'autres termes,' le roman et le drame : tout ce qui ne se relie pas étroitement au roman ou au drame, tout ce qui n est pas analyse du sentiment ou développement de l'action, peut assurément trouver place dans une œuvre d'aussi longue haleine, mais à titre de halte courte et rapide, dans des proportions sobres et discrètes, sans abuser de la patience du lecteur superficiel, et sans que le lecteur sérieux ait le droit de se demander si le roman a été écrit pour les digressions ou les digressions pour le roman. Ce 91Î aggrave encore les inconvénients de ce procédé de rallonges élastiques, c'est que le style de M. Hugo, presque iouîours magnifique quand il peint, très-inégal mais encore très-beau quand il raconte, devient absolument défectueux quand il disserte. Gomment s'en étonner? D'abord il est très-rare qu'un écrivain possède tous les styles : ensuite M. Victor Hugo, moins que tout autre, peut prétendre à i'aire exception, puisqu'il impose exactement à la langue des affaires, de la philosophie et de l'histoire cet abus de la figure et de l'image qui lui réussit dans la prose pitto*rcsque et descriptive. Dans le genre pittoresque » l'i-

CADSERIES LITTÉRiIRES.

et la figure font, pour ainsi dire, partie des obnèipes : il suiQt de les saisir avec justesse et de endre avec éclat. Dans la politique, la philosophie listûire, elles ne sont bonnes qu'& donner le change 1 fausseté, le vide ou la puérilité de l'idée ; que disar une loi vengeresse du bon sens et du bon goàt,

semble d'autantplus creuse et plus fausse queJa I et l'image adecteut plus de magniGcence. On se sou* des discours de M. Victor Hugo à rAsseinblée lé- Itc, discours qui inettnient au supplice ses admira et dont l'insuccès contribua peut-être h le jeter la voie où il a persistai. Nous avons cm en trouver ho dans bien des pages de son livre. Chose digne de ■que i Chateaubriand a eu é revenir de bien plus loin 1. Victor Hugo, quand il a voulu parler la langue ]ue ; car la prose de M. Victor Hugo était primitiveplus savante et plus nette que ne l'avait été au début de l'auteur d'^faia;et cependant Chateaubriand a : mettre dans son style de publiciste ou d'orateur s qu'il fallait de couleur pour que l'on reconnfitle

letlré. Ce n'est pas seulement parce que Chateou- 1, malgré ses hardiesses de pinceau, se rattachait e aux traditions de l'esprit firançais et de la vraie ture ; c'est aussi parce que, même en se trompant, imait des idées pratiques, claires, acceptables, dil'intéresser l'homme d'État ou de passionner le poe. Chez N. Hugo, il y a scission complète dans le it dans la forme avec tout ce quin'est pas son utopie, ive ou son rôle. Dès lors il n'existe pas de raison me son style politique ne soit pas le calque exact de

IL VïGÏOR tiUGO. îl

son style littéraire, pour qu*il sacrifie aux esprits justes, siinpies et sensés le moindre de ses effets de cliquetis et de panache. Nous ayons cité un passage de l'étrange cha< pitre les Mines et les Mineurs. Mettons en regard, comme le née plus ultra du genre, quelques lignes destinées à exprimer une pensée très-paradoxale, mais assurément très-intelligible, le tort que Ton a, selon M. Hugo, de vouloir arrêter une révolution dans ses conséquences les plus extrêmes :

« Voici le grand art (des habiles) : faire un peu rendre à un succès le son d'une catastrophe, afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi ; assaisonner de peur un pas de fait; augmenter la courbe de la transition jusqu'au ralentissement du progrès ; affadir cette œuvre ; dénoncer et retrancher les âpretés de l'enthousiasme; couper les angles et les ongles ; ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant-peuple de flanelle et le coucher bien vite ; imposer la diète à cet excès de santé ; mettre Hercule en traitement de convalescence ; délayer Tévènement dans l'expédient ; offrir aux esprits altérés d'idéal ce nectar étendu de tisane, prendre ses précautions contre le trop de réussite, garnir la révolution d'un abat-jour. »

Voilà, en raccourci j le style politique de H. Victor Hugo : c'est l'abus, rendu plus visible et plus irritant par le sujet même qu'il traite, l'abus, élevé jusqu'au grotesque, d ui^ défaut dont il ne se dégage jamais et qui consiste à ne pas savoir s'arrêter. Ce défaut reparaît dans ses plus belles pages : au moment où l'on admire, où l'on est ému, un ci^p de pinceau superflu et excessif, une sur^

charge inutile^ fait dire : « Alil ceci est de trop! »— Voyez ladourable scène de Jean Valjean, forçat encore impénitent, entré dans la chambredeFévêque^pour voler les couverts d'argent. Tout à coup un rayon de lune éclaire le doux visage du vieillard endormi.. • « Cette lune dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson; cette maison si calme, Tbeure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de cet homme, et enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant. »

Merveilleux! délicieux! — Mais Fauteur ajoute : « Il y avait presque de la divinité dans cet homme auguste à son Insu. » — Voilà le coup de pinceau de trop^ et remarquez que nous choisissons la page où il. n'y en a qu'un : que serait-ce de celles où il y en a dix? Nous n'aurions que l'embarras du choix : le livre en est plein.

Ce sont là les intempérances du style de M. Hugo dans le genre grave, qui, après tout, est celui qui lui sied le mieux. Parlerons-nous de ses bizarreries dans le genre bouffe, familier, joyeux, gamiriy trivial, excentrique? Au lieu de multiplier des citations qui seraient accablantes, des ironies qui seraient trop faciles, nous aimons mieux remonter de l'elTet à la cause. Il y a, chez M. Hugo, une prédisposition particulière, un penchant à appliquer au côté extérieur et visible des mots le même procédé qu'aux objets matériels. Ceux-ci comme ceux-là existent surtout pour lui par le dehors : sur les uns comme sur les autres il exerce une sorte d'incubation puissante qui le rend

Bî. VICTOR HUGO. 73

maître, non pas de leur âme, mais de leur forme, non pas de ce qu'ils contiennent, mais de ce qu'ils montrent. De même que dans le monde moral il va sans cesse de la phrase à Tidée et non pas de l'idée à la phrase, de même que dans le monde réel il subordonne la vie intérieure h la figure, de même aussi, dans les mots de notre langue, on dirait qu'il préfère la physionomie au sens. De là cette quantité deconcettij de paillettes, d'assonances, de calembours, de quolibets de toute espèce et souvent de la pire espèce; de là cette manie déjouer sur les syllabes, sur l'orthographe, sur tel ou tel déplacement de lettres, sur toutes ces puériles amulettes d'une imagination oisive ou blasée, que l'on a très-justement appelées jeux de motSy parce que Tidée n'y est pour rien. « Ouailles^ manière polie de dire oies, » — Carpe ho gras^ écrit sur l'enseigne d'un cabaret : le g s'efface, les deux derniers mots se rapprochent, et l'on ql carpe horas, précepte latin. » — « Lesgle (prononcez l'aigle), natif de Heaux, devient Bos^ suet) et cette synonymie donne lieu à une foule de plaisanteries glaciales. Nous citons trois ou quatre de ces facéties; nous pourrions en citer cinquante. Par ce trait connme par beaucoup d'autres, H. Hugo se rattache aux moines, aux érudits, aux philologues, aux beaux esprits des quinzième et seizième siècles. Il saute à pieds joints et à reculons sur nos deux grands siècles littéraires pour boire aux eaux troubles de ce moyen âge, de celte Renaissance où de doctes enfantillages se mêlaient à de viriles audaces, où l'astrologie et l'alchimie côtoyaient la vraie science, où l'esprit et la languo jouaient à la fois avec leurs premières armes et leurs derniers langes. C'est

courtisane, toutes les friperies et toutes les épaves. En salissant ainsi ses gants jaunes pour mettre cette nouvelle amorce & ce nouvel hameçon, H. Sue ne se doutait pas d'abord qu*il serait pris au sérieux par quelques niais ou quelques esprits faux du genre grave (les pires de tous), et que lui-même, piqué au jeu par ces adhésions imprévues, il arriverait à faire de la philanthropie rétrospective, du socialisme d'après coup, à trouver un rôle d* apôtre dans son succès de conteur, à tailler une bourse de quêteur humanitaire dans le cornet qui avait amené un si heureux coup de dés. M. Victor Hugo, reprenant aujourd'hui son bien où il le trouve, c'est-à-dire où l'a laissé Eugène Sue, approfondit l'argot avec cette majesté sacerdotale dont il lui est désormais difficile de se départir et qui sied à l'accomplissement d'un devoir; car c'est un devoir, une affaire de conscience, et il importe de ne pas s'y tromper. La charité chrétienne, qui croit pouvoir soulager les misères de ceux qui souffrent sans parler tout à fait la langue de ceux qui volent, en est à l'enfance de l'art; elle s'arrête en chemin, faiblesse déplorable! — c S'arrêter est le fait de la sonde et non du sondeur, o — Pour être digne de panser ces plaies, de résoudre ces problèmes, d'éclairer ces ténèbres, d'assouvir cette faim, de guérir ces ulcères, de convertir ces âmes, de changer cet enfer en paradis, de faire disparaître, en un mot, les misérables de ce monde, il est indispensable de savoir que dévmer le coco veut dire tordre le cou, que le dob est sinve signifie le bourgeois est bête, et que, quand une maîtresse de maison demande à ses convives s'ils trouvent le gigot bon, elle leur dit : « Vouziergtie trouvaille benorgiie ce

M. 7ICT0R HUGO. 77

gigot muche. » Il n'est pas moins essentiel de remonter aux origines, de faire à l'argot les honneurs de la philologie, de distinguer Targot des halles de celui du Temple, Targot romantique de l'argot classique, de connaître toutes les variétés grecque, latine, espagnole, celtique, anglaise, itaUenne, basque, allemande, de l'argot.

Pour mener cette étude à bien, il faut du courage : fl Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l'ordre social, là où la terre finit et où la boue commence, fouiller dans ces vagues épaisses, poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pavé cet idiome abject qui ruisselle de fange ainsi tiré au jour, ce vocabulaire pustuleux dont . chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des ténèbres, ce n'est ni une tâche attrayante, ni une tâche aisée. » Mais pourquoi vous imposez-vous cette corvée nauséabonde? Qui vous y oblige? Je l'ai déjà dit, un devoir sacré : « La vraie division humaine (écoutez! écoutez!) est celle-ci : les lumineux et les ténébreux. Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter le nombre des lumineux, voilà le but. C'est pourquoi nous crions : Enseignement! science! apprendre à lire, c'est allumer du feu ; toute syllabe épelèe étincelle. » Oui, mais prenez garde; il me semble que vous plaidez une thèse diamétralement contraire à la vôtre. Enseigner aux lumineux la langue des ténébreux, laisser croire auxténébreux que les lumineux prisent fort leur langue et qu'un grand poète en a faitson étude particulière, ce n'est pas le moyen de diminuer le nombre des ténébreux et d'augmenter le nombre des lumineux ; c'est le moyen de choquer le goût, de corrompre le sens, de rabaisser l'esprit, de salir l'oreille

78 CAUSEÎIIES LITTÉRAIRES.

et de souiller la bouche des lumineux sans aucune amélioration probable pour les ténébreux. Réunissez dans un même lieu vingt professeurs d*argot et vingt parleurs de français ; avant un mois, Targot aura déteint sur le français sans que ceux qui le parlent aient fait le moindre progrès dans le langage des honnêtes gens. Pourquoi? par suite d'une infirmité de notre nature ; parce que la mau- ,vaise compagnie déprave plus souvent la bonne que la bonne ne purifie la mauvaise ; parce que, sur cette échelle dont le premier échelon s'appelle lumière et le dernier ténèbres (style Hugo), il est bien moins naturel et bien moins facile de remonter que de descendre. Parétourdene, par curiosité, par genre, il lious plaira peut-être de nous donner une représentation d'argot, de même qu'on voit d'honnêtes femmes se permettre une soirée au théâtre du Palais-Royal. Les habitués de l'argot, au contraire, se garderont bien de renoncer à ce patois du vice et du crime, qui est adhérent au crime et au vice comme le masque est adhérent au visage et l'épiderme à la chair, qui protège et couvre, comme une ombre parlante, leurs pensées impures elieurs entreprises scélérates : ils s'obstineront à irepousser la langue des lumineuXy comme on repousse ûh importun, un indiscret et un suspect. Une étude approfondie et presque sympathique de l'argot par un grand écrivain français est donc toute au profit dé Targot et aux dépens du français. Et puis, pourquoi vous faire le Parent- Duchâtelet de cette langue hideuse? Quelle que soit votre prédilection pour vos clients, vous avez bien la prétention légitime d'être lu par d'autres, par les femmes, par les esprits déhcats, par cette société polie qui, tout en

gémissant de Tos désertions, vous amnistie et tous admire encore. En conscience, est-il bon et utile de faire défiler sous ces yeux, pendant des centaines de pages, des phrases comme cdles-ci : a H lansquine à éteindre !e riffe du rabouin; et puis les coqueurs vont passer, il y a là un grivier qni porte gaffe, nous allons nous faire emballer icicaille. «Ou bien : « Boudinersa limace et faucher ses compaffes pour maquiller une tamtouse, caler des boulins aux lourdes, braser des faffes, maquiller des caroubles, faucher les durs, se plancher, se camoufler, il faut être mariol. Le vieux ne sait pas goupiner. » Ou, dans un genre peut-être pire encore : « C'est très-mauvais dene pas dormir : ça vous ferait schlingner du couloir, ou, comme on dit dans le grand monde, puer de la gueule. » — (Oh! pardon! pardon!) Non, jamais vous ne nous prouverez que, jeter danâ votre livre et dans nos âmes ces poignées d'ordure, ce soit assainir l'ordure et non pas salir nos âmes et votre livre ! Jamais vous ne nous prouverez que donner un rang littéraire à ces vilenies, ce soit faire pénétrer le jour dans cette ombre infecte et non pas le forcer de subir tous les miasmes et toutes les asphyxies de cette ombre ! Mais que disons-nous? M. Hugo, sur ce point comme surbeaucoup d'autres, s'est volontairement donné le change à lui-même ; il a été sa propre dupe. Il a cru, il a voulu peut-être élu- ' dièr la plaie pour la guérir, apprendre et enseigner l'argot pour éclairer et moraliser ceux qui le parlent. Au fond, il a c^dé, en son honneur, à ce goût de réhabilitation quMla sans cesse appliqué à toutes les laideurs, à toutes les difformités physiques et morales. A cet endroit de son rtcit, l'argot a été poUr lui ce qu'avaient été le bandit, le

bossu, le bouffon, le galérien, le laquais et la courtisane. Cela est si vrai, que Bf . Hugo, pour mieux satisfaire sa passion, ne s*est pas aperçu de deux choses : qu*il contredisait sa poétique, et qu'il manquait de respect à sa politique. En effet, si l'étrange littérature dont nous venons de citer à regret un trës-petit échantillon pouvait avoir une excuse (elle n'en a pas), ce serait ce culte de la vérité littérale, article de foi du réalisme. On met en scène des voleurs et des repris de justice ; on les fait parler leur langue et on la parie soi-même, probablement comme on parlerait grec, latin ou hébreu, si Ton avait à faire discourir dans un livre français Thémistocle, Syila ou Hoîse : soit ! mais il ne faudrait pas du moins que ce sacrifice à la vérité tournât au détriment de la vérité. Or il suffit de lire une page de ces chapitres pour s'assurer que H. Hugo n'a pas obéi à une nécessité de couleur locale en plaçant de l'argot dans la bouche de firujon, de Montparnasse ou de Thénardier; il s'est, au contraire, artificiellement arrangé pour que ces messieurs eussent à débiter autant d'argot que possible ; et dans quel moment? au moment d'une évasion nocturne, où un mot de trop, une phrase trop longue peut leur coûter à tous la liberté et la vie ! Gomme l'instant est bien choisi pour dérouler, par le plus long, les discours où peuvent s'encadrer toutes les locutions saillantes du répertoire ! Et comme nous voudrions que l'on eût pitié de notre ignorance, que l'on nous dit en quoi ce pastichey ce placage diffère des tirades de cette pauvre tragédie classique dont on s'est si justement moqué! Encore et toujours le sacrifice de la vraiftembl lice, de la vérité vraie à la vérité brutale-! M. Hugo

VICTOR HOGO. 81

fait exécuter par ces aimables scélérats des prodiges de gymnastique et de voltige auprès desquels ceux de Léotard ne sont que jeux d'enfant, et il leur fait méconnaître à cœur joie cette simple loi de la prudence qui veut que des prisonniers qui s'évadent ne parlent pas ou ne disent que le strict nécessaire. Est-ce tout? Pas encore. Comme si ce premier défi jeté à la vraisemblance ne lui suffisait pas, H. Hugo, dans la même page (tome VH, 354), nous montre, d'une part, Thénardier n'osant pas parler de peur d'être entendu des geôliers et des sentinelles, — parce qu'il convient de prolonger le supplice de Thénardier et l'anxiété du lecteur; — d'autre part, ses complices discourant le long du même mur, à la même distance de la prison, comme des conspirateurs de mélo* drame, — parce qu'il sied de donner une leçon d'argot et de la donner en conscience. En second lieu (ceci est plus grave), l'auteur des Misérables ne y eut pas s'apercevoir que Gavroche, son cher Gavroche, dont les espiègleries le ravissent et dont il prend constamment le parti contre les bourgeois et les sergents de ville. Gavroche, passé maître en argot, a l'air de servir de trait d'union entre les malfaiteurs déjà nommés et les chevaleresques héros de l'insurrection et de la barricade. Brujon, Gueulemer et Montparnasse fraternisent avec Gavroche, qui est le fils de Thénardier, et qui, à son tour, fraternise avec Courfeyrac, Combeferre et Bossuet. Il en résulte un singulier effet d'optique et de mirage, une confusion désobligeante entre ces deux groupes si distincts. Le lecteur distrait, préoccupé du voisinage de ce jeune fils de famille, de ce digne garçon de tant d'espérance et de tant

d'argot, qui casse si gentiment lés réverbères, tire la langue atix mandements de ràrchevôqilé et se bat héroïquement pour la patrie, le lecteur, disons-nous, se demande parfois où commence le Brujôii et où finit le Côurfeyrac. Il reste alors une ressource que M. Hugo n'a pas prévue. On se Souvient que CoUrfeyrac, Enjoiras et Combeferre sont autant de Léonidas; que les barricades de i 833 étaient des Thermopyles, que Léotlidas et ses ëbmpagnons étaient Lacédémoniens, et que le vol, après tout, avait des autels à Lacédémone. Mais trêve de railleries sacrilèges ! il y a quelque chose de pire que de plaisanter sur un sujet sérieux, c'est de plaisanter sur un sujet triste. Or nous touchons à la politique professée par M. Victor Hugo dans les quatre derniers volumes des Misérables.

Vin

Voîfei, réduite à sa plus simple expression, là politique Je M. Hugo : il n'y a d'autre droit que le droit du peuple, de sa souveraineté illknitée. Toute tentative |)our le resteiiidre est uii escamotage du relatif t ou, pour parler plus., dairehfient, de l'a peu prés, aux dépens de Yabsoltij ou, ^ si vous aimez mieux, de Tintégrité du droit. Toute entreprisé tendant â triompher de cette restriction coupable, à rétablir cette intégrité souveraine, est non-seulement légitime, mais sacrée. De là une distinclioil assez subtile entre rinsiirrectiori et l'émeute. L'émeute, c'est la révolte du relatif popixUïve contre l'absolu populaire, c'est-

M. VICTOR IlUBO. 85

à-dire d'une fraction de cette souveraineté contre Tensemble. M. Hugo — sachons-lui gré de cette concession — attribue ce caractère aux journées de juin 1848. L'insurrection, c'est le mouvement d*un peuple entier s'armant pour la défense du droit absolu, tUimité, contre ceiix qui veulent y apporter des infractions violentes, comme en juillet 1830, des habiletés restrictives, comme en 1831, ou des délais sans excuse, comme avant février 1848. Maintenant, qui interprétera ce droit, ces relations de Y absolu au relatif et réciproquement? Qu'est-ce que tout un peuple? qu'est-ce que le vrai peuple! Où est-il? dans

les campagnes? dans les ateliers? dans les clubs ou dans les rues? Peut-on et doit-on le faire juge de son droit, et qui sera ce juge? Ce droit peut-il être en Opposition directe avec son intérêt, son repos, son bieh-êtte? Peut-oil appeler ses amis ceux qui, généralement incapables de le connaître et indignes de Taimer, sont cause qu'à un moment donné le cultivateur ii'a pas de ptAiïj l'ouvrier n'a pas de travail et le boutiquier fait faillite, tieâ insurrections, ces révolutions si chères à H. Hugo, lié sont-elles pas presque toujours faites par une minorité (souvent imperceptible), et dès lors la majorité, Timménse majorité, n'a-t-elle pas le droit absolu de réagir contre le drbit f'etatifj ainsi que cela est arrivé qiielquefois, et d'une fàçoil qui n'a pas dû être fort agréable à M. Victor Hugo? L'aharchië, le désordre, la guerre civile, l'attentat aux propriétés, le meurtre des sergents de ville et des gardes municipaux, l'irruption d'une foule immonde dans les palais et les édifices publics, est-ce le droit absolu? Le peuple, le vrai peuple doit-il une bien vive reconnaissance à ces amitié?

utopistes qui consistent à lui enfiévrer le cerveau, à Tenivrer de chimères, à attiser ses convoitises, à lui promettre la richesse et le bonheur, et à lui préparer d'horribles mécomptes? Est-ce après ces quinze dernières années, après tant d'expériences et des expériences à diverses, qu'il est permis de recommencer ces hymnes à l'utopie, à la souveraineté populaire, à l'insurrection, à la révolution radicale, au droit au travail, à la jouissance, au progrès indéfini, à tout ce qui a été jugé, jaugé, percé à jour, traîné aux gémonies, jeté au coin de la borne et finalementchàtiè par l'excès contraire? S*il est prouvé que la liberté véritable, la liberté que nous aimons, qu'ont aimée Necker et Malesherbes, Laîné et Royer-CoUard, Chateaubriand et de Serres, H. Guizot etleduc deBroglie, H. Thiers et M. Berryer, qu'ont servie ou voulu servir Louis XVI, Louis XVIII et Louis-Philippe, n'a pas eu de plus meurtriers ennemis que ces parleurs d'utopie humanitaire, de démocratie absolue et de bien-être universel, qui retardent ses progrès, font maudire son nom, troublent son règne, hâtent sa ruine, déshonorent ses bienfaits etnous donnent parfois envie de douter d'elle ; si cela est prouvé (et qui oserait le nier?), que penser de toutes ces déclamations, renouvelées non pas des Grecs, mais des plus mauvais jours et des plus mauvais styles de 1848 ? M. Victor Hugo n'a pas daigné s'abaisser jusqu'à ces questions mesquines; il a mieux aimé célébrer pour la vingtième ou la centième fois les grandes journées de la Révolution, le 14 juillet, le 10 août (dont le 21 janvier fut l'envers inévitable) et tous les autres anniversaires du calendrier révolutionnairer — « Et quand le 14 juillet coûterait cent vingt

fT'

millions? » s'écrie-t-il dans son enthousiaste désintéressement des deniers publics. A ce propos, nous permettrat-on une remarque? « Sont-ils assez ennuyeux, a-t-oh dit de nous, avec leur éternelle Pucelle de Voltaire? » Sontils assez ennuyeux, aurions-nous le droit de dire à notre tour, avec leurs étemelles journées delà Révolution, leur étemelle prise de la Bastille? Savez-vous ce qu'était la Bastille, la veille du jour où oo Fa prise ? On n*y enfermait plus que quelques nobles^ quelques privilégiés d'ancien ré^fime, qui avaient été condamnés à mort pour meurtre, et dont, fBTprivilégej la peine avait été commuée. Hais la question n'est pas là: il semble toujours, à entendre ces hosannah historiques, qu'il y ait eu une lutte ainsi posée : d'un côté, un tyran inflexible, dans le genre de Philippe II ou au moins de Louis XIV, se cramponnant à tous les abus, se refusant à toutes les réformes, sourd à toutes les doléances; de l'autre, un grand peuple se levant comme un seul homme et courant à la conquête de droits qu'on lui dispute et de réformes qu'on lui refuse. Dès lors la victoire du peuple, la grandeur des souvenirs, la légitimité, quedis-je? la sainteté de l'insurrection, tou va de suite, et le dithyrambe n'est pas de trop pour célébrer toutes ces magnificences. Or c'est tout le contraire. Ces réformes que rendait urgentes la dissolution du vieux régime, que les salons avaient proclamées avant la rue, que l'Évangile indiquait avant la philosophie, le roi les voulait, ses meilleurs ministres les voulaient, tous les bons esprits du temps en avaient fait l'objet de leurs méditations les plus chères, et les témoins qui survécurent, H. de Talleyrand, par exemple» assuraient n'avoir jamais rien vu de

pareil au bouillonnement d'idées, à l'enthousiasme intellectuel et libéral de ces années ardentes qui précédèrent 89. Tout pouvait donc s'arranger d'un cortimiin accord; tout le monde, depuis le souverain jusqu'au vrai peuple, pouvait s'unir pour triompher des difficultés inséparables de cette immense transformation politique el sociale. Mais ce n'était pas le compte de ces minorités factieuses, qui, è certaines heures de colère céleste, violentent à la fois le pouvoir et la nation, empêchent l'un de faire le bien et l'autre de l'attendre, et embrouiliertt, enveniment, ensanglantent les questions, de manière à forcer celùi-bi de résister ou de périr, celle-là d'acheter la moindre de ses prétendues conquêtes par des années de souffrances, dé déchirements et de sacrifices. Voilà l'histoire delà Révolution depuis près d'un siècle; voilà, et par votre faute, pourquoi lé jprocès est encore pendant entre ceux ()ui l'exaltent et ceux qui la maudissent ; et voilà aussi pourquoi ces minorités oppressives, décorées du nom de peuple et toujours prêtes à falsifier le véritable vœu populaire, ces personnifications toujours funestes, souvent hideuses, de toutes les anarchies sociales et morales, sont constamment glorifiées par les hommes qu'un fatal vertige poussé à chercher en dehors de la vérité et de la liberté l'assouvissemeiit de leur orgueil et la réalisation de lëUrs chimères.

Maintenant, peut-on se laisser désarmer par le beau et curieux |)ortrait de Louis-Philippe, qui ouvre cette partie du livre des MkérablesJ Quelques hortimes d'esprit se sont dédarés cotitents; nous lie voudrions pas être dupe. Si Ton avait rèfièchi, l'on aurait aisément reconnu que

M. VIGTOR HUGO. 87

M. Victor Hugo, s'apprêtant à planter son drapeau épique sur les barricades de juin 1832, ne pouvait pas ne pas commencer par un éloge éclatant du roi que ces barricjades voulaient renverser. C'était pour lui, tout ensemble, affaire de convenance personnelle et combinaison d'artiste. Comblé des faveurs de la monarchie de 1830, pair de France pendant les dernières années du règne, particulièrement distingué par un prince et une princesse dont les qualités brillantes, le libéralisme sincère et la destihéè si prématurément brisée devaient trouver grâce auprès de tous les parti s, M. VifctorHugo, conduit par son sujet devant cette figure désormais acquise à l'histoire, s*fest souvenu qu'il avait une dette à lui payer, et il l'a noblement acquittée. En outre, cet acte de reconnaissance s'accordait admirablement avec l'effet qu'il voulait produire. Plaider pour une insurrection contre un mauvais roi, la belle afîaire ! mais proclamer le droit absolu de l'insurrection en présence d'un roi qu'on vient de montrer plein d'esprit, de bonté et de vertu, voilà ce qui prouve un jugement appuyé sur des raisons bien plus fortes, une impartialité planant dans des régions bien plus hautes, une sérénité de convictions supérieure aux qualités du aux défauts des clients ou de l'adversaire ! A ce point de vde, l'éloge du roi Louis-Philippe par M. Hugo est moins ime justice politique qu'une habileté littéraire.

Ce dernier mot va nous faire rentrer dans notre cadre. Aussi bien, la discussion politique proprement dite est, vis-à-vis de M. Hugo, trop difficile, trop périlleuse et trop douloureuse ; trop difficile, car la nature même de son génie déjoue, à chaque instant, les arguments par leis mé-

taphores; trop périlleuse, car il faut toucher sans cesse â des questions que nous interdit la plus élémentaire pru* dence; trop douloureuse enfin, car rien n'est plus triste que d'avoir constamment à opposer aux rabâchages du génie en aélire les redites de la médiocrité sensée. N'y aurait-il pas moyen, pour tout accorder, de mener de front, de placer sur deux lignes parallèles la politique de M. Victor Hugo et sa littérature? S'il a voulu, en effet, que sa littérature fût encore de la politique, nous disons, nous, que sa politique est encore de la littérature ; c'est, des deux parts, le même procédé, les mêmes erreurs d'optique, la même facilité à s'enivrer de sa pensée ou à s'éblouir de ses images, le même penchant à tout forcer, à tout grossir, à troubler continuellement cette harmonie et cette mesure qui, dans la politique, s'appellent la vérité, et dans l'art, s'appellent le vrai. Son héros, Jean Vatjean, nous servira, nous Tavons dit, de conclusion finale et d'exemple.

Au dixième volume, après le mariage de Marins et de Gosette, après la mort de Javert, quand tout le monde est heureux, quand le secret du forçat transfiguré ne peut être surpris, quand il ne peut plus être utile à personne que ce secret soit révélé, Valjean n'est pas encore en paix avec sa conscience : il se dénonce à Marins, sans nécessité, sans utilité aucune, quedis-je? avecla certitude de gâter le bonheur de Marius et peut-être de compromettre celui de Gosette ; but absolument contraire à celui qu'il s'est proposé depuis sa rentrée dans le monde des honnêtes gens. Pourquoi ce martyre supplémentaire? Encore une fois, parce qu'il fallait au poète un anneau de

M. VICTOR HlGO. si)

plus dans cette chaîne ascendante de la terre au ciel, un prétexte de plus pour comparer les inunolations successives de Valjean à la Passion du divin Sauveur. Voilà où éclate, même au point de vue humain, même au point de vue de l'art et du goût, la supériorité pratique de cette religion que H. Victor Hugo dédaigne. Le moindre curé de village, si Valjean l'eût consulté, lui eût dit : a Taisez-vous 1 vous en avez fait assez, trop peut-être. Vous vous êtes racheté dix fois, non-seulement aux yeux de Dieu, mais aux yeux des hommes. Tout ce que vous ajouteriez maintenant à cette somme de dévouement et d'actions .méritoires serait non-seulement superflu, mais coupable ; vous méconnaîtriez la bonté de Dieu ; vous prolongeriez sans raison une expiation qui a trop duré, et vous troubleriez les joies légitimes des heureux que vous avez faits. » Voilà ce quaurait dit, non pas le casuiste le plus subtil, mais le plus humble prêtre. C'est quela religion limite le devoir, et, en le limitant, elle l'assure ; elle le rend praticable et possible, parce qu'ellele rend clair, positif, inaltérable. — Allez jusque-là ; n'allez pas plus loin. — Et voilà justement pourquoi les hommes tels que M. Hugo la récusent et la repoussent. En bornant le devoir, elle borne l'orgueil; en assurant le nécessaire, elle dispense du superflu. Or, on aime mieux se réserver au fond de sa conscience un coin mystérieux pour le superflu, afin de s'affranchir du nécessaire. C'est plus flatteur et plus commode, mieux en harmonie avec le pacte éternel de nos passions et de notre orgueil. Toute la politique et toute la poétique de M. Hugo sont là. On pouvait se contenter de faire de Jean Valjean réhabilité un honnête homme et un chrétien : il aime mieux en faire

90 CAUSERIES LlTTËRÀIRES.

un Christ, sauf k humaniser Jésus-Christ pour mieux combler les distances. Eh! n'a-t-il pas trahi toute sa pensée dés le second volume? « Dix-huit cents ans avant cet homme Infortuné, Vétre mystérieux en qui se résument toutes les saintetés et toutes les souffrances de Ttiumanité, avait, lui aussiy pendant que les oliviers frémissaient au vejat farouche de l'infini, longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des profondeurs pleines d'étoiles. »

Eh bien, pour ses héros politiques, le procédé de M. Victor Hugo est le même. Enjolras, lui aussi, est un Christ qui, avant de périr sur la barricade, annonce à ses amis l'Évangile socialiste et humanitaire, le rêve de l'abbè de Saint-Pierre réalisé par les disciples et les émules de Blanqui et de Barbes. On aspire au bonheur de l'humanité, et, en attendant, on sacrifie à un songe des milliers de victimes. On dit au peuple : « Vous serez tous riches, puissants, heureux, savants; » et, provisoirement, on ajoute un effroyable appoint à ses misères. On crie : « Vive la liberté !» et on ta tue. On s'apitoie sur le sort de factieux ou même de scélérats méchamment opprimés ; et l'on égorge, par centaines, des gardes nationaux et des gendarmes. H. Hugo nous intimide tellement avec ses airs de précision et de certitude, que nous n'oserions pas dire si cette barricade de la Chanvrerie a existé, si Enjolras, Courfeyrac et Combeferre sont des produits de l'imagination de l'auteur ou des portraits de souvenir. Mais ce que nous savons, c'est que, s'ils ont réellement vécu, ils sont bien réellement morts, qu'ils n'ont pas laissé d'héritiers.

M. VIGTOft BU60. 91

OU du moins que ceux que nous ayons vus à l'œuvre seize ans plus tard ne leur ressembinîent guère. Placer Timage des héros de 4848 en regard de ceux de M. Victor Hugo, ce sera notre seule réfutation et noire seule revanche.

Ce qu'il y a de triste, ce qui serre le cœur, c'est de penser qu'à l'heure où nous écrivons, ces créations, ces rêves d'un oervean puissant et nostalgique sont pris au sérieux, €l probablement au pied de la lettre, par des milliers d>! lecteurs, assez éclairés pour comprendre qu'il y a là une grande force de destruction et de désordres, assez aveuglés pour eroire que les peuples pourront un jour trouver ia terre prmnise dans ces fantastiques mirages, sur ces sables mouvants, pailletés de style. Nostalgie^ avonsnous dit? nous ne voudrions pas que ce mot fût mal interprété. Dans la première partie de cette trop longue étude, nous nous sommes pennis une allusion à 1*0x11 volontaire de M. Victor Hugo. Peut-être eût-il mie. x velu lui offrir l'hommage d'un respectueux silence : mais, en dehors de toute question de détail et de personne, dans le pur domaine métaphysique et poétique, nous croyons sincèrement que l'éloignement est plus funeste à M. Hugo qu'à tout autre. Avec sa propension à faire de son cerveau le caitre, Yultima ratio, l'aboutissant universel du monde matériel et du monde moral, cette habitude de ne vivre qu'avec lui-môme, de n'écouter que sa propre voix dans l'étemel dialogue de la mer et du ciel, doit peu à peu changer en maladie morale ce qui n'était d'abord qu'une disposition dangereuse. Toute image qu'il s'assimile par la puissance de son génie est bonne ; toute idée qu'il fait sienne par sa contemplation solitaire est vraie. De là une

poétique, un art, une politique, unemorale, qui débordent de toutes parts, et, finalement, brisent toutes les lois de la raison et du goût, comme une liqueur corrosive brise un vase trop plein. Par malheur, chaque goutte de cette liqueur capiteuse a'ëpanche au dehors, se multiplie eu s'épanchant, et va griser une foule d'intelligences trop bien préparées, hélas ! à en goûter la saveur excitante, à en exagérer Tivresse. Voilà, selon nous, le caractère définitif et suprême de ce livre des Misérables, qu'on lit avec passion, qu'on admire avec colère, qui prête à l'enthousiasme, à la stupeur, au sarcasme, à l'épouvante, à l'éclat de rire, et dont les admirateurs déploient, sous une forme plus démocratique et plus rude, les mêmes intolérances que les spectateurs de Hemani, Voilà l'impression profonde et douloureuse qu'il nous laisse. C'est, nous diton, l'œuvre coupable d'un génie fourvoyé; oui, mais c'est surtout l'œuvre contagieuse d'un génie malade. Gardonsnous pourtant de tout ce qui ressemblerait à l'invective ou à l'anathëme! Nous aussi, quandla passion nous égare, nous commettons, sans avoir la même excuse, nos erreurs et nos fautes. Humilions-nous donc au lieu de maudire ! Dieu, ce Dieu des chrétiens, que M. Victor Hugo

méconnaît tout en l'invoquant, fera à chacun sa part. Nos

âmes sont moins remplies de misères aue res mains ne sont pleines de pardons.

Décembre 1862.

Après le maître, le disciple ; après l'œuvre inégale, mais puissante, Fœuvre inimaginable à laquelle il a suffi d'un faux point de départ pour arriver à des résultats monstrueux.

La première sensation que l'on éprouve en lisant 5alammbôy c'est l'étonnement ; la seconde, c'est l'éblouissèment; la troisième, c'est l'ahurissement; la quatrième, et dernière, c'est l'ennui.

Un emmi vaste, épais, tassé, touffu, cyclopëen, monumental, carré parla base, haut en couleur, rutilant, flamboyant, truculent, humide et numide, punique et unique ; un ennui de la force de cinq mille Carthaginois massacrés par dix mille barbares, ou de vingt mille mercenaires écrasés par trois cents éléphants.

Salammbô

96 CAUSERIES LitTÉKAIRES.

succès, se soit placé sur un terrain tout diffèrent, et, sans changer sa manière, ait choisi un cadre où les plus voluptueuses peintures prennent des airs si farouches, si rebutants ou si hideux, avec un tel accompagnement de détails théogoniques, de voiles hiératiques, de serpents visqueux et d'odeurs suspectes , que les imaginations les plus inflammables ne sauraient en être émues. Son choix a-t-il été heureux? C'est ce qu'il convient d'examiner.

Qu'est-ce que SalamniM? Poser cette question, c'est déjà faire le procès du livre.

Est-ce une œuvre archéologique, une oeuvre d'érudition et de science? Soit : on y rencontre assez de choses inaccessibles à mon ignorance, pour que je ne dispute paslà-dessus ; mais alors SatammM est du ressort de TÂcadémie des inscriptions et belles-lettres, et non pas de la critique littéraire. Seulement, qui me prouve que cette érudition est sans réplique, que cette archéologie est exacte, que ce bric-à-brac est authentique! H. Flaubert y a mis, je le veux bien, une patience de savant, une passion d'artiste; mais qui Ta guidé dans ses recherches essentiellement conjecturales? Est-ce Polybe, le plus sec des historiens, le moins pittoresque des écrivains? On. nous assure que, pendant ces cinq ans, H. Flaubert, chaque fois qu'il avait à vérifier un trait de mœurs, im détail de couleur locale, partait pour l'Afrique, et n'en revenait que surabondamment renseigné. On compare, pour la centième fois, ce prodigieux travail de restauration ou plutôt de divination archéologique a celui de Guvier ou de Humboldt, à qui il suffisait d'une côte ou d'un os maxillaire pour retrouver t^ute une rccc disparue. La comparaison

ne me semble pas d'une justesse bien rigoureuse : on comprend que des savants, hommes de génie, profondément versés dans tous les mystères du règne animal, puissent procéder par induction et aller du connu à Tinconnu; mais je me demande comment un morceau de ruine ou un fragment d'inscription peut nous apprendre qu'IIannon se grattait la peau avec une spatule d'aloès ou qu'il buvait une tisane faite avec de la cendre de belette et des asperges bouillies dans du vinaigre. Toutes ces objections seraient-elles réduites à néant, reste la plus accablante. L'érudition, l'archéologie sont des vieilles respectables qui s'enlaidissent horriblement en meltant du rouge : or, il y a beaucoup trop de rouge dans le livre de H. Gustave Flaubert. Son imagination, naturellement portée aux extrêmes, a pris son érudition en croupe et l'a précipitée dans tous les excès de l'école ultra-coloriste. La science refuse de reconnaître comme sienne une œuvre qui relève de Victor Hugo et de Théophile Gautier plutôt que de ChampoUion ou de M. de Saulcy.

Est-ce une histoire? Ici, nous serions plus près d'une solution favorable à M. Flaubert. Toutes les fois qu'il veut bien mettre un frein à son exubérance descriptive, toutes les fois qu'il consent à raconter au lieu de peindre, on sent qu'il serait capable de parler le mâle langage de rhistoire. Mais que ces pages sont rares, et que ces velléités de récit net, sobre, vigoureux, ont hâte de se perdre dans ce fouillis splendide ou horrible, comme des plantes saines étouffent au milieu d'une végétation luxuriante et sauvage I Comment M. Flaubert, volontairement transplanté sur cette terre d'Afrique, n'a-t-il pas songé à Sal-

CAUSERIES LlTTËttAIRKS.

upasse, ce nous semble, pour un colorisla suIBsanL, epeiidant pas sacrilië une seule des vraies qualités lorien? Que dis-jeî Prenes un i un teus les écriui se sont illustrèa dans ee noble genre; passeï du et abondant récit de Tite-Live ii la concision saide Tacite, de la naïve grandeur de Plutarque à la anecdotiëre de Suétone, de U BB^etfè aiw^eiaÎRo uet i la spirituelle profondeur de Hoateg^uieu, de en sereine de H. Guiiot à la négligente dwté de ira; cbei ceux-ci et chez beaucoup que j'ooblie, jr 1 trait, un seul, qui rappelle Is manière eteeisife, riage efîrëné, les monotones vieleaces de rauteur mmbô? Les anciens nous ont laissé plusieurs oufà auraient pu, toute proportion gardée, ittdiquer oste à H. Flaubert. Noua avons, outre le Jugurtka ste, les Mœurs det Germains de Tacite, le curieux Ponqranius Hela. Un seul de ces éorivaiiu »-l-il, H. Flaubert, écrasé le récit sons le tableau, e sous la palelte? J'en appelle é laus-les amia de iture classique, lesquels, en ce iiiomenl, savent re trop de gré ft M. Flaubert d'avoir abandumé lais pour Hamilcar.

e un poème, un poème en prose? Hais alors nous venus à la prose poétique, ou, ce qui ne vaut pa» ip mieux, à la prose pittoresque. Fran<^ement, la peine de fiiire une ou deux révolutîom litlé- IVrriver au romantisme et de descendre du romane 1 réelisme, pour noua ramener au poème en proscj lire à tout ce qu'il y avait de plus convenu dam le convention! Vous vous moquez du meneîUein

H. GUSTITE FLAUBERT. d9

diréCten et éa tnerveitleax paièn, mis en scên» dans les Martyrs. Pour moi, dât-on me traiter de ganache, je déclare préférer Cymodocée à Salammbô, Démodocus à l^ahabarim {pourquoi pas Shahabaham?) et même ces paninres diablesse dieux païens, Jupiter, lunon, ApoUon, Vénus, à Ërschmoûn, à Malkarth, à la Rabetna, à Tanit, à Molocfa, et à cet affreux Bâal, qui mange les enfants, sans avoir l'excuse d'Ugolin. C'est d'une prononciation plus facile, d'une consonnance plus douce et cela éveille de plus poétiques images. Faux pour faux, mensonge pour mensonge, j'aime mieux parcourir la gamme de sentiments et de souvenirs qui va d'Homère à Bacine et de Virgile à Chateaubriand, que m'enfoncer dans ces ombres pestilentielles, dans ces théogonies abominables, qui justifieraient, au besoin, le mot célèbre de M. Proudhon S dans ces cryptes bâties par l'épouvante, hantées par l'horreur, arrosées de sang, saturées de carnage, où je ne retrçuve plus ni l'élément divin, ni même cet élément humain qui a fiait la fortune des dieux de l'Olympe.

Enfin ce livré est-il un roman ? C'est le tilre qu'on lui donne et qu'il parait décidément réclamer : c'est donc â titre de roman que nous allons essayer de le soumettre â une très-courte analyse et à une trop facile critique.

Le vrai sujet de Salammbô est, on le sait déjà, la lutte des Carthaginois contre les mercenaires, entre la première et la deuxième guerre punique, vers l'an SiO avant Tère chrétienne, alors que les Carthaginois, croyant n'avoir plus besoin de leurs redoutables et faméliques auxiliaires,

* DieUf e'esi le mal»

CAUSERIES LlTTËRAmKS.

•Qt commode de les congédier sans les payer, i en résulte de tueries, de massacres, d'égorgéde plaies béantes, de membres sanguinolents, de t de chevaux dëvorès, de cadavres dépecés par les les byënes et les vautours ou par des hommes oces que les vautours, les chacals et les hyènes, ts monstrueusement assouvis, de boucherie huu bestiale coraplaisamment décrite, je ne vous le !, par ménagement pour vos nerfs, et de peur que : trouviez ce soir, aux biftecks de Bignon ou de }, un arriére-goût de chair carthaginoise ou barivous ferait sortir de votre assiette. C'est là, et de p, la part la plus considérable du livre, dont la de Macar et le Défilé de la Hache, forment les ints culminants, les deux chapitres vraiment histo- L'esclave Spendius, l'immonde et grotesque Heuipontife Shahabarîm, les barbares HatbA et Narr'e rusé et terrible Hamilcar, sont les principaux âges de ce récit, oij l'on voit passer deux ou trois nme une [««messe ou une menace, sous les traits ant robuste, celui qui doit être un jour Hannibal. B l'oiibographe de H. Flaubert, qui n'a pas tra- )ur rien te Défilé de la Hache.) Que devient le ans tout cela? Bien peu de chose : Uatbd et Narr'ment tous les deux SalammbO, fille d'Hamilcar. ir l'astucieux Spendius, Hathd trouve moyen de ^'vsqu'au gynécée, ou, si l'on veut, jusqu'au sancà la belle Salammbô, en compagnie de Shahaban serpent python et d'une vieille nourrice, exhale ir de miel, de poivre, d'encens, de roses, et une

M. GUSTAVE FLAUBERT. -It)l

autre odeur encore (?)• — Hathô dérobe le zaîmph, yoile de la grande déesse, et s'enfuit avec cette précieuse dépouille dans le camp des mercenaires. Comme ce voile représente la fortune et la puissance de Carthage, Salammbô se dévoue, et une scène qui rappelle quelque peu répisode de Judith et d'Holophenie nous la montre sous la tente de Mathô YinnamoratOy se livrant à certaines coquetteries carthaginoises pour rattraper son zaîmph.

Hamilcar, afin de s'assurer le concours du grand Narr'- Bavas, chef des Numides, lui accorde la main de sa fille, mais en ajournant la célébration du mariage à la fin de la guerre, et nous devons remarquer que le galant Narr'- Havas accepte cet ajournement avec une résignation exemplaire. Alors commence une sorte d'antagonisme entre Narr' Havas et Hathô, qui, par malheur, ne diffèrent pas assez l'un de l'autre pour que l'auteur puisse tirer parti de la rivalité et du contraste. A la suite d'exterminations inouïes, racontées avec un luxe de carmin et une férocité de pinceau qui ne réussit pas à en déguiser la monotonie, Hathô est pris, enchaîné, supplicié, torturé, déchiqueté, coupé en morceaux : mais Narr' Havas ne jouit pas longtemps de son triomphe : au moment où il va enfin embrasser sa femme pour la première fois, Salammbô meurt de mort subite pour avoir touché au zaîmph : — et le roman est fini.

De bonne foi, où peut être, dans tout cela, l'intérêt romanesque? Dans la possession du zaîmph? Hais ce voile symbolique et sacré ne sert qu'à refroidir les scènes d'amour et à jeter une teinte hiératique et sacerdotale sur les quelques pages où nous voudrions enfin rencontrer

elques accents de pn^sion. Dans le conflifqui s'eiig9ge :re Matho et Ilarr' llavasî Hais il est à peine indiqué, je défie le regard le plus pénétrant de découvrir uiie ance qui distingue de l'amour du Numide l'amoiir du 'baré. Dans le personnage de Salamnnblt? 11 est bizarre is être intéressant. Chez elle, la thaiiinaturge nuit énoriiMeiit ft la jeune première : on îiè sait pas sî elle est [isedèMathdouduzaïmph, déNarr'Havasoii désmyses Àè la grande déesse. Et puis que) entourage) Que ccessoires faits pour mettre en fliite les Âmouta !

Lugele, Vénères Cupidinesquel—

US flgureï-f biis Romëo escaladant le balcotl de JdtiHtc se trouvant nez ft nez avec le pontife Shahabilrina, nne ;ur de poivre et uii serpent à âonnettesl Couleur locale, E! hie veux-tu?

■lérieuseinent, le roman historique, â quelque période l'histoirequ'îl se rattache, est lin genre fttUx, bien qu'il produit des chefs-d'œuvre. Pour qti'on lUl psrddnne, Jr qu'on l'admire, pour que ses avantagea l'ërii|)ôrtent ■ ses inconvénients, il est essentiel ^ue ce Jkux orilel et inhérent au genre disparaisse otl s'attëhiie dans is sortes de vérités : la vérité bistoriqtle qui peut subter tant bien que mal â travers une fable inventée; vérité locale, et enfin, là ptiis importante de toutes, la "ité humaine. H. Flaubert ne s'est préoccupé qtle des Ix premières; il a complètement négligé là troisième, itoire ou roman, son livre né préseKlé j tioe t«^ardâ ni } hommes, ni des femmes, mais des moilstres. Il ne

»'eôt pas occupé de rapprocher son sujet de nous ; il a voulu nous pldiigèt Vidlemment dans son sujet : il ii*y parviendra pas : Teffort est trop grand, .et Fattrait trop petit.

les inattres du getoe rie s'y sont pas trompés : ils savent que, s'il fallait absolument sacrifier quelqu'une de ces trois vérités, il leur suffit de rester fidèles â la vérité immaine poui^ faire excuser leurs infidélités envers les deux autres. On est déjà revenu du bric-à-brac de Walter Scott, et nous ne croyons pas que le Meschacébé et le Manitou de Chateaubriand aient conservé beaucoup d'admirateurs. Mais, au fbnd, avec des différences de costume et d'époque suffisamment indiquées, Diana Ternon, Alice Lee, Jeânié Deans, Âtala, Amélie, Velléda, Cymoddcée, appartiennent à la grande famille dont nous reconnaissons les traits, les battements de cœur, les sourires et les larmes * de même que, sur un autre théâtre, Ghimène, Ahdromaque, Phèdre, Bérénice, Honime, probablement trés-fausses au point de vue de l'exactitude historique et locale, sont vraies d'une vérité meilleure qui les fait vivantes et immortelles. Salammbô n'est ni une jeune femnie, ni tinejeune fille, mais une créature passive, hystérictttè, dominée par des puissances fatales, sentant le miel et lé poivre, gouvernée par un absurde grand prêtre, enroulée dans des plis de voile sacré et dans des nœuds de serpent. Elle est peut-être admirablement vraie comme CaHhàginbidé de l'an 240 avant Jésus-Christ. Comme fërnihë, eonitne personnage de roman, comme figure poétique, elle h' existe pas.

Une fois la curiosité du premier moment apaisée ou déçue, la destinée d'un pareil livre peut donc se prédire

à coup sûr. Ayez du génie, comme Victor Hugo ; ayez un grand talent, comme H.Gustave Flaubert : vous ne ferez pas que l'esprit français, que la langue française consentent à abdiquer pour vous plaire, à accepter leurs contraires, à se dépouiller de toutes les qualités qui sont leur influence et leur force : vous ne ferez pas qu'un pays, une littérature qui régnent, depuis trois siècles, par la clarté, la sobriété, la finesse, l'élégance, l'harmonie entre le mot et ridée, par un heureux accord de beauté et d'ajustement, par un je ne sais quoi de leste, de svelte, d'aéré, de naturel et d'engageant, se laissent choir dans ces gouffres, accabler sous ces entassements ; vous ne ferez pas que la santé accepte la fièvre typhoïde, que le salutaire équilibre des facultés de l'esprit et du corps subisse volontairement le delirium tremenSy l'éléphantiasis, le choléra, la peste, l'apoplexie et toutes les hideuses maladies d'Hannon. Il y a de tout cela dans Salammbô : H. Gustave Flaubert, qui a des médecins dans sa famille, n'a pas prévu un inconvénient de Salammbôy un obstacle à son succès. Il est très-probable que les médecins interdiront cette lecture à la plus belle moitié de leur clientèle, qui y récolterait, non-seulement des migraines, mais des spasmes et des attaques de nerfs. Quant aux femmes grosses, c'est effrayant rien que d'y penser : prohibition absolue de Salammbô, sous peine d'accoucher de petits monstres et de compromettre les générations futures. H'accusez-vous d'exagération? et que serait-ce si j'ouvrais le livre au hasard, si je découpaie des citations plus ou moins longues'

> Voir, à la fin du volume, dans le chapitre sur la Sardire,

Jl. GUSTAVE FLAUBERT. 105

dans les scènes à effet, si j'entrais dans des détails plus scabreux, si je vous disais, par exemple, ce qu'est ou plutôt ce que n'est pas ce fameux Shahabarim, le Hesrour de ce conte afiricain, moins amusant que les Mille et une Nuits? Au reste, ]*ai ètë tellement étourdi par cette vertigineuse Sa/ammM, que, me méfiant de mes impressions et incapable d'asseoir mon propre jugement, j'ai demandé l'avis d'un féroce rimeur de mes amis : il m'a répondu par les variations suivantes sur un vers célèbre de Boileau; variations toutes en rimes masculines, dédiées, par conséquent, à Bâal, lequel, d'après H. Flaubert, représente le principe mâle :

le plaisant projet de Gustave Flaubert, Qui va pour son héros prendre Eziongaber !

Hallucination d'un écrivain subtil, Qui de tant de héros s'en va choisir Gurzil!

Quelle bizarre idée et quel coup de marteau, Parmi tant de sujets avoir choisi HathA I Qu'as-tu dit, qu'as-tu fait, correspondance Havas, En lisant ce volume empli de Narr'Havas?

Quand on a du talent et quand on a le sac, Comment pour son héros choisir le Thaanach?

l'étrange dessein du client de Sénart»

' Qui de tant de héros va choisir Hamilcar I Fâcheuse vision d'un conteur en renom, Qui de tant de héros s'en va choisir Hannon!

Ah ! c'est jouer le whist sans atouts et sans as, Parmi tant de héros avoir choisi Zarxas!

f06 AUSERIÈS LITTÉRAIRES.

!rest-ce pas se moquer que d'offrir Shalischiih

Au lecteur épaté du grand Shafaabarim ?

En vérité, je crois mordre sur du granit

En dévorant ce livre imbibé de Thanit !

P l'incroyable erreur d'un célèbre Gaulois,

Qui, pour nous éblouir, se fait Carthaginois l

Funeste aveuglement, et d'up genre nouveau,

Qui yoit le propre en laid, qui voit le SALE f N I^J^AU 1 1 !

PAUL DE MOLËNES

5 janvier i865.

Ne laissons pas s'éloigner Tannée qui vient de iinir sans rendre un sympathique hommage au seul écrivain vraiment remarquable qu'elle nous ait pris : car HH . Biot et Pasquier, outre qu'ils avaient fait leur temps, n'étaient pas, & proprement parler, des écrivains. Moins meurtrier, en littérature, que son aîné, qui emporta dans ses plis funèbres trois célébrilés de genre bien divers, Scribe^ Henri Mûrger et le P. Lacordaire, l'an 1862 n'aura laissé à nos souvenirs littéraires qu'une seule date nécrologique : la mort de Paul de H olènes.

Hais aussi, quelle mort! Assurément Molènes était ha-^ bitué à regarder ea face cette austère compagne des rêves de la teote et du bivac : il vivait familièrement avee elle, et l'on ne saurait ouvrir ses livres sans y sentir pas-* ser comme le vent de ces sombres ailes qui planent sur

108 CAUSERIES LITTÊRAmES.

les champs de bataille : — et pourtant il eût frémi peutêtre si on hii eût annoncé qu*il périrait de cette mort soudaine et brutale, la tête fracassée contre un mur de manège, bien loin de ces radieuses journées qui lui avaient inspiré les belles pages des Commentaires d'un soldat. On peut dire que le noble métier des armes, si passionnément^aimé par Paul de Holènes, lui a manqué de parole, puisqu'au lieu d'une mort glorieuse et douce, enveloppco dans le drapeau d*Inkermann ou de Solférino, il n'a su lui donner qu'une mort taciturne et pacifique, interrompant une leçon d'équitation. Nous ajouterions Tolontîers que la littérature a été presque aussi ingrate pour cette Taillante mémoire. Le monde des lettres a fait bien peu de bruit autour de ce cercueil où Tenait de s'engloutir, à quarante-deux ans, un des talents, sinon les plus Taries et les plus inventifs, au moins les plus originaux et les plus poétiques de cette jeune génération. Il est Trai qu'au lieu de courir les boulevards, de hanter les coulisses et de pratiquer la chasse à la pièce de cent sous, Holènes avait servi son pays en Afrique, en Crimée, en Italie, et porté presque constamment son écritoire dans une poche de son uniforme. Dès lors, on conçoit que sa fin si prématurée et si cruelle dût nous trouver indifférents.

Un portrait^somme celui-là ne peut se faire que d'après des souvenirs. On me permettra donc de rappeler deux souvenirs personnels. En i851, très-peu de temps avant le coup d'État, j'avais commencé une Étude d'ensemble sur quelques jeunes écrivains de fraîche date et de physionomie fort différente, recommandés à notre

LAUL DE MOLËNËS. 109

attention par ce trait décisif pour la critique ; ils paraissaient avoir quelque chose à nous dire; ils apportaient du nouveau à une littérature appauvrie par ses richesses et épuisée par ses excès. Le plus vieux de ces jeunes gens avait dix ans de moins que moi, et je les croyais tous destinés à me survivre : ils étaient quatre, ils s'appelaient Henry Mûrger, Jules de la Hadelëne, Paul de Holènes et Octave Feuillet. La Madelène, Hûrger et Holénes sont morts : que Dieu nous conserve longtemps Octave Feuillet pour le plaisir des imaginations honnêtes et des esprits délicats!

Je n'ai vu que trois fois Paul de Holénes, et pourtant il me semble que je l'ai beaucoup connu : pour moi, ces trois rencontres se rattachent aux trois phases de sa vie et de son talent. La première eut lieu dans un bal, sous Louis-Philippe, chez une de ces brillantes étrangères qui passent à Paris comme des météores, laissant après elles une traînée lumineuse qui n*a pas toujours des blancheurs de voie lactée et qui va s'éteindre on ne sait où. J'étais jeune encore et Holènes avait vingt-cinq ans à peine ; il venait de publier Briolan dans la Revm des Deux Mondes ; il avait fait, non sans un certain éclat, de la critique dans la Revue et dans le Journal des DébatSj à un âge où la critique ne peut être encore qu'un éparpillement d'idées, en attendant l'expérience, la réflexion et le goût. Ha première impression ne fut pas complètement favorable. Le jeune homme n'avait pas encore trouvé son aplomb. Sa conversation, sa littérature, sa personne, et^ le dirai-je, son costume, se composaient de contradictions singulières; on eût dit un militaire liabillé en

CAUSKBIES LITTÉRAIRES, eois à son corps défendant. Sa vocation tnartiale, rs si accentuée qu'elle ressemblait à une prédestina- )araissail pourtant condamnée à éteiodr:; ses flammes 'eau dormante et paisible du régime parlementaire, se révélait que parles inquiéles et fébriles allures des ans comprimées. Cette imagination éprise d'un idéal leresque et héroïque, avait fait fausse route au dé- Sous préteite que le romantisme et ses annexes t atteints et convaincus d'avoir falsifié l'esprit franj-oublë ta langue, poussé au noir, affublé de rêverie ;use et de pédantisme germanique les grâces pi< as de notre génie et de notre prose, Molénes était ité droit â Voltaire, et il divinisait avec une eiagé-

juvéntle ce diable d'homme dont la verve, si on la t faire, réduirait en poudre toutes les divinités et

les idoles sans lesquelles la vie et les écrits de Taules Commentaires d'un soldat ne seraient qu'une ; duperie. Ainsi, ce hardi débutant, qui relevait si ;ment et si clairement de Chateaubriand et de lord , eût volontiers rayé d'un trait de plume René, Man- [larold et Lara, pour se prosterner devant Candide mme aux quarante écus. La jeunesse a de ces incoilaces qui lui vont bien et qu'on lui passe, comme on sse d'essayer et d'accréditer les modes déraisonna- ^idemment, dans cette première phase, dans cette ère rencontre avec Paul de Uolénes, je n'avais vu î que le jeune homme.

q ans après, je visitais, au bagne de Toulon, la salle 1 permet à quelques galériens plus ou moins pénéjs exemples de Jean Valjean, de vendre très-clier de

I>AtJL DE MOLÊNES. ill

inentt& objets d'èbénisterie. Tout à coup, au milieu de ces figures abjectes, qui, pour être réhabilitées, auraient eu besoin du génie de George Sand combiné avec celui de Victor Hugo, je vis paraître un visiteur en petite tenue d'officier de spahis. Son œil fier, son nez d'aigle, sa haute taille, sa mâle tournure, son visage, un peu long, hftié par le soleil d'Afrique , contrastaient avec les physionomies de bons apôtres^ les faces camardes, plates et basses de ces hyènes déguisées en chats, qui terminaient derrière tin comptoir leurs équipées de grand chemin. Je reconnus Paul de Holènes. Il était entré dans la pleine possession de ses forces, de son talent, de sa vocation, de sa destinée. La révolution de Février lui avait brusquement ouvert^ du côté des barricades d'abord, puis des camps et de la guerre régulière, cette issue qu'en 1846 il cherdiait encore sans la trouver. Il avait fait ses premières armes et reçu sa première blessure dans les rangs de cette garde mobile dont il a retracé les souvenirs en des pages d'une verve et d'une fraîcheur incomparables, qui sont d^ieurées son chef-d' œuvre. Ensuite, au licenciement de celte garde à laquelle la légèï^lè parisienne prodigua avec un égal excès l'engouement et l'oubli, il avait demandé et obtenu un grade de sous-officier dans les spahis. Au milieu des travaux et des émotions de cette vie nouv^le, A trouvait le temps d'envoyer à la ReVftê des Deux Mondes de courts récits dont l'acre parfum portait à la tète et qui semblaient des dialogues romanesques et guerriers, alternés entre les salons et les bivouacs ; récits qu'il a rassemblés et publiés en 1853^ et sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure.

rs. ', *

il3 CAUSERIES LITTÉRAIRES.

Cette fois, Paul de Holènes m'apparaissait sous sa phyâonomie véritable et complète, tel que Favaient fait les catastrophes de soa temps venues en aide à ses plus ardents et ses plus énergiques instincts : le jeune homme était devenu le soldat.

EnGn, neuf ans plus tard, presqu'à la veille de cet horrible malheur dont Paris s'est moins ému que du début d'une chanteuse ou de la représentation d'une féerie, je revis Paul de Holènes. Il m'apportait les Commentaires d'un soldat, et m'annonçait le Bonheur des Maige. Avec une confiance dont je fus vivement touché, il me parla des heureux changements qui s'étaient fait dans sa vie, de la douce et pieuse influence qu'il acceptait en fervent néophyte, du cœur noble et dévoué qui battait désormais près du sien. II paraissait heureux, et il était facile de démêler dans ce bonheur le contentement d'une âme faite pour la lumière et fière d'échanger les ardeurs d'un spiritualisme un peu vague, un peu embarrassé de passions terrestres, contre les sérieuses clartés du christianisme. En un mot, après le jeune homme, après le soldat, j'avais devant moi, et ses derniers ouvrages allaient me montrer le chrétien.

Parcourons maintenant, à Faide de ce fil conducteur, la série des œuvres de Paul de Holènes. Nous y retrouverons successivement les trois caractères que nous venons de signaler.

Briolan est un roman d'aventures, qu'il serait difficile de classer parmi les productions contemporaines. Les efforts trop visibles de Fauteur pour échapper aux vulgarités de la vie bourgeoise sont à chaque instant con-

PAUL DE MOLËNES. 113

trariëspdr son envie persistante de rompre avec les types du roman et de la poésie modernes. En outre, l'invraisemblance des incidents et des caractères fait trop songer an roman feuilleton qui florissait alors, et que Fauteur de Briolan, dans ses premiers articles de critique, avait vigoureusement attaqué. Enfin, quoique Toriginalité, la fantaisie, rimpréYu,y soient recherchés à outrance avec une fougue de jeune homme, ces qualités ne s*y rencontrent pas à un degré assez supérieur et n*y sont pas d*un grain assez fin pour faire amnistier les défauts. On y sent cependant circuler un souffle de vie et de jeunesse qui promet déjà beaucoup plus qu'il ne donne, et, de temps à autre, une bouffée de poésie ou d'éloquence, un coin de paysage largement et brillamment touché, une note mélancolique et vraie traversant ces excès humoristiques conune un oiseau s'envole à travers un fouillis de verdure, viennent nous avertir que nous sommes en présence d'un véritable écrivain. Les défauts de Brioian (1846) sont aussi ceux que Ton peut reprocher aux essais de critique littéraire, qui vont de 1842 à 1 848 : de l'éclat, de la force, une certaine richesse d'idées, un mouvement d*imagmation et d'esprit qui anime et réchaufie le sujet et le lecteur; mais une inconsistance causée, moins encore par rinexpérience de l'écrivain que par les tiraillements intérieurs qu'il subissait à son insu, par le vague malaise de cette jeune intelligence qui glorifiait Voltaire en restant secrètement amoureuse de tout ce que Voltaire a bafoué, qui répudiait le romantisme sans s'apercevoir qu'il était lui-même de race romantique, et qu'il ne renonçait pas à ce fleuve de poésie tout en essayant d'en tarir les sources.

CAUSERIES UTTËRAIKES.

enient, celle fausse situation dura peu ; — t'est mbre 1849, si nous ne^ nous topmpona, que la es Deux Mondes publia l68 Sotttienirs île la garde

le Holënes n'a jamais dépassé ces trenle pages, le l'on ne dépasse pas la perfection, et que c'était ilion du genre. Sentiment vrai, émotion «ncère, xquis, grâce touchante, style brillant sans aucun idiea dont Uolënes, dans la suite, ne se méfia pas istica rendue é ces premiers soldats de Tordre parmi les gamins de l'émeute, pdnture exaclu et ! de cette vie parisienne de 1848, dont les fugilifs I s'inscrivaient sur des pavés, justesse inouïe de {amme, de couleur, tout se trouve réuni dans de qui mérita d'être appelée une page d'histoire I par un soldat et un poêle. Plus tard, dans les iu Bord], dans le Colonel dé Ut Tour du Plii, ^ages et Pensées militaires, et surtout dans ses laires d'un soldat ', Paul de Holénes retrouva !fi plus de maturité et plus d'ampleur, les meiliQS de cette mine d'or; mais il y manqua peute jeunesse d'aceunt, ce bonheur du premier jet, iplieilë d'ajustement, qui, au bout de treiie ans, t encor« préférer les Sonvenirt de ta garde mo- )t le reste de son brillant répertoire, 18 ici, par ordre de date et de mérite, les prefmveiles, de sa seconde manière, qui, après avoir

,a des

P'iOL DE MOL£nE& 115

ètè publiées dans la Revue des Deux Mondes^ parurent en i853, sous le titre de Caractères et Bécitsdu Temps. Elles nous livrent à peu près toute l'inspiration romanesque de Paul de HolèneSy comme sa Garde mobile et ses Commentaires résument toute sa littérature guerrière. Celles qui suivirent et qui se sont appelées ffistoires sentimentales et mililaireSf Chroniqries contemporaines^ Histoires intimes^ la Folie de VEpée^ ne sont que des variantes souvent heureuse du thème primitif, et ne nous apprennent rien de bien nouveau sur un talent plus vigoureux que souple, plus éclatant que fécond. Venu après les grands inventeurs du roman moderne, A ce point de soudure où le romantisme change de nom ^t devient le réalisme, Holènes ne se pique guère d'invention ; il se préoccupe fort peu des questions d'école et de genre, et se contente d'être le contraire d'un réaliste. Des personnages qui ont entre eux un air de famille et qu'il emprunte aux sphères les plus élégantes de la vie mondaine ou à ces hautes régions de la galanterie et du théâtre qui sont ^cûF6 une sorte d'aristocratie, des patriciennes volour tairement déclassées et vivant de p^in-pied avec les orages, des filles d'Eve en commerce' familier avec la pomme et le serpent, quelques anecdotes murmurées entre deux tasses de thé dans un- salon de Paris, le souvenir de quelque épisode romanesque accompli dans son cœiir ou sous ses yeux, telle est, en général, la donnée dont l'auteur s'empare et sur laquelle il répand les richesse de son imagination et de son style. Le culte de l'idéal éclate dans ces brillants récits : la réalité et la matière y sont énergiquement sacrifiées ; l'intention

C\DSGR1ES IITTËRAIRES.

tamment spiritualiste : l'effet moral est^ltoirinrmonie avec ces aspirations généreuses? Il idre : l'idéal, chez Paul de Molënes, se mêle aux rrestres comme ces dieux de la Fable qni a'eiiileshommesetCnissaieut par leur ressembler.

>iv«-t-on, en le lisant, une impression anaïlle d'un voyageur en pays inconnn, qui ne trop où on le mène, et apercevrait d'un rMè des horizons, de l'autre des précipices. Mosi hardiment dans le virdes passions, il saisit es épisodes romanesques avec tant de fougue d'un tel air de connaisseur, il est si habile d notre vie prosaïque et positive le peu de roe contient encore, qu'il risque de troubler, r signalant le péril, l'imagination de ses lecrécits font songer à un poème de Byron écrit 'un traité de morale. On dirait qu'au moment ce en idée vers les espaces séraphiques, il est lassage par d'ardentes apparitions, que de leresses murmurent ft son oreille des soupirs de regret. C'est là le charme que l'on ressent isi le danger que l'on court en de semblables ms la société de ces magiciens qui sont souvent LZ-mémes, qui s'enivrent de leurs propres : qui se hâtent d'oublier, dans l'entraînement tivenirs et de leurs songes, le point de départ de leurs leçons. Chaque jour, à l'aube, aa I et vivifiant des heures matinales, on part, io nain, pour les âpres sommets où croissent leurs de l'idéal, de l'infini, du sacrifice, de

PADL DE MOLENES. 117

Textase religieuse, et l'on fait halte, à midi, sous un soleil ardent et un ciel de plomb (dxmonium meridianum), dans quelque kiosque oriental, où de profanes houris vous versent, dans des coupes d'or, des sorbets odorants et des liqueurs capiteuses. Sied-il de se montrer sévère, de déchirer le livre, d'exorciser le poète ? Mille fois non : ce n'est pas à nous du moins qu'il faut demander ce rigorisme, n serait aussi peu juste de reprocher ces inconséquences à ceux qui les commettent que d'en vouloir aux gens nerveux d'avoir des nerfs ou aux malades d'avoir la fièvre. Elles sont inhérentes à la nature même, à ces natures passionnées, qui, pour prêcher le calme et la paix des affections régulières, sont obligées de se donner à eltes-mêmes de perpétuels démentis, qui peuvent bien se débattre contre leur penchant, deviner Texpiation infaillible derrière les voluptés incertaines, appeler à grands cris des joies plus pures, plus nobles, plus dignes d'elles, nous faire assister aux souffrances des suppliciés de la passion et de l'amour coupable, mais qui ne sauraient jouer avec la flamme sans que la flamme les brûle en les épurant. La question capitale, la distinction essentielle à établir parmi les maîtres ou les esclaves de cette imagination toujours prête à donner le contraire de ce qu'on lui demande, la voici : Sont-ils de bonne foi? Héritent-ils d'être classés parmi les corrupteurs volontaires, heureux peut-être de songer que ce contraste entre leur programme çt leurs œuvres sera un attrait, un raffinement, un danger de plus, et grossira le nombre de leurs lecteurs; ou bien cette contradition apparente révèle-t-elle chez eux une lutle dont ils sortiront vainqueurs tôt ou tard, la lutte

CADSKIIIBS LITTERAIRES.

I deux printûpes, de ces deux êtres que chacnn da lorteenlui-méme et dont l'un ne cesse pas de tendre Ëgesàrautrs? PourPeul daHolënes, Dieu merci!

)ns0 De peut 6tre douteuse. Si, dans sa littérature, ùon joue le rdie de la fataliti antique, ou mieux ende ces dieux implacables auxquels on immolait des eshumùnes, ilasptra de toute son âme â enpurifier e, et bientôt ces malsaines vapeurs disparurent dans iche fumée de l'encens cliréficn.

lie de soldat, le métier des armes qu'il avait emavec tant de ferveur et de plénitude, ne pouvait rqu'uneadmirable influence sur ce cœur mtrëpide, is savons que cette infiuence ne fut pas la seule, peu, ce qui n'avait été d'abord en lui qu'aspiration e, poursuite de l'idéal, pressentiment d'une beauté le vérité supérieures, prit une forme plus précise, itour plus arrêté, et s'éclaira par en haut, du côté du e fut là sa troisième phase, celle dont on découvre :e dans les derniers ouvrages de Molènes, dans les entaires d'un soldat, dans V Amant et l'Enfant, ES Caprices d'un Régulier, et sirtout dans te Bon- !e» Maige. Nous tenons d'autant plus à revenir sur leureiise transformation d'nn beau talent, que perjusqu'à présent n'a paru songer à la signaler.

PAUL DB MOLiNES. U9

10 Janvier 186^.

Avant d*aborder les derniers ouTi'ages de Paul de Holènesy ceux où se révèlent ces tendances de plus en plus chrétiennes, qui, dans le Bonheur des Maige, arrivent jusqu'au mysticisme, représentons-nous le travail intérieur qui dut s'accomplir dans cette imagination passionnée pendant cette seconde jeunesse, si brusquement brisée par cette horrible mort. Je crois le voir, mûri par les fatigues de la guerre et Taccomplissement régulier de ses devoirs de soldat, Tâme brunie comme le visage, revenant à Paris entre d^ux campagnes ou deux garnisons, reprenant pied dans ces salons que plusieurs de ses récits avaient émus cpmme des indiscrétions romanesques et dans cette littérature qu'il avait aimée, qu'il aimait enqore, même en ne lui donnant plus que la seconde place dans sa vie. Le réalisme ne pouvait que lui déplaire, et sans doute il éprouva maintes fois une sensation d'amer dédain en voyant réussir avec excès ces œuvres oà le cœur humain, le monde extérieur, la société moderne, sont pris et peints par en bas, dans tout le détail photographique de leur laideur, de manière, non plus à embellir, mais à envenimer la réalité. Cependant, comme il est difficile d'échapper absolument aux épidémies de son temps, on put, pendant une période heureusement très-courte, signaler chez Ho* lènes quelques légers cas de réalisme : l'on retrouverait deç

iSO CACSERIES LITTERAIRES.

traces de Yinfluenixa dans une Nouvelle qui parut en féinrier 1 858 et que Ton appelaironiquement la Vierge à la brioche, et même dans Thistoire plus récente intitulée VAniant et VEnfant (1860).

L'intention morale de ce livre ne saurait être contestée. Faire punir les fautes de l'épouse par les douleurs de la mère, placer un bel enfant aux blonds cheveux, à l'œil doux et clair, d'abord comme gardien, puis comme vengeur de la foi jurée et de l'honneur domestique, c'est une idée digne d'un de ces rares romanciers qui ne se croient pas dispensés de chercher des contrepoids, des correctifs ou des châtiments aux passions coupables. Rien ne convenait mieux que ce sujet à la plume de Paul de Holènes ; mais l'exécution semble accuser deux procédés différents. Je vois, d'une part,récrivain que nous connaissons et que nous aimons; élégant, brillant, élevé, ne se trouvant à l'aise que dans un monde d'élite; de l'autre, un conteur de moindre race et de moindre style, admettant, pour la première fois peut-être, des personnages d'une mine suspecte et d'une valeur équivoque. C'est, si Ton veut, un grand seigneur qui s'aventure en mauvaise compagnie: on le reconnaît bien encore, mais il y a dissonance entre ses allures et son entourage. Paul de Holénes, en se prêtant à cet amalgame, avait niéconnu ses vraies aptitudes. Ce qu'il a d'un peu empanaché dans sentaient, refuse de se combiner avec des éléments vulgaires. Ainsi, dans V Amant et VEnfant, Nino et sa mère sont dignes de figurer dans la galerie privilégiée de Tauteur des Caractères et Récits du temps : il a su peindre avec une poignante énergie les souffrances de ce pauvre Nino, délicieux en-

PAUL DE HËLNOEB. 121

fant dont rinstinct filial devine ce que son innocence ne comprend pas encore : il nous intéresse aux combats intérieurs de cette femme à qui la vertu irait si bien, qui subit le contre-coup des angoisses de son fils, et qui cède pourtant à un entraînement funeste, subjuguée par un de ces pitoyables séducteurs, qui sont aux vrais héros de roman ce que Tartuffe est aux dévots sincères. II existe malheureusement dans le monde des exemples de ces fascinations exercées par des hommes sans esprit, sans âme et sans cœur sur des femmes trop distinguées ou trop romanesques pour les voir tels qu'ils sont et exposées par leur distinction même à enrichir de leurs dépouilles ces banales figures, couvertes d'un masque de Lovelace. Mais l'auteur s'est trop contenté d'esquisser l'austère et suave visage de l'abbé Olinski, jeune prêtre tendrement dévoué à l'éducation morale de Nino. L'épisode de l'amant s'improvisant horloger pour déjouer les soupçons du mariest une scène du vaudeville, une contrefaçon peu adroite de la petite pièce de madame de Girardin ; et puis la facétie, comme le marivaudage, convient peu à Paul de Ho, lénes : il est de cette race léonine à qui ne réussissent ni les chatteries, ni les singeries. Le précepteur que l'amant impose à la comtesse en remplacement du noble abbé Olinski, est un mauvais pion de collège, un de ces acteurs de bas étage, qui, dans le cercle habituel des inspirations de l'auteur, font l'effet d'une ortie dans une serre chaude. Que peut devenir l'idéal en pareille compagnie? Hélas ! il languit et meurt comme ce pauvre Nino.

Nous le répétons, rien de moins grave que ce tribot payé par Paul de Molènes au goût de son temps ;

124 GÂUSERIKS LITTÉRÂlHtlS.

c pour ma part, je professe, en fait d*art, une tolérance « sans bornes ; et, n'importe de quelle source elle s'éc chappe, toute œuvre vivante m'émeut. Mais, au moins, < qu'il me soit permis de produire au jour d'autres mysc téres. Après ces Hurons des lieux impurs, après ces f sauvages de la fange dont on nous a décrit les mœurs, c dont on nous a donné jusqu'au langage, serait-il inter- « dit de montrer des êtres séparés, eux aussi, delà société i tout en vivant pourtant au milieu d'elle, se reconnais- « sant à certains signes, parlant une langue à eux, en « employant pourtant les mots de tous ; seulement, voués c à des destinées exceptionnelles par le mystère purifiant a des rares délicatesses, non point par l'avilissant secret c des passions sordides ou des abjectes misères ! »

Ce préambule n'était pas de trop pour nous initier d'avance aux saintes amours de ce groupe, de cette famille des Maige, dont l'arbre généalogique a ses racines à Bethléem. Ils remontent jusqu'à un de ces Mages qui furent appelés par une mystique étoile auprès du divin berceau, et ils vivent deplain-pied avec l'Évangile. Ils portent les noms des évangélistes ; ils habitent, sur la frontière de la Belgique, un bourg qui se nomme Saint-Suaire ; ils appellent Cédron un ruisseau qui coule derrière leur maison, et Jardin des Oliviers une pièce de gazon d'un vert sombre, entourée de grands arbres, qui s'étend sous leurs fenêtres. Ceci nous donne la gamme, le diapason du roman, qui ressemble à Sibylle comme les plus âpres Pères du désert ressemblent à saint François de Sales, comme sainte Thérèse ressemble à sœur Rosalie.

Pourtant, dans cette étable bénie, où se maintienront.

PAUL DE MOLENES. 125

après dix-huit siècles, les traditions de la radieuse nuit de Noél, il y a un loup, ou, pour parler sans métaphore, il y a un enfant du siècle, un homme que la passion et le doute ont effleuré de leurs ailes, et qui n'est plus à la hauteur de ces austères vertus: c'est le chevalier Mathieu de Haige, amant de Tidéal, lui aussi, mais exposé à le chercher ailleurs qu'aux bords du Cédron ou sous les ombrages du Jardin des Oliviers. Mathieu ne tarde pas à être transfiguré par son amour pour Monique, sa pieuse et adorable cousine. Qu'advient-il de cet amour? Par quelles épreuves passent ces nobles âmes, Odile, Gudule, Jean, Luc, Plessolre, avant d'arriver à lapalme céleste ou à ces religieuses tristesses qui agenouillent ceux qui survivent sur la tombe de ceux qui meurent? C'est ce que je ne vous dirai pas, d'abord parce que le Bonheur des Maige se refuse à une froide analyse, ensuite parce que je voudrais vous laisser la surprise de ce livre que je m'obstine à trouver très^ beau, bien qu'il me semble avoir passé presque inaperçu. Je ne puis du moins me défendre d'une émotion profonde en songeant que Paul deMolènes, qui évidemment a voulu se peindre dans le commandant Mathieu de Maige, n'avait plus que quelques mois à vivre quand il écrivait ces pages, tout imprégnées d'une passion sanctifiée par la foi. C'est lui encore, oui, c'est lui que je «rois voir sous ce dernier uniforme où une main chérie aurait pu broder la croix qui déjà s'était emparée de son cœur, et lorsqu'au dénoûment Monique reçoit en songe le mystérieux baiser des fiançailles que son cousin lui envoie à travers l'immensité des mers, je me demande si ce mystique baiser de l'amour et de la mort a été celui de Mathieu de Maige ou

forme très-différente, dans les Caprices d'un Régulier et dans le Bonheur des Maige.

Parlerai-je du style de Paul de Molènes? Ce style doit-il servir de modèle? Non, car il manque de la première, de la plus Kissentielle des qualités de la prose française: la simplicité. Molènes n'est pas simple ; sa phrase a des ailes : avant de se poser sur Tidée, on dirait qu'elle a besoin de prendre son vol et de planer un moment dans Tespacc. Chec lui, la pensée, le sentiment, le fait, éveillent aussitôt comme des essaims d'abeilles qui se répandent au dehors et vont butiner les plus brillantes fleurs de l'image et de la métaphore. Il a tiré un grand parti de ce don, de cette facilité de variation et de périphrase, qu'il ne faut pas confondre avec celle des versificateurs de l'école de Delille. Chez ceux-là, la périphrase n'était qu'un moyen, rarement ingénieux, souvent puéril, toujours artificiel, de déguiser ou d'escamoter le mot propre: pour Paul de Molènes, elle est une faculté naturelle, une sorte de fée, habile à recouvrir le mot et l'idée de vêtements splendides et variés à rinfini. Qu'on nous permette une comparaison empruntée à ce métier des armes auquel il s'était donné tout entier. Qui de nous — même parmi les plus froids et les plus pacifiques — a pu entendre la musique militaire sanâ tressaillir, sans éprouver jusqu'au fond de son être une sensation mystérieuse qui ressuscite en un moment mille songes éteints, mille échos endormis? Quelle mélodie, vulgaire peut-être et insipide au milieu même des prestiges du théâtre, ne se revêt d'une poésie guerrière quand elle se mêle au bruit des bataillons en marche, quand elle passe par ces cuivres sonores qui en font une des voix les plus

PADL DE MOLÈNES. 120

populaires» les plus entraînantes, du régiment et delà pairie? Eb bien ! je ne saurais trouver une image plus exacte du style de Paul de Molènes. C'est de l'excellente musique militaire, et alors même que le tbème est usé, Fexécution et les accessoires relèvent tout.

Molènes a doublement mérité la gloire ; comme officier d'une haute intelligence et d'un indomptable courage ; comme écrivain d'un rare talent. L'obtiendra*t-il? Son nom survivra-t-ilàceux qu'emporte notre époque dévorante, et qui disparaissent après quelques jours ou quelques heures de bruit? Je l'espère; mais que celte espérance, timidement exprimée sous une forme dubitative, soit pour nous le sujet d'une réflexion finale, d'un salutaire retour sur nous-mcmes. De temps à autre, les blessures de notre amourpropre littéraire se mettent à couler avec des bouillonnements de cascade : nos vanités froissées font un bruit qui amuse le public à nos dépens, et lui fait croire que les hommes de lettres ont des nerfs particuliers, des carnations d'écorchés, sur lesquelles les intempéries de gloriole, les échanges de quolibets et de gourmades produisent Teffet de l'humidité sur les rhumatismes. Nous compromettons, à ce métier, cette dignité de la littérature, que nous devrions sauvegarder avec d'autant plus de soin et de scrupule qu il y a plus de sceptiques pour en douter, plus de curieux pour la percer à jour, plus de mauvais plaisants pour s'en moquer. Or, tous les ans et plusieurs fois par an, certaine dame blanche, un peu maigre, comme dit Gfaataubriand, donne à quelqu'un d'entre nous sa glaciale poignée de mains, et bonsoir ! Le tapage s'achève dans un glas funèbre, qui s'éteint à son tour sous quelques pelletées

ISO CAUSERIES LiTTÉRAtRES.

de terre. Heureut alors, heureux ceux qui, comme Paul de Molénes, ont eu le temps d'abandonner le mensonge pour les vrais biens, les fugitives chimères pour les immortdles clartés 1 Pour les eœurs qui les ont aimés et qui les pleurent, leur mort, si soudaine et si affreuse qu'elle soit, a des tîonsolatioin impérissables: pour leurs confrères, encore infestés de vanité littéraire, cette mort est une douloureuse leçon, et cette leçon ite serait pas perdue, si, en nous remettant en présence de notre néant, elle nous guérissait de nos ridicules.

HENRY MURGËR

Octobre 1861.

Parmi les hommes deslinôs à laisser leur trace dans la littérature de leur temps, il en est dont on peut apprécier le {dleaij Tinfluence et même la vie d'après les règles établies qui gouvernent la conscience et la raison ; il en est d'autres au contraire dont on ne saurait approcher sans ressentir un singulier embarras. Nous comprenons qu*ii y aurait inconséquence à nous abandonner sans réserve à 1 attrait bizarre qu'ils inspirent ; mais en même temps un instinct supérieur aux plus beaux raisonnements nous avertit qu'il y aurait injustice à leur appliquer en toute rigueur des lois morales auxquelles ils désobéissent sans songera mal, et comme par une pente imperceptible de leur éducation ou de leur nature* On avoue tout bas qu'ils aurai^it peut-èb'e moins de charme, s'ils étaient plus réguliers, plus correctSy plus habiles à se conduire, s'ils

ressemblaient moins à ces personnages dont ils excellent à retracer les physionomies et les aventures. Le mal dont ils souffrent, si l'on osait inventer un mot pour le définir, s'appellerait rincon^e^ncé. C'est un sens qui leur manque, et qui, en leur manquant, les laisse désarmés contre le monde et contre eux-mêmes, incapables de dégager d'un dangereux alliage les portions délicates de leur intelligence, et par cela même intéressants comme des pupilles sans tuteur, comme des orphelins auprès desquels une société marâtre négligerait de remplir la tâche de la maternité véritable. Cette espèce d'orphelinat moral, associé à des facultés remarquables, exposé d'avance à tous les hasards de la vie, jeté sans appui dans un monde où Fautorité s'eRace, où les croyances s'altèrent, où les liens se brisent, où les intérêts se morcellent à l'infini, a quelque chose de touchant, fait pour attendrir les juges les plus sévères. Hais ce sentiment, après tout, est plus instinctif que raisonné, et, pour que ceux qui l'éveillent en nous puissent en recueillir tout le bénéfice, il ne faut pas qu'à certains moments on nous demande en leur faveur plus qu'ils ne doivent obtenir. Tout ce qui est exceptionnel dans les éléments d'une appréciation morale ne se sauve que par la sincérité, et il suffit dès lors, poumons mettre en garde, du moindre indice d'exagération et surtout de charlatanisme. Si l'on veut absolument que l'amnistie s'appelle l'admiration et que la sympathie ressemble à l'apothéose, si l'on choisit en outre, pour cette transposition bruyante de toutes les notions du vrai et du bien, une de ces heures qui portent avec elles la plus austère des leçons, si l'on fait d'un lit de mort un lit de parade et d*un cercueil un

HBNRY MUR6ER. 135

fréteaa^nous nous tenons à Técart, et nous attendons que le bruit cesse pour exprimer nos regrets.

Telles étaient les réflexions qui occupaient notre esprit au moment où nous venions de relire avec une affectueuse altention les œuyres d'Henry Hurger. En songeant à ce que nous connaissions de sa vie, à ce qu'il nous en avait révélé lui-même, nous pensions qu'il y aurait peut-être mieux à faire, pour le moment du moins, qu'un examen spécial de ses écrits. Henry Hurger a personnifié certains penchants de la littérature moderne, certains traits de nos mœurs littéraires, dont il n*a que trop subi et démontré à ses dépens les inconvénients et les périls. Ceux qui Tout sincèrement aimé, — et nous sommes de ce nombre, — ont souvent gémi de le voir enveloppé pour ainsi dire d'une atmosphère où doivent infailliblement dépérir les meilleures facultés de l'intelligence, où les dons les plus précieux de Timagination et du cœur ont sans cesse à lutter contre des préoccupations fâcheuses et de malsaines habitudes. C'est ce contraste que nous voudrions indiquer aujourd'hui, sans nous départir de notre sympathie pour l'écrivain, mais aussi sans complaisance pour ce milieu, pour cet entourage qui a troublé et finalement tari en Murger les sources de l'inspiration et de la vie. Sur ce terrain, nous nous sentons plus à l'aise. La critique proprement dite a ses heures de lassitude et de doute: elle suppose chez celui qui l'exerce, à défaut d'une supériorité quelconque, le sentiment d'une situation tout à fait indépendante des œuvres qu'il juge et des faiblesses qu'il signale ; elle contracte alors je ne sais quoi de sec et de hautain qui rend la persuasion difficile. L'étude morale est

plus féconde et plus douce : chacun de nous a sa part des enseignements qu*eUe recueille et des vérités qu'elle invoque. L'âme humaine étant engagée dans le débat, nous devenons à la fois juges et justiciables, et tout ce que nous essayons de découvrir dans oe nronde intérieur, plein de défaillances et de mystères, retombe en partie sar nousmêmes : solidarité précieuse, qui donne à la leçon toute sa portée en l'appliquant tout ensemble au moraUste, à son sujet et à son auditoire.

Si nous cherchons avant tout dans les œuvres de Murger un sujet d'étude morale, c'est le recueil posthume de ses vers qu'il faudra interroger d'abord, et ici on nous permettra de dire que trop de silence a succédé à trop de bruit. Le volume des Nuits d*hiver offre même un intérêt réel, sinon comme œuvre d'art, au moins comme renseignement personnel, comme expression fidèle de l'état de cett€ âme, du néant où elle laissait peu à peu tomber toutes ses illusions juvéniles, des pressentiments sinistres qu'elle mêlait à ses regrets. Certaines pièces de ce recueil, le Requieni d'amour j la Chanson de Musettej le Testament, h Ballade du Désespéré j mises en regard des pages les plus significatives d'Henry Murger, y jettent une dernière lueur; elles pourraient leur servir de complément et de commentaire, y figurer comme des fleurs séchées entre les feuilles d'un herbier ou d'un livre de botanique. Dans ces poésies, le sentiment est trèS'-supérieur à la forme ; lé sentiment est souvent pénétrant et vrai, la forme est indécise et négligée. Contradiction remarquable, et qu'il faut noter en passant l Engagé très avant dans l'école dite réaliste^ ami et admirateur des mftitres les plus raffinés de la ciselure et de

HENRY MDRGER. i35

Tarabesque, Hurger était au fond» et fort heureusement, beaucoup moins réaliste qu'il ne le croyait lui-même. Il a très peu sacrifié aux recherches, aux excès du style et de la couleur. Sauf quelques métaphores d'atelier, quelquesuns de ces abus à la mode qui ne permettent plus à l'idée défaire son chemin sans Taffubler d'une image, sa prose est pleine de naturel : elle est de bonne race et de bon aloi ; elle brille par le trait plutôt que par l'ornement. On pourrait çà et là lui reprocher des négligences plutôt que des prodigalités. De même, dans ses vers, on est tout surpris de rencontrer à profusion de mauvaises rimes, des hémistiches incolores, des couplets d'almanach, des frugalités d'ajustement à faire croire que les ciseleurs ne sont pas venus: mais parmi ces deux cents pages il y en a cinquante que l'on ne peut Ijre sans émotion, il y en a dix qui nous ont fait monter aux yeux quelques-unes de ces larmes améres que le poète a dû verser entre deux funèbres sourires. Ces pages-là nous le livrent une dernière fois avant que son cœur ait cessé de battre, avant que la faculté de souffrir se soit épuisée en lui avec la faculté de vivre. Nous y retrouvons la trace des inspirations, assez peu variées d'ailleurs, qui se disputèrent son talent et sa vie; nous y reconnaissons surtout, plus expressive, plus douloureuse que jamais, cette note dominante qui, passé le premier printemps, s'empara de Hurger, ramena le refrain de tou* tes ses chansons et finit par devenir la chanson tout en* tière. Cette note, c'est le regret, le desiderium latin, le désir vaincu, brisé» se débattant dans son néant et son impuissance, le sentiment d'un efibrt inutile pour ranimer ^ qui est mort, pour rëchaufTer des cendres éteintes,

pour vaincre ces deux invincibles ennemis des amours printanières telles que les comprenait et les pratiquait Hurger: Tinconstance et le temps. Dans ses récits, toutes les femmes qui ne meurent pas sont infidèles, et les amants ne sont pas en reste dans cette joute de tendresses faciles et de rapides oublis. Musette trahit le héros ou le poète de la Vie de bohème ; Mimi abandonne Rodolphe ; Morie trompe Olivier ; Camillese console. On s'aime, on se quille, on pleure, et quand on se retrouve, on reconnaît que ce qui est fini ne peut plus revenir, que le désir n'est plus qu'un mensonge du regret, que ce fil de soie et d'or ne saurait être ressaisi par les mains légères d'où il est une fois tombé. Nul peut-être mieux qu'Henry Murger n'a su peindre, dans le Dernier Rende^vous par exemple, cette impossibilité de recommencer l'amour, la jeunesse et le plaisir, ce mélange de résignation ironique et de tristesse poignante réveillé à chaque nouvelle expérience dans des cœurs qui ne savent plus battre à Tunisson. Ceci n'est pas simplement une remarque littéraire : il est évident que Hurger s'est servi à lui-même de svjety qu'il n'a donné que trop de place dans son existence à ce qu'il a si bien exprimé. C'est là son originalité, le trait distinctif de celte physionomie souriante sous un crêpe, et ce sentiment est, hélas! trop d'accord avec la mobilité et l'inconséquence des affections humaines pour ne pas rencontrer en nous bien des échos. Et cependant que de chemin parcouru, quel abaissement de l'horizon poétique, depuis le Lac de Lamartine, depuis les Nuits d'Alfred de Musset! Là aussi le regret s'exhale en notes douloureuses et plaintives; il plane sur les souvenirs du bonheur disparu comme un

oiseau de nuit dans un ciel étoile. Le néant des joies de la terre, la brièveté décevante des heures enchanteresses, le deuil dû cœur trahi ou brisé par une maîtresse infidèle ou morte, tout cela éclate dans ces strophes adressées par le poète à des félicités qu'il n*a pu arrêter au passage, et qu'il essayerait vainement de rappeler : mais quelle différence I Au-delà de ces espaces où descend le crépuscule, où s'éloignent peu à peu les images adorées, on comprend qu'il y a quelque chose encore, le sentiment, vague peutêtre, mais vivace, d'un infini, d'un idéal supérieur à ce que Ton perd: il y a une âme en un mot, et avec elle un avenir, une destinée, un poème, dont ces fugitives amours n'auront été que le prologue.

Mon Ame est immorteUe et va s'en souTenirl

s'écrie à travers ses sanglots le plus éloquent, le plus

émouvant de ces poètes du regret. Voilà ce qui manque

ehez Murger et ses amis : le petit monde qu'il connaît si

bien et qu'il décrit avec charme n'a pas d'horizon ; c'est

sur le néant et sur l'ombre que s'ouvrent les fenêtres de

ces mansardes où gazouillent de futiles amours sous le gai

rayon delà vingtième année. Que le rayon s'éteigne, que

les fauvettes se taisent, que le temps fasse un pas, que la

chanson amoureuse expire dans le vide, tout est dit, il ne

reste plus rien ; non-seulement le conte est fini, mais le

conteur n'a plus sa raison d'être ; il était jeune, il ne l'est

plus ; il n'est pas mùr, il ne le sera jamais. Toute pruderie

à part, c'est là une condition d'infériorité, et ceux dont

l'attention avait été éveillée parles brillants débuts d'Henry

aUSBEIES LITTfiRAmES.

r eurent bienbtt à craindre de le vqÎp dàbfliff et ir du cAté où il penchait.

M platt d'ordinaire h recharslier les eriginea des I, les premières impreisiong de leur enfanoe, et à uerpar ces détails, quelquefois apocryphes, certains de leur physionomie, certaines tendances de leur . Cette espice de légende n'a pas manqué pour Henry r, bien que ses amis les plus bruyants l'aient volotinissée dans le vague. Ona parle d'une enfance débilu vre, ayant eu poar tout horizon une loge de conou un établi de tailleur, mais égayée par le Toisile Béranger et bercée sur les genoux des illustres le Garcia. Il n'est pas jusqu'A sonnooi, avec ses peiiarreries d'orthographe et de ponctuation, ajoutées coup par un charlatanisme bien innocent, qui n'ait •ié un air de ballade d'outre-Rhin, un léger parinnanique et bohème, tout à fait en harmonie avee

devait êlre plus lard le poète oa l'amant de Husette ]aniille. Tout cela est assez poétique en effet, mais exact. Ce qui est plus vrai, ce que Huiler lui-même

dit bien des fois, c'est qu'il était ne au pied du liane, en pleine Savoie, dans un pays dontles enfants, ilement peu enclins à la dissipation insouciante, onnent au contraire l'exemple proverbial de la f réle et de l'économie. N'y aurait-il pas, si on y altalusd'importanceet de certitude, un contraste assez it à établir entre cette origine et cette existence? t genevois, on le sait, avec ses qualités de sagesse

compassée, de régularité un peu froide, se retrooTS I plupart des productions, si estimables d'aîlleura.

fc — I- — ■™— *

BENRY MIIBCtER. 159

de la Uttèratiire genevoise. L'esprit savoisien se f eeonnai- (rait très-difficilement dans ces livres fantasques où s'est trop fidèlement reflétée une vie aventureuse et décousue. C*e8t queHurger, amené de fort bonne heure à Paris par son père, fut tout d'abord un enfant parisien, nous dirions presque un gamin de Paris, chez qui un sentiment trèsfin, un art délicat, une mélancolie railleuse, relevèrent souvent, mais n'effacèrent jamais les habitudes primitives : si bien que le début, la suite et l'ensemble de sa carrière et de son œuvre, furent comme un tribut payé aux allures de cette bohème adoptive et un démenti infligé aux mœurs de sa véritable patrie.

Reviendrons-nous sur ces Scènes de la vie de bohème^ qui sont restées le plus populaire de ses ouvrages? Elles parurent dans un moment favorable, où le public, rude« ment averti par les événements politiques, venait de prendre en dégoût les longs romans et les grosses aventures. Il prit un vif plaisir à ces courts récits, à ces jolies esquisses, lestement enlevées, saupoudrées de bon sel gaulois, affublées d'habits de carnaval très-heureusement ajustés à des figures qui offraient alors lattrait de la nouveauté et deTinconnu. Toutcela fut accepté gaiement, comme c'était conté, et sans trop de conséquence. On ne se scandalisa de rien, pas même de cette chasse à Técu de cent sous, demeurée proverbiale dans l'entourage de l'historien dâ la bohème, pas même des joyeuses équipées de ces jeunes gens à rencontre du créancier et du bourgeois, lesquelles demeuraient encore en arrière des hardiesses de l'ancienne comédie, des friponneries avouables de Frontin, de Gil Blas OQ de Figaro. Ce que l'on dut se borner à remarquer,

c'est d'abord que Himi et Musette n'èlaient que les sœurs, moins poétiques et moins fraîches, de Bernerelte et de Himi Pinson; c'est ensuite qu'en pleine démocratie il n'était guère respectueux pour les lettres et pour les arts d'attribuer à leurs néophytes les mœurs autrefois réservées aux valets et aux marquis. En somme , cela était excellent comme point de départ, comme prélude d'une carrière d'écrivain et de poète, et Ton put croire que Hurger l'entendait ainsi, puisqu'il avait soin de nous avertir que ses héros, si râpés, si déguenillés, si faméliques, avaient fini par devenir de véritables artistes et des auteurs célèbres; mais ce programme a-t-il été complètement rempli ? Sans doute il y a eu de temps à autre, chez Henry Murger, vm. effort pour arracher sa pensée à ce moule primitif, pour se tirer lui-même de cette première ornière. Il est permis de dire pourtant que ce pli, une fois pris, ne s'effaça plus, que Hurger fut toujours Schaunard par quelque côté, et que se3 pas le ramenèrent souvent au point de départ. Aussi bien la faute n'en fut pas à lui seul, mais au public et même à la critique, qui s'obstinèrent à ne voir en lui que l'auteur de la Vie de bohème, et le déclarèrent moins amusant lorsqu'il essaya d'être plus élevé.

Hurger, dès son second ouvrage, les Scènes de la vie de jeunesse^ se trouva en présence de cette difficulté, qu'il n'a jamais complètement résolue ni dans sa personne, ni dans ses livres. La vie de jeunesse, soit; mais quelle jeunesse? Depuis tantôt vingt ans, nous entendons les coryphées de la fantaisie s'écrier avec des effusions lyriques et des poses d'adolescents : Oh! lajeunesse! oh! êlrejeunel

HRNRY MURGER. 141

Et sur ce thème invariable ils brodent des variations infinies; ils accumulent toutes les images obligées : l'aube et le printemps, les lilas en fleur, les sourires du matin se jouant dans la brume flottante, Tivresse du premier amour, le sentier que Ton suit pas à pas, la touffe d'églantiers, la haie d'aubépines où de blanches mains butinent un bouquet pendant que des lèvres vermeilles échangent un serment et un baiser : voilà la vie, voilà la poésie, voilà le dernier mot des facultés et des félicités humaines, et honte aux censeurs moroses, au^c pédants hypocrites qui s'inquiètent de ce qui suivra cette phrase radieuse ! Hélas ! la chanson est à peine achevée, l'hymne vibre encore, que déjà le soleil penche à l'horizon, l'ombre s'allongesur la plaine, le sentier devient plus rude et plus sombre; tous ces jeunes fronts se dépouillent, toutes ces fraîches illusions s'effeuillent avec les amandiers d'avril, avec les rosiers de mai. C'est là, nous dit-on, l'étemelle loi qui gouverne rhumanité et le monde, et le mal que nous signalons n'est pas d'hier. On se trompe: dans la vie comme dans les lettres, dans la nature comme dans l'art, chez l'homme comme parmi les objets qu'il anime de sa présence et qui l'enchantent de leur beauté, le principal charme de la jeunesse, du printemps et du matin dépend de leurs promesses plus encore que de leurs dons: il réside dans les secrètes harmonies qui les unissent d'avance é ce qui doit les suivre, les féconder et les compléter. Ages de l'année, saisons de Fhomme, heures du jour, obéissent à une volonté souveraine, à un ordre mystérieux qui fait de leurs splendeurs ou de leurs ombres, de leurs joies ou de leurs tristesses, les chants d'un même poème, les anneaux d'une

mèmecbatne. Si on les détachait de cequi les précède et de ce qui les suit, on dérangeraitnon-seulementleiirs rapports mutuels, mais leur accord avec les règles immortellesde l'imagination et de la raison; on en ferait des énigmes sans mol . La jeunesse qui ne doit pas, qui nesaitpas mûrir, la jeunesse qui n'a pas de lendemain, n'est plus la jeunesse: elie est tout au plus un rêve dont le réveil nous laisse toef vés, abattus, incapables d'initiative et d'action énergique. Nous avons connu une jeunesse qui ne ressemblait pas à celle-là : on ne pouvait Taeouser pourtant de dédaigner ta poésie., la passion, la rêverie, Tenibousiasme. Elle en vivait, elle en palpitait, comme ces corps vigoureux qui nous laissent voir un généreux sang courir sous Tépiderme, un souRle puissant soulever la poitrine ; mais à tout cela elle mêlait un idéal de grandeur intellectuelle et morale, un goût de liberté et de justice, une ardeur de découverte et de conquête dans tous les domaines de la pensée. Elle élait jeune en un mot dans le présent et dans l'avenir; car, eneore une fois, la jeunesse véritable et complète est celle qui préparé et fait pressentir ce que sera la maturité. Est-ce cette jeunesse que nous trouvons dans la nouvelle génération littéraire, parmi ces groupes que Murger a peints, et dont il est resté lui-même un des types les plus instructif^? Assurément non : pour ceux-là, la passion et la poésie, la jeunesse et la fantaisie n'existent qu'à la condition d'ignorer tout ce qui se passe au-delà du temps où elle^ se jouent et du monde où elles s'agitent, de rompre avec tout ee qui n'est pas eiies, avec tout ce qui les rattacberait à la société et à la vie, de s'isoler, de se replier sans cesse sur elles-mêmes, jusqu'à ce qu'elles tombent d'épuisement et

HENRY MtiRGER. 445

de lassitude. Voilà ce qui frappe cette littérature de stérilité et de monotonie, même chez les meilleurs, même chez ceux qui, comme Murger, tentent parfois de lui échapper. « lis referont perpétuellement le même poëme, le même roman, la même comédie, nous écrivait récemment un poète; il n'y a de croissant et de Tarie que le talent qui s'appuie sur une âme tout entière et non pas sur une seule passion, fût-ce Tamour, sur un seul âge, fût-ce la jeunesse, sur une seule faculté, fût-ce Timagination. » — Là est la vérité, le reste est mensonge. Oui, une âme tout entière, c'est-à-dire Thomme tout entier avec l'inépuisable contraste de ses grandeurs et de ses misères, de ce qu'il a d'immortel et de ce qu'il a de périssable, de ses passions fugitives qui naissent et meurent avec chaque printemps, et de ses facultés viriles que la lutte exalte, que l'âge affermit, que la douleur retrempe ! C'est à ce prix que s'acquiert cette force de renouvellement et de maturité qui donne au poète, au romancier, à l'artiste, le droit de vieillir sans se fatiguer ni se répéter. En dehors de cette condition suprême de fécondité et de beauté, il n'y a pas de milieu, pas de transition entre une juvénilité persistante et un dépérissement précoce. Triste consolation, quand on voit tomber un poète avant la quarantième année, d'avoir à se dire qu'il est mort à temps, qu'il n'était plus que l'ombre du poète aimé et qu'il allait se survivre à lui-même !

Toutefois il serait injuste d'oublier qu'Henry Murger, après la Vie de bohème et les Scènes de la vie de jeunesse, chercha une veine meilleure, et fit d'heureuses tentatives pottr donner à son tal^ plus d'horizon et d'espace. Nous trottvans une mélancolique éaaceurànous rappeler le

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temps où nous Tavons connu, où nous le vîmes trouver un accueil sympathique à la Revue des Deux Mondes ^ que Ton accusait dès lors de méfiance hautaine à Tégard des jeunes gens et des nouveaux noms. Ce front déjà dévasté, ce visage dont les traits fins portaient Fempreinte des fatigues du travail, de la pensée, du plaisir peut-être, cette physionomie douce, moqueuse et triste, où passaient tour à tour Tèlégie et la comédie, tout cet ensemble nous causa une impression singulière, une vive sympathie, mêlée d'ètonnement et d'inquiétude. À voir ce jeune homme chauve, drapé dans un habit noir où se révélaient plusieurs genres de deuils, comment se défendre d'une curiosité affectueuse et d'un douloureux pressentiment? Comment ne pas songer à ces créations shakspeariennes où se confondent les larmes et Féclat de rire, où la tragédie joue avec le crâne du foor Yorick? Ce fut là, nous le. croyons, le moment décisif dans la carrière de Murger. Ce fut alors qu'en face d'un public agrandi, recruté dans les rangs de la société tout entière, il écrivit des récits dont les personnages différaient peu, à vrai dire, de ses héros primitifs, mais où la trame était plus forte, l'allure plus ferme, le style plus sobre, l'analyse plus pénétrante, l'élude des caractères mieux approfondie. Les figures ne variaient guère leurs expressions et leurs attitudes ; mais l'artiste était plus habite et les serrait de plus près. Bientôt à cette bonne influence s'en joignit une autre non moins salutaire : Murger aima sincèrement la campagne; cet instinct paysagiste qu'il possédait à un haut degré, et dont il a donné des preuves excellentes, l'attira hors de Paris, en pleine forêt de Fontainebleau, sur le seul point de la banlieue

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qui ait conservé, à travers les empiétements parisiens, un caractère de grandeur et de grâce sauvage digne des véritables artistes. C'est à Mariette, on le sait, dans un vrai village où fraternisent le rustique et le pittoresque, que Hurger a passé ses dernières années. Rien ne pouvait mieux lui convenir que ce nid de verdure et de mousse, tapi sous ces vieilles futaies, fréquenté par une colonie de peintres et de flâneurs spirituels qui ranimaient sans le gâter. C'est ce qu*il appelait se mettre au vert. Danp cette vie au grand air, parmi ces scènes agrestes et familières dont il aspirait et dont il a su rendre Tarome salubrc cl calmant, il trouvait, sinon Toubli, au moins le correctif de ce fiévreux Paris dont il avait trop hanté les zones torrides, de ce régime échauffant, désordonné, aussi funeste à la santé de Tesprit qu'à celle du corps. N'était-il pas trop tard? Hurger n'imitait-il pas ces malades qui attendent, pour songer à se soigner, pour essayer de se guérir, que leur mal soit incurable? Paris d'ailleurs, ce Paris qu'il voulait fuir, ne venait-il pas trop souvent le relancer dans sa retraite, créancier opiniâtre que l'on ne supprime pas en l'évitant? Bien des fois, on peut le supposer, Hurger, baigné dans cette douce et saine atmosphère, heureux de poursuivre son rêve embaumé des fraîches senteurs de retable et de la forêt, entendit tout à coup frapper à sa vitre ou vit surgir à sa porte le spectre des jours mauvais: bizarre assemblage de fascinations et d'ironies, grimaçan comme un faux ami, plâtré comme une courtisane, fardé comme un roi de théâtre, importun comme ce terrible arriérée éternel cauchemar de ces aimables martyrs de la fantaisie et du hasard» Quoi qull en soit, après quelques

146 CAUSERIES LITTÉRÀiRKS.

œuvres où Ton sentait l'heureuse action de cette bienfaisante nature a laquelle Hurger était allé demander Tapaisenient et le repos, le conteur fit un pas de plus et se renouvela presque cimipléteœent dans Hétènet le plus remarquable épisode de ses Buveurs d'eau. Cet épisode nous semble supérieur à tous les autres ouvrages de Mui^er , parce que, sans abdiquer une seule de ses qualités, tout en laissant à la comédie et à la réalité leur part dans l'excellente figure de Bridoux, il a su s'élever jusqu'à l'idéal le plus émouvant en retraçant les progrès de la passion naissante d'Hélène et d'Antoine et cette promenade sur la falaise, où Antoine, pris de vertige, est sauvé par Hélène, dont l'amour décuple les.forces. Cette scène encadrée dans un paysage magnifique, le cri d'Hélène: « N'aie donc pas peur, je te tiens, moi! » l'inspiration soudaine de celte noble et chaste fille, tutoyant, pour lui donner du courage, l'homme qu'elle connaît depuis trois jours à peine, tout cela peut soutenir la comparaison avec ce que le roman moderne a produit de plus élevé. Là Murger était tout à fait dans le vrai, et, ce qui vaut mieux encore, dans la poésie du vrai.

Dans quelques-uns de ses derniers ouvrages, Henry Murger a essayé de faire succéder aux gais et insouciants compagnons de la Vie de bohème des artistes sérieux, austères, durs à eux-mêmes, élevant jusqu'à l'abnégation et à l'héroïsme le culte de l'art pur et du beau. Cette prétention n'est pas nouvelle: Balzac, ce maître dangereux qui a égaré tant de disciples, en avait donné l'exemple, notamment dans Un grand homme de province à Paris, Il nojus avait montré, lui auçsi, un cénacle où des apdtres.

BENRY MURGEft. 147

des confesseurs de l'art, de la science et même de la politique,. s'imposaient les privations les plus rigoureuses et les plus rudes travaux en vue d'un avenir immense, d'œuvres gigantesques, d'une régénération prochaine de toules les forces intellectuelles et sociales. Ce qui dans ces groupes se consomme de vertus, d'immolations, de fralcrnité et de génie est incalculable; on referait un monde, on peuplerait un siècle supérieur à ceux de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV, rien qu'avec les inventions et les rêvesde ces sublimes inconnus qu'une société pusiUaninu}, un public imbécile, des gouvernements aveugles refusent d'utiliser. Leur majesté et leur mansuélude font honte à cette foule hébétée qui s'obstine à passer près d'eux sans saluer leur auréole sous leur couronne d'épines. Ils sont grands, ils sont sacrés, ils sont saints; on épuise en leur honneur le vocabulaire de la langue mystique et biblique sans paraître se douter qu'il y a plusieurs sortes d'emphase, et que celle-là dépasse celle que l'on reproche aux plus ampoulés philistins de la httérature. Ces créations décevantes n'ont pas seulement le tort dâ faire croire à des types qui n'existent pas ; elles entretiennent et enveniment un perpétuel antagonisme entre une certaine tribu d'écrivains ou d'artistes et les hommes raisonnables : elles rompent la proportion et même le sens des idées contenues autrefois dans les mots d'honnêteté et de probité; elles consacrent ce grand désordre moral qui réside dans le constant sacrifice du nécessaire au superflu, de la vérité au mensonge, de l'étoffe à la paillette. Approchez de ce petit monde dont les vertus humilient les faiblesses du nôtre, vous y trouverez une somme de mauvaises passions

d'autant plus offensives qu'elles s'unissent à des prétentions inouïes et souvent à une incurable impuissance; vous reculerez devant cette collection de misères assez volumineuse pour déconsidérer l'art et les lettres, sll était juste de les en rendre solidaires. Des saints qui ne payent pas leurs dettes, des apôtres à genoux devant un écu, des héros qui abritent sous un faux nom leurs méchancetés où leurs malices, des martyrs de dévouement et de fraternité qui immoleraient leurs frères au plaisir de faire un mot ou d'obtenir un tour de faveur, des puritains, des stoîques dont un dîner enchaîne la verve, dont un souper conquiert les bonnes grâces, voilà ce que l'on est à peu près sûr de rencontrer parmi ces pontifes et ces lévites. Comment s'étonner si dépareilles influences démoralisent le talent en attendant qu'elles le tuent, si cet air vicié s'infiltre dans les organes comme une impalpable poussière et y insinue peu à peu des germes mortels? Encore si ces modernes bohèmes, dont le titre, tant de fois répété, a trop ressemblé à un brevet d'invention, avaient le méril.e ou le piquant de la nouveauté ! Mais il n*en est rien. Murger lui-même, dans la préface de son livre, remarque avec raison que la bohème est vieille comme le monde, que tous les siècles, toutes les poésies, tous les arts ont eu leurs bohèmes. 11 signale Rousseau et d'Âlembert; on peut remonter avec lui beaucoup plus haut, commencer à Homère, passer par Shakspeare et arriver jusqu'à Molière. Ge sont là des noms, des devanciers qui ont de quoi contenter les vanités les plus exigeantes. Seulement il y a une légère différence qu'il est bon de mentionner ; chez Rouss eau et d'Alembert par exemple, le berceau, le début, ccr-

HENRÎ MDROEU. 149

tains détails de Texistence étaient bohèmes ; le génie ne Tétait pas: lorsquils écrivaient, Yunle Contrat social ou YÊmilej l'autre la préface de YEnq/clopédie^ il& rentraient de plaip-pied et de plein droit dans la grande famille liumaine, dans la société tout entière, prompte à applaudir Téloquence de l'un et la science de l'autre. Et que dire des immortels poètes dont les noms, rapprochés de ceux qui les invoquent comme leurs patrons, semblent une accablante ironie? Qu*importe que celui-ci mendiât de ville en ville, que celui-là eût gardé les chevaux à la porte des théâtres, que le troisième promenât sa troupe nomade et jouât la comédie dans des granges? Leur œuvre ena-t-elle été moins grande? N'y a-t-il pas toute une réponse dans ce contraste même de leur néant et de leur misère avec la beauté de leurs ouvrages et la splendeur de leur génie? Trouve-t-onune trace de la bohème dans les douleurs de Priam, dans la colère d'Achille, dans les plaintes du roi l^ear, dans les remords de Macbeth, dans les souffrances d'Alceste ou les sourires de Cèlimène ? Il était réservé à nos modernes bohèmes de chercher dans leur état, dans leur personne, dans les incidents de leur vie et de leur entourage, le sujet, la mise en scène, Vultima ratio^ l'inspiration permanente de leur esprit et dé leur art. Ce qu'ils savent, ce qu'ils voient, ce qu'ils sentent, ce qu'ils imaginent, tout cela se teint immédiatement de leurs couleurs, se marque de leur estampille, et rentre, comme accessoire oUigé, dans la pièce interminable dont ils fournissent à la fois le cadre, la langue et les décors, et oùiis sont tout ensemble auteurs, acteurs, personnages et public. Ce qu'il y a de triste, c'est qu'une fois qu'ils ont façonnée leur

ihd Causeries littéraires.

guise une intelligence, si bien douée qu'elle soit, ils lie la lâchent plus ; par une sorte de fatalité ou d'attraction invincible, elle ne leur échappe de temps à autre que pour leur revenir, comme saisie d'une nostalgie de désordre. Henry Hurger en a fait, et à plusieurs reprises, la cruelle expérience. S'il est vrai, comme l'a dit Lessing, que quand on appartient au diable par un cheveu, on lui appartient par tout le corps, on pourrait ajouter qu'il y a dans cette existence^ oi!^ se sont perdues de nos jours tant de facultés éminentes, plusieurs diables dont les voix tentatrices, quand on les a une seule fois écoutées, poursuivent sans cesse et ramènent leurs victimes. Nous aurons k courage d'en nommer jusqu'à trois que nous avons vue souvent se glisser sur les pas de Murger et l'enlacer de mauvais conseils, de séductions mensongères ou de désastreux embarras, — le petit journal, le théâtre, la question d'argent.

Nous ne prétendons pas instruire ici le procès du petit journal^: il aura son chapitre dans l'histoire de l'esprit français, et la hiérarchie des genres est désormais assez confuse pour qu'il nous soit permis de préférer un joli badinage dans une feuille légère à Une lourde page dans

* J'ai voulu laisser intacte cette étude morale sur Henry Murger, telle qu'elle avait paru dans la Revue des Deux Mondes, en octobre 1861. Les pages que je réimprime ici livrent ma vraie pensée, ma pensée sérieuse sur ce jeune et aimable écrivain : celles qui ont paru l'an passé, dans un autre ouvrage, n'en représentaient que ce côté excessif et un peu fantasque, que je crois permis à la caricature et à la satire. Toutefois, je dois aller au-devant d'un^ cliicane que ne manqueraient pas de me faire les lecteurs malins, s'il leur arrivait de rapprocher de ce passage, sur le petit journal (1861), l'étude sur M. Cliarles Monselet (180-^), publiée dans ce môme volume : ici,

HENRY MlJftGEft. «51

un gros >ivre, de môme que noua préférons une joyeuse pochade de petit théâtre à une blafarde comédie des imitateurs de H. Scribe. Ce pauvre esprit d'ailleurs, — c'est de Fesprit français que nous parlons, — a eu dans cos derniers temps trop d'humiliations el d'entraves pour qu'on songe à lui envier un seul des moyens qui lui restent de se manifester avec ses anciens privilèges de malice frondeuse et de fine raillerie. 11 faut cependant rappeler une distinction essentielle. Aux époques de liberté et de lulte, le petit journal peut faire ofGcede cavalerie ou d'artillerie légère : la cause qu'il sert, l'idée qu'il aiguise, le péril réel ou imaginaire qu'il court, peuvent relever son rôle ; mais depuis qu'il ne lui est phis possible d'attaquor les grands de ee monde et qu'il est même forcé de les flatter un peu poiu* qu'on lui permette de vivre, il a dû nécessairement chercher d'autres éléments de succès, et ceux-là n'ont pas toujours été d'un si bon aloi : sa considération en a souffert. 11 s'est enrichi peut-être, mais assurément il ne s'est pas ennobli. A celte première objection ajoutons les convenances d'âge et de situation littéraire.

comme ailleurs, la franchise, Textrème franchise est la meilleure des habiletés.

Entre ces deux dates, un orage a eu lieu dans ma vie littéraire, l^endant cet orage, — je ne dis pas ce naufrage, — un seul journal m'a ouvert ses portes, un seul journal m'a couvert de son pavillon si spirituellement parisien. Ce journal était — un petit journal, ou plutôt le petit journal par excellence. Qu'il reçoive ici mes sincères l'emerclments 1 Ha reconnaissance n'aurait été ni aussi tardive, ni aussi taciturne, sans les circonstances bizarres que je n'ai pns besoin de rappeler.

janvier 1863,

Si chaque âge a ses plaisirs, chaque ftge aussi a sa littérature. Huiler ayait débuté et réussi dans le petit journal, rien de mieux : mais Hurger, sept ou huit ans plus tard, après avoir publié plusieurs romans remarquables et pris rang dans la vraie littérature, redescendant à ses vieilles habitudes et écrivant quelque plaisanterie d*atelier entre une anecdote de coulisses et une nouvelle à la main, Murger ne nous domiait-il pas un assez triste spectacle?

Le théâtre a aussi exercé, selon nous, une fâcheuse influence sur les dernières phases de sa carrière, et cette remarque pourrait s'appliquer â d'autres. Étrange anomalie t la littérature dramatique, dans notre siècle, est désastreusement inférieure â presque tous les autres genres^ au roman, à la critique, à la fantaisie, à l'histoire, à la poésie proprement dite; et cependant le théâtre occupe dans la société modemef dans le monde parisien surtout, une place toujours croissante et que nous n'hésitons pa? à déclarer excessive : il possède un budget énorme, il entretient une population dont l'existence s'identifie avec la sienne; ses finances sont plus compliquées et mieux surveillées que celles de maint petit État. Ses produits pourraient être cotés à la Bourse, et ses producteurs les mieux rentes, devenus ses économes, n'ont rien négligé pour lui donner l'importance commerciale et aussi les allures d'une grande manufacture en pleine activité. Ce ne sont pas là les seules marques de sa prépondérance: il a le privilège d'imprégner de sa vie propre et de son atmosphère particulière tout un cété danos mœurs contemporemes ; il donne le ton â une foule d'intelligences^ qui

n'agissent', ne pensent, ne parlent que d'après lui ; il popularise tous les caprices de cette langue usuelle et familière qui envahit de plus en plus la véritable. Cette influence, ces prestiges, ce perpétuel contact, ont établi pour bien des gens un bizarre pèle-mèle entre la vie théâtrale et la vie réelle. Nous en connaissons bon nombre qui ne respirent à l'aise que dans cet air factice qu'échauffent les bées de gaz, et nous pourrions citer plusieurs de nos illustres qui sont arrivés à ne plus savoir s'ils sont des hommes ou des p^sonnageSy à distinguer difficilement leurs vraies actions et leurs vraies pensées de cette représentation où ils se donnent sans cesse en spectacle aux autres et à eux-* mêmes. Qu'est-il résulté de cette absorption par le théâtre de tant d'éléments de curiosité, de prospérité et de richesse? Quiconque sait ou croit savoir tenir une plmne est irrésistiblement attiré de ce côté-là ; ces régions opulentes, ces sables aurifères ont d'éblouissants mirages, qui fascinent et magnétisent toutes les imaginations. Faire dti fhééUreî tel est le vœu, le rêve, le cri de ralliement de tous les auteurs, jeunes et vieux, et cela sans distinction de vocation et d'aptitude. On a réussi dans le roman, on dok réussir au théâtre; c'est logique, et l'on a d'autant moins envie d'en douter, que le théâtre rapporte dix fois plus que le roman. Depuis qu'on a vu des pièces médiocres produire dans un hiver plus que le traitement d'un maréchal de France ou d'un ténor, comment ne pas céder à un argument de cette force ? Gomment s'inquiéter de la différence des genres? A quoi bon écouter les voix de la prudence et de la critique, qui nous conseillent d'interroger nos forces avant de nous risquer dans une périlleuse ten-.

i54 GAUSERIBS LITTËllAIRES.

tative?Le sans dot d*H£trpagon fermait la bouche ainr contradicteurs, et Harpagon a aujourd'hui uhe positiori presque officielle dans la république des lettres.

On Ta dit et Ton ne saurait assez le' redire : rien ne se ressemble moins que le roman et le théâtre. Ce ne sont ut les mêmes procédés ni les mêmes moyens de succès. T( Iha qualité, réclamée par Tun, est exclue par l'autre; tel défaut, intolérable chez celui-ci, est Imperceptible chei; celui-là. Dans Féternel drame des passions humaines, lun analyse surtout les causes, l'autre montre les effets; l'un peint Thomme parle dedans, l'autre par le dehors. Lc|roman vit de nuances et de demi-teintes ; il lui suffit d'une lueur mystérieuse qui éclaire le monde intérieur, et dont les alternatives sont souvent un charme de plus. Il fôiut aa théâtre des lignes arrêtées, des figures nettement découpées sur un fond sans perspective. Il rîsqiîe rarement de se tromper en supposant que le spectateur, avide de voir agir les personnages, en sait toujours assez sur les mobiles de leurs actions. Chez l'un, en un mot, le faitn'intèresse que comme la conséquence du sentiment ; chez Tau* tre, le sentiment n'émeut qu'à la condition de conduire ait fait. Que dire des différences accessoires, des ressources descriptives qui permettent aux imaginations paresseuses de remplacer le mouvement par le paysage, de la faculté qu'a le roman de se transporter sans cesse d'un poiiit à un autre, de varier sans fatigue et sans effort le lieu de la scène, de s'arrêter à son gré pour écouter les douces chansons de la fantaisie et de la rêverie, toutes choses qui au théâtre sont impossibles ou font Ipngueuifj mot bien {dus redoutable que rimpossibiiité? On coitiprend dès lors

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dans quelle erreur tombent ceux qui, séduits par des avantages matériels, croient pouvoir impunément passer de l'un de ces genres à l'autre. Que de temps et de talent ils s'exposent à perdre dans ces émigrations imprudentes ! quel triste assemblage de désirs impuissants, de velléités stériles et de déceptions amères doit résulter de ces violences qu'ils exercent sur leurs aptitudes et souvent sur leur originalité littéraire !

Henry Murger était de ceux-là : il n'avait pas le tempérament dramatique, et nous n'en voudrions pour preuves que les qualités les meilleures de ses romans. Ainsi» pour ne citer qu'un exemple, il y avait en germe dans les derniers chapitres des Vacatices de Camille tout un drame dont il tie parait pas s'être douté ou soucié, et nous sommes loin de l'en blâmer. Murger était le contraire du fuiseuty et il y a du faiseur y quoi qu'on en puisse dire, che2 nos auteurs dramatiques les plus applaudis, en dépit de. leurs prètentipns à réagir contre les fkelle^ de H. Scribe. Nature fine, tierveuse, indolente, épris de rêverie fantasque, enclin à l'école buissonnière, artiste assez amoureux de son art pour attendre l'inspiration et ne travailler qu'à ses heures, arrivant aisément à cet état de l'imagination qui n'est pas sans charme et qu'on pourrait appeler une voluptueuse impuissance, Murger semblait lait exprès pour ne pas réussir au théâtre, et cependant il n'avait pas été plus épargné que les autres par la contagion théâtrale. On ne le rencontrait pas dans ces derniers temps sansqu'il vous parlât de scénarios y de pièces reçues ou en ré-; pétition; Ton eût dit que les droits d'auteur carillonnaient d'avance à son oreille. Les gens du métier souriaient et

i56 CAUSERIES LITTÉRAIRES.

vous disaient tout bas que Mui^er rêvait des pièces, raaià . n*en* écrivait pas, qu'il n'achevait rien, que tous ces fils légers se brouillaient dans ses mains débiles, ne lui laissant que cette prostration douloureuse qui suit un effort stérile. Que de fois nous l'avons vu dans les couloirs des théâtres, les soirs de premières représentations, morne et triste, subissant le supplice de Tantale, songeant à ces ovations prévues qui allaient ouvrir des perspectives dorées aux heureux triomphateurs, et se disant avec amertume qu'il leur était après tout supérieur par bien des points ! Ce sentiment d'une supériorité relative, com-> biné avec ce défaut d'aptitude spéciale et aigri par des embarras toujours renaissants, constituait pour Hurgerun fonds permanent de révolte intérieure qui le dégoûtait du travail et le lui rendait à la longue impossible. Ainsi tout, dans cette hygiène intellectuelle et morale, concourait à fatiguer ce cerveau et à troubler cette vie.

Ceci nous mène à la question d'argent: il n'y a pas d'indiscrétion à en dire quelques mots, puisque l'on ne pouvait passer cinq minutes avec Murger sans qu'il vous en parlât avec une expansion naïve et affligeante. Nous savons tout ce que cette question a de délicat, tout ce qu'elle pourrait avoir d'odieux, si Ton paraissait oublier à quel point sont sacrées la pauvreté et la mort. Qu'on y prenne garde pourtant : il y a deux sortes de pauvreté, la bonne et la mauvaise. Tout homme de cœur doit s'inohner avec respect devant cette pauvreté laborieuse, austère compagne de tout ce que le corps et l'esprit peuveni faire d'utile et de beau, noble sœur du talent et du travail, dont les chastes caresses exaltent l'un et fécondent Tautre:

mais il peut y avoir aussi une pauvreté moins respectable : c'est celle qui se fait avec du désordre, qui se «compose de besoins artificiels ii satisfaire plutôt que de privations courageusement subies. Or, dans les mœurs de cette littérature qui a si bruyamment réclamé Hurger comme sien, on affecte sans cesse de confondre ce qui ne se ressemble guère : on revendique pour la fausse pauvreté les mêmes hommages que pour la vraie. On traite d'esprit vulgaire ou méchant, de bourgeois à préjugés, d'égoïste corrompu ou hébété parla vie commode et opulente, quiconque se permet de déplorer ces existences organisées ou désorganisées de manière à rompre constamment l'équilibre entre le doit et l'avoir, et à faire en certains moments de la question pécuniaire la préoccupation dominante d'une intelligence appelée à d'autres pensées. On néglige de se demander si ces bourgeois, ces riches que l'on accuse d'être sans pitié et sans entrailles pour le talent pauvre, ne sont pas bien souvent des gens dont toute la richesse consiste à régler leur dépense d'après leurs ressources. C'est un paradoxe assez bizarre que celui qui affiche un dédain superbe pour les réalités de la vie, et qui finit par s'en rendre esclave. Le mépris des biens de ce monde est, depuis Sénèque, un sentiment trés-philosophique et très-honorable, mais à la conditioq de lesmépriserfranchementetdes'en passer, et non pas d'y songer nuit et jour pour en pleurer Tabsence comme un amant pleure sa maîtresse, non pas surtout de faire de cette pauvreté volontaire, déclarée, orgueilleuse, portée haut comme un drapeau ou une enseigne, un point de mire pour des séductions funestes à laUbertéetàla dignité des lettres. Remarquez en effet

queces Spartiates, ces fantaisistesdu brouetnoir, ces Kbres et sauvages enfants du hasard, indociles à toute règle, à qui il ne faut pour vivre, comme à Toiscau du ciel, que la goutte d'eau et lé brin d'herbe^ sont justement ceux qui ontla plume la plus complaisante, et que touâ les gouvernements trouvent prêts à écrire ou à chanter sous leur dictée immédiate. Leur haine contrôles livres de compte ne s'étend pas jusqu'à Fémargement, et ils sont moins rebelles à la consigne qu'à rarithmétique. Heureux encore quand les gouvernements seuls profitent de ces brèches ouvertes dans les consciences par cette pauvreté mal acquise et lîial définie ! Il arrive parfois que des particuUers, favoris ou pontifes du veau d'or, enrôlent quelques-uns de ces fiers talents que l'envie d'être riches assoupht aux féodahtés du million et de l'agiotage; l'on assiste alors à l'humiliant spectacle d'une onéreuse alliance qui assujol lit les idées aux écus : grave symptôme parmi ceux qui signalent les décadences littéraires ! argument invincible en faveur de cette vérité, que tout désordre moral aboutit à la servitude !

Voilà, nous l'avouons, de bien grands mots et des réflexions bien moroses à propos d'un charmant esprit dont l'aimable mémoire et les œuvres légères n'avaient rien à faire, semble-t-il, avec les sermons des pédants et des docteurs. C'est là un des désavantages de la morale vis-à-vis de ceux qui, sans l'avoir ouvertement blessée, se sont pourtant arrangés de façon à ce qu'il paraisse également illusoire de l'invoquer eh leur honneur ou à leurs dépens, Qniconque s'impose cette tâche doit se résigner d'avance à jouer dans la littérature ce qu'on appelle au tliéàlre le$

iflNRT MURGER. 150

rOles dâcriflës, et s'attendre aux récriminations, aux sarcasmes ou aux dédains de ces disciples de Pangloss, qui ne veulent pas qu'on s'attriste ou qu'on s'effraye quand ils sont joyeux et rassurés. Chaque fois que Ton dénonce, dans le monde des lettres, un excés^ un abus, un penchant dangereux, un trait de mœurs inquiétant, chaque fois que Ton demande où pewrent conduire ces sentiers perdus sur ces pentes glissantes, on est qualifié, nous le savons, de censeur maussade et de prophète de malheur. IL faut bien pourtant que certaines vérités se disent^ moins pour discuter des renommées dont le temps fixera la valeur que pour rappeler aux survivants le mal qu'a fait et que pourrait faire encore cette manie de confondre le désordre avec le talent: l'un est si facile et l'autre est si rare ! Il ne suffit pas d'ailleurs de s'étourdir pour supprimer ce que Ton nie, et Tévénement se charge d'ordinaire de réaliser ces prophéties dont se moquent le succès et le plaisir. Alors on ne rit plus, et c'est en vain que l'on essaye, à force de bruit, de couvrir Tévidence qui parle à travers ce cercueil et le bon sens public qui proteste contre ces lugubres comédies.

Nous ne voudrions pas finir sur d*aussi graves et d'aussi sombres images. Ces pâles et sympathiques figures qui ont un moment brillé des plus doux rayons de la^poésieetde la jeunesse, et qui disparaissent avant d'avoir accompU toute leur destinée, n'ont pas seulement droit à une affectueuse indulgence ; elles ont un charme mélancolique qui manque aux existences plus complètes et aux génies plus robustes, le charme de ce qui reste inachevé, de ce qui ouvre un champ aux conjectures, de ce qui ne

CAUSERIES LlTTËRAITtES.

rèle à nous que par les heures ie soleil et s'enfuit celles du déclin. Un auteur moderne a compare les s tranchées dans leur fleur à ces beaui enfants que [)erdus presque au berceau, et dont on n'a connu que ■rires. H y a quelque chose d'anaio^e dans le sen- . qae nous laissent les écrivains, les poètes qui n'ont : le temps de vieillir et qu'une mort prématurée entjeunesdans notre souvenir. S'ils ont contribué re ce dènoùment plus prompt et plus poignant, ont pas suivi les conseils d'une prévoyante sagesse, ittrop vécu en dehors de la loi commune, ce tort ou Iheur excite plus de compassion que de blâme. Les ine manquent pas pour ammslier ces imaginations I s'égarant peut-être, ont su rester inoffensives et iïiit d'autres victimes qu'elles-mêmes. On pense à prits plus superbes dont les écarts ont coâté plus

leur pays ou i leur temps; on se souvient que soi- , sans avoir l'excuse du talent, or a passé souvent rés de ces maladies de l'âme dont nous ne sommes ts viorts, mais dont nous avons tous été frappés; on lande si la poésie, chez quelques-uns de ses élus, ne pas une sorte d'infirmité brillante qui les force de er les trésors qu'ils ont reçus. S'il faut absolument r contre eux gain de cause à la raison et à la morale, 1 prend à tout plutôt qu'à eux-mêmes; — à leur

à leur éducation, à leurs flatteurs, & l'air qu'ils ont S à nous qui avions fait d'eux nos enfants gâtés. Ils ï et ils demeurent cette chose légère, ailée et sacrée, arle Platon; nous aimons à confondrcdansunmêinc loit leur vie si courte etleur fin si triste, leurs souT-

franceg et leurs fautes, leur œuvre interrompue et les bonnes heures qu'ils nous ont données. Il serait plus rigide que nous n'avons le droit de Tôtre, celui que de pareilles images trouveraient inflexible ; mais qu'ils sont mal inspirés ceux qui enflent le ton, dressent un piédestal et tentent une apothéose, là où une simple et tendre sympathie serait si douce à pratiquer, si facile à obtenir!

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